Phaza
PHAZA,
COMÉDIE.
PERSONNAGES
PHAZA, Princeſſe, élevée par la Fée Singuliere & qui ſe croit un homme.
CLÉMENTINE, Fée.
ZAMIE, Niece de Clémentine.
AZOR, Fils de Clémentine.
Phaza doit avoir un habillement Pittoreſque.
La Scene eſt dans le Jardin de la Fée Singuliere.
COMÉDIE.
CLÉMENTINE, ZAMIE.
CLÉMENTINE.
RAssurez-vous donc Zamie.
ZAMIE.
Quelle courſe, ma bonne ! je ne puis m’en remettre. Je n’aime point à voir la terre ſi loin de moi, les yeux en tournent.
CLÉMENTINE.
Enfin nous ſommes arrivées ſans accident.
ZAMIE.
Et la peur, n’eſt-ce rien ?
CLÉMENTINE.
Promenez-vous dans ces beaux jardins, cela vous diſſipera.
ZAMIE.
Je m’en garderai bien, ſi j’allois rencontrer Singuliere.
CLÉMENTINE.
Vous lui feriez plus de peur qu’elle ne vous en feroit. Transformée en Reptile, elle rampe actuellement ſur la terre, vous ſavez que tous les cent ans nous ſommes obligées…
ZAMIE.
Ah ! j’entends. Mais, ma bonne, pourquoi venir ici ?
CLÉMENTINE.
C’eſt un petit ſecret qui ne vous regarde pas.
ZAMIE.
Je n’y ſuis point à mon aiſe, quoique vous ſoyez Fée auſſi bien qu’elle. Vous êtes fort bonne, elle eſt fort méchante, ſi elle revenoit…
CLÉMENTINE.
Vous ne la verrez pas, je vous le promets. Ne penſez qu’à vous amuſer de tout ce qu’il y a de ſingulier dans ces beaux lieux.
ZAMIE.
Vous voulez donc bien qu’Azor vienne avec moi.
CLÉMENTINE.
Mon fils ! il n’eſt point ici.
ZAMIE.
Pardonnez-moi, ma bonne. Dans le moment que votre char fondoit ſur la terre, je l’ai vu traverſer cette allée.
CLÉMENTINE.
Je vous aſſure, ma chere niece, que la peur vous a troublé la vue.
ZAMIE.
Eh bien ! je vais vous l’amener.
❖
CLÉMENTINE, AZOR.
(Il entre du côté opposé à celui par lequel Zamie eſt ſortie) !
CLÉMENTINE.
QUoi ! c’eſt vous, mon fils ! quel pouvoir magique a pu vous faciliter l’entrée de ces lieux ?
AZOR.
Le hazard : hier au ſoir je chaſſois aux environs de ce parc, j’en vis une porte ouverte, j’entrai, je le parcourus ſans rencontrer perſonne ; mais quand j’en voulus ſortir, je trouvai tout fermé, il a bien fallu y paſſer la nuit. L’aurore paroiſſant, j’ai craint d’être apperçu, je cherchois à m’échapper lorſque je vous rencontre. Vous êtes bonne, vous m’aimez ; vous ferez mon bonheur.
CLÉMENTINE.
Votre bonheur ! eh ! de quoi dépend-il ?
AZOR.
J’adore une jeune Amazone…
CLÉMENTINE.
Vous ne m’aviez jamais parlé de cet amour-là.
AZOR.
On ne dit pas tout à ſa mere. J’attendois le moment favorable, je crois l’avoir trouvé. Vous voilà chez Singuliere, vous êtes ſon amie, vous obtiendrez pour moi la main de la belle Phaża. Je ſuis au comble de mes vœux, vous riez…
CLÉMENTINE.
Oui, vous aimez Phaza, cela eſt très-plaiſant.
AZOR.
Mais point du tout, Madame, car enfin…
CLÉMENTINE.
Oh ! très-plaiſant, vous dis je, & vous rirez vous-même quand vous ſaurez que j’avois des vues ſur Phaza pour en faire l’époux de Zamie.
AZOR.
L’époux de Zamie ! en effet la mépriſe eſt plaiſante. Je vois ce qui vous a trompée. Phaza paſſionné pour la chaſſe ne quitte jamais les habits dont les femmes font uſage en pareil cas ; & qui ne different gueres des nôtres. Mais ſi vous aviez fait attention à la délicateſſe de ſes traits, à la douceur de ſa voix, aux graces répandues ſur ſes moindres actions, vous auriez penſé… Hélas ! qui pourroit ſe méprendre ?…
CLÉMENTINE.
Elle-même qui ſe croit un homme.
AZOR.
Par quel enchantement !
CLÉMENTINE.
Il n’y a point d’enchantement. Son erreur n’eſt qu’un effet de la biſarrerie de Singuliere, & de l’éducation qu’elle donne à ſes éleves.
AZOR.
Comment ! quel motif peut l’engager…
CLÉMENTINE.
La réforme du genre humain. Elle prétend que la ſupériorité que les hommes ont uſurpée ſur les femmes ſeroit bientôt détruite ſi, dès l’enfance, au lieu d’inſpirer aux jeunes filles la timidité, la douceur & la modeſtie, on leur donnoit de la valeur, de l’ambition, de l’indépendance, & ſur tout qu’on les rendit bien inconſtantes, bien perfides en amour ; les choſes devenant égales, la ſociété en tireroit de grands avantages. C’eſt pour en faire la preuve qu’elle prend au berceau les filles qu’elle peut dérober à leurs parens, qu’elle les trompe ſur leur ſexe & les tient dans cette ſolitude qui l’aſſûre. du ſecret.
AZOR.
Quel travers ! nous ſerions des barbares ſi les femmes penſoient comme nous. C’eſt à la douceur de leurs mœurs que nous devons la politeſſe des nôtres ; la délicateſſe de leurs ſentimens nous éclaire tous les jours ſur l’honneur & les bons procédés, & leurs vertus aimables nous donnent de l’émulation pour celles qui nous ſont propres. Il faut combattre vivement un projet pernicieux…
CLÉMENTINE.
Il ſe détruira de lui-même. L’art peut dans quelques momens ſurmonter la nature, & jamais l’anéantir. Vous avez vû les effets ridicules de cette éducation dans les éleves que Singuliere lâche de tems en tems dans le monde ſous le nom de petits-maîtres. Entre nous je crains que Phaza…
AZOR.
Ah, Madame, qu’oſez vous penſer. Phaza n’a conſervé aucun des défauts qu’on a voulu lui donner. L’heureux naturel l’emporte ; ſes ſentimens font ſi nobles, ſi généreux, ſi ſinceres… Elle eſt adorable vous dis-je.
CLÉMENTINE.
Vous avez vu tout cela ſur ſa phiſionomie, car je ne crois pas que vous ayez pû lui parler.
AZOR.
