Volume 1 · L’affaire Roussakov ou l’U. R. S. S. d’aujourd’hui
Je dis bien : « l’Affaire Roussakov, ou l’U. R. S. S. d’aujourd’hui. »
Une « affaire », fût-elle des plus navrantes, si elle n’est qu’un cas isolé, si les traits essentiels, qui la caractérisent, ne révèlent pas l’esprit et les sentiments d’une large humanité, ne peut pas figurer dans un livre comme celui-ci, où tout se rapporte au général.
Mais l’Affaire Roussakov n’est précisément qu’un symptôme. Entre les causes qui l’ont fait éclater et l’abominable dénouement qu’elle vient d’avoir, en passant par les multiples péripéties de son développement, toute l’Union Soviétique est là : économiquement, politiquement, humainement et surtout, hélas, moralement.
J’étais allé en Russie, non pour découvrir aux ouvriers de la « patrie prolétarienne » un bien-être matériel supérieur à celui que les pays bourgeois offrent aux leurs. Nullement. J’aurais même fermé les yeux sur l’absence de tout bien-être matériel (ce qui n’est pas le cas). Mais j’étais fermement convaincu, que du point de vue moral, du point de vue de la justice élémentaire, la « dictature du prolétariat » ne laissait rien à désirer, ne pouvait être que saine, puisque, s’il est très difficile de créer du confort, rien, absolument rien n’empêche d’être juste et honnête.
La monstrueuse révélation !
Encore, si j’avais, au moins, la consolation inhumaine de penser que seule la classe ennemie souffre de l’immoralité et de l’injustice « prolétariennes » ; encore, si je pouvais me dire que cette ignominie a eu lieu, dans quelque coin de la Sibérie, où le contrôle est relâché ; ou encore, si les faits m’étaient moins connus, si leur universalité était moins catégorique et ma patience à demander justice, moins louable…
Mais non, rien. C’est la classe ouvrière qui est la plus frappée dans l’U. R. S. S. L’Affaire Roussakov a éclaté au cœur de la seconde capitale de la Russie ; et des milliers d’abcès semblables éclatent ou sont étouffés d’un bout à l’autre de l’Union, mais chacun ne trouve pas, comme a trouvé le vieux Roussakov, un défenseur qui remue ciel et terre, du chef suprême de l’Union au dernier bureaucrate, pour lui mendier justice, justice, justice.
Ô Justice ! Ô Prolétariat ! Un prolétaire authentique, un homme qui est resté homme, après avoir gravi l’échelle de toutes les existences, un vieux frère, qui est resté votre frère, vous maudit de son meilleur cœur et vous crie : les « Affaires Roussakov », les milliers, connues, et les centaines de milliers, qu’on ne connaîtra jamais, vous porteront malheur et vous livreront, sur toute la terre, au sort que vous réservez vous-mêmes à la pauvre vie humaine, dans le pays de la justice et de la Dictature du Prolétariat.
Voici maintenant le visage de votre patrie :
Comme je l’ai déjà dit au cours de ce livre, j’ai fait la connaissance de Roussakov, par son gendre, l’écrivain français Victor-Serge (Kibaltchitche), en novembre 1927, lors de notre visite officielle à Leningrad. Le vieux Roussakov, dont la famille compte six membres, et Victor-Serge avec sa femme et leur garçon, habitent le même appartement, au 19 de la rue Jéliabov.
C’est la jalousie « jeune communiste » pour cet appartement — qui a onze pièces — qu’on trouvera à l’origine de l’odieuse provocation, aujourd’hui devenue une véritable affaire. Certes, l’appartement est grand, et beau. Mais à sa beauté, le vieux n’y peut rien, puisqu’il l’occupe légalement. Quant à son étendue il est encore moins coupable, car neuf personnes ne détiennent que quatre pièces et un petit cabinet, les autres chambres appartenant à la Coopérative du Logement (le Jakt) et étant occupées par ses membres.
