‹ VercingétorixChapitre 29 sur 191 · IV

IV

Hégémonie plutôt que souveraineté. Les Arvernes ont été surtout des conducteurs d’hommes, non des maîtres, mais des chefs. Leur payait-on tribut? c’est possible, et je ne m’expliquerai pas autrement l’énorme quantité d’or et d’argent qui affluait à la cour de leurs rois, les Gaulois ne répugnant pas du reste à accorder un tribut aux nations les plus fortes. Mais leur domination était surtout militaire, et consistait d’abord en ceci, que le roi des Arvernes était le dictateur suprême des armées confédérées de la Gaule. Comme tel, il pouvait mener deux cent mille hommes, et davantage.

Cette royauté était-elle héréditaire chez les Arvernes? une famille acceptée par les dieux s’y transmettait-elle le pouvoir? La chose n’est point prouvée, elle est fort vraisemblable: nous ne connaîtrions pas si bien Luern, le père du roi Bituit, s’il n’avait pas été roi lui-même, et les Romains n’auraient pas retenu plus tard en gage le fils de Bituit, si son père n’avait été qu’un parvenu. Mais en tout cas, lorsque le roi des Arvernes se montrait à la tête de ces deux cent mille hommes, représentants en armes de tant de nations, on pouvait presque dire qu’il existait «un roi du nom celtique».

Ces rois de la Gaule, nous les voyons presque, grâce à Posidonius, philosophe grec qui a voyagé dans le pays peu après leur passage. Il nous a assez mal renseignés sur l’organisation de leur pouvoir: ces législations barbares n’intéressaient pas un compatriote d’Aristote. Mais il a été comme ébloui par le spectacle qu’avaient offert la personne et le cortège du plus puissant roi de l’Occident, du chef de l’armée la plus nombreuse et la plus turbulente qui fût campée à l’ouest de l’Adriatique. Ces Grecs et ces Romains, admirateurs de Paul-Émile, habitués à des troupes disciplinées et scientifiques, aux légions calmes et denses, à ce glabre imperator dur et sec comme une action de la loi, et qui n’apparaissait dans l’éclat de la gloire que le jour du triomphe, furent étonnés de retrouver en Gaule l’image des pompeuses royautés militaires de l’Orient. Pour un roi arverne, la vie était un triomphe perpétuel.

En temps de paix, il faisait naître sous ses pas le bruit, la gaieté et l’orgie. Luern, du haut de son char, distribuait à la foule l’or et l’argent avec cet orgueil de la richesse qu’on retrouvera, douze siècles plus tard, chez les grands seigneurs du Midi. Il réunissait à des banquets d’un luxe inouï, durant des jours entiers, tous ceux qui voulaient s’enivrer et se gorger à ses frais; et l’enclos du festin avait plus de deux lieues de tour. Les Arvernes avaient le goût du colossal, le Puy de Dôme leur inspirait la grandeur, Néron ne fera pas mieux qu’eux. Le barde de Luern avait raison de chanter, en attrapant une bourse à la volée, que les ornières du char royal étaient des sillons d’où germait une moisson d’or.

Plus éclatante encore était la vision du roi des Arvernes quand il paraissait en appareil de guerre. Qu’on se le figure s’avançant dans les auréoles de son collier et de ses bracelets d’or, sur son char plaqué d’argent, dont les timons étincelants semblaient la foudre forgée en métal; derrière lui se dressaient les sangliers de bronze des tribus, insignes mystérieux des cités en marche; non loin de là, la meute formidable de ses chiens de chasse, qui le faisait ressembler autant à un meneur de bêtes qu’à un chef de peuples; et près de lui enfin, le poète qui, la lyre à la main, chantait les glorieux faits d’armes du roi et de sa nation. Bituit passait ainsi, dans une apothéose de lumière, de bruit et de chant; et les hommes, imprégnés par tous les sens de la grandeur du roi, les yeux frappés par l’or, les oreilles par les clameurs, la pensée par les vers, s’imaginaient peut-être qu’ils venaient de voir un dieu.

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