Pardonnez-moi, Madame ; Singuliere ſe prête quelquefois au goût de Phaza pour la chaſſe. Ce fut dans la forêt voiſine que je la rencontrai pour la premiere fois. Elle y revient ſouvent pour moi. Je n’en ſors plus, trop heureux de l’attendre un ſiecle pour lui parler un inſtant.
CLÉMENTINE.
Vous lui parlez ! elle fait donc ce qu’elle eſt ? car un amoureux parle d’amour.
AZOR.
Non, Madame, il a fallu me réſoudre à me taire. Dès notre premiere entrevue elle me marqua une averſion ſi déterminée pour l’amour, que la crainte de l’offenſer m’impoſa ſilence ſur celui que je reſſentois déja. Je m’apperçus bientôt de ſon affectation à paſſer pour un homme ; je crus que ce n’étoit qu’une précaution contre les ſentimens qu’elle craignoit de m’inſpirer. J’y trouvai de la bizarrerie, mais je n’oſai rien oppoſer à un caprice dont j’eſperois avec le tems de la faire revenir.
CLÉMENTINE.
Il faut que vous l’aimiez beaucoup pour ſoutenir tant de contrainte.
AZOR.
Je l’adore, Madame, & dût-elle n’avoir jamais pour moi que l’amitié dont elle m’aſſûre… Ah ! ſi vous ſaviez avec quel ſentiment elle en parle, quelle franchiſe dans ſes expreſſions ! le titre d’ami qu’elle me prodigue eſt un dédommagement ſi tendre de l’amour, que ſouvent il me le fait oublier.
CLÉMENTINE.
Tant mieux, s’il faut y renoncer, il vous en coutera moins.
AZOR.
Ah, Madame ! pourquoi penſez-vous ?
CLÉMENTINE.
Parce que je ſais des choſes que vous ignorez.
AZOR.
Mais enfin ſur quoi jugez vous…
CLÉMENTINE.
Sur un arrêt du deſtin. Vous ſavez s’ils ſont irrévocables.
AZOR.
Sans doute, mais il y a toujours quelques circonſtances…
CLÉMENTINE.
Vous en allez juger. Juſqu’ici j’ignorois le fort de Phaza. Cette nuit au milieu de mon ſommeil, je vois arriver Singuliere avec un air fort allarmé, elle me prie inſtamment de venir aujourd’hui tenir ſa place chez elle pendant une abſence indiſpenſable…
AZOR.
Quoi, Madame, vous commandez ici ! ah ! je cours…
CLÉMENTINE.
Arrêtez. Encore un moment d’attention. Singuliere pour m’intéreſſer à ſon inquiétude, ne met point de bornes à ſa confiance, elle m’apprend ſon ridicule projet, & m’avoue que Phaza eſt la plus chérie de ſes éleves & la ſeule qui lui reſte ; que déſeſperée de l’abandonner pour un jour ſeulement, elle a conſulté le deſtin dont la réponſe la met au désespoir en lui apprenant que l’amour peut lui ravir l’objet de ſes ſoins.
AZOR.
Eh bien, Madame ! puiſque l’amour peut arracher Phaza des mains de cette inſenſée, c’eſt au mien qu’il eſt réſervé…
CLÉMENTINE.
Écoutez à quelle condition ; voici les propres termes du deſtin, ils font adreſſés à Singuliere.
« Avant quinze ans accomplis la mort de Phaza peut ſuivre de près la connoiſſance de ſon fort, à moins que ſans connoître l’amour elle ne tombe aux pieds de ſon vainqueur. À l’inſtant tu perds ſur elle ton pouvoir tyranique, elle recouvre ſon Royaume & ſa liberté. »
Penſez-vous à préſent…
AZOR.
Oui, Madame, s’il ne faut qu’un amour exceſſif pour rompre ſes chaînes, je cours lui déclarer…
CLÉMENTINE.
Vous me faites frémir : Peſez donc ces paroles.
« Avant quinze ans accomplis la mort de Phaza peut ſuivre de près la connoiſſance de ſon fort. »
Elle touche au terme fatal, mais il n’eſt pas accompli ; pouvez-vous lui déclarer votre amour ſans l’éclairer ſur ſon ſort ?
AZOR.
Ah, Madame ! vous me déſeſperez.
CLÉMENTINE.
D’ailleurs, c’eſt en tombant aux pieds d’un vainqueur qu’elle peut recouvrer ſa liberté. À quel titre voulez-vous qu’elle faſſe une action ſi peu en uſage ? ſavez-vous ſeulement ſi elle a de l’amour pour vous ? Le ſaurez-vous jamais puiſque vous ne pouvez faire aucune démarche pour vous en inſtruire ſans expoſer ſa vie.
AZOR.
Eh Madame ! n’exagerez pas mon malheur. Votre fils eſt mortel, vous le perdrez s’il doit renoncer à ſon amour.
CLÉMENTINE.
Je fuis ſenſible à votre peine. Vous êtes bien amoureux, j’ai paſſablement d’ambition ; Phaza eſt héritiere d’un grand Royaume, voyons, examinons comment on pourroit faire…
AZOR.
N’avez-vous pas dans votre art des reſſources aſſurées ?
CLÉMENTINE.
Mon art ne peut rien ſur les cœurs, il faut tâcher par adreſſe… Mais tomber aux pieds d’un vainqueur ! Cela eſt déſeſperant. Si elle vous aimoit, une paſſion bien contrariée produit des effets extraordinaires… Il me vient une idée… Sait-elle qui vous êtes ?
AZOR.
Elle ſait ſeulement mon nom. Elle ne m’en a pas demandé davantage, & je n’ai pas même penſé à lui dire qui je ſuis. Nos entretiens étoient ſi courts !
CLÉMENTINE.
Son ignorance peut nous ſervir. Je me ſais gré d’avoir amené Zamie… Je vais par précaution faire avertir les ſujets de Plaza de ſe préparer à la recevoir, & ſi je vois que les choſes s’arrangent ſelon mes deſirs, je tranſporterai ici les grands de ſon Royaume, afin que ſi elle fait l’action que le deſtin exige, nous la remettions tout de fuite entre leurs mains. Laiſſez-moi rêver à tout cela. Allez, & ſur-tout prenez garde qu’un mot imprudent… Rappellez-vous ſans ceſſe que la vie de Phaza dépend de votre diſcrétion.
AZOR
Je m’abandonne à vos bontés, je cours la chercher.
❖
CLÉMENTINE, ſeule.
OUi, j’entrevois qu’il eſt poſſible… Je leur cauſerai du chagrin, de l’humeur, mais ils m’en remercieront.
❖
CLÉMENTINE, ZAMIE
ZAMIE.
MA. bonne, il y a dans ce jardin un jeune homme qui vous cherche, je crois, car il court, il va & vient comme un étourdi.
CLÉMENTINE.
Vous a-t-il parlé ?