Comment me serais-je douté qu’une question d’appartement prendrait un jour de telles proportions, que l’on arriverait à demander publiquement la mise à mort d’un homme absolument innocent, de celui précisément qui couche sur un grabat, dans un cabinet obscur dissimulé derrière la salle de bains ?
Enthousiaste, épris de l’ « œuvre socialiste », et tel qu’ils me voyaient lors des fêtes du X Anniversaire, les pauvres diables ne me confièrent pas grand’chose de leurs soucis de gens vaincus. Ainsi j’ai su seulement que Victor-Serge, étant un opposant (guère dangereux), sa famille, les siens, ne pouvaient s’attendre qu’aux rigueurs d’un régime impitoyable à l’égard de tous ceux qui ne sont pas dans la fameuse « ligne ». Or, justement, le vieux Roussakov l’était encore moins que son gendre.
Travailleur manuel depuis plus de quarante ans, révolutionnaire indépendant depuis toujours, Alexandre Ivanovitch Roussakov n’est autre que le brave juif Jossélévitch, ouvrier teinturier, de Rostov. Pendant la Révolution de 1905, il prend part à la défense du quartier juif de cette ville, contre les attaques des cent-noirs, voit sa demeure saccagée et se sauve dans le monde. Il roule sa bosse pendant quinze ans, traînant avec lui, comme tant de juifs que j’ai connus, une femme vaillante et sept enfants, la plupart en bas âge. Et il reste révolutionnaire, il fait partout sa petite agitation.
Il la fait mieux à Marseille, où il demeure plus longtemps, rafistolant les vêtements des marins et n’oubliant jamais, lors de la livraison, de chantonner à ses clients sa vieille chanson de Juif errant, que les pogroms ont chassé de chez lui. Si bien qu’en 1919, le gouvernement français le trouve indésirable, l’enferme dans un camp d’internement et l’échange, en compagnie de plusieurs autres détenus, contre des officiers français, otages des bolchéyiks.
Arrivé à Petrograd avec toute sa marmaille, il pleure de joie et baise la terre de la Révolution. Organisateur et travailleur infatigable, il dote la ville aux abois d’une blanchisserie qui marchait, nom de Dieu ! s’écriait-il. Puis, il crée deux « Maisons d’Enfants ». Puis…
C’est tout. La « terre de la Révolution » n’a plus besoin de semence de cette qualité-là. (On verra que, traîné à la barre de la « justice » soviétique, l’accusation lui reprochera d’avoir, en qualité de directeur de la blanchisserie, travaillé comme tous ses camarades ouvriers : « C’est encore un mauvais exemple ! lui lancera le camarade président du Tribunal ! Vous étiez directeur. Vous n’aviez pas à travailler. »)
Tel a été probablement l’avis des communistes de la nouvelle « ligne », qui écartèrent ce directeur et ses exemples. Que deviendrait l’Union Soviétique, si tous les directeurs, présidents, secrétaires et autres bureaucrates, se mettaient au travail, tout comme des ouvriers qu’on « rationalise ».
Devenu un simple outil, qui roule d’une usine à une autre, Roussakov n’est nullement affecté :
— Pour moi, c’était la même chose, me dit-il. Comme directeur, mes enfants n’avaient pas de souliers, et comme ouvrier, ils n’en ont pas davantage. Quant au morceau de pain que je leur dois, pour ça, mes bras sont encore bons. Et d’une façon ou d’une autre, je ne demande qu’une chose : que je puisse gagner ma vie, pour moi et pour ma famille, comme je l’ai toujours fait. C’est tout, et qu’on me fiche la paix !
Ici commence le drame.
