IX
De maladroites prudences et d’inquiètes jalousies enrayèrent cet élan et ruinèrent le plan de Vercingétorix.
Au lieu de s’entendre en quelques minutes sur le jour et le lieu où ils donneraient rendez-vous à toutes les forces de la Gaule, les fugitifs d’Alésia agirent avec une régularité de protocole. Ils convoquèrent le conseil général des chefs des cités, et celui-ci, réuni, délibéra sur le projet du roi. Ce qui signifiait que Vercingétorix n’était déjà plus le dictateur auquel on obéit, mais le général dont on étudie les plans.
Il y avait, parmi les chefs des cités, des hommes dévoués sans réserve à la liberté de la Gaule: l’arverne Vercassivellaun, cousin de Vercingétorix; Comm l’Atrébate; Sédulius, magistrat et chef de guerre des Lémoviques; Sur l’Éduen; Gutuatr le Carnute; et surtout, les plus audacieux et les plus persévérants de tous, l’Ande Dumnac, le Cadurque Lucter, le Sénon Drappès. Mais le conseil renferma sans doute aussi des hommes à double face,--face romaine et face gauloise,--comme les deux jeunes Éduens Viridomar et Éporédorix.
Des objections furent faites à la levée en masse.--Comment nourrir tous ces hommes? Comment se faire obéir d’eux? les chefs auraient peine à rallier les gens de leurs clans: pourrait-on combattre suivant la tradition, les soldats par tribus et par cités, rangés sous leurs étendards?--L’objection tirée des vivres était spécieuse: ce qui, en 57, avait empêché de maintenir la levée en masse de la Belgique, ce fut la difficulté de nourrir tant d’hommes. Mais il s’agissait, alors, d’une campagne longue et compliquée, et non pas, comme pour le salut d’Alésia, d’une marche de quelques jours et d’un assaut de quelques heures.--L’autre objection, si elle n’était pas dictée par le scrupule religieux du respect des enseignes, dissimulait peut-être quelque crainte politique. L’assemblée pensa sans doute que Vercingétorix allait vite en besogne, et que, si les Gaulois se mêlaient trop complètement pour le délivrer, ils ne distingueraient plus que lui comme chef au lendemain de la victoire.
Elle décida de lever une très forte armée, près de 300000 hommes, six fois supérieure à celle de César. Elle crut que cela suffirait: mais il n’y avait même pas de quoi combler les deux millions de mètres cubes des tranchées romaines. Elle n’avait rien compris, sans doute, à la manière dont Vercingétorix entendait l’attaque, et les opérations devant Alésia allaient le montrer plus clairement encore.
Les chefs, toujours soucieux des convenances politiques, fixèrent eux-mêmes, suivant l’importance respective des nations, le contingent qu’elles devaient envoyer. Pour celles qui faisaient partie d’une ligue, comme les cités d’Armorique, les clientèles des Éduens et des Arvernes, on se borna à indiquer l’effectif que la confédération avait à fournir, et on laissa à ses chefs le soin de faire une répartition plus détaillée. Pour les autres, le chiffre fut arrêté à quelques centaines d’hommes près.--L’assemblée se sépara ensuite, et chaque chef revint dans sa cité pour mobiliser son contingent.
Il faut dire, à l’honneur de la Gaule, qu’aucun des peuples fédérés ne manqua au rendez-vous. On avait demandé 275000 hommes[7]: on en eut 258000, 8000 cavaliers et 250000 fantassins. Il n’y eut qu’une note discordante, mais qui caractérise bien le séparatisme habituel des cités gauloises; on devine qu’elle fut donnée par les Bellovaques, qui se battaient le plus possible, mais qui consentaient rarement à se battre en compagnie d’autres peuples. Ils refusèrent de se laisser taxer à dix mille hommes, affirmant qu’ils combattraient les Romains, mais sous les auspices et les ordres de leurs propres chefs; cependant, à la prière de Comm, qui était leur hôte, ils envoyèrent 2000 hommes.
[7] Voyez la note V à la fin du volume, page 383.
Tout cela prit du temps. Quand l’armée fut concentrée, non loin d’Alésia, sur le territoire éduen (à Bibracte?), on en perdit encore en besognes administratives ou religieuses, si bien qu’on laissa passer le jour du rendez-vous fixé par Vercingétorix.
On fit le recensement, on compta les effectifs, on choisit les chefs des détachements, on organisa le haut commandement.--Il y eut quatre grands chefs, Comm, Vercassivellaun, Éporédorix, Viridomar. Celui-là représentait les peuples belges; le second, les intérêts arvernes; les deux autres, les ambitions éduennes. Je m’étonne que l’on n’ait pas fait place à un chef de l’Armorique ou du Nord-Ouest, les régions, de toutes, les plus méritantes de la liberté de la Gaule: un des deux postes pris par les Éduens leur revenait de droit. Mais ceux-ci, évidemment, avaient gardé la part du lion, et les deux rivaux de Vercingétorix prenaient leur revanche de son triomphe au Mont Beuvray.--Cependant, comme on ne voulait pas de chefs absolus et irresponsables, on adjoignit aux quatre généraux un conseil de délégués pris dans les diverses cités, et chargés de préparer les plans ou de contrôler les actes.
Tout cela, pour une expédition qui devait durer une semaine à peine, réussir ou échouer en quelques jours! On aurait dit que ces hommes conjuraient soit pour donner à César le temps d’en finir avec Alésia, soit pour se préparer au jour où ils imposeraient leur volonté à Vercingétorix victorieux. Dans ces allées et venues, ces sages délibérations, ces longs préparatifs, ces créations de conseils et de généraux, je soupçonne des lenteurs calculées ou des arrière-pensées d’égoïsme. Ce qu’il aurait fallu pour sauver Alésia, c’était un Lucter, un Dumnac ou un Drappès amenant un million d’hommes en quinze jours: et on ordonnait une armée régulière, avec des effectifs vérifiés, un commandement bien équilibré de quatre chefs et de quarante conseillers de guerre. On constituait le gouvernement militaire de la Gaule confédérée, alors qu’il s’agissait de se ruer, sur un signal, au lieu du rendez-vous.