ZAMIE.
Oh ! Non, il eſt trop impoli pour cela. Nous nous ſommes rencontrés deux ou trois fois, il ne m’a pas seulement ſaluée.
CLÉMENTINE.
Il est un peu farouche, mais quand vous aurez fait connoiſſance…
ZAMIE.
Ce n’eſt pas la peine, je ne m’en ſoucie pas.
CLÉMENTINE.
Il faudra bien vous en ſoucier. Savez-vous que c’eſt lui que depuis long-tems je vous deſtine pour époux.
ZAMIE.
En vérité, Madame, je vous ſuis bien obligée ; mais…
CLÉMENTINE.
Ce Phaza doit poſſéder un grand empire & peut-être dès aujourd’hui. Sa main n’eſt pas à dédaigner.
ZAMIE.
J’ai ſi peu d’ambition !
CLÉMENTINE.
Le voici ; quand vous l’examinerez mieux, il vous déplaira moins.
❖
CLEMENTINE, PHAZA, ZAMIE.
PHAZA.
SIngulière m’a dit en partant, Madame, qu’elle me laiſſoit ſous vos ordres, je viens les recevoir.
CLÉMENTINE.
Il vous en coutera peu pour les éxécuter, aimable Phaza j’exige que vous faſſiez tout ce qui vous amuſera.
PHAZA.
Je n’abuſerai pas de votre bonté, je n’ai qu’une ſeule grace à vous demander.
CLÉMENTINE.
Elle eſt accordée que voulez-vous ?
PHAZA.
Le plus beau jour ſe prépare. Permettez que je faſſe une chaſſe de quelques heures dans la forêt voiſine.
CLÉMENTINE.
J’y conſens. Mais avouez que vous n’aimez la chaſſe que par ennui, & que ſi Singuliere vous avoit permis d’autres amuſemens…
PHAZA.
Il eſt vrai que la lecture m’avoit donné beaucoup de curioſité pour les amuſemens du grand monde, je déſirois de les partager. À préſent la chaſſe ou la ſolitude me tiennent lieu de tout, & ſans regret.
CLÉMENTINE.
Pourquoi, puiſque je commande ici, ne vous donnerois-je pas une idée d’autres plaiſirs ? Par exemple un bal ne vous amuſeroit-il pas ?
PHAZA.
Je crois que non, Madame. Il n’y a que nous dans ce palais. Un bal de trois perſonnes ſeroit un triſte ſpectacle, on y, perdroit contenance.
CLÉMENTINE.
Auſſi je compte vous faire venir des maſques de toutes les parties du monde.
PHAZA.
J’ignore quel plaiſir l’on peut avoir avec des gens que l’on ne connoît pas.
CLÉMENTINE.
Celui de les connoître. Sous le maſque on eſt ſincère par gaieté, & gai par enivrement. Les cœurs ſe développent, les ſecrets ſe révelent. Tel croit ſurprendre un aveu qui découvre ſa propre perfidie. Les amours naiſſants s’y croyent éternels, & viennent y mourir le lendemain de décrépitude. C’eſt-là que la foule & le tumulte confondent les états, rapprochent les conditions, & rétabliſſent l’égalité parmi les hommes. Les tracaſſeries bourgeoiſes, les intrigues de Cour, tout s’y traite ſans forme, ſans prétentions, vivement, le tems preſſe ; une nuit de bal eſt le tableau racourci d’un ſiecle de la ſociété.
PHAZA.
Ah, Madame ! Si le bal eſt tel que vous le peignez, il doit être charmant. J’en conçois une idée qui m’enchante. Vous pouvez y faire venir qui vous voudrez ?
CLÉMENTINE.
Oui.
PHAZA.
Eh bien ! Madame, vous me comblerez de joie ſi vous voulez ce ſoir… Mais pourquoi remettre… Sans doute il vous eſt égal que dès à préſent… Paſſer la journée enſemble ſeroit un plaiſir déļicieux !
CLÉMENTINE.
Si j’entends bien votre empreſſement & le déſordre de vos expreſſions, vous déſirez que je faſſe venir quelqu’un qui vous eſt cher, & je devine que l’amour…
PHAZA.
L’amour ! oh, non, Madame, on me l’a trop bien fait connoître pour ne pas éviter ſes piéges ; l’amour eſt un vice je l’ai en horreur. L’amitié eſt une vertu, je m’y livre de toute mon ame.
CLÉMENTINE.
Vous avez donc des amis.
PHAZA.
Je n’en ai qu’un, mais il a tant de vertus, il eſt ſi parfait qu’il ne partagera jamais avec perſonne les ſentimens que j’ai pour lui. Nous nous ſommes jurés de ne jamais laiſſer ſurprendre nos cœurs à l’amour. Je tiendrai ma parole aſſurérément, & je compte ſur la ſienne.
CLÉMENTINE.
Dans cette ſolitude il vous eſt aiſé de la tenir. Mais votre ami eſt-il auſſi priſonnier de quelque fée ? Habite-t-il un monde dont les femmes ſoient exclues ?
PHAZA.
Je l’ignore, & comment ai-je pu l’ignorer ? Ah, Madame ! quel trouble vous jettez dans mon ame ! faites qu’il paroiſſe, je brule de m’éclaircir.
CLÉMENTINE.
Les éclairciſſemens font toujours une dupe. Mais ſans y penſer, je vous ai procuré la plus belle occaſion de vous aſſurer de la ſincerité de votre ami. Pendant le bal, Zamie bien déguiſée peut lui faire des agaceries qui vous feront connoître s’il eſt auſſi rébelle à l’amour que vous le penſez.
PHAZA.
Eh ! non, Madame ; au contraire défendez à votre niece de lui parler. C’eſt moi qui prenant des habits de femme, ſaurai bien fous ce déguiſement tirer la vérité de ſon cœur.
CLÉMENTINE.
J’approuve votre deſſein. J’avois tort d’expoſer Zamie. Vous avez ſenti mieux que moi que ces plaiſanteries ſortent toujours un peu de l’exacte décence, & que ſur le point d’être unis, il faut que votre épouſe…
PHAZA.
Mon épouſe ! vous m’honorez beaucoup, Madame ; mais vous ſavez quelles idées Singuliere m’a donné de l’himen, & vous me permettrez de croire qu’elle ne penſe point à me marier.
CLEMENTINE.
Il eût été difficile qu’elle réſiſtât à mes inſtances. J’aime ma niece, & depuis longtems j’ai jetté les yeux ſur vous pour faire ſon bonheur.
PHAZA.
Madame… Je vous affure que perſonne n’en eſt moins digne que moi.
ZAMIE.
Je crois qu’il a raiſon, ma bonne, & ſi vous vouliez m’écouter…
CLÉMENTINE.
Àvotre âge, mes enfans, ſait-on où eſt le bonheur ? J’eſpere ne point ſortir d’ici que je n’aye fait le vôtre, & que dès aujourd’hui.