Dans tout pays bourgeois, un manuel qui ne demande qu’à gagner son pain, pourvu qu’on lui fiche la paix, ce n’est pas une « affaire ». C’en est une, une grosse, dans la « patrie du prolétariat ». D’abord, la paix n’existe pour personne, en Russie, pas même pour le bureaucrate, qui passe jour et nuit à se demander s’il est bien « dans la ligne », ou s’il ne s’est pas, par hasard, déplacé d’un millimètre en se mouchant ou pendant son sommeil. Quant au pain, c’est la grosse affaire.
Le pain, c’est toute la vie, quand la vie n’est plus qu’un enfer. Quand le droit de penser et de bouger n’est plus qu’un souvenir, avoir le pain assuré, c’est énorme, c’est tout. Le dictateur sait cela et en fait son profit. Il enfonce sa main, noire ou rouge, dans le ventre de l’homme et lui fait comprendre ceci : Mourir, c’est peu de chose. N’importe qui en est capable, cela se voit pendant les guerres et les révolutions. Vivre affamé et sans abri, c’est bien pire. Aussi, comme j’ai besoin de gouverner, je te demande ce que tu penses. Et selon ce que tu penses, tu auras ou tu n’auras pas le pain et l’abri.
— Ce que je pense ? fait le bureaucrate. Mais je ne pense rien et je vous demande de me dire ce que je dois penser. Seulement, rappelez-le moi tous les jours.
— Ce que je pense ? réplique Roussakov. Eh bien, je pense que vous êtes des salauds, qui pliez tout le monde à votre seule volonté, qui monopolisez tous les moyens d’existence, en faites un instrument de torture, affamez celui qui ne danse pas au son de votre flûte et le jetez en prison quand il proteste à la face du ciel. Voilà ce que je pense.
Dites avec la franchise, la crudité qu’on voit, ces paroles-là et rien que ces paroles, n’entraînent nulle catastrophe dans nul pays que le diable a bien voulu préserver d’une dictature. Tout au plus, taxé de « rouspéteur », vous arrive-t-il d’être mis à la porte. La belle affaire ! Un de perdu, dix de retrouvés, dit-on en France. (En Roumanie, on dit mieux : pourvu qu’il y ait le lac ; des grenouilles, tant qu’on en veut !)
Pourvu que je sois un ouvrier capable et qui veuille travailler. Du travail, s’il n’y en a pas comme des grenouilles, notamment du travail humain, il s’en trouve toujours. Et — ouvrier éternellement « rouspéteur », semblable aux braves Roussakov, qu’on mate en Russie à coups de trique — plus d’une fois par mois, il m’est arrivé trente ans durant de crier contre une injustice, de me défendre ou de prendre la défense d’autrui et de cracher mon venin à la figure du « singe » ou à celle de son valet. Eh bien, le plus grand malheur qui ait pu me frapper, ç’a été de recevoir mon congé ou, plus fréquemment, de faire mon baluchon, sans plus attendre ce désagréable coup de pied. Une fois dans la rue — cette rue bien plus large, bien plus belle quand vous sortez du bagne — j’allais faire ma petite promenade d’homme libre ou qui se l’imagine, le temps d’avaler mon amertume, puis, introduisant mon nez par l’ouverture d’un guichet : Bonjour, Monsieur, vous embauchez ?
C’était tout, et c’était parfois assez amer.
Je ne savais pas qu’il pouvait y avoir pire et surtout pire que tous les pires imaginables.
Ce mal suprême, hommage à l’inépuisable égoïsme humain ; ce crime de lèse-majesté, que la pensée universelle se chargera un jour de marquer de son fer rouge ; ce comble du banditisme et de la terreur, a trouvé sa parfaite expression dans l’Union des Républiques Soviétiques Socialistes, sous le régime de la soi-disant Dictature du Prolétariat.
Tyrans qui écrasez la vie ! Croyez-vous que toutes les gueules mangent du foin ? Que toutes les lèvres peuvent être cadenassées ? Que toutes les consciences peuvent être endormies ? Et que plus jamais une voix ne retentira dans le désert ?
