‹ Œuvres philosophiques de Sophie GermainChapitre 20 sur 24 · Annexes · _______ PIÈCE N° 5 LA NEUE FREIE PRESSE

Annexes · _______ PIÈCE N° 5 LA NEUE FREIE PRESSE

Un long feuilleton a été consacré à l’édition des œuvres de Sophie Germain par la Neue Freie Presse, de Vienne, du 22 août 1888. Il est signé du docteur Jerusalem.

Une note de ce feuilleton signale qu’un travail de Hugo Gœring (in Zeitschrift für Philosophie und philosophische Kritik, col. 91) sur Sophie Germain, précurseur d’Aug. Comte, n’est en grande partie qu’une reproduction de l’Étude de Stupuy.

Monsieur le docteur Ritti, qui a traduit le feuilleton du journal viennois, a présenté dans la Revue occidentale des observations fort intéressantes au sujet de cette singulière affirmation que Sophie Germain aurait été le précurseur d’Auguste Comte. Nous croyons devoir les mettre sous les yeux de nos lecteurs :

« M. Hugo Gœring est depuis longtemps un admirateur de Sophie Germain ; il s’étonne — et avec raison — que la France littéraire et philosophique ait oublié de fêter le centenaire de sa naissance (1 avril 1876). Notre confrère lui, s’est souvenu, et, à cette occasion, il a communiqué, dans une association philosophique de Berlin, une étude sur la femme de génie que sa patrie semblait méconnaître. Le jour était proche cependant où un premier hommage allait être rendu à sa mémoire. Mon excellent et savant ami H. Stupuy, publiait, en 1879, le recueil des écrits philosophiques de l’illustre mathématicienne et le faisait précéder d’une Étude sur sa vie où l’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus, de la hauteur de la pensée ou de l’élégance du style. Grâce à lui, le long silence qui s’était fait sur l’œuvre de Sophie Germain fut enfin rompu ; des appréciations, toutes bienveillantes et quelques-unes pleines d’admiration, furent publiées dans les journaux et les Revues en France, en Allemagne, dans tous les pays où la philosophie et la pensée libre sont en honneur. M. Hugo Gœring a fait plus et mieux ; il a traduit les Considérations générales sur l’état des sciences et des lettres, ainsi que les Pensées diverses, recueillies par H. Stupuy ; le tout est précédé d’une notice historique sur la vie et les travaux de Sophie Germain, notice à tous égards excellente, d’autant plus qu’elle est en grande partie la reproduction de celle de Stupuy.

Parmi les éloges qu’il adresse à cette femme éminente, il en est un qui, a mon avis, parait discutable, et mérite d’être discuté ; c’est le titre de précurseur (Vorläuferin) d’Aug. Comte, qu’il lui décerne quelque part. Le mot est-il juste ? Cela mérite examen.

Au point de vue purement chronologique, il est de toute évidence que Sophie Germain (1776-1831). a précédé Aug. Comte (1798-1857), et par suite se trouve être sa devancière. L’évidence est moindre en ce qui concerne les idées. Aug. Comte a pris date pour les siennes ; dès 1820 et 1822, en deux publications capitales, il a posé les bases de sa doctrine et en a fait ressortir les importantes conséquences sociales. Il n’en est pas de même pour Sophie Germain. On ignore absolument à quelle époque elle écrivit son opuscule philosophique, qui ne fut publié qu’après sa mort, par un de ses parents. Celui-ci affirme, il est vrai, qu’ « elle avait écrit ces feuilles dans les instants où les vives douleurs auxquelles elle a succombé ne lui permettaient pas de se livrer à l’étude des sciences mathématiques qui l’ont illustrée » À cette affirmation, Stupuy objecte « qu’il est sans témérité de supposer que, tout imparfait qu’il fut encore, quant à l’exécution, lorsque la mort arracha la plume des mains de l’écrivain, un ouvrage d’une si haute portée avait été conçu longtemps auparavant, longuement médité, souvent remanié et retouché, et la preuve en est dans le manuscrit, qui porte des corrections laissant certaines phrases ina,chevées et douteuses ».

En présence de ces deux assertions contraires, le plus simple encore est de s’en rapporter aux dates. Le premier volume du Cours de philosophie positive parut en 1830, le deuxième en 1835. Dans l’intervalle, en 1833, fut publié l’opuscule de Sophie Germain, lequel, à ce moment, ne saurait plus être considéré comme ayant préparé le positivisme. Aug. Comte en eut connaissance et, l’occasion se présentant à propos des travaux acoustiques de son illustre contemporain, dont la « perte récente est si regrettable il s’empressa de porter sur l’œuvre et son auteur le jugement suivant qu’il est intéressant de reproduire : « Son excellent discours posthume indique en Sophie Germain une philosophie très élevée, à la fois sage et énergique, dont bien peu d’esprits supérieurs ont aujourd’hui un sentiment aussi net et aussi profond. J’attacherai toujours le plus grand prix à la conformité générale que j’ai aperçue dans cet écrit avec ma propre manière de concevoir l’ensemble du développement intellectuel de l’humanité ».

Sophie Germain — et cela ne saurait en rien diminuer l’admiration que nous lui portons — ne mérite donc pas le titre de précurseur d’Aug. Comte, malgré la conformité générale qui existe entre ses vues philosophiques et celles de ce penseur. Son opuscule philosophique, qui ne vit le jour qu’après la constitution de la philosophie positive et la création des lois sociologiques, n’a exercé aucune action sur la pensée du fondateur du positivisme. Lui qui savait rendre toute justice et toute reconnaissance à ses devanciers et qui — on vient de le voir — a si dignement et si noblement apprécié l’œuvre de Sophie Germain, n’aurait pas manqué de la classer lui-même parmi ses précurseurs philosophiques, si elle avait eu réellement quelque influence sur l’origine et le développement de ses idées, au même titre que d’autres penseurs, tels que Hume, Condorcet, Joseph de Maistre, etc. »

M. le docteur Ritti, remarquant que la « conception abstraite et métaphysique de l’être qui semble la clé de voûte du système de Hegel » se retrouve dans Sophie Germain, explique ainsi la décision prise par Auguste Comte de les associer l’un à l’autre dans son calendrier :

« Sans entrer ici dans les détails de la grande construction métaphysique de Hegel, on sait qu’à sa base, ou si l’on préfère, à son point de départ, se trouve I’être, non tel être, mais l’être général et indéterminé, la notion de l’être. Dans cette notion si simple, se trouve le germe d’une contradiction, c’est le non-être. Il faut être métaphysicien pour pouvoir démontrer que cet être, qui est à la fois et qui n’est pas, devient ; et comment le devenir est la conciliation des deux termes qui semblaient s’exclure.

Toute cette conception de l’être, de ses conditions et de ses lois, malgré toute la clarté de Sophie Germain, a, comme le dit avec raison M. Pierre Laffitte, un parfum de métaphysique allemande et surtout hégélienne ».

Sophie Germain qui connaissait bien la philosophie de Kant, devait connaître aussi celle de Hegel ; peut-être même avait-elle été en relation personnelle avec celui-ci lors de son voyage à Paris, en 1827. Cette hypothèse n’a rien que de plausible : Hegel ayant été beaucoup fêté dans le monde académique, où fréquentait Sophie Germain ».

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