X
Dans Alésia, les semaines s’écoulaient, mornes et semblables. Vercingétorix avait renoncé aux sorties partielles, et réservait les forces et la confiance de ses hommes pour l’attaque générale. L’automne approchait. Puis, parut le matin du jour fixé pour l’arrivée des secours: le jour passa tout entier, sans qu’un messager ni une enseigne ne se montrât sur les collines de l’horizon.
Vercingétorix attendit encore. Mais bientôt les dernières provisions de blé furent consommées, aucune nouvelle ne lui parvenait du reste du monde. César l’emprisonnait si bien qu’il ne lui restait qu’à mourir dans l’ignorance de tout. Il convoqua son conseil pour prendre une décision suprême sur la vie des assiégés, ou plutôt sur la manière dont ils devaient mourir.
César ne nous dit pas que Vercingétorix ait pris la parole dans l’assemblée pour soutenir et imposer un avis, comme il le faisait presque toujours. Il semble qu’il se soit borné à écouter. Il n’avait plus tous les chefs dans la main: leurs angoisses les éloignaient de lui. Les uns parlèrent déjà de se rendre. Les autres proposèrent de risquer, avant l’épuisement des forces, une sortie générale contre les lignes de César, ce qui équivalait à une mort certaine et inutile; et cette mort paraissait si glorieuse, «si digne de l’antique vertu gauloise», que la majorité du conseil se montra prête à voter dans ce sens. Mais alors l’arverne Critognat se leva, pour exprimer l’avis à la fois le plus courageux et le plus sage, celui qui répondait sans doute le mieux à la pensée de Vercingétorix.
--«Je ne parlerai pas», dit-il, «de ceux qui songent à se rendre: leur place n’est plus au conseil. Je m’adresse à ceux qui veulent combattre.--Ils se croient braves. Ce sont des lâches à leur manière. Craignant de souffrir la faim, ils préfèrent le suicide. Certes, s’il ne s’agissait d’autre perte que de celle de la vie, je serais avec eux. Mais pensons, en ce moment, à la Gaule entière, que nous avons appelée à notre secours. Elle va venir, elle approche. En doutez-vous? regardez donc, sur les lignes extérieures de César, ces Romains qui travaillent nuit et jour, et dites-moi s’ils ne sont pas la preuve vivante que les peuples s’avancent pour nous délivrer? Croyez-vous, quand nos alliés seront là, qu’ils auront plus de cœur à la besogne à la vue de 80000 cadavres de frères et amis, amoncelés sur un seul point? Vous vous plaignez qu’on ne vient pas vous secourir, et vous voulez enlever votre appui à ceux qui s’apprêtent à vous aider. Votre faiblesse, ou votre imprudence, ou votre sottise vont coûter la liberté à toute la Gaule.--Si vous avez faim, faites ce qu’ont fait vos ancêtres au temps des Cimbres et des Teutons. Nourrissez-vous en mangeant ceux qui ne pourront combattre. Et si vos grands-pères n’avaient pas donné cet exemple, il vous faudrait, à vous, le donner, par amour de la liberté et de la gloire, et pour être renommés dans les siècles à venir.»--
Jules César, en rapportant ce discours, que quelque transfuge lui communiqua, le juge d’ «une atrocité singulière et impie».--L’homme auquel le désir de conquête avait inspiré depuis sept ans tant d’actions criminelles ou répugnantes, n’avait cependant pas le droit d’être sévère pour les audaces qu’inspirait la crainte de sa victoire.
Critognat sauva le plan de Vercingétorix. Si terrible que fût son avis, on s’y rangea: ce n’était jamais froidement qu’un Gaulois entendait parler de renom dans la postérité et d’amour de la gloire. Il ne fut plus question ni de se rendre ni de combattre. Si les secours tardaient trop longtemps, on ferait comme avait dit l’Arverne. En attendant, on décida de se débarrasser des bouches inutiles, les femmes, les enfants, les vieillards, les malades et les infirmes; toute la population des Mandubiens, qui était pourtant chez elle à Alésia, et dont Vercingétorix n’était que l’hôte armé, fut brutalement jetée hors des remparts. Les malheureux s’étagèrent, sans ressources, sur les flancs de la montagne; ils supplièrent les Romains de les prendre comme esclaves, mais de les nourrir. Ce n’était pas d’esclaves et de captifs que manqueraient en Gaule les soldats de César: en ce moment, ils commençaient, eux aussi, à manquer de pain, et à pâtir de la même disette que devant Avaricum. Sur l’ordre du proconsul, des postes furent placés pour rejeter les Mandubiens en arrière de la ligne intérieure, et ils moururent lentement de faim entre les deux campements, rongés eux aussi par la famine. Depuis le défilé de la Hache, les peuples d’Occident n’avaient pas vu tant d’êtres humains souffrir ensemble (milieu de septembre?).