Tout le monde sait ce qu’est le Parti Communiste : une arme de lutte, pour la prise du pouvoir par le prolétariat, dont le levier de commande est à Moscou. Mais le monde ouvrier, sait-il ce que sont les Syndicats Rouges ?
Avant la guerre, quand il n’existait ni le rouge, ni le blanc, ni le noir, il y avait les syndicats ouvriers tout court, qui luttaient contre le patronat. Je demande : contre qui luttent dans l’U. R. S. S., les Syndicats Rouges ? Quelle est la raison de leur existence, de leur immense force, dans ce pays où le patronat n’est plus qu’un souvenir ?
La voici : c’est pour détenir tous les moyens par lesquels un travailleur pourrait gagner sa vie et ne distribuer le travail que selon la façon dont pense celui qui veut manger en travaillant. C’est au moyen des Syndicats Rouges que le Parti fait la loi dans l’usine, la fabrique, l’atelier, le magasin, le bureau, le logement, partout. Personne ne peut trouver embauche, autrement que par le syndicat. Et, une fois chassé du syndicat, il ne vous reste plus qu’à vous brûler la cervelle : toute activité lucrative, toute possibilité de gagner votre vie, vous sont refusées.
Que l’on songe à l’épouvantable puissance ainsi mise entre les mains des hommes auxquels les écoles officielles disent que la morale et l’honnêteté sont des « préjugés bourgeois », et que seul le matérialisme existe réellement sur la terre. Que l’on songe que, même si les écoles communistes enseignaient exactement le contraire, ce serait encore une calamité sociale de livrer la majorité de la population à l’arbitraire d’une infime minorité d’hommes, lesquels, après tout, ne peuvent pas être des anges.
Cela dit, levons le rideau :
Le 1 février de l’année courante, démoralisé, vaincu, je venais de finir tous les préparatifs de mon départ de Russie et je me trouvais dans ma chambre de l’hôtel Passage, à Moscou, quand Victor-Serge entre, très calme, mais pâle comme la mort :
— Voilà, fait-il, se laissant tomber sur une chaise : maintenant c’est à notre tour d’être dévorés.
Et il me lit une dépêche que les siens venaient de lui envoyer de Léningrad. Il y était question d’un article abominable, paru la veille dans le plus grand organe régional du parti, Léningradskaïa Pravda, la Pravda de Léningrad. Le vieux Roussakov y était dénoncé à la vindicte publique, comme un ennemi du prolétariat. On demandait son arrestation immédiate et un châtiment exemplaire. Quel châtiment ? Eh bien, le titre de l’article l’indiquait nettement : Kalganovskaïa poroda, c’est à dire : De l’engeance de Kalganov. Or, Kalganov, fils d’un ancien propriétaire et assassin d’un président de coopérative, venait d’être fusillé, quelques semaines auparavant.
Les bras ballants, le regard fixé au sol, Victor-Serge semblait anéanti.
— Voyons, lui dis-je. Tu ne vas pas me faire croire que quelqu’un au monde puisse confondre notre vieux Roussakov avec le blanc Kalganov. Ce n’est qu’une sinistre farce.
Il posa sur moi des yeux éteints :
— Mon pauvre vieux… Tu connais aujourd’hui ce pays comme peu le connaissent, mais personne ici n’a voulu te dire jusqu’où peut aller la puissance du mal. Nous avons tâché de t’épargner cela. Maintenant, le mal te saute à la gorge, malgré nos efforts. Pourquoi n’es-tu pas parti huit jours plus tôt ?
— Mais de quoi s’agit-il ?
— Il s’agit de ceci : dans l’U. R. S. S., quand on est aux prises avec un individu isolé, ça va ; les forces sont égales. Mais quand c’est une organisation, ou plusieurs individus — comme c’est aujourd’hui le cas — qui s’attaquent à quelqu’un, l’homme est perdu. C’est le pot de fer contre le pot de terre.
