‹ VercingétorixChapitre 7 sur 191 · V

V

Puisqu’en dehors de la Limagne l’Auvergne manquait de routes naturelles, les tribus qui l’habitèrent ont dû chercher et frayer elles-mêmes leurs pistes et leurs sentiers dans la montagne; et, comme le rocher est ininterrompu sur 25 et 30 lieues, depuis Riom jusqu’à Mauriac, depuis Langeac jusqu’à Montsalvy, comme il y a, entre le sommet le plus haut et le point le plus bas de l’Auvergne (l’Allier près de Moulins, 209 mètres), 1677 mètres de différence, il a fallu qu’un véritable corps à corps s’engageât partout entre l’habitant et la montagne.

Ce «mariage de l’homme et de la nature», qui forme toute société, a été précédé, sur les plateaux bouleversés de l’Auvergne, par de violentes attaques et des résistances victorieuses. Les rochers voisins du Puy de Dôme, entaillés il y a vingt siècles pour laisser passer la rampe abrupte de la voie romaine, portent la trace visible encore d’un de ces combats. Les sentiers les plus anciens de l’Auvergne ont peut-être été ceux qui, la traversant de part en part, unissaient la Limagne aux bains du Mont Dore, ne reculant devant aucune fatigue: l’un gravissait, au sortir de la vallée de la Dordogne, les pentes escarpées de la Grande Cascade; l’autre, près de Saulzet-le-Froid, traversait les terres les plus glaciales de la chaîne des Puys.

Sur ces rampes et ces plateaux, il faut batailler à la fois contre la terre qui repousse et contre le ciel qui attaque. L’orage y éclate subitement, en sourds grondements et en pluies diluviennes. C’est le danger qui dut épouvanter le plus les hommes d’autrefois, par sa violence et sa soudaineté. Contre lui, aucun abri n’est assez touffu. En deux heures, une averse de tempête suffit à détruire une route, inonder une ville, engloutir des familles entières. La vie politique et religieuse de l’Auvergne est pleine de la peur de ces ouragans qui brisaient les corps et ébranlaient les âmes. Mais parfois ils tournaient au salut de quelques-uns: à l’époque mérovingienne, la plus fertile de toutes en miracles, la foudre frappait les impies, brûlait les foins, tuait les troupeaux, et ne touchait pas aux tombes des saints arvernes; si les pluies coupaient les routes, elles respectaient les reliques et aidaient aux conversions. L’homme ne cessait de voir, dans ces violences du ciel, l’acte d’une puissance divine.

Plus haut que ces routes qui sillonnaient le plateau, se dressaient, telles que des statues sur une base commune, les cimes isolées des Puys. L’Auvergne a ceci de particulier qu’elle présente la montagne par-dessus la montagne. Sur la masse, tourmentée et crevassée, de granit et de porphyre, émergent du milieu de leurs coulées de laves les grands sommets volcaniques, le Puy Mary, le Puy de Sancy, le Puy de Dôme.--Et aucun d’eux ne ressemble aux autres. Chacun a sa physionomie propre, ses ruisseaux, ses caprices, les couleurs de ses flancs, les nuances de ses nuages. Peu de montagnes gauloises étaient aussi personnelles, avaient une individualité plus distincte, plus agissante.

Aux temps reculés, où les tribus humaines redoutaient la plaine découverte et cherchaient dans les montagnes un abri pour leurs villes et un asile pour leur foi, où l’homme, adorateur des hauts lieux, plaçait sur les plateaux solitaires ses cités saintes et sur les sommets les autels de ses dieux, l’Auvergne offrait à une peuplade celtique des ressources intenses de vie publique et religieuse. Pour les aires municipales, elle avait d’imprenables plates-formes, telles que celle de Gergovie; pour les sanctuaires de la divinité, elle avait des sommets magnifiques, ceux des Puys.--Certes, elle n’était pas la seule région des Gaules où l’on pût élever des cités dans des conditions pareilles, et le plateau du Beuvray en Morvan, qui portait la ville éduenne de Bibracte, ressemble à celui de Gergovie. Mais, à côté du Mont Beuvray, il manquait aux Éduens un sommet divin, comme celui du Puy de Dôme.

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