PHAZA.
Aujourd’hui ! Mais, Madame, il faudroit au moins avoir du tems…
CLÉMENTINE.
Pour ſe connoître, n’eſt-il pas vrai ? Eh bien ! je vais tout préparer pour l’exécution de mes deſſeins. Je vous laiſſe enſemble ; vous aurez bientôt fait connoiſſance.
PHAZA.
Eh ! non, Madame, il n’en eſt pas queſtion…
ZAMIE.
Ma bonne permettez que je vous ſuive.
CLEMENTINE.
Demeurez ; vos cœurs ſe développent au gré de mes deſirs bien plus que vous ne penſez, & j’eſpere qu’avant la fin du jour tout le monde ſera content.
PHAZA.
Mais, Madame, je n’ai point achevé de vous dire…
CLÉMENTINE.
Je ſais tout, & tout ira bien.
PHAZA.
Je ne vous ai point nommé la perſonne…
ZAMIE.
Ma bonne, me laiſſer ainſi avec un jeune homme.
CLÉMENTINE, s’en allant.
Soyez en repos ; le tête à tête n’a rien d’indécent.
❖
PHAZA, ZAMIE.
PHAZA.
ELle n’écoute rien ; jamais on n’a donné ſi peu d’attention. Quel étrange embarras ! comment en ſortir ? Il faut que vous m’aidiez, Zamie. Avouez que je ne vous plais pas ?
ZAMIE.
Oh ! point du tout.
PHAZA.
Vous pourriez le dire d’un ton moins déciſif. Mais qu’importe ! vous ferez plus d’efforts pour m’aider à rompre le deſſein de Clémentine.
ZAMIE.
Que faut-il faire ? Vous n’avez qu’à dire.
PHAZA.
D’abord il faut déclarer vos ſentimens à tout le monde.
ZAMIE.
Très volontiers.
PHAZA.
Votre tante me paroît ſi déterminée ; que ce ne fera peut-être pas aſſez ; il faudra donner des raiſons de votre éloignement pour moi, & je vous les indiquerai.
ZAMIE.
Il ſuffit de vous voir pour les trouver.
PHAZA.
Vous n’êtes point flatteuſe.
ZAMIE.
Vous êtes fort obligeant, vous.
PHAZA.
J’ai de bonnes raiſons pour parler comme je fais ; mais vous, ce ne peut être qu’un caprice qui pourroit ſe paſſer. Les femmes ſont ſi foibles !
ZAMIE
Eh bien ! ſi vous êtes ſi fort, vous n’avez qu’à dire toujours non, on ne vous mariera pas.
PHAZA.
Il ne convient point à un homme d’apporter une réſiſtance que l’on regarde comme une groſſiereté ; c’eſt-là mon embarras.
ZAMIE,
Vous avez cependant autant d’intérêt que moi à rompre notre union.
PHAZA.
Vous vous trompez très-fort, les choſes ne ſont point égales. Qu’un homme ſe marie, qu’il ait une femme, ou qu’il n’en ait pas, c’eſt à peu près la même choſe. Moins engagé par les liens de l’himen que par une ſimple parole d’honneur, il reſte libre, indépendant, maître abſolu de ſes volontés. Mais vous, victimes de nos prérogatives, en prenant un époux, vous renoncez à vos droits, ſur votre liberté, ſur votre perſonne, & même ſur votre cœur. Vos chaînes ſont d’airain forgées par l’uſurpation ; le préjugé les attache, & l’honnêteté les reſſerre. Si je n’avois d’ailleurs une raiſon eſſentielle de ne point, me marier, que m’importeroit de prendre un joug qui ne ſeroit que pour vous ?
ZAMIE.
Je ne crois rien de tout cela.
PHAZA.
Je n’en ſuis point étonné ; on vous élève ſi mal ! vous êtes d’une ignorance ! le plus ſot des hommes peut vous tromper, & c’eſt l’amour qui vous perd.
ZAMIE.
Mais ou prenez-vous ce que vous dites ?
PHAZA.
Dans la bonne éducation que j’ai reçu, & tout homme d’eſprit penſe comme moi.
ZAMIE.
Ah ! je crois qu’Azor a bien autant d’eſprit que vous, & cependant…
PHAZA.
Azor ! Azor ! vous le connoiſſez ?
ZAMIE.
Aſſurément.
PHAZA.
Vous l’aimez donc ?
ZAMIE.
De tout mon cœur.
PHAZA.
(À part.) Le perfide ! (Haut.) Il vous voit ſouvent ?
ZAMIE.
Pourquoi pas ?
PHAZA.
Il vous aime ? Il vous le dit ? Mais parlez donc ?
ZAMIE.
Quelle colere ! vous êtes donc amoureux de moi, puiſque vous êtes jaloux ?
PHAZA.
Moi, que je vous aime ! moi ! que j’aye de l’amour ! ah ! les femmes ſont trop coquettes. Écoutez, finiſſons. Je veux ſavoir…
ZAMIE.
Ah ! finiſſons vous-même, je n’y puis plus tenir. Ô ciel, préſervez-moi d’un tel mari.
❖
PHAZA, ſeule.
VOila donc ces femmes que Singuliere me diſoit être ſi malheureuſes ! hélas, il ne leur faut aucun mérite pour triompher de nous. Azor a de l’amour ! quelle part me reſte-t-il dans ſon cœur ? ma franchiſe, ma bonne foi, ma confiance, tout de ma part va lui paroître inſipide… non je ne ſouffrirai pas… mon reſſentiment ne peut avoir trop de violence… que ne ſuis-je une femme ! Les charmes de Zamie ne triompheroient pas ſi facilement, & s’il falloit prendre de l’amour, plutôt que de le perdre… Azor, toi ſeul m’es cher. Tu réunis en toi tout ce que mon ame peut penſer & ſentir. Le partage de la tienne me plonge dans le néant… ſi je pouvois le voir ! Mais quel prodige, je le vois ! fatale différence ! ſa vue qui me charmoit réveille mon reſſentiment.
❖
AZOR, PHAZA.
AZOR.
ENfin je vous revois cher Phaza. Que ce moment m’eſt doux !… Mais quel ſombre accueil !
PHAZA.
C’eſt l’accueil que mérite un parjure qui trahit l’amitié.
AZOR.
Moi ! la trahir ! ah ! jamais elle ne me fut plus chere, jamais mon cœur n’y trouva tant de charmes. Quel autre ſentiment pourroit me faire éprouver des tranſports auſſi doux ?
PHAZA.
L’amour… vous rougiſſez, perfide ! & ſi j’avois douté de votre crime, le honteux embarras où je vous vois ſuffiroit pour m’en convaincre.
AZOR, à part.
Le voilà donc arrivé ce malheur inévitable !
PHAZA.
