Volume 1 · Confession pour vaincus
Vaincus sont tous les hommes qui se trouvent au déclin de leur vie en désaccord sentimental avec les meilleurs de leurs semblables. Je suis un de ces vaincus. Et puisqu’il y a mille façons d’être en désaccord sentimental avec ses semblables, je précise qu’il s’agit ici de cette pénible séparation qui rejette un homme hors d’une classe, après une vie d’aspirations communes à cette classe et à lui-même et qui demeure cependant fidèle au besoin, qui l’a toujours poussé, de combattre pour la justice.
Car le besoin de justice est un sentiment, non une théorie. Je le sais, aujourd’hui — après vérification sur une vaste échelle — et mille preuves à l’appui. À quelques exceptions près — magnifiques exceptions, parfois, mais qui ne modifient pas le drame — tous ceux qui viennent à la révolte par la théorie, s’en vont par la théorie, à l’exemple de ceux qui y viennent par le ventre ou par l’ambition, et qui s’en vont par le même chemin. Le sentiment, au contraire, c’est la force qui brasse toute la vie et la distribue à tous les vents. Peut-être faudrait-il mieux le définir ? Mais s’il fallait tout définir, n’aurais-je pas mieux fait de rester peintre en bâtiment !
Voici vingt-sept ans, dans un faubourg de Braïla, que pour la première fois j’entendis parler justice. Ma cité venait alors d’être rudement secouée par d’immenses remous populaires : coup sur coup, des élévateurs sur rail, puis des élévateurs flottants, s’étaient abattus sur notre vieux port et avaient menacé de famine 6.000 débardeurs de céréales. C’était, avec leurs familles et leurs proches, les deux tiers de la population de la ville.
— Justice ! avaient crié 40.000 poitrines.
— Progrès ! avait répondu le préfet, que trois compagnies de soldats entouraient.
Je n’étais pas débardeur. Aucun de mes parents ne l’était. Bien mieux, ma mère gagnait sa vie ; elle nettoyait la saleté de ceux qui avaient acheté les élévateurs. Néanmoins, la réponse du préfet me blessa pour le reste de mes jours. Et c’est pourquoi j’allai prêter l’oreille à la réponse de l’orateur socialiste, qui parlait justice. Comme les débardeurs criaient : « Nous jetterons les élévateurs dans le Danube ! » il dit :
— Non ! D’abord parce qu’on vous en empêchera sous la menace du fusil ; puis y parviendriez-vous, que d’autres élévateurs viendront remplacer ceux que vous auriez détruits, puisque, aussi bien, c’est la technique moderne. Mais cette technique, qui vous frappe aujourd’hui, doit un jour devenir votre propriété et servir les intérêts de tous ceux qui travaillent, comme de juste.
— Bon ! firent les hommes. Il faut laisser aller les choses !
Ce fut une longue attente, qui dure encore, en Roumanie comme dans le reste du monde. Sur quoi, il faut vivre et lutter. Pour vivre, il peut y avoir plusieurs moyens, mais pour lutter, il n’en est qu’un : frapper sur l’adversaire. Et mon adversaire fut, reste et restera l’adversaire de ma classe, celui qui construit des élévateurs pour son profit personnel, l’affame, puis, quand elle crie justice, la mitraille.
Il n’y a guère qu’un lustre, je veux dire vers mes quarante ans, j’étais encore parmi ceux qu’on affame et qu’on mitraille. Si aujourd’hui, on ne m’affame plus, toujours on me mitraillera. Car, quoiqu’il advienne, après cette dispute que j’engage sévèrement avec ma classe, un fait demeurera certain : je tirerai sans cesse dans la poitrine ou dans le dos de ceux qui affament les hommes, puis les mitraillent. Et le jour où, comme il m’est déjà arrivé, je me trouverai, le plus aimablement du monde, assis à la table d’un de ces affameurs-mitrailleurs, qu’il sache que ne je suis là que pour m’instruire, afin de mieux le frapper !
Si je m’écarte de cette ligne de vie, que les miens m’abattent dans la rue, sans me juger.
Et maintenant, voyons jusqu’où je suis un vaincu, jusqu’où je me sépare des miens, sans jamais cesser de combattre les ennemis de l’homme libre.
Eh bien, je me sépare de mes amis communistes, jusque dans ce qui fait leur orgueil, en Russie : l’édification du socialisme. C’est triste, pour notre vieille amitié, mais c’est ainsi.
Je ne discute pas cette édification et j’admets qu’elle soit socialiste, alors même qu’il ne s’agit que d’entreprises « modèles » qui fonctionnent mal et continueront à mal fonctionner, aussi longtemps qu’elles seront dirigées par d’incapables communistes. Et que nous soyons des incapables, encore devrait-on nous le pardonner. Qu’on essaie de faire de moi un ministre, et je répondrais tout de suite qu’il n’est pas de département que je pourrais servir utilement ; mais qu’on me fasse conduire un chantier de peinture en bâtiment et je m’en acquitterais avec compétence. Je serais tout aussi utile chaque fois et partout où l’on me ferait comprendre le fonctionnement intime d’un ressort.
Car la classe ouvrière n’est pas fautive, quand elle ignore ce qu’on ne lui a jamais appris. Mais les chefs qui s’imposent à elle sont bons pour le gibet, quand ils compromettent son avenir, en lui faisant mettre la charrue devant les bœufs, à tout prix, par tous les moyens et coûte que coûte.
Ici, une parenthèse est nécessaire.
Avant de savoir que des théoriciens à tous crins s’étaient appliqués à édifier le socialisme à la diable et coûte que coûte, j’ai été partisan de la prise du pouvoir par tous les moyens. Ce n’était pas une conviction livresque. C’était bel et bien une question de tempérament. Grandi en marge de la somnolente action social-démocrate, qui devait si odieusement précipiter le prolétariat dans la guerre mondiale, je me suis toujours complu à un syndicalisme frondeur. Ce syndicalisme fut illustré, dans le mouvement révolutionnaire roumain, par trois figures, dont deux fort imposantes : Al. Const., notre chef, condamné à mort et disparu du monde ; Stéfan Gheorghiu, notre plus grand orateur populaire, mort tuberculeux ; C. Manesco, bon organisateur, aujourd’hui déçu et vaincu. Gravitant autour d’eux, entre deux voyages en Égypte, je représentais quelque chose comme la cinquième roue à un carrosse. Mais tous les quatre, nous embêtions passablement Christian Rakowsky, leader du parti social-démocrate, qui nous détestait affectueusement.
