‹ Vers l’autre flammeChapitre 2 sur 43 · Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 01

Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 01

Il ne faut pas s’attendre que je raconte en détail et d’une manière pittoresque, ainsi que cela en vaudrait sans doute la peine, tout ce que j’ai parcouru, vu, senti et pensé, entre le 15 octobre 1927, date de mon départ de Paris, et le 15 février 1929, date de mon retour. Cela ne m’est pas possible, pour plusieurs raisons, dont la plus forte, c’est que je n’ai plus cœur à le faire. Je suis allé là-bas avec des pensées et des élans qui en route ont sombré.

Puis, en aurais-je encore l’envie, qu’une crainte me retiendrait : je serais, en effet, obligé de nommer les hommes, les faits, les drames intimes et les localités diverses et livrerais ainsi à une persécution impitoyable des milliers d’innocents. Et quand il s’agirait de vrais coupables, encore ne voudrais-je pas les dénoncer, car ce n’est pas aux petits rongeurs que j’en veux, mais aux gros et surtout à leurs méthodes de « révolutionner » le monde.

Enfin, je suis encore retenu par la place que ces dénonciations occuperaient et qui m’empêcheraient de faire œuvre plus utile, comme je le tente dans ces trois volumes.

Qu’on pense à ce voyage, long de plus de vingt mille kilomètres — en chemin de fer, en bateau, en automobile, à cheval et en téléga — qui alla d’Alexandrovsk (petite localité de pêcheurs lapons, située à l’entrée de l’Océan Glacial du Nord dans le golfe de Kola, au-dessus de Mourmansk) et qui me conduisit au pied de l’Acropole. Entre ces deux extrémités, j’ai fait : deux fois Moscou et le Caucase ; trois fois l’Ukraine ; quatre fois Moscou-Léningrad ; puis la République moldave, la Crimée, la Volga.

Il m’en faudrait emplir quatre volumes de dimensions moyennes : 1 Moscou-Léningrad, la Carélie, le Nord de la Russie ; 2 l’Ukraine, la Moldavie, la Crimée ; 3 Volga, ses villes, son delta, la Caspienne et 4 la Transcaucasie.

Dans tous ces volumes, pour en venir à bout, guère n’est besoin que je fasse de « littérature ». Les événements, les hommes, leurs récits, leurs tragédies et un peu de moi, y suffisent, car partout j’ai vécu. Je n’ai pas glissé en touriste. Que ce fût un mois, une semaine, un jour ou rien qu’une heure, j’ai vécu, c’est-à-dire : je me suis livré aux hommes ; et le plus souvent ils se sont livrés à moi, tels qu’ils étaient, bons ou mauvais, héros ou fripouilles. Nous avons mangé, bu, chanté, dansé et parfois dormi ensemble. Nous nous sommes presque toujours saoulés de cette communion. Au plus ignoble d’entre eux, rarement j’ai refusé mon temps, mon intimité, ma chaleur, car le plus ignoble renferme parfois un grain de sublime et, par conséquent, mérite la dépense de notre cœur.

J’ai vu des coins où, des hommes qui vivaient ensemble depuis toujours, sans que l’un connut le cœur de l’autre, s’écriaient soudain au milieu de la joie générale :

— Jamais nous ne nous sommes tant aimés, que depuis que vous êtes parmi nous ! Revenez ! Restez !

Et voilà qu’on se jetait les uns dans les bras des autres. On n’était pas toujours saoul. On était ivre de vie, de souffrance, d’espoir.

Oh, vous, vous tous qui m’avez arraché la promesse ou à qui je l’ai faite de moi-même, de revenir et de bâtir une isba parmi vous : peut-être que ne vous reverrai-je jamais plus !

Tout n’est qu’illusion. Mais n’est-ce pas là toute la vie ?

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