La découverte de votre ſecret vous étonne ; & vous l’aviez confié à une femme ! vous commencez à ſentir la punition de votre aveuglement, elle ſera ſuivie de bien d’autres.
AZOR.
Qu’elles tombent toutes ſur moi, que vos jours ſoient ſauvės ?
PHAZA.
Vous ſavez donc, ingrat, que mes jours dépendent de vos ſentimens. Eh bien pour mieux vous confondre, je veux encore vous le dire : oui je ne ſaurois vivre ſans vous ; en garde contre les paſſions, l’amitié m’en tenoit lieu. J’en faiſois mes devoirs, mes plaiſirs, mon bonheur. Vous n’avez pu ſoutenir un commerce tranquille, innocent, vertueux ; mais devois-je craindre le piége le moins adroit ? étoit-ce à Zamie à vous ſéduire.
AZOR
Zamie !
PHAZA.
Oui, & je ſais d’elle-meme…
AZOR.
Quoi c’eſt Zamie qui vous fait ſoupçonner…
PHAZA.
La feinte eſt inutile. Mais ſavez-vous qu’il n’a tenu qu’à moi ; qu’il eſt encore en mon pouvoir de vous ravir l’objet de votre amour ? demain, ſi je le veux, je puis étre ſon époux. Vous n’en êtes point allarmé, je le vois, rien n’altere votre ſécurité, vous me connoiſſez trop. Eh bien connoiſſez moi mieux. J’ai refuſez la main de Zamie, & ce n’eſt pas, même un ſacrifice que je vous fais. Fidele à mes engagemens, ferme dans mes réſolutions, l’amour ne peut rien ſur mon cœur.
AZOR.
Ne me demandez rien, liſez dans mon cœur, voyez y l’amitié, mais une amitié violente, ſans bornes… Phaza ſi vous ſaviez… ah ! ma vie eſt à vous. Faut-il par de nouveaux ſermens…
PHAZA.
N’en faites point. Répétez moi ſeulement que vous n’aimez point Zamie, répétez-le moi mille fois.
AZOR.
Non je ne l’aime point, & je ne l’aimerai jamais. Je le jure par vous même, c’eſt mon ſerment le plus ſacré.
PHAZA.
Je ſuis trop ſincére pour ne pas vous croire. Azor, ne trompez pas votre fidel ami. Prenons des meſures pour éviter…
CLEMENTINE, AZOR, PHAZA.
CLÉMENTINE.
JE n’aurois pas cru avoir à me plaindre de vous, Phaza.
PHAZA.
De moi, Madame !
CLÉMENTINE.
Vous pouviez vous diſpenſer d’épouſer Zamie ; mais falloit-il lui parler auſſi durement que vous avez fait ? Un jeune homme bien né doit obſerver les égards qui ſont dus aux femmes.
PHAZA.
J’ai tort je le confeſſe, & je vous ſupplie, Madame, d’oublier…
CLÉMENTINE.
La meilleure juſtification eſt celle d’avouer ſes fautes. N’y penſons plus, & pour vous prouver que je ne garde point de rancune, je viens vous dégager d’un himen qui ne ſeroit heureux ni pour l’un ni pour l’autre.
PHAZA.
Ah, Madame ! que vous êtes bonne !
CLÉMENTINE.
Pour aſſurer votre repos, & nous mettre tous à l’abri des reproches de Singuliere, je veux avant ſon retour unir mon fils à Zamie.
AZOR, à part.
Àquoi tend ce diſcours ?
PHAZA.
Vous mettez le comble à vos bontés Madame, & ma reconnoiſſance.
CLÉMENTINE.
Mon fils, préparez-vous à un himen qui ne doit pas vous déplaire.
PHAZA.
Son fils ! Ô Ciel !
CLÉMENTINE, à Azor.
Vous ne repondez point.
AZOR.
Madame…
CLÉMENTINE.
Eh bien !
PHAZA.
Eh Madame n’entendez vous pas ce triſte ſilence ? Un fils reſpectueux peut-il s’expliquer autrement ?
CLÉMENTINE.
Pour lui ſervir d’interprête, il faudroit être mieux inſtruit de ſes intentions, tout le monde n’a pas adopté la façon bizarre dont vous penſez ſur l’hymen.
PHAZA.
Et croyez-vous, Madame, faire adopter à tout le monde le goût décidé que vous avez pour faire des mariages.
CLÉMENTINE, riant.
Ah, ah ! L’aigreur s’en mêle !
PHAZA.
Non, Madame…
CLÉMENTINE.
Ne vous allarmez pas, je n’en ſuis point offenſée. Au contraire ce petit trait d’humeur me plaît. Je vous prie ſeulement de ne plus vous mêler d’une affaire qui ne vous regarde pas.
PHAZA.
Non, Madame, je ne puis vous obéir. L’amitié à des devoirs indiſpenfables. Vous ne pouvez me faire un crime de parler pour un ami, quand le reſpect & la ſoumiſſion lui ferment la bouche.
CLÉMENTINE.
Azor eſt votre ami ?
PHAZA.
Eh oui, Madame, j’ai voulu cent fois vous le dire ; vous ne voulez rien entendre.
CLÉMENTINE.
S’il eſt votre ami, c’eſt une raiſon pour déſirer ſon bonheurs.
PHAZA.
(À part.) Son bonheur ! Quel funeſte mot ! (haut.) Eh bien, Madame, ſi c’eſt ſon bonheur, je dois y conſentir. Mais il me reſtera toujours à me plaindre de vos procédés à mon égard.
CLÉMENTINE.
De mes procédés ! expliquons-nous. Je vous offre ma niéce, vous la refuſez ; je la donne à un autre, vous le trouvez mauvais ; eſt-ce de votre côté où du mien que ſont les mauvais procédés ?
PHAZA.
Au moins, Madame, il ſeroit juſte de ſavoir les ſentimens d’Azor ſur ce que vous exigez de lui.
CLÉMENTINE.
Je veux bien qu’il s’explique. Je me préte à tout comme vous voyez ; parlez mon fils, ne laiſſez aucune inquiétude à votre ami. (bas.) Prenez garde à ce que vous direz.
AZOR.
Je ſais, Madame, avec quelle ſoumiſſion je dois recevoir…
PHAZA.
Et moi je ſais que je ne dois pas être plus longtems le jouet de l’un & de l’autre. Vous m’avez offert votre niéce, c’eſt moi qui l’épouſe, Madame, arrangez-vous la-deſſus.
CLÉMENTINE.
C’eſt à vous à vous arranger ; vous êtes amis & Rivaux, expliqués vous enſemble. Je vous connois trop pour craindre les querelles, vous me ferez part de votre réſolution.
PHAZA, AZOR.
PHAZA.
LA mienne eſt inébranlable. Je ſens, je ſens le prix des chaines de Zamie, le ſacrifice ſeroit trop fort ; vous devez me la céder.