Aussi l’apparition du bolchévisme, après Zimmerwald et Kienthal, me subjugua-t-elle par sa fermeté, sa précision, son courage. J’y adhérais promptement, le lendemain de la révolution d’Octobre, sans tenir compte que me trouvais alors en Suisse et que ce geste pouvait me coûter cher. On lira cette adhesion publique dans La Feuille (disparue) du vaillant Jean Debrit, de Genève. Ce fut mon premier article écrit en langue française. C’est, si l’on veut, une réponse à une conférence que Birukoff, revenu de Russie, venait de prononcer à Genève. Envoyé sans espoir à La Feuille, il parut en première page, sous le titre : Tolstoïsme ou Bolchevisme ? et signé : P. Istr. Il m’est plus cher que tout ce que j’ai dès lors écrit, car — quoi qu’il advienne de la III Internationale et de l’édification socialiste des communistes russes — le bolchévisme, que j’ai salué là, parlait au monde ouvrier par la bouche de Lénine et celui-là ne périra pas, aussi longtemps qu’il y aura des révolutionnaires envoyés à la mort par le capitalisme criminel, et en Sibérie par des communistes exécrables.
C’est avec cette révolte dans le cœur, et débarrassé des fantômes wilsoniens, qu’au printemps 1920, je débarquai à Paris. Ville lumière, foyer de la civilisation occidentale.
Pauvres bougres que nous sommes ! Je croyais encore à tous ces mots-là. Je veux dire que j’avais foi dans le « poilu » qui sortait, des tranchées, et dans une suprême élite de la pensée française de tradition révolutionnaire. Je venais de lire le magnifique Feu de Barbusse et portais dans mon âme Romain Rolland. Aussi, dissimulant le mieux possible mon bolchévisme, ai-je cru un instant dans ces deux forces de la France civilisatrice :
— Ah ! me disais-je, peut-être la douloureuse expérience des gueules cassées, unie au courage de l’écrivain révolutionnaire, parviendra-t-elle à sauver le monde, sans lui faire subir la terrible opération bolchéviste !
Je me trompais affreusement. Le « poilu » — fort de sa prime de démobilisation, fier de sa croix de guerre et glorieux de ses blessures — faillit, un jour, me pocher un œil, place de l’Étoile, pour n’avoir pas ôté mon chapeau devant une mascarade guerrière. C’était la route ouverte au fascisme naissant.
Quant à l’écrivain français de tradition révolutionnaire, c’est un peu plus long.
D’abord, j’ai eu le malheur de devenir moi-même un écrivain. Au début, ce fut une grande joie. Tiens ! Tiens ! Paris peut faire de ces miracles : tirer un voyou de la poubelle du chemin et lui ouvrir toutes les portes du possible ! Ce n’est guère banal — mais attendez ! Je ne suis pas seul, moi. Une immense famille de voyous, dont je ne suis ni le meilleur, ni le pire, vaut bien plus que moi, non pas pour ce qu’elle écrit, mais pour la houille qu’elle extrait de l’abîme, sans parvenir à s’y chauffer. C’est elle qui écrit ces terribles lettres qui, si vous n’êtes pas de pierre, vous empêchent de dormir ou d’avaler votre repas.
« Ô toi, qui es monté à la lumière, pense à nous qui sommes restés dans les ténèbres ! »
Comment donc ! Mais cela ne fait pas de doute ! Non seulement je penserai à vous, mais tout ce qui est à moi sera vôtre, sauf ma femme ! Enfin, et surtout, nous lutterons en commun, maintenant que ma voix retentira dans l’espace et que tant d’amis se disent vos amis.
Était-ce mal de penser ainsi ? Car, qu’est-ce qu’un homme qui parvient ? Un parvenu de plus, et c’est tout. Mais, qu’il serait beau et humain de parvenir moins, et de contribuer pour sa part à faire régner plus de justice sur la terre ! Qu’il serait beau, civilisé !
Or, c’est à cette époque où mon cœur se réjouissait tant, qu’un fait-divers, un drame obscur, mais un de ceux qui font honte à l’humanité, se produisit, dans je ne sais plus quel département de la France. Le voici :
« Un ouvrier agricole, rentrant un samedi soir avec sa paye en billets de banque, la pose sur la table. Un garçonnet de quatre ans, son enfant, s’empare du maigre pécule et le jette dans le feu. Le père, lui, s’empare d’une hache et, de deux coups, tranche les menottes du petit. La mère, qui baignait un bébé dans une pièce contiguë, accourt, attirée par les cris de l’enfant, voit l’horrible chose et tombe morte. Le bébé se noie dans la baignoire. Les gendarmes ont trouvé le père, fou, courant la nuit à travers la campagne. »
Tout cela tient moins de vingt lignes à la troisième page du Journal. Cela se passait il y a quatre ou cinq ans. Depuis, je n’ai plus lu les faits-divers, mais aujourd’hui même, 4 juillet 1929, mes yeux tombent à nouveau sur la première page du Journal. Je copie sans changer un mot :
« Rennes, 3 juillet. — Un drame affreux vient de se dérouler dans la commune de Bréal-sous-Montfort. Au petit village de Launay-la-Porte, habitait un humble ménage composé du mari, M. Colombel, ouvrier agricole, de la femme et de quatre enfants. L’aîné travaille dans une ferme, tandis que les trois plus jeunes (une fillette de six ans et deux jumeaux de trois ans) vivaient avec les parents.
« La misère régnait au logis. Dernièrement la femme Colombel, poussée par le besoin, avait commis un larcin et une condamnation à deux mois de prison avec sursis qu’elle avait encourue, l’avait vivement affectée.
« C’est alors qu’elle résolut d’en finir avec une existence pénible et d’entraîner avec elle dans la mort sa fillette et ses deux jumeaux.
« Hier soir, comme ceux-ci reposaient dans leur lit et venaient de s’endormir, elle saisit une hache, se pencha vers les trois petites têtes enfouies parmi les oreillers et brandissant par trois fois son arme, elle fendit le crâne de ses trois enfants. Le sang gicla, la mort fut instantanée.
« La femme Colombel s’acharna alors sur elle-même, pour tenter de se suicider. Elle se coupa le pied, se trancha complètement le poignet gauche, essaya de s’égorger à l’aide d’un mauvais couteau ; enfin elle s’évanouit.