Nous allâmes chercher l’article. Le voici, intégralement :
DE L’ENGEANCE DE KALGANOV
« Il y a quelques semaines, a été fusillé à Moscou, Alexandre Kalganov, fils d’un ancien propriétaire, qui avait tué le président de la coopérative de logement Karavaiev. L’exécution de Kalganov a été un avertissement brutal adressé à l’élément koulak et nepman, en regain d’activité.
« Mais il semble que la fin de Kalganov n’a pas exercé sur tout le monde l’action préventive attendue.
« Le 26 de ce mois, la camarade Marie Svirtsiéva, membre de la direction de la maison n 19, rue Jéliabov, entra dans l’appartement du citoyen Roussakov, pour examiner les réparations qui venaient d’être exécutées. Le citoyen Roussakov, locataire principal, s’approchant de Svirtsiéva, lui demanda grossièrement pourquoi elle était venue. Sur sa réponse, qu’elle était venue comme membre de la direction, il se jeta sur elle avec des cris et des injures. « Dans votre direction, tous sont des bandits et toi-même en es un. »
« Pour soutenir Roussakov, des chambres occupées par lui sortirent trois femmes et un homme élégamment vêtu, qui se mirent comme lui à offenser Svirtsiéva. Quand Svirtsiéva demanda au citoyen qui venait de l’aborder, quel droit il avait de l’offenser, l’inconnu répondit qu’il était écrivain et que les lois n’étaient pas écrites pour lui. Ensuite, posant le doigt sur l’ordre du Drapeau Rouge, dont était décorée la camarade Svirtsiéva, l’écrivain s’écria : « Les gens qui portent ces ordres-là, nous les avons fusillés par paquets. »
« La préparation verbale de l’agression ne fut pas longue. Une des femmes, la fille Roussakov, saisit Svirtsiéva par l’épaule, tandis que Roussakov la frappait au visage. Tous les cinq, Roussakov en tête, traînèrent Svirtsiéva par le corridor, jusque dans l’antichambre, en la frappant avec tout ce qui leur tombait sous la main. Roussakov frappait Svirtsiéva à coups de poing, sa fille opérait avec on ne sait quel objet lourd et l’« écrivain » cherchait tout le temps à arracher l’ordre du Drapeau Rouge. Svirtsiéva perdit connaissance et ne revint à elle que sur les marches de l’escalier couvertes de crachats.
« En revenant à soi, la camarade Svirtsiéva, soutenue par les habitants de la maison, alla à l’hôpital Pérovskaïa trouver un médecin qui constata sur son corps de fortes contusions, des épanchements de sang, des bleus et des égratignures. Sa robe était déchirée. L’ordre du Drapeau Rouge était tordu.
« Qui est Roussakov ? Sur les onze chambres de son appartement, il en loue 9 sur lesquelles il spécule à volonté. Dans une des chambres louées par lui, habitent deux comsomolki émigrantes de Roumanie, qu’il a, plus d’une fois aussi, rouées de coups et terrorisées, au point qu’elles craignaient d’en faire la déclaration à qui-de-droit. Dans les réunions de la maison, Roussakov suit toujours une ligne antisoviétique manifeste, fait des scandales, du désordre et essaie de briser les réunions. Il est venu de France, où il possédait un atelier de chapeaux.
« Et qui est Svirtsiéva ? Voici quelques brèves données sur sa biographie de classe bien caractérisée. Vingt ans d’ancienneté comme ouvrière, une des organisatrices du premier congrès des femmes en 1918. Pendant la guerre civile, elle sert dans l’armée rouge comme cavalier. Elle travaille ensuite illégalement en Pologne. Pour ses mérites militaires, elle est décorée de l’ordre du Drapeau Rouge. Membre du Soviet de Léningrad, membre du parti.
« Telles sont les biographies de classe de l’agresseur et de la victime. Il est absolument clair que dans le corridor à moitié noir d’un appartement bourgeois a eu lieu une rixe de classe bien caractérisée.