AZOR.
Ah ! je vous la céde de tout mon cœur.
PHAZA.
Je m’y attendois, une ame douce & docile ſe prête à tout ; vous acceptiez Zamie par égard pour votre mere, vous me la cédez par complaiſance. Quel heureux caractère pour la ſociété !
AZOR.
Vous ne ſerez jamais ſon époux. Je ſerois trop heureux ſi je n’avois que ce malheur à craindre.
PHAZA.
Cette froide confiance m’encourage. Il me reſtoit quelques ſcrupules ſur la peine que je pouvois vous cauſer, mais il y auroit de la lâcheté à ne pas ſuivre votre exemple. Oui, je livre mon cœur aux charmes de Zamie, & je renonce pour jamais à l’inſipide amitié.
AZOR.
Vous prononcez l’arrêt de ma mort ; ah, Phaza ! pouvez vous ſans frémir m’aſſurer de votre indifférence ?
PHAZA.
Vous conſentez paiſiblement à me voir prendre de l’amour ; qu’eſt-ce que l’amitié d’un cœur livré aux paſſions, & que regrettez vous ?
AZOR.
Ce que je regrette ! hélas ! … Phaza, vous ſaurez un jour qu’il n’eſt pas un inſtant de ma vie qui ne ſoit un sacrifice que je fais à la vôtre ; vous frémirez des tourmens que j’endure, & vous ſaurez ſi mon cœur étoit à vous. Adieu je ne puis ſoutenir plus longtems…
PHAZA.
Non, demeurez. Si votre déſeſpoir eſt feint, il l’eſt trop bien pour moi. Mais quelle eſt l’obſcurité qui regne aujourd’hui dans vos paroles, j’entrevois qu’un ſecret important vous trouble. Pourquoi me le cacher ? eſt-ce ainſi qu’un ami…
AZOR.
Croyez quand je me tais, que jamais… l’amitié… n’a donné de plus fortes preuves de ſon pouvoir, & que ſi vous ne m’étiez pas plus cher que moi même… Phaza que je ſuis malheureux !
PHAZA.
Vous êtes malheureux ! je n’ai plus de reproches à vous faire, rendons à l’amitié tous ſes droits ſur nous. La confiance eſt ſon devoir le plus ſacré. Un ſecret vous dévore : quel qu’il ſoit, il faut me le confier. Si quelque malheur vous menace je veux au prix de ma vie vous en garantir.
AZOR.
N’approfondiſſez pas un miſtere dont votre mort & la mienne ſeroit le fruit. Ô Deſtin ! tes arrêts font-ils irrévocables !
PHAZA.
Je me rends. La peine que je vous cauſe impoſe ſilence à ma curioſité. Mais Zamie cauſe tous nos chagrins ; je vais trouver Clémentine, il faut qu’elle renvoye l’objet de nos diviſions : nous gouterons, après ſon départ, quelques momens de repos, juſqu’au retour de Singuliere…
AZOR.
Zamie ne ſortira point d’ici, vous ne l’obtiendrez pas.
PHAZA.
Eh quoi toujours occupé de Zamie ! Vous voudriez peut étre qu’elle demeurât, mais vous n’aurez pas cette ſatisfaction, je vais employer tout mon crédit ſur ſa tante, & nous verrons après ſi vous la regreterez.
AZOR, ſeul.
QUelle ſituation ! elle m’aime. Sa tendreſſe eſt peinte juſque dans ſa colere. Son erreur fait ſon tourment & le mien, & je ne puis la faire ceſſer ſans expoſer ſa vie ! comment, par quel moyen terminer de ſi cruelles peines !
❖
AZOR, ZAMIE.
ZAMIE.
AH ! vous voilà, ma bonne m’a dit de vous chercher, elle veut vous parler.
AZOR.
Que me veut-elle ? Suis-je en état d’écouter ſon ſang froid ? Et vous Zamie ! vous avez penſé me perdre par votre indiſcretion. Où prenez vous ce que vous avez dit à Phaza ? ſur quel fondement ? il me ſemble que tout ſe réunit pour me déſeſpérer.
ZAMIE.
Mais vraiment ! vous extravaguez donc auſſi vous ? quel mal ai-je fait ? Phaza me dit mille choſes déſobligeantes, & je n’oſerai lui répondre ?
AZOR.
Il n’eſt pas queſtion de cela, il faut le déſabuſer & ne pas perdre un moment.
ZAMIE.
De quoi faut-il le déſabuſer ? faut-il lui dire que je l’aime ? comme je mentirois !
AZOR.
Au contraire, vous ne m’entendez pas. Il faut l’aſſurer que vous n’avez point de goût pour moi, en un mot que vous ne voulez prendre aucun engagement.
ZAMIE.
Si les hommes étoient tous auſſi ridicules que vous deux, je vous réponds bien que je n’en voudrois jamais.
AZOR.
Oui, fort bien, ajoutez-y que vous êtes très mécontente de moi, que je n’ai pas pour vous les égards que vous méritez. Vous pouvez même dire que je vous traite quelquefois un peu durement.
ZAMIE.
Pourquoi voulez-vous me faire dire des fauſſetés ? hors depuis que vous êtes ici, je n’ai jamais eu lieu de me plaindre de vous. Cela n’empêche pas que je ne connoiſſe fort bien vos défauts, & ſi vous voulez, je les dirai tous à Phaza.
AZOR.
Non vraiment gardez vous en bien. Songez ſeulement qu’il eſt dans une inquiétude dont vous ſeule pouvez le tirer…
ZAMIE.
Je ne vous entends point, & je ne crois pas que ce ſoit ma faute. Pour votre Phaza, tant mieux s’il a de l’inquiétude ; je ne voudrois pas faire un pas pour l’en tirer.
AZOR.
Eh bien, ma chere Zamie ! que ce ſoit par pitié pour moi. Si vous ſaviez le chagrin… la douleur… ne me refuſez pas.
(Il lui baiſe la main.)
❖
AZOR, ZAMIE, PHAZA.
PHAZA, un Javelot à la main qu’il préſente à Azor.
AH, traitre ! il eſt donc vrai…
ZAMIE.
Ma bonne au ſecours ! (elle s’enfuit.)
AZOR.
Ma vie eſt à vous, faites couler mon ſang, choiſiſſez l’endroit où vous voulez frapper.
PHAZA.
Son ſang ! moi lui donner la mort !
AZOR.
Elle me ſera chere.
PHAZA.
Azor quel eſt votre pouvoir ! je meurs de confuſion.
AZOR.
Ah ! ne me cachez pas des larmes que je voudrois acheter au prix de ma vie.
PHAZA.
Je ne me connois plus, prenez pitié de moi, ne voyez point ma foibleſſe, que ne puis-je me la cacher à moi-même.
AZOR.
Cette foibleſſe fait mon bonheur. Livrez-vous à des ſentimens ſi tendres, ils ſont dignes de votre cœur.