« Ce n’est que ce matin que l’horrible carnage fut découvert. La mère criminelle gisait dans une mare de sang, au pied du lit où étaient étendues ses trois petites victimes. On retrouva, sur le sol, sa main qu’elle avait coupée.
« La femme Colombel a été transportée à l’Hôtel-Dieu de Rennes, dans un état désespéré. »
(Le Journal.)
Certain lecteur, qui me dira que je le « rase », me demandera à quoi je veux en venir. À ceci :
Le sentiment du bien et du beau est infiniment plus puissant que celui du mal et du laid. Il est à la base de la vie. C’est à lui que nous devons de ne plus voir brûler un chevalier de La Barre « pour n’avoir pas, du temps de Voltaire, salué une procession », alors même qu’on nous casse encore la figure, parfois, pour n’avoir pas salué un chiffon suspendu à une perche — mais le méfait est moins grand. Et, de ce sentiment du bien et du beau, les rassasiés de la vie n’ont cure. Ce sont les tout petits, ceux qui vivent dans les ténèbres qu’il inspire. Pour eux, il est le pain et le sel quotidiens.
Le bien et le beau, si on les évoquait dans une assemblée de la Société des Nations, on n’arriverait même pas à émouvoir le cœur d’une dactylo, mais, à la porte Clignancourt, par eux on soulèverait dix mille âmes. De même chez nous, dans les sombres Balkans, ou dans l’immense Russie. Des élites humaines, grelottant sous des chaumières et se nourrissant d’une poignée de maïs, s’abreuvent avidement de généreuse pensée.
Or, de toutes les nations prodigues de cette pensée, la France nous est la plus connue. Elle nous empoisonne l’adolescence avec ses deux derniers siècles de philosophie et de littérature. Nous y croyons. Nous la prenons au mot. Nous nous emballons. Et nous venons parfois, sous un train ou à pied, lui demander des comptes.
Je suis arrivé à Paris, une première fois, en 1913. Aussitôt, Jonesco, le bottier, me prit par la main et me conduisit au Louvre. Il me montra le petit mendiant qui tue ses poux. Je m’attardai trois mois. Je voulais vivre toute cette histoire et cet art de Paris. Je le quittai ivre de bonheur et presque mendiant, me promettant d’y revenir, d’en apprendre la langue, d’y vivre, vivre dans ce pays de généreuse pensée !
J’ai tenu ma promesse, mais le mirage s’est évanoui.
Il y a deux ans, me trouvant un soir en compagnie de Français riches et lettrés, l’un d’eux me demanda brusquement :
— Connais-tu Paris ?
— Un peu.
— Quoi ?
— Les musées, les monuments, les taudis.
Des rires éclatèrent. On se moquait de moi :
— As-tu vu la femme qui fait l’amour avec son chien ?
— Non.
— Et les deux hommes qui font l’amour entre eux ?
— Non plus.
— Et la maison privée où des épouses « honnêtes », le visage masqué, viennent se faire violer.
— Pas davantage.
— Et le bordel où l’on fait l’amour dans un cercueil ?
— Dans un cercueil ?
— Parfaitement.
— Je voudrais bien voir cette horreur.
Les voitures prirent le chemin de la rue de Provence. Façade discrète. À notre entrée, une sonnerie donne l’alarme bruyamment. On nous fait visiter la maison et sa marchandise, pour 50 francs par personne.
La marchandise n’a rien d’extraordinaire ; une trentaine de filles nues pour tous les goûts :
— Toutes, obligatoirement Françaises, Messieurs ! insiste la patronne.
Dieu protège les peuples et la France ses filles !
— Allons voir le cercueil !
Une pièce aux murs couverts de draperies noires coulissantes. Contre l’un d’eux, le cercueil, un vrai, à même le sol. Il est de bois dur, l’intérieur luxueusement capitonné et pourvu d’un petit coussin pour soutenir la tête de la femme.
On écarte les draperies : images de bordel. Et ainsi de suite ; des « chambres » : « persane », « arabe », « chinoise », « japonaise », « turque », — de toutes les couleurs « rouge », « verte », « bleue », « jaune » — jusqu’à la chambre de « flagellation », qui est comme un sous-sol inquisitorial et aussi macabre que la chambre au cercueil. Une grande croix au milieu (pauvre croix !) avec un simulacre de bûcher i sa base. Des chaînes. Des fouets. On y ligotte, tantôt la femme et tantôt l’homme, selon le dérangement cérébral du « client » millionnaire, et on les fouette, encore que le fouet ne soit pas le même : inoffensif pour la femme et terrible pour l’homme.
Enfin, nous voici à la piscine. Somptueuse. La patronne nous montre la belle décoration murale :
— Elle a été exécutée par un premier prix de Rome, Messieurs !
Brave pour le premier prix de Rome !
Je demande :
— Pouvez-vous me dire, Madame, combien a coûté la construction de ce bordel ?
— Quatre millions !
Eh bien, j’ai fini de « raser » certain lecteur, mais je conclus :
Quand une civilisation construit des bordels d’une valeur de quatre millions, pendant que ses paysans, épouvantés par la misère, massacrent leurs enfants à coups de hache, cette civilisation-là n’a plus droit à l’existence, alors même que ses écrivains se convertissent au catholicisme et que ses avocats deviennent évêques, après sept ans de pénitence. Une telle civilisation, s’il lui reste un peu de pudeur, doit enterrer ses bibliothèques, démonter et garer ses plus nobles monuments, puis, faire sonner le bourdon de Notre-Dame par son plus magnifique évêque-avocat. Sinon…
Sinon, tous les moyens sont permis, pour la détruire.
Et maintenant, pardonnez-moi cette parenthèse.
Oui : ce ne serait pas la première fois dans l’histoire, qu’une civilisation aurait sombré dans l’ignominie et qu’on lui aurait fait vider les lieux, à coups de trique. Aujourd’hui, la trique se dresse devant elle, terriblement menaçante. Elle se nomme bolchévisme.
Ce bolchévisme a fait ses preuves. Parfaites. Irréprochables. Ce fut de la belle besogne. Nul travailleur, manuel ou intellectuel, ne pourrait pas ne pas l’applaudir.
