‹ VercingétorixChapitre 30 sur 191 · V

V

Les ressources métalliques de l’empire arverne peuvent s’expliquer par l’abondance des métaux précieux dans les montagnes du massif central. Mais on est aussi tenté de douter que les mineurs du Rouergue et du Gévaudan, et les orpailleurs des Cévennes aient suffi à approvisionner d’or et d’argent Luern et Bituit. Il est possible que leur royaume ait été en relations commerciales avec les peuples voisins, les Aquitains, les Ibères ou les Grecs de Marseille. Strabon insiste sur les portages qui se faisaient entre les terres arvernes et la vallée du Rhône: vu la difficulté de ces routes, ils n’ont été établis qu’au temps où les Arvernes étaient assez riches et assez puissants pour attirer et protéger les caravanes. L’Auvergne du Moyen Age a été une sorte d’entrepôt entre le Nord et le Midi; celle de Bituit a pu être quelque chose de semblable. Les Marseillais et les Étrusques sont venus trafiquer jusque-là. Gergovie, la principale ville arverne, semble avoir été une cité étendue et populeuse, je ne dis pas très belle, mais à peu près aussi importante que Bibracte et qu’Avaricum: or une grande ville ne se fait pas sans un effort sérieux vers la civilisation. Les rois arvernes, qui laissèrent aux hommes, comme souvenirs, des banquets hospitaliers, des distributions d’or et des chants de bardes, ne ressemblaient pas à Attila. Leur barbarie ne venait que de leur manque d’éducation. Ces princes, qui faisaient accompagner leurs ambassadeurs par des poètes, vivaient dans un enthousiasme d’enfants, et quand Posidonius nous montre la race gauloise puérile et turbulente, il subit l’impression que lui ont faite les récits de l’empire arverne: bien des traits que l’antiquité a attachés à la race celtique viennent des images de ce temps-là.

Mais ces Barbares ne demandaient qu’à se mettre à l’école des peuples plus instruits. C’est peut-être alors que les Arvernes inventèrent je ne sais quelle bizarre légende qui les faisait descendre des Troyens et leur donnait la même noblesse historique qu’aux peuples du Latium. Il ne serait pas impossible que, les premiers de la Gaule, ils aient imaginé de figurer leurs dieux sous une forme humaine, et de copier à cette fin quelques bronzes de l’Étrurie. En tout cas, ils introduisirent dans le monde celtique le système monétaire, et sans doute avant les Éduens eux-mêmes.

Car les Arvernes ont frappé des monnaies d’or, les plus anciennes qu’ait connues la Gaule. Des monnayeurs suivaient leurs armées, toujours prêts à transformer en flans les colliers d’or, et à ouvrer les flans en pièces figurées. Ces premières monnaies étaient de serviles imitations des statères grecs, surtout de ces «philippes» au type du bige dont le père d’Alexandre inonda le monde: le nom même de Philippe demeurait inscrit en toutes lettres. Les Arvernes copiaient les monnaies les plus populaires des pays civilisés, comme certains États de l’Afrique reproduisent les thalers de Marie-Thérèse. Au début, les copies furent assez bonnes: sans doute des artisans grecs, aventuriers ou captifs, ont servi de monnayeurs. Puis, elles dégénèrent, deviennent fort laides à voir, ignobles presque, les lettres se réduisent à des jambages sans valeur, les corps se transforment en un amalgame d’articulations géométriques: c’est que l’ouvrier gaulois a remplacé le praticien grec. Il traduit toujours le même type: la routine gagne vite chez les Arvernes. Mais enfin, la première monnaie gauloise vient de ce peuple, et la monnaie a souvent aidé à unifier des empires: témoin celui de Darius et la France de saint Louis.

C’est la Grèce, en cela, qui fournissait le modèle aux Arvernes; c’est elle encore qui leur imposait, vers le même temps, son alphabet. Quand ils voulurent graver sur leurs pièces les initiales de leur nom, ils prirent des lettres helléniques. L’alphabet grec leur servira longtemps à fixer la parole celtique.

Monnaie et alphabet, et peut-être aussi statuaire, c’étaient de prodigieux bénéfices faits sur la barbarie. Les Arvernes de Bituit correspondent assez, dans l’histoire de la civilisation en Gaule, aux Romains de Servius Tullius dans celle de la civilisation latine. Mais l’avantage est tout entier pour les Gaulois: leurs pièces d’or, légères et brillantes, valent infiniment mieux que ce carré de bronze, lourd, sombre et massif, qui est l’as romain des premiers temps; et je ne crois pas qu’on entendît à la cour de Servius les longues chansons de gestes chères à nos ancêtres. La Gaule débutait gaiement dans la vie civilisée, et en partie suivant le rite grec.

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