PHAZA.
Non, vous ne pourrez jamais oublier un attentat qui me fait horreur. J’ai perdu votre eſtime, je ne ſuis plus digne de votre amitié.
AZOR.
Eh bien ! c’eſt donc moi qui vous demande grace pour vous-même. Aimez-vous, aimez votre ami ; que ce moment ſoit le garant éternel de la ſincérité de nos ſentimens.
PHAZA.
Votre généroſité augmente ma confuſion. Azor éclairciſſez le trouble d’un cœur qui ne ſe connoît pas. Parlez, trouvez vous dans le vôtre les foibleſſes dont je rougis ? Y trouvez-vous cette agitation qui me dévore ? l’amitié fait-elle éprouver les ſentimens tumultueux que j’ai pour vous ?
AZOR.
N’en doutez pas, nos ſentimens ſont les mêmes, & nos cœurs ſont faits l’un pour l’autre.
PHAZA.
D’autres raiſons font naître des doutes dans mon ame… Je voudrois les éclaircir… Je ne ſais comment m’expliquer. J’ai remarqué plus d’une fois de l’embarras, & même des contradictions dans les entretiens de Singuliere. J’éprouve des ſentimens tout oppoſés à ceux qu’elle combattoit en moi, & qu’elle traitoit de foibleſſes, appartenantes aux femmes. Mes réfléxions là-deffus, les troubles qui m’agitent, tout m’inspire des foupçons qu’à peine j’ofe vous découvrir… qui fuis-je enfin ?
AZOR.
Ah ! qu’oſez-vous penſer ! … Gardez. vous de croire… Nous vous connoiſſons. Mamere vous répondra… Pourquoi n’eſt elle pas ici, je cours l’avertir. Ô bonheur ! la voici.
❖
PHAZA, CLÉMENTINE, AZOR.
CLÉMENTINE.
JE viens vous dire Phaza, que le Château eſt ſont les Grands de votre Royaume qui viennent demander leur Roi.
PHAZA.
Leur Roi ! … Allons, il faut les ſatisfaire. Suis-je libre, Madame, puis-je quitter ces lieux ?
AZOR.
Ah ! je vais donc vous perdre ! je ſuis au comble du malheur.
CLÉMENTINE, à Phaza.
Je puis faire ouvrir les portes, vous recevrez l’hommage de vos ſujets. Mais le terme du pouvoir de Singuliere ſur vous n’eſt point expiré. Vous ne pouvez ſortir ſans exciter ſa vengeance ſur vous. & ſur nous.
PHAZA.
Un coup de lumiere m’éclaire ſur l’exécution d’un projet médité depuis longtems, je vais remplir le plus cher de mes vœux ; qui l’auroit penſé, qu’un déguiſement préparé pour le bal ſerviroit au bonheur de ma vie ? Madame, ſi vous aimez votre fils, vous me ſeconderez… Attendez-moi, n’entreprenez rien avant mon retour, je ſuis ici dans un moment.
❖
CLÉMENTINE, AZOR.
CLÉMENTINE.
JE ſavois tout ce qui ſe paſſoit entre vous, & j’ai cru qu’il étoit tems de tranſporter ici les premiers de ſes ſujets, mais je ne fais que penſer d’un ſi prompt changement d’humeur.
AZOR.
En faut-il chercher d’autre cauſe que le plaiſir de la liberté, celui de regner ? Elle oublie tout, elle ne m’aime plus. C’eſt vous, Madame, qui me perdez. Les tracaſſeries que vous lui avez ſuſcité, n’ont fait que ſon tourment & le mien ; vous en voyez le fruit. Fatiguée de tant de contradictions, elle ne voit que la ſuite pour s’en délivrer.
CLÉMENTINE.
Voilà l’injuſtice de l’amour. Etoit-il un moyen plus aſſuré de l’amener à l’accompliſſement de l’arrêt du Deſtin, que celui d’exciter vivement dans ſon cœur le dépit & la jalouſie.
AZOR.
Elle va partir, je la perds & je meurs.
CLÉMENTINE.
Elle ne partira point. Rappellez-vous donc qu’elle ne peut ſe ſouſtraire au pouvoir de la Fée qu’en ſe jettant aux pieds d’un vainqueur.
AZOR.
Quoi, toujours cet arrêt ! non, Madame, rien ne me perſuadera que le deſtin attache le bonheur ou le malheur à des circonſtances ſi bizarres.
CLÉMENTINE.
Ce n’eſt point aux circonſtances que ſont attachés le bonheur ou le malheur des mortels, elles n’en ſont que les époques. Si elles ſemblent bizarres, ce n’eſt qu’autant que les faits font annoncés dépouillés de leurs rapports néceſſaires avec leurs cauſes. Sont-ils arrivés, le merveilleux diſparoit, ils rentrent dans
la claſſe des événemens les plus ordinaires.
AZOR.
Oh ! Oui, Madame, c’eſt ici le moment de Philoſopher, je ſuis fort en état d’écouter un raiſonnement bien ſuivi, bien conſéquent. Ah ! ſongez plutôt aux moyens de retenir Phaza & de lui cacher ſon fort qu’elle commence à ſoupçonner.
CLÉMENTINE.
Vous me faites trembler ; vous avez donc parlé ?
AZOR.
Non, Madame, mais le tumulte de ſes ſentimens, leur agitation, un emportement bientôt ſuivi de larmes & d’une honte peu naturelle aux hommes, tout cela l’étonne & lui ouvre les yeux. Elle ſe ſoupçonne enfin. J’en ai frémi, je me ſuis efforcé de confirmer ſon erreur, mais j’étois tout prêt de ſuccomber au plaiſir de l’inſtruire, lorſque vous êtes arrivée.
CLÉMENTINE.
Enfin, elle ne ſait rien, c’eſt beaucoup. elle vous aime, c’eſt encore le point eſſentiel.
AZOR.
Ah ! je n’en puis douter ; ſi vous aviez été témoin de ſa confuſion, de ſa modeſtie après s’être emportée contre moi ; combien elle a fait éclater de tendreſſe & d’amour ; Madame, ſi je la perds vous n’avez plus de fils.
CLÉMENTINE.
Il faut voir ce qu’elle projette, attendons ſon retour, alors nous prendrons des meſures…
AZOR.
Oui, Madame, perdons toujours un tems précieux qui s’échappe ; le jour va finir ; dans une heure Phaza retombe pour jamais ſous la puiſſance de Singuliere, ou bien elle ira m’oublier ſur le trône, & voilà comme vous m’avez ſervi.
❖
CLÉMENTINE, AZOR, ZAMIE.
ZAMIE.
MA bonne, je vous conjure de me renvoyer, je ne faurois plus demeurer ici.
CLÉMENTINE.
Pourquoi donc ?
ZAMIE.