Quand vous allez dans la paradisiaque Livadia, quand vous voyez deux cent-soixante-dix moujiks tuberculeux remplir le palais impérial où Raspoutine trempait ses doigts dans la sauce pour se les faire lécher par la tsarine, quand vous savez que cette tsarine faisait oublier, comme par malheur, sur quelque voie de garage de ses immenses steppes, des wagons bourrés de soldats emprisonnés, qui se muaient peu à peu en mille squelettes survolés de grosses mouches, quand vous voyez et savez cela, rien que cela, vous, travailleur, vous ne pouvez pas ne pas être bolchévik.
Je le suis. Et je veux bien, au prix de ma vie, contribuer à détruire les civilisations tsaristes — ses Raspoutine, ses casernes, ses bordels décorés par des premiers prix de Rome, ses monuments trompeurs et ses bibliothèques hypocrites — je veux bien contribuer à les détruire par tous les moyens, mais attendez un peu !
Car, voici :
Après des milliers d’années de misère et de martyrs, je pense que ma classe… Mais d’abord savez-vous quelle classe ? Celle de l’usine ? Celle des champs ? — Oui et non. J’ai vu, et tout le monde a vu, des ouvriers et des paysans changer de classe comme de chaussettes, par la capacité ou par la fourberie, ce qui m’importe peu, puisqu’une classe, pour moi, ce n’est pas un ouvrier, ce n’est pas un paysan…
Du moment qu’il s’agit de séparer le monde en classes, cela veut dire, sans doute, que nous séparons des êtres qui diffèrent entre eux — mais qui diffèrent en quoi ? En ce que les uns exploitent et que les autres sont exploités ? Que les uns mangent et que les autres ne mangent pas ? Et quand cela serait ? Que ferez-vous de vos classes, quand l’une prendra la place de l’autre, comme on le voit se produire depuis des milliers d’années, par classes entières, au lendemain des révolutions, et tous les jours pour quelques hommes ? Croyez-vous, je vous le demande, que cela fasse une belle jambe à mes peintres en bâtiment, que je mange aujourd’hui à ma faim, alors qu’ils continuent à crever de misère ? Croyez-vous que cela fasse quelque chose à la millénaire humanité souffrante, que Pierre le Gueux trime dans la mine ou qu’il dicte ses ordres du haut d’un fauteuil confortable ?
— Sûrement, non. C’est pourquoi l’admirable enseignement socialiste dit que les classes doivent être supprimées, et avec elles l’exploitation de l’homme par l’homme. Œuvre immense qui n’a jamais été accomplie et qui échoit, historiquement, à la classe ouvrière.
Àla bonne heure. Cela est si noble, que je bénis mes parents d’avoir été des gueux et de m’avoir mis au monde gueux. Je bénis aussi l’existence pour les quarante ans de misère, dont elle m’a comblé. Car, du moment que c’est nous, misérables, que le destin (ou l’histoire) a choisis pour nous confier une mission que nulle classe, dans le triste passé, n’a su mener à bien, quelle récompense serait plus grande pour notre millénaire souffrance, quelle gloire plus éblouissante, dans l’éternité des éternités ?
Après tant de siècles d’abomination, je pense donc que ma classe se voit brusquement attribuer un rôle où la vertu, la justice, la dignité, l’honnêteté, la fraternité, le désintéressement, l’abnégation sont au premier plan. Il faut tout cela. Il le faut, sous peine de nous voir à jamais couverts d’ignominie, pour avoir fait passer le monde par le sabre et par le feu, sans rien y changer. Il le faut encore, parce que nous nous disons, comme de juste, les héritiers d’un martyrologe qui compte trop de victimes pour que nous puissions oublier la masse de souffrance, au nom de laquelle nous nous érigeons en justiciers implacables et pour que nous nous permettions de commettre les iniquités mêmes que nous venons de dénoncer à la face de l’univers.
Ànous, les bolchéviks, la légèreté, la jouissance, le confort, l’injustice, les abus, les faveurs, tout ce que nous avons taxé de crime et puni de mort, ne nous est plus permis. Et quand l’un des nôtres — tout au moins de notre génération — se le permettrait, nous devons, promptement, le clouer au pilori et lui accrocher sur la poitrine un écriteau ainsi conçu :
Arrête-toi, passant, et pleure cet homme, que nous avions pris pour un camarade ! Car au moment où, les mains rougies de sang, nous voulions donner au monde l’exemple de ce que doit être la Vie Nouvelle, il a commis le crime, en qualité de juge, d’envoyer un innocent en Sibérie pour pouvoir s’approprier sa ration de beurre.
Voilà de quel stoïcisme nous devons faire preuve, si nous voulons donner une raison à nos crimes et garder quelque chance de redressement.
Mais cela n’est pas possible à toute une classe. Pourquoi ? Tout simplement, parce qu’elle brasse les mêmes envies et les mêmes appétits que l’autre classe. Si elle est la broyée et non la broyeuse, ce n’est pas à quelque pureté d’âme qu’elle le doit, mais à son impossibilité de s’emparer de la machine qui broie. M’accusera-t-on de traîtrise pour avoir affirmé cela ? Certes, nos mères sont des saintes, mais c’est parce qu’elles n’ont pas pu faire de nous des maréchaux. Cela est si vrai, que je ne connais point de « révolutionnaire » dictateur ou seulement aisé, qui n’ait pas fait de son fils un « intellectuel ».
Autrement dit, je crois que nous sommes, tous, à peu près les mêmes. D’où vient, alors, que les espaces vrombissent d’élan généreux, bien plus que de sottises sans-filistes ?
C’est parce que nous ne sommes les mêmes qu’à peu près. D’abord. Puis, c’est que la majorité de l’humanité est faite d’assoiffée de justice. Ainsi, assoiffés de justice et gens qui ont le droit de se dire meilleurs, emplissent les airs de clameurs qui bouleversent les esprits, créent des courants révolutionnaires et parviennent souvent à faire reculer l’hydre soldatesque et impérialiste. Les uns et les autres semblent marcher la main dans la main et gagner du terrain sur l’ennemi actuel de l’humanité : le capitalisme.
Malheureusement, entre ces hommes meilleurs, qui représentent la bonne foi et le progrès, et la masse qui revendique son droit au soleil, l’accord n’est qu’apparent. Les premiers émettent des scrupules et ne veulent agir que dans les limites du possible, alors que la masse souffrante n’a garde des scrupules et des limites ; elle réclame son dû à tout prix et se montre prête à agir par tous les moyens.
