‹ VercingétorixChapitre 133 sur 191 · VIII

VIII

Toutes ces précautions, César les avait prises parce qu’il s’attendait à voir paraître autour de lui, venues de tous les points de la Gaule, des foules profondes et sans fin. Scipion Émilien eût regardé comme indigne d’un imperator de protéger par des pièges à bêtes les retranchements des légionnaires: mais il n’avait eu à redouter ni devant Numance ni devant Carthage ces hordes innombrables de Barbares dont César était menacé.

C’est qu’en effet, comme l’avaient dit au proconsul des transfuges et des prisonniers, les envoyés de Vercingétorix avaient la mission de lever en masse la Gaule entière. Le roi des Arvernes avait fait un grandiose projet de désespéré. Tous ceux qui pouvaient marcher devaient venir à lui; quiconque pouvait manier une arme devait quitter son foyer et se sacrifier à la liberté commune. Il demanda le dévoûment immédiat et inconditionné de tous. Ce n’étaient pas deux ou trois cent mille hommes, mais un million et davantage, qu’il appelait à l’assaut des retranchements de César.

C’était, depuis janvier, la troisième fois que Vercingétorix ordonnait des levées d’hommes. Mais, à l’assemblée de Gergovie, à celle du Mont Beuvray, il s’était contenté de troupes de choix, la cavalerie et quelques dizaines de mille fantassins.--C’est qu’il savait qu’en rase campagne, une armée populaire, mal équipée et sans expérience, ne peut résister, si nombreuse qu’elle soit, à un corps de vieux soldats, disciplinés, pourvus d’armes parfaites, experts aux manœuvres savantes: on avait vu, dans les campagnes de Belgique, l’impuissance des levées en masse contre la solidité des légions et le coup d’œil de César.

Assiégé dans Alésia, Vercingétorix ne désirait plus que le nombre: cette fois comme les deux autres, il calculait juste, et ce n’était pas son imagination qui l’entraînait à la chimère d’une bataille colossale. Il s’agissait, maintenant, moins de livrer bataille que de faire un siège, c’est-à-dire de combler des fossés, arracher des palissades, lapider des hommes, escalader des remparts, enlever des lignes, et les enlever d’insulte et d’emblée; besogne que des milliers de Barbares feraient mieux que des centaines de bons soldats. Quand les Gaulois attaquaient une place-forte, ils espéraient plus du nombre des assaillants que de l’intelligence des moyens: c’était par la multitude des traits qu’ils rendaient les remparts intenables, sur l’amoncellement des corps qu’ils franchissaient les fossés, par la force de la poussée qu’ils ébranlaient les portes. Cette pratique eût été enfantine et dangereuse contre des villes ou des camps défendus à la Romaine, et dont les remparts et les moyens de résistance auraient été ramassés et concentrés. Mais Vercingétorix la crut possible contre les lignes de César, étroites et allongées, et je ne puis me résoudre à lui donner tort.

Il a voulu s’assurer les deux avantages de l’assaut méthodique et de l’escalade par débordement: celui-là, il le confierait aux soldats d’Alésia, bonnes troupes qu’il avait formées près de Bourges et dans Gergovie, et qui attaqueraient les points faibles des lignes intérieures de César; du côté de la Gaule, le nombre servirait à défaut de l’expérience.

Avant tout, il fallait rompre, renverser ou franchir une digue longue de quatre à cinq lieues, large à peine de 700 mètres, et menacée des deux flancs à la fois: sur cette ligne d’hommes et de défenses réduite à une profondeur minima, il importait d’exercer le maximum de pression. Ce que désirait surtout Vercingétorix, ce qui du reste s’imposait à la vue des retranchements de César, c’était de tenter sur eux une attaque en couronne, et pour la réussir, il était bon que tous les défenseurs légionnaires fussent tenus sans cesse en haleine, occupés sur tous les points, inquiétés, fatigués, énervés, aveuglés par des ennemis reparaissant toujours. Puisque le proconsul avait multiplié les fossés et les pièges qui rendaient la bravoure dangereuse et l’habileté inutile, il ne restait plus aux Gaulois qu’à combler les tranchées et recouvrir les chausse-trapes sous des flots renouvelés de corps humains, jusqu’au moment où ces vagues d’hommes, montant encore, submergeraient à la fin les chaussées, les palissades, les légions et César lui-même.--La Gaule était assez riche en mâles, les flancs de ses femmes étaient assez féconds pour qu’elle offrît sans regret toutes ces victimes à ses dieux.

Vercingétorix aurait pu obtenir de la Gaule entière ce sacrifice qui les aurait sauvés tous deux. Elle était prête à consacrer à la lutte tous ses sentiments et toutes ses ressources. Il y avait entre elle et son chef un merveilleux accord de pensées. César, dans ses Commentaires, abandonne un instant la froide concision de son style habituel pour admirer chez ses adversaires la force imprévue de l’élan national. Personne ne se souvenait plus de l’amitié du proconsul et des services qu’il avait rendus. En quelques semaines, le passé récent et ses hontes s’étaient oubliés, et toutes les autres impressions étaient effacées par le désir de combattre et la vertu du mot d’indépendance. On ne parlait plus que de refaire «les glorieuses guerres d’autrefois», et les Gaulois allaient à la liberté comme à une magnifique aventure. Ils n’eurent ces jours-là qu’un seul esprit et qu’une seule âme, et, comme les Grecs avant Salamine et Platées, ils s’aperçurent qu’ils pouvaient former une même patrie.

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