Àcauſe de Phaza. Malgré tout ce que vous lui avez dit, il eſt plus inſupportable que jamais.
AZOR.
C’eſt que vous l’avez contrarié, j’en ſuis ſûr.
ZAMIE.
Oh ! vous prendrez toujours ſon parti contre moi, je le ſais bien.
CLÉMENTINE.
Enfin qu’a-t-il fait de nouveau ?
ZAMIE.
Il m’a rencontrée en vous quittant, il m’a obligée de le ſuivre pour lui apprendre, diſoit-il, à ſe coëffer en femme ; mais ce n’étoit apparemment que pour me dire des injures, car il ne me les a pas épargnées.
AZOR.
Comment ! il s’habille en femme ! il doit être charmant.
ZAMIE.
Il croit l’être au moins. En me diſant que j’aime à plaire, que je ſuis une coquette, il mettoit du rouge & des mouches avec une attention la plus ridicule.
AZOR.
Et pourquoi le quitter ? ne pouviez-vous lui donner vos ſoins ? n’entendant rien à ce nouvel ajuſtement, il l’arrangera mal. Que vous êtes déſobligeante !
ZAMIE.
Je vous conſeille de me quereller auſſi.
AZOR.
Madame, renvoyez-la. Seroit-il agréable que Phaza parut dans un déſordre qui lui ſieroit ſans doute ? mais enfin…
CLÉMENTINE.
Allez Zamie, retournez auprès de Phaza, & donnez vos ſoins à ſon ajuſtesment,
ZAMIE.
Mais, ma bonne, il eſt bien dur d’entendre…
CLÉMENTINE.
Ayez de la complaiſance.
ZAMIE.
J’obéis, (bas à Azor.) hum ! vous me le payerez.
❖
AZOR, CLÉMENTINE.
AZOR.
J’Y cours moi-même.
CLÉMENTINE.
Arrêtez ; convient-il… Vous perdez l’eſprit.
AZOR.
Eh, Madame ! je ne vois que le tems qui m’échappe. Laiſſez-moi jouir de ſa vue. Sous l’habit de femme elle doit être mille fois plus belle.
CLÉMENTINE.
Pourquoi ce déguiſement ? C’eſt un projet que je ne puis pénétrer. Ce n’eſt aſſurément pas pour le bal, d’autres ſoins l’occupent. La voici, je vous laiſſe.
❖
AZOR, PHAZA.
PHAZA.
AZor ! voici le moment qui doit décider de notre ſort ; je viens vous faire une propoſition, vous demander une grace qu’il faut m’accorder ou ceſſer de nous voir.
AZOR.
Ne regnez-vous pas ſur mon ame ? Vos volontés ne ſont-elles pas mes loix ? Ah ! pour vous faire obéir falloit-il relever vos charmes d’un éclat enchanteur ? Falloit-il paroître à mes yeux avec toutes les graces… Non, je ne ſuis plus le maître de garder un ſilence odieux…
PHAZA.
Quel étrange langage ! Il m’intimide. Un ſentiment inconnu… Suis-je dans l’erreur ? Ou mes habits vous font-ils une illuſion ſi forte…
AZOR.
Ah ! je frémis… Non, mon cher Phaza, non ; n’attribuez qu’a la ſurpriſe de vous voir dans ce déguiſement… (À part.) Ah ! quelle violence !
PHAZA.
Quoi qu’il en ſoit, il doit faire notre bonheur. Mais il n’y a pas un moment à perdre. Mes ſujets vont entrer, ne voyant ici que vous d’homme, ils ſeront faciles à tromper ; il faut prendre mon nom (qu’il me fera doux de vous le voir porter !) Il faut regner à ma place, eſt-ce trop d’une couronne pour un ami tel que vous ?
AZOR.
Quelle propoſition ! que je conſente à vous ravir l’Empire ! y penſez-vous, trop généreux Phaza ?
PHAZA.
Je ſerai l'ami de mon Roi, mon ſort ſera plus doux que le votre.
AZOR.
Mon cœur ſuffit à peine aux ſentimens qu’il éprouve. Ah ! Phaza ! ſi je pouvois parler.
PHAZA.
Allons, ſuivez-moi, il faut que votre mere… Pour peu que vous lui ſoyez cher, elle ne peut ni ne doit s’oppoſer à mon deſſein. Je goûte d’avance le bonheur des immortels.
AZOR.
Détrompez-vous, Phaza, vous me feriez la plus mortelle injure ſi vous pouviez penſer que j’acceptaſſe un don…
PHAZA.
Eh, quoi ! vous me refuſez ; vous me raviſſez le ſuprême bonheur de couronner la vertu, le mérite ; enfin mon unique ami. Azor ! ſoyez généreux, acceptez le ſeul don qui ſoit en mon pouvoir… Si l’univers étoit à moi, je le croirois trop peu. Vous ne répondez rien, le tems preſſe, vous me déſeſperez… Pouvez-vous me refuſer ? C’eſt la premiere grace que je vous ai demandée, c’eſt l’amitié la plus pure qui vous en conjure à genoux…
❖
CLÉMENTINE, AZOR, PHAZA, ZAMIE.
CLÉMENTINE.
C’Est l’amour, belle Phaza ! l’arrêt du deſtin eſt accompli ; que votre erreur finiſſe avec le regne de Singuliere. Vous êtes libre, ſoyez heureuſe.
PHAZA.
Ah, Madame ! Que m’apprenez vous ? Il est donc vrai que mes ſoupçons… Mais pourquoi m’a-t-on trompée ?
CLÉMENTINE.
On vous en inſtruira.
AZOR.
Adorable Phaza ! je puis donc à vos pieds expirer d’amour & de raviſſement !
PHAZA.
Levez-vous. Je ne puis me rapeller les égaremens où mon erreur m’a plongée ſans mourir de confuſion. Allez regner à ma place, & que cette ſolitude enſeveliſſe à jamais le ſouvenir…
CLÉMENTINE.
Laiſſez à Singuliere le ſoin d’y cacher ſon défeſpoir & ſes ridicules. Son deſſein étoit de changer les loix de la nature elles ſeront toujours les plus fortes ; votre cœur n’a pu s’y tromper, il parloit le langage de l’amour, vous ne parliez que celui de l’amitié ; qu’avez-vous à vous reprocher ? Vous vouliez couronner l’ami, faites regner l’amant.
AZOR.
C’eſt à vos pieds que j’attends l’arrêt de ma vie ou de ma mort.
PHAZA.
Mon cœur l’avoit prononcé avant de ſe connoître.
CLÉMENTINE.
Allons, mes enfans, célébrons ici votre himen : le bal eſt préparé ; mais charmante Phaza, il faut chercher un autre déguiſement.
ZAMIE.
Ah ! ſi j’avois ſu qu’elle ne fut qu’une femme, comme je lui aurois rendu ſes injures.
FIN.