J’ai le malheur d’être ce bâtard, qui unit la conscience de l’homme de bonne foi, à la soif de justice de cette masse à laquelle il appartient, et dont le martyre ne lui est que trop connu. C’est une position qui me brouille avec tout le monde, mais surtout avec une espèce humaine qui, elle, consciemment ou inconsciemment, trompe tout le monde, élargit le fossé qui sépare des hommes faciles à rapprocher et se dit capable de réaliser, à elle seule, toutes les aspirations de la classe ouvrière, qu’elle revendique et voudrait monopoliser.
Cette espèce humaine est personnifiée par un certain militant révolutionnaire très fréquent, mais difficile à identifier dans un grand mouvement de masses, car il occupe tous les degrés qui vont de l’apôtre à la fripouille. C’est lui qui se pique de stoïcisme et prétend être supérieur à la masse et plus décidé que l’homme de bonne foi. Il devient, il est l’agitateur providentiel. À une époque où les consciences qui ont des scrupules, s’isolent volontairement de la multitude qui réclame justice à tout prix, ce militant-là répond à une nécessité sociale, tel un croque-mort en temps de peste. Il ne se fait pas prier. Il n’a pas de concurrents. Personne ne peut lui tenir tête. Du reste, il est redoutable. Car là, où la grande figure révolutionnaire craint d’échouer, lui ne craint rien. Tout est fait pour lui réussir, même la débâcle, dont il tire promptement les avantages pour son profit personnel.
Je connais cette espèce et la repère depuis vingt-cinq ans. Aujourd’hui, ses traits me sont familiers. Et je veux bien encore faire la part du feu et ne me rapporter ici qu’aux sujets, dont la détestable action est véritablement inconsciente.
Ils sont de deux sortes : les modérés et les fanatiques, mais également néfastes. Les premiers ont fait l’affaire de la social-démocratie. Les seconds ont trouvé leur compte dans le communisme.
La social-démocratie d’avant-guerre n’existe plus et son militant a coulé avec elle. Celui qu’on peut encore rencontrer, quelques braves gens à part, n’est qu’un laissé pour compte de la famille, qui déjà s’est assise à table. S’il fait le beau, ce n’est guère que dans l’espoir de voir un jour la table s’allonger et multiplier ses chaises.
Il n’en était pas ainsi, naguère, quand la table n’existait pas. Quelques places de scribes ou d’aboyeurs, rudement étroites. Il fallait être bien sage, si l’on voulait se faire remarquer, soit dans sa maison, soit dans la maison d’en face, et, d’une façon ou d’une autre, réaliser le vœu de tout bon social-démocrate : l’entrée dans le divin parlement, cet Éden de la patrie reconnaissante, pour le salut de laquelle devait bientôt mourir le cotisant discipliné.
Les syndicalistes, bolchéviks en herbe, que nous étions alors (à bas le parlement, action directe ! ), déplaisaient fort à cette « élite » première série, qui donnait des ordres au nom de la classe ouvrière, accaparait la tribune et le journal, nous excommuniait et nous matait, l’évangile pseudo-marxiste aux mains. Le militant à la page, fort en gueule et fort en marxisme, jouait alors exactement le même rôle tyrannique que celui de son comparse communiste d’aujourd’hui. Lui seul représentait la « conscience révolutionnaire », les « aspirations », l’« idéologie » du prolétariat. Nous n’étions que des « traîtres » — ou presque.
La masse a écouté et suivi ce militant, jusqu’au grand massacre, qui fit le malheur de l’une et le bonheur de l’autre.
Mais, là, ce n’est plus que de l’histoire.
Passons à l’actualité.
Elle est bien plus tragique.
Plus que jamais, la « conscience de classe » est le monopole de ceux qui tiennent la queue de la poêle. Car aujourd’hui le prolétariat a une poêle, immense, dont la maigre friture excite de gros appétits. Et voilà ou je me sépare du militant « révolutionnaire », où je suis prêt à le combattre.
Encore une fois : je ne nie pas toujours sa sincérité. Tout à l’heure, quand nous entrerons en Russie, on verra jusqu’où je m’étais livré à lui, quelle confiance et quelle foi j’avais mises en lui. Mais l’histoire se répète, se précipite et va droit à l’irréparable. C’est ce qu’il faut empêcher, par les moyens les plus loyaux.
Oui : il ne peut être question que d’un combat loyal, alors même que la partie n’est pas égale, que les uns ont les mains vides et les autres la Sibérie. Néanmoins, nous ne pouvons pas agir autrement. En dépit de tout, l’U. R. S. S. doit rester, pour le prolétariat mondial, ce qu’elle est en réalité : la forteresse inexpugnable contre laquelle le capitalisme devra s’écraser un jour. Criminel et digne de la potence, l’ouvrier qui y toucherait, l’arme à la main. L’écroulement de ce rempart livrerait le monde qui peine à la réaction la plus noire.
Mais, cela affirmé, catégoriquement, une fois pour toutes, j’ai le droit de me tourner vers la tourbe bureaucratique et de lui crier : racaille !
Racaille qui — hier modérée, aujourd’hui fanatique ; hier barbotant dans du « marxisme », aujourd’hui dans du « léninisme » — nous montres le même visage stupide, t’avères tout aussi intraitable, enfonces tout aussi profondément tes griffes dans la nuque de la masse bâillonnée et sabotes ainsi la plus belle œuvre de justice sociale.
Bien mieux — horreur que les annales des luttes socialistes n’ont jamais connue — aujourd’hui tu assassines. Par la faim, par la prison et parfois même par la trique, tu assassines l’ouvrier (l’ouvrier !) qui se refuse à faire le beau, devant ta tyrannique puissance.
Puis-je donc te ménager, ignoble racaille ! Puis-je oublier que je suis venu à toi de la façon la plus désintéressée et qu’il s’en fallut de peu, que tu ne me mettes dans ta poche ? Puis-je — pour te plaire et pour soi-disant ne pas « donner d’armes à la bourgeoisie » — faire fi de la masse que tu foules aux pieds, de son avenir que tu poignardes et de ses meilleurs combattants que tu exiles, emprisonnes et affames, au nom d’une élastique doctrine que toi seule prétends connaître ? Puis-je encore acquiescer sans réserves à l’extension dans le monde de tes méthodes de conviction de la classe ouvrière, dois-je écrire que toi seule as raison ? Que toi seule as le droit de parler ? Que toi seule sais édifier le socialisme ?
