‹ VercingétorixChapitre 15 sur 191 · V

V

Le principal de ces dieux gaulois était Teutatès. Il prit pour lui les plus hauts sommets, ainsi qu’avait fait Jupiter en Italie, et il s’installa au Puy de Dôme, le plus digne des sanctuaires que la nature lui ait bâti dans la Gaule.

Ce dieu gaulois a laissé aux Romains un terrible souvenir: c’était une divinité farouche, féroce, ivre du sang des hommes,

immitis placatur sanguine diro,

disait le poète Lucain. Les sacrifices humains étaient fréquents à ses autels, et les druides étaient les ministres ordinaires de ces rites barbares.--Mais les Romains et les Grecs, qui insistaient sur ces horribles détails, oubliaient que leurs dieux avaient pendant longtemps aimé les victimes de ce genre, et que les combats de gladiateurs ne différaient ni par leur origine ni par leur caractère des holocaustes d’hommes chers à Teutatès. Il n’est aucune religion ancienne qui n’ait dans son passé une tare de ce genre. D’ailleurs, Teutatès ne paraît pas plus cruel qu’Ésus ou que Taranis: de tels usages étaient le crime du culte et non pas la faute du dieu.

En revanche, le roi du Puy de Dôme et des Arvernes prit, peu à peu, une allure sympathique qui démentit les rites de ses autels. Si ce sont les druides qui ont arrêté les traits de sa physionomie, ils l’ont fait fort semblable à l’Hermès grec et au Mercure romain, qui étaient des divinités aimables et intelligentes. Le Teutatès des Celtes ne leur était point inférieur: c’est lui qui avait inventé les arts dont vivait l’industrie humaine; il encourageait les marchands et favorisait la fortune, il protégeait les voyageurs et guidait les caravanes; c’était le dieu des sentiers paisibles, des ateliers actifs, des foires populeuses, des réunions d’hommes groupés pour le travail.

Peut-être eut-il un rôle plus important encore, s’il est vrai que son nom signifie «le dieu du peuple». Ne serait-ce pas alors, tel que le Wuotan des Germains et le Iahvé des Juifs, le «dieu politique» par excellence du nom celtique, présidant aux assemblées de la nation sur les montagnes saintes, la tirant de la servitude et la conseillant dans la liberté, ouvrant aux marches pacifiques les grandes routes de ses domaines, maître de toutes les tribus et de toutes les cités, et planant au-dessus des Arvernes et des Éduens comme Iahvé au-dessus d’Israël et de Juda?--Mais qui pourra jamais transformer en vérité cette séduisante hypothèse?

Ce qui demeure certain, et ce qui est fort étrange, c’est que les Gaulois, qu’on disait les plus destructeurs des hommes, avaient fini par préférer à leur Mars, ce détrousseur des grands chemins, leur Mercure, ce bon gardien des routes, au dieu qui tue celui qui amasse. Peut-être est-ce encore aux leçons des druides qu’il faut rapporter le mérite de cette singulière union entre un peuple batailleur et une divinité pacifique. En tout cas, le grand dieu gaulois était plus vif et plus gai que Jupiter romain, ennuyeux et dominateur, que Mars latin, solitaire et grossier. Teutatès se fût moins entendu avec eux qu’avec Hermès et Athéné: il était sur le chemin de l’Olympe grec, plutôt que sur celui des divinités italiotes. C’était, tel que le définit César lui-même, le symbole du progrès humain. Il habitait sur l’âpre sommet du Puy de Dôme, mais il regardait vers la Limagne féconde.

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