« Roussakov est de la même pâte que le fusillé Alexandre Kalganov. Ennemi acharné de la société prolétarienne, lésé dans ses intérêts personnels, il a essayé de passer sa haine sur la militante sociale Svirtsiéva. L’agression de Roussakov armé de ses poings tout comme celle de Kalganov, armé d’un couteau à cran d’arrêt, c’est une tentative d’attaque des éléments koulaks et nepmans contre nos rangs et notre travail créateur.
« L’opinion prolétarienne exige l’arrestation immédiate de Roussakov. Il faut un large procès qui soit aussi exemplaire et qui porte le même caractère d’avertissement que le procès de Kalganov à Moscou.
« Il faut châtier sévèrement les ennemis du prolétariat opérant sur le front du logement et de la vie quotidienne, qui attaquent nos militants avec le poing ou le couteau.
« L’affaire Roussakov doit être extraite du corridor ténébreux d’un appartement bourgeois et portée dans un large procès exemplaire suivi d’une sévère sentence, pour ôter aux autres l’envie de l’imiter.
« Tour. »
(Léningradskaïa Pravda, 31 janvier 1928.)
Ainsi, l’opinion prolétarienne exigeait l’arrestation immédiate de Roussakov, que le camarade Tour décrit, comme on vient de le lire, sans l’avoir jamais vu ni interrogé, sans rien savoir de son existence, sans avoir jamais mis le pied dans son logement, sans avoir assisté à la scène de l’agression.
Je demande pardon aux ouvriers qui me lisent ; mais d’une telle « opinion prolétarienne », sortie de la poche des Tour, des Mour ou des Cour, je me moque autant que de l’« opinion » qui s’exprime, dans la presse bourgeoise, démocratique ou réactionnaire, par la bouche de ses Tour à elle.
— Maintenant, dit Victor-Serge, voici la suite logique : pluie de « résolutions » d’usine et autres ; arrestation du vieux, de ma compagne et peut-être de moi-même ; notre expulsion du logement qu’on veut nous arracher depuis si longtemps ; enfin, « procès et châtiment exemplaires ».
— Maintenant, dis-je, nous allons déballer nos effets, prolonger nos visas et nos billets, et remettre notre départ jusqu’à nouvel avis : qu’en dis-tu, ma compagne ?
— C’est ce que je pensais moi-même.
Quel bonheur, dans la détresse, d’avoir près de soi une grande compagne de vie !
Nous nous concertons sur la manière dont nous devrons nous y prendre pour agir le plus promptement possible. On devait surtout empêcher à tout prix l’arrestation de Roussakov, laquelle en entraînerait d’autres et déclencherait cette averse d’articles démagogiques, bien connue dans l’U. R. S. S., qui alimente la plèbe et permet au pouvoir de tenir.
C’est à ce moment que Victor-Serge reçoit la première lettre de sa maison. La vérité : c’est une affreuse provocation ; la femme de Victor est battue, ensanglantée par des coups de poing au visage que la cavalière rouge Svirtséva lui assène en l’abordant, chez eux, rue Jéliabov. Nous courons !
Il se trouvait alors à Moscou, revenant de la frontière de Mongolie, où l’avait envoyé le gouvernement soviétique, le D Nikolaenko, anarchiste et homme. Il connaissait Roussakov mieux que moi. Il avait été son compagnon d’internement, à Marseille, et lui-même avait fait partie du groupe échangé contre des otages français. Un document rare, une photographie de l’époque, le représentait, ainsi que Roussakov, Victor-Serge et quelques autres détenus politiques, devant la porte de leur prison et encadrés par des soldats sénégalais. (Plus tard, un camarade juge, auquel nous présenterons ce détail du passé révolutionnaire de Roussakov, contestera l’authenticité de ce document, objectant, à notre grande hilarité, que les Sénégalais ne lui paraissent pas assez noirs !)