Mais lorsqu’il s’agit de l’U. R. S. S., il faudrait encore savoir si l’on doit distinguer le mililant-racaille du bureaucrate, ou les confondre dans un même type malfaisant. Car, voici ce qui se passe : en Russie, vous ne pénétrez pas dans une institution, dans un tram, dans un local, sans rencontrer cette affiche et cette invitation : Camarades ! Prenez part à la lutte contre la bureaucratie !
Cela vous impressionne. C’est émouvant. Et vous concluez aussitôt qu’il doit y avoir un appareil dirigeant qui lutte contre un appareil bureaucratique. Or, vous savez que cet appareil dirigeant n’est autre que le Parti Communiste, alors que le » bureaucrates sont sans doute des hommes ramassés un peu partout et mis au service de l’État prolétarien. Ces derniers sont donc des gens sans foi, sans idéal, sans conviction, puisqu’on vous dit qu’il faut combattre leur tendance à se créer des situations personnelles, au détriment de la communauté, et leur sabotage de cancres rongeurs.
Voilà une affiche tout indiquée pour emballer un homme comme moi. Et si j’avais quitté la Russie, au bout de six semaines, comme tous les délégués venus pour le dixième anniversaire, j’aurais écrit des articles dithyrambiques, à ce sujet. C’eût été dans ma nature. Je sais ce que c’est qu’un homme de foi. Je sais, encore, que la terre n’en est pas pleine. Mais le Parti Communiste doit en compter par légions, du moment que c’est lui, tout entier, qui vous invite à lutter contre ce mal social : la bureaucratie.
Eh bien, non ! Cette invitation n’est qu’un artifice de militant-racaille, qui est lui-même un bureaucrate. Ce sont les deux visages du même homme ignoble, qui d’une main fabrique des « mots d’ordre » et de l’autre vote dans « la ligne », c’est-à-dire : pour le maintien de ce qui est, et qui est bien, puisqu’il occupe une bonne place.
J’ai connu des communistes sincères, qui ont pris au sérieux ce devoir de « prendre part à la lutte contre la bureaucratie » et qui ont voulu aller jusqu’au bout de leur devoir, frapper le mal au cœur, ou à la racine. Ils n’ont fait que perdre leur gagne-pain. Et c’est une tristesse que de les écouter. Leurs mésaventures sont dignes de figurer dans un grand roman de mœurs soviétiques.
Il n’importe. En dépit de l’impitoyable vérité, qui répond aux leurres officiels par des révélations cuisantes, le militant-bureaucrate, qu’on appelle là-bas « militant responsable », va droit son chemin, la tête en avant. Il est le maître de la tribune et de la presse. Seul, il peut parler. Seul, il peut écrire. Il se fabrique une majorité et un présidium, comme il se fabrique un comité de rédaction et une censure. Ainsi, personne ne peut le contredire.
Toutefois, conscient du mécontentement qui couve sous la cendre et auquel il faut créer des soupapes, il monopolise également la contradiction et se fabrique des contradicteurs. Voilà pourquoi naquirent et grandirent ces deux boursouflures de la presse soviétique : samo-kritika (critique de soi-même) et control-mass (le contrôle des masses).
L’ignoble farce ! encore si elle n’était qu’ignoble, mais elle est adroitement trompeuse et quelquefois sanglante. Car, d’une part, elle a su impressionner en démasquant des abus et en crevant des abcès, mais, d’autre part, elle a voue à la mort de pauvres correspondants ouvriers, qui ont cru à l’efficacité de cette « œuvre d’assainissement » au point d’en être les missionnaires, ont déclaré une guerre sans merci aux grands et petits fonctionnaires véreux et s’y sont fait tuer comme des mouches. Certes, les assassins en étaient exécutés — ce qui faisait une belle jambe aux victimes et une plus belle à l’œuvre d’assainissement.
Alors ont surgi les rabcors (correspondants ouvriers) fabriqués en série. Ceux-ci, comprenant que le mal n’est pas aux pieds, mais à la tête, où il est défendu de toucher, se sont fait un métier lucratif à flairer le bouc émissaire, choisi pour être jeté en pâture, et à le dénoncer d’office. Leurs inutiles tartines, qui faisaient sourire les initiés, s’étalaient dans tous les journaux, mais bien plus pompeusement dans l’officielle Pravda, qui leur consacrait, une fois par semaine, toute une page, sous ce litre arrogant : control-mass. Il y avait là du contrôle des « masses » autant que de moustiques au Pôle Nord et de volonté de désarmement à la Société des dations.
Dans mes incessants voyages, d’un bout à l’autre de l’U. R. S. S., j’ai rencontré souvent des rabcors. Parmi eux, j’ai encore trouvé quelques rares individus, qui m’ont parlé avec flamme, mais à qui on rend la vie dure, car ils font gaffe sur gaffe. D’autres, difficiles à découvrir, sont de pauvres types, qui n’osent pas affronter votre regard. Le reste n’est qu’une vermine qui grouille sur vos pieds. D’une de ces fripouilles j’ai appris une assez belle histoire, lors de mon arrivée à Soukhoum, dans le Caucase, en novembre 1928.
Candidat à la célébrité et sachant avec quelle promptitude y sont parvenus ceux de ses collègues qui ont souffert le martyre du métier, le rabcor paya un ivrogne, et lui montra comment, d’un poignard, il pouvait lui faire, au dos, une légère blessure. Cela se passait par une nuit obscure et sans témoins, mais le coup rata, ou bien ne réussit que trop. Le lendemain on trouva le rabcor à moitié mort et gisant dans une mare de sang. Le Guépéou s’émut. Il chercha le koulak criminel, ou le directeur d’entreprise vindicatif ; ce fut le clochard qui lui tomba sous la main, ce qui l’embêta rudement, car le « copain » dénonça la combine.
— Mais tu as failli le tuer !
— Je me suis trompé. J’étais saoul.
On étouffa l’affaire.
Ce n’est là, qu’un infime fait divers, dans la masse des drames quotidiens, autrement horribles, mais combien il est édifiant ! Où a-t-on jamais entendu parler d’une telle carrière qui soit à faire par de tels moyens ? Un Albert Londres, qui n’est qu’un bourgeois, en frémirait de honte. Et il ne se trouverait pas un journaliste dans tout autre pays pour y songer. Il s’est cependant trouvé un communiste, dans le pays qui aspire au maximum de moralité civique. Mais l’homme n’est qu’en partie fautif. La plus grande part de honte retombe sur le régime qui créé les conditions dans lesquelles peuvent naître et se développer de semblables carrières.
