IV
Il s’en aperçut aussitôt. Alors qu’il lui aurait fallu continuer la campagne sans se donner un jour de repos, pousser rapidement aux Lingons pour briser leur résistance, couper les routes du plateau de Langres, presser César par le fer et le feu, Vercingétorix fut au contraire obligé de suspendre les opérations, de discuter, parlementer, faire le métier d’orateur et de sénateur. Comme s’ils voulaient permettre à l’armée romaine de se reposer, les Gaulois se mirent, à l’instigation des Éduens, à délibérer longuement.
La première députation des Éduens à Vercingétorix avait été pour lui offrir l’alliance. La seconde fut pour l’inviter à se rendre auprès d’eux et à leur soumettre son plan de campagne. C’était lui rappeler qu’un roi arverne devait traiter d’égal à égal le vergobret éduen.
Il fallait ménager ces alliés nouveaux et ombrageux; toute chicane eût fait perdre du temps. Le Mont Beuvray était après tout plus près que Gergovie des routes dont s’approchait César: Vercingétorix sacrifia son amour-propre aux intérêts de la Gaule, et il monta à Bibracte.
Les négociations commencèrent entre lui et les chefs éduens, dont les plus intraitables furent, comme à l’ordinaire, les plus récents renégats, Viridomar et Éporédorix. Les nobles de Bibracte annoncèrent et affirmèrent leurs prétentions à prendre le pouvoir suprême: un Arverne l’avait exercé pendant six mois, qu’il passât la main à un Éduen.
La demande était fantaisiste: les Éduens voulaient le profit alors que d’autres avaient eu la peine. Elle était dangereuse: ces aspirants au commandement en chef, Litavicc, Viridomar, Éporédorix, Cavarill, n’avaient jamais été que des sous-ordres de César, et, les jours précédents, au lieu d’arrêter le proconsul, ils l’avaient lâchement laissé passer. Vercingétorix refusa de tels successeurs.
Il ne s’opposa pas cependant à ce que ses pouvoirs fussent soumis à la réélection. L’arrivée de nouveaux membres à la ligue nécessitait une sanction nouvelle. Vercingétorix accepta qu’une assemblée de tous les chefs fût convoquée, et qu’elle se réunît à Bibracte. C’était un retard de plus, et une autre concession à la gloriole de ses alliés.
De toutes les tribus et de toutes les cités belges et celtiques, on se rendit en masse dans la ville éduenne. Elle devint pour quelques jours la tête et la citadelle de la Gaule entière. À l’ombre touffue des hêtres séculaires, les cortèges étincelants et chamarrés des cavaliers gaulois serpentèrent sur les vieux sentiers de la montagne, et la cité, abandonnée d’ordinaire aux marteaux des forgerons et aux fumées des émailleurs, retentit des rauques éclats de voix et des rudes clameurs des discussions politiques.
Mais, au milieu de cette foule, Vercingétorix prit sa revanche de l’astuce éduenne. Les intrigues des chefs se rompirent dans ces agitations passionnées. Il dut être impossible d’ouvrir une délibération régulière: les nouveaux-venus ne pensaient sans doute qu’à acclamer l’homme qui avait vaincu César, à admirer sa haute taille, la fierté de son regard, l’auréole de sa gloire récente. Il fallut laisser à cette multitude armée, comme dans les jours héroïques des longues équipées, le soin de choisir son chef de guerre. L’enthousiasme populaire étouffa tous les égoïsmes, et, le jour de l’élection, le nom de Vercingétorix sortit d’une clameur unanime.
De nouveau, mais cette fois au nom de toute la Gaule, Vercingétorix recevait le commandement suprême. L’unité nationale était consommée; et elle l’était, ainsi qu’au temps de Bituit et de Celtill, sous les auspices d’un Arverne comme chef. Peut-être même prononça-t-on un autre titre que celui de chef, et entendit-on parler de Vercingétorix «roi des Gaulois».
Mais, à ce moment précis où l’unité était fondée et où l’autorité de Vercingétorix paraissait la plus forte, s’annoncèrent aussi les rivalités qui devaient ruiner l’une et l’autre. En voyant grandir au-dessus de lui et sur son propre sol la puissance rivale, le sénat de Bibracte se sentit profondément blessé. En entendant Vercingétorix leur donner des ordres, Éporédorix et Viridomar froncèrent les sourcils. Les Éduens sentaient déjà qu’ils regrettaient César et souhaitèrent son pardon.