Au « Petit Paris », cette unique oasis de libre discussion dans Moscou la tyrannique, Pierre Pascal, son courageux amphitryon, gendre comme Victor-Serge, de Roussakov, le D Nikolaenko, Victor-Serge et moi, tenons conseil. Pascal et le docteur sont sceptiques :
— Rien à faire. On ne peut que se laisser dévorer.
— Mais, dis-je, on peut au moins secouer pieds et mains, vigoureusement, comme lorsqu’on tombe à l’eau.
— Ça dépend de ce que tu entends par « secouer vigoureusement pieds et mains ». Dans les eaux soviétiques, trop bouger ne mène qu’à une prompte asphyxie.
Mais Victor-Serge est de mon avis et nous tombons tous d’accord pour bombarder le pouvoir de télégrammes, que chacun rédige à sa façon.
Voici les dépêches expédiées de Moscou, le 1 février 1929 :
Par le D Nikolaenko :
Rédaction de la Pravda de Léningrad. — Connaissant depuis vingt ans par notre vie communiste d’émigrés en France l’ouvrier révolutionnaire Roussakov, je proteste avec indignation contre l’article calomnieux de Tour et j’exige une enquête impartiale.
Un télégramme analogue est adressé à la Pravda de Léningrad par Pierre Pascal.
Victor-Serge télégraphie :
Rédaction de la Pravda de Léningrad. — Je proteste contre la campagne ignominieuse et calomnieuse faite dans la Pravda de Léningrad, sous la signature de Tour, contre le vieil ouvrier, émigré politique, Roussakov. Cette campagne achève une longue série de mesquines provocations provenant d’une komsomolka (jeune communiste) du type de Smolensk, à seule fin d’arracher une chambre, provocations qui ont amené une agression contre ma femme à son propre domicile.
Victor-Serge.
Et moi :
Au président du Vtsik de l’U. R. S. S. Kalinine.
La Pravda de Léningrad a publié sous le titre Kalganovskaïa Poroda, contre le vieil ouvrier révolutionnaire Roussakov que je connais bien et dont l’innocence est facile à prouver, un article calomnieux qui constitue une intolérable provocation aux persécutions judiciaires et autres Devant quitter l’U. R. S. S. dans 48 heures, je fais appel à votre esprit de justice et demande pour cette famille de travailleurs une réparation publique.
Àla Pravda de Léningrad :
Au sujet de l’article Kalganovskaïa Poroda, paru dans votre organe, je vous prie de prendre connaissance de ce qui suit :
Je connais la famille Roussakov pour avoir vécu dans son sein à Léningrad ; je suis absolument convaincu, non seulement de son innocence, mais aussi des persécutions dont elle est victime et sachez que je suis prêt à agir avec la dernière énergie, ici et à l’étranger, contre de telles ignominies.
Ces télégrammes furent envoyés dans l’après-midi et le soir. Celui destiné à Kalinine mit en émoi les employés du télégraphe, qui me connaissaient, hélas, pour n’avoir fait que transmettre mes protestations les derniers temps à Moscou. Mais je n’avais pas encore importuné le président de l’Union. Et où trouver celui-ci ? Chacun se le demande. On appelle un chef, un autre. On téléphone à droite, à gauche :
— Il y a un télégramme pour Tovarichtch Kalinine.
— Envoyez-le à la Centrale.
Les employés rient tout bas. Je fais de même, malgré ce cœur qui ne s’attendait pas à un tel coup et n’avait aucune envie de rire.
Le lendemain, dès dix heures, je reçois le premier signe de réaction. Mais quelle réaction ! C’est la rédaction moscovite de la Léningradskaïa Pravda qui me demande, incrédule, si c’est bien moi qui ai envoyé un tel télégramme au grand organe régional du parti ; à Léningrad on ne le croit pas.