Ici, nous arrivons au cœur du mal.
L’U. R. S. S. est le pays le moins bourgeois du monde, mais qui aspire le plus à la bourgeoisie, à l’exemple de toutes les nations qui sortent lentement de la vie patriarcale, tels nos Balkans. C’est pourquoi je pense que ce fut un malheur que la plus grandiose tentative d’édifier le socialisme ait été faite justement en Russie.
Le Russe et aussi l’Ukrainien, le Géorgien, le Tatare, l’Arménien, qui ne s’embarrassent pas de doctrines, sont des hommes pleins de cœur, pleins de tendresse, riches d’amour et de mélancolie. Ils aiment éperdument leur langue, leur terre, leur ciel. (Tous les chants populaires et toutes les littératures de ces pays en témoignent.) Et eux-mêmes le témoignent au point de faire éclater leur rapsodie en plein banquet communiste, à côté de l’Internationale.
Comment diable voulez-vous donc faire sortir ces peuples de leurs isbas et les noyer, du jour au lendemain, dans les gratte-ciel américains, au-dessus desquels le rossignol ne chante pas, où l’homme est une brute mécanique et où l’existence n’est qu’une manière de tuer la vie ?
Disons qu’il y a eu 2 millions de communistes bourrés de doctrines, vidés de cœur et de cervelle, automates du fordisme et de l’américanisation, pour lesquels les sentiments ne sont qu’une infirmité bourgeoise et l’amour un simple coït : il en reste 150 millions, toute une humanité, qui vit et veut vivre en cultivant toujours mieux ce que nous avons de plus éternel en nous, de plus émouvant aussi.
Faut-il l’empêcher de vivre ?
— Au contraire ! dira-t-on, me rappelant la Constitution soviétique. Ces peuples-là disposent maintenant d’eux-mêmes !
Je réponds : oui, ils disposent d’eux-mêmes, à la manière de ces jeunes filles médiévales, qui étaient libres de tousser à volonté, mais qui se faisaient enfermer dans un couvent, dès qu’elles ne voulaient pas épouser l’homme choisi par leurs parents.
J’ai eu un soir une longue conversation avec une paysanne intelligente (bessarabienne ou grecque, je ne veux pas trop préciser, car je pourrais la faire envoyer en Sibérie). Cette femme me donna la plus navrante version de la façon dont une mère soviétique peut disposer de ses enfants, qui demeurent toute sa vie :
— Nous ne sommes pas des communistes, me disait-elle, parce que nous ne savons pas au juste ce que cela veut dire. Dans notre village, les communistes sont des intrigants. La « politique » et c’est tout. Malheur à qui ne pense pas comme eux.
« Mais nous avons été avec les bolcheviks dès le début. Mon mari s’est battu dans la guerre civile, a fait partie du premier soviet et mourut des suites de ses blessures. Pour ma part, je ne suis qu’une pauvre mère, qui veut élever ses enfants — le garçon et la jeune fille que voilà — le plus honnêtement possible. Personne ici, n’est ni adversaire du régime, ni pratiquant. Personne ne peut nous en vouloir. Et cependant, on nous prive de toute possibilité de gagner notre vie. Pourquoi ? Parce que je dis à mes enfants qu’ils ne doivent pas s’inscrire à la Jeunesse communiste, et ils sont de mon avis. Car ces Comsomols-là passent en chantant et crachent sur les vitres de la maison paternelle, insultent les vieux et intriguent entre eux, plus que les grands. Est-ce cela, être communiste ? »
Que le lecteur sache que des témoignages comme celui que je viens d’apporter, ainsi que d’autres, que je pourrais dire, soit à l’avantage, soit au désavantage du régime, n’interviendront dans ce livre que bien rarement, par pur hasard et ne signifieront rien, sinon que j’ai voulu m’exprimer d’une façon plutôt que d’une autre. Contrairement à mes prédécesseurs sympathiques aux soviets, je ne rapporte pas une collection de témoignages pour et contre, copieusement farcis d’impartialité. Le témoignage, c’est moi. L’impartialité, je l’ignore. Et je ne pratique pas la sympathie ou l’antipathie, mais l’amour et la haine.
Ce que j’apporte ici, ce sont des convictions qui me coûtent cher et qui pourraient un jour me coûter la vie. (Ce serait justice : je n’ai adoré, dans ma vie, que ce qui m’a coûté très cher.) Aujourd’hui, quand la vie m’assène des coups propres à assommer un hippopotame humain, plus que jamais je m’agrippe à mon amour et à ma haine. De là, mes convictions, filles de ma foi dans les hommes, que j’aime, que je hais et que je voudrais tant servir.
Qu’on se rappelle qu’en arrivant en Russie, j’ai donné des claques à la vermine égoïste et prudente de cet ignoble Occident. Ces claques, allant, seize mois plus tard, demander mon visa, M. l’Ambassadeur de France à Moscou me les a mises d’abord sous le nez, puis, très dignement, sans rien exiger de moi, me permit le retour. C’est toujours le même langage que je tiens à l’égard de cette vermine, qui ne sacrifierait pas un cheveu de sa tête, pour faire le salut d’une humanité folle, mais… Mais, maintenant, je suis un vaincu. Ceux sur qui je croyais, dur comme pierre, pouvoir m’appuyer, c’est encore de la vermine, une vermine qui sacrifierait tout pour le salut de sa chère doctrine, en broyant des innocents.
Comment pourrais-je donc mesurer les termes, consulter mon incompréhensible carnet de notes et contenter tout le monde et mon père ? Je sais une chose : je sais qu’une écrasante majorité d’hommes de ma classe est arrivée au pouvoir : qu’en y arrivant, elle s’est tout de suite mise à bouffer et que, la bouche pleine, elle écarte de sa table et laisse mourir de faim, tous les frérots qui ne sont pas de son avis. Quand cela est — et on verra jusqu’à quel point — que voulez-vous que ça me fasse, les témoignages, les documents, l’impartialité, la sympathie et tout le bataclan ?
Que voulez-vous que ça me fasse même d’écrire, là-dessus, ou de ne pas écrire un livre ? Une page, une ligne, un grand cri lâché à tous les vents, y suffiraient. Car la douleur, comme la joie, surgit toute seule de la terre, pour vivre dans l’éternité.
Quand j’avais mes dix-huit ans, je passais mes nuits — seul, à deux ou à dix — à chercher le sublime dans les livres et dans le cœur des hommes. J’en suis encore là, à cette différence près qu’à ce moment, le livre était écrit par des Balzac, et quand il l’était par des Mme de Staël, c’était encore sacré, tandis qu’aujourd’hui, les Balzac font de la pédérastie littéraire et les Mme de Staël annoncent, comme ceci, l’apparition de leur livre :
Ô, homme ! Si tu savais…
Aucune femme ne te résisterait.
Mais, Madame : c’est jusqu’au ventre que vous ne pouvez pas nous résister, nous le savons bien. Et après ? Après, nous sommes tous du même sacerdoce, n’est-ce pas ?
Ignoble Occident, mon pauvre M. Massis, fût-il catholique de la coupole de ses Académies, jusqu’au cercueil de la rue de Provence !
Oui, le monde se meurt par tous les côtés, par en haut et par en bas. Cependant, s’il a raison de crever par en haut, d’où il a donné tout ce qu’il pouvait donner, je proteste à la face du ciel contre l’immoralité d’en bas, qui vient avant l’heure ! Je ne proteste pas contre la masse. Elle, la misérable, a toujours eu faim et n’a songé au sublime, qu’en vertu de son ventre. Elle est à absoudre. Mais comment absoudre ceux qui sortent de son sein, se proclament son élite, s’imposent des salaires limités pour la galerie et accaparent, étouffent, écrasent, volent, violent, tuent, dans le silence.
N’est-ce pas là, à jamais, la faillite morale d’une Révolution ?
Il m’est absolument impossible de faire le bilan de cette immoralité. Elle remplirait des volumes et comprendrait toute la hiérarchie, du sommet à la base, dans l’U. R. S. S. et dans l’Internationale, certains pour y avoir trempé, d’autres pour avoir vu faire et n’avoir rien dit, tous pour tout savoir et tout cacher, aux yeux du monde qui a, au moins, le droit à l’espoir.
Parmi ces derniers, coupables de complicité, le plus coupable, parce que le plus haut placé dans l’estime mondiale, c’est Maxime Gorki.
Maxime Gorki est parti de plus bas que beaucoup et avait le devoir de rester le plus près possible de ce bas. Il ne l’a pas fait. Voici la preuve :
En Russie (et on peut dire la même chose du reste du monde), on n’a nullement besoin de connaître la langue du pays, si l’on veut savoir ce qui se passe. On n’a pas même besoin de connaître, comme moi, deux dialectes parlés par deux peuples qui ont leurs Républiques : le moldave et le grec. Et je puis dire, que même à un sourd-muet, la Vérité est accessible, lorsqu’on la cherche.
Ce qui est très difficile d’obtenir en Russie, quand on est étranger et mi-officiel, comme je le fus, c’est la confiance des gens. Mais une fois en possession de cette merveilleuse clef, toutes les portes de la vérité s’ouvrent devant vous comme par enchantement. Alors, en russe, en turc, en chinois ou au moyen de signes, les gens les plus divers, les officiels mêmes, vous disent ce qui est, sans plus attendre que vous appreniez leur langue, car, en ce cas, il faudrait en apprendre deux cents.
Or, Gorki n’avait besoin de rien apprendre, car il savait tout. Et toute l’humanité qui lit sait qu’il le savait, car il l’a dit lui-même, et de façon à faire dresser les cheveux sur la tête. Mais à cette époque, les officiels avaient le droit de fauter. Depuis, ils n’ont plus fauté. Ils ont installé, consciemment, l’injustice chez eux. Ils ont corrompu de vastes couches sociales, et plus particulièrement les misérables, pour se faire des majorités et pour gouverner. Leur corruption est des plus inhumaines : si vous voulez manger, même maigrement, il faut être dans la « ligne » ; il faut encore dénoncer le camarade frère qui t’y refuse.
C’est ainsi que la Russie est parvenue à cette ignominie que le monde n’a jamais connue : jeter la moitié de la même classe, contre l’autre moitié, compromettre celle qui mange et aboie, démoraliser celle qui jeûne et serre les dents. Bien mieux, elle a tué l’avenir, car les cadres des Gorasomols, les cadres de la jeunesse sont entièrement pourris.
Lorsqu’on a jugé tout le Comité des Jeunesses de Léningrad — convaincu de fraude, de dilapidation, de viol, de débauche et même de crime de droit commun — un juge a demandé à un témoin :
— Comment vous y preniez-vous pour ne recruter qu’un tel déchet social ?
— On n’exigeait seulement des adhérents que d’être dans « la ligne », fut la réponse.
C’est avec ces adhérents-là, qu’on a composé les majorités « disciplinées » : celles qui marchent. C’est avec leur aide et au nom du prolétariat, qu’on a affamé et rempli les prisons et la Sibérie de travailleurs qu’on nomme « des traîtres » et qui sont seuls révolutionnaires, dans cette Union soviétique qui reçoit, aujourd’hui, au sein de son parlement suprême, le Tsik, Maxime Gorki.
Depuis mon départ de Russie et jusqu’à la publication de ces lignes, neuf mois auront passé. Il m’eût été facile de faire paraître ce livre, six semaines après mon retour à Paris. Je ne l’ai pas fait. Je gardais quelques espoirs, et surtout celui d’entendre tonner la grande voix de Maxime Gorki.
À Moscou, à son foyer, pendant les trois heures passées dans son intimité, il n’a pas voulu parler. Son visage sincère, dominé par des yeux qui peuvent être tout ce qu’ils veulent, est resté fermé. Et nous avons pataugé dans la banalité. Mais ce que Gorki ne me devait pas, à moi, il le doit au monde qui l’estime. Il le doit surtout à ceux qui se font écraser par toutes les majorités : à ses vagabonds, qui sont toujours des vaincus — sinon à la classe ouvrière, qui fournit et soutient ses propres tyrans.
Car il viendra, le jour où les vaincus auront voix au chapitre, par-dessus toutes les classes, et ce jour-là, des voix terribles interrogeront Maxime Gorki, qui ne pourra plus répondre, pour le malheur de sa mémoire.
Voilà ma confession.