Alors je n’y puis plus tenir. Et oubliant que je téléphone du plein couloir de l’hôtel, je me déchaîne comme un homme qui n’a plus rien à perdre, puisque la foi est perdue :
— Ah, vous vous croyez victimes d’une mystification ? On est si peu habitué ici, n’est-ce pas, à voir les gens relever la tête ?
— Non… mais… « Protester, ici et à l’étranger », « ignominies »… Ça nous paraît un peu fort.
— Ça vous paraît un peu fort ! Eh bien, tas de salauds ! Tas de bandits ! Assassins d’ouvriers ! Oui, ce sont des ignominies, ce que vous faites, et je protesterai ici et à l’étranger !
Je hurle ainsi pendant dix bonnes minutes, coupant la parole à mon invisible interlocuteur, sans même savoir s’il m’écoute encore ou non. Les portes du couloir s’entrebâillent. Je sens plutôt que je ne vois des yeux grand-ouverts, qui me regardent un instant et disparaissent.
Enfin, m’arrêtant, la voix du rédacteur conclut :
— C’est bien, camarade Istrati, je rapporterai ce que vous venez de me dire. Moi, je n’y suis pour rien.
Quand je rendre dans ma chambre, je trouve ma compagne contente, Haïdouque lumineusement heureuse de savoir que quelqu’un ose au moins mugir sa révolte contre la tyrannie. Mais Victor-Serge, qui est là, est terrifié :
— Eh bien ! Jamais homme n’a eu jusqu’ici l’audace de crier aux Soviets ce que tu viens de leur lancer à la figure, presque publiquement. Pour n’importe qui d’entre nous, ce serait la Sibérie, sans plus.
Qui voudrait jamais croire que le premier effet du progrès social est qu’on ne peut plus se crier, entre frères de luttes, les mots que les bourgeois les plus rétrogrades se crient journellement : assassins ! bandits ! sans, pour cela, risquer un voyage vers quelque Sibérie ? En quoi consiste-t-il, alors, ce droit de critiqué, ce droit de contrôle, cette prétendue faculté de l’ouvrier de pouvoir s’exprimer chez lui, agir, comme seule une république révolutionnaire doit le permettre ? Est-ce un progrès, ou une barbarie digne de l’inquisition, quand, toutes les libertés mortes, les plus abominables crimes, les plus monstrueux abus de pouvoir, s’épanouissent comme un nid de vipères au soleil, s’attaquent à l’homme et le dévorent, dans un silence de cimetière ?
Je raconte en détail cette page de ma vie, avec tout ce qu’elle peut contenir de vaillant, non pour m’en enorgueillir, espèce de monstre, car je suis un vaincu, mais pour que l’humanité laborieuse et révolutionnaire puisse en tirer le plus d’enseignements possible, au profit de ses luttes de demain : oxygène pour les flammes qui dévoreront la générosité humaine.
Après m’être tu pendant huit mois, je ne suis pas ici pour miauler ma révolte. Des yeux que je n’oublierai jamais, des voix qui tonnent encore dans mon cœur, m’ont jeté sur les épaules des charges qui m’écrasent et que je ne peux plus soutenir. Je vois surgir sur mon papier l’image des hommes hâves, squelettiques, aux regards de fous, chancelant de colère autant que de privations et qui me disent :
— À la façon dont nos Pravda parleront de toi, nous saurons si, à l’étranger, tu as tenu ta parole ou si tu n’es qu’une fripouille.
Ce n’étaient pas des « blancs », ces hommes-là. C’étaient des émigrés politiques, ces polit-émigrant, épaves du fascisme, qui errent par dizaines de milliers, dans toute l’Union, où les pires canailles vivent confortablement au Liouxe, parce qu’elles sont « dans la ligne ». Et un de ces errants à quatre-vingt-dix kopeks par jour, m’a crié une fois :
— Dis à nos camarades de là-bas, qu’ils doivent toujours défendre l’U. R. S. S. au prix de leur vie et mourir en la défendant. Mais qu’ils ne fassent pas comme nous : qu’ils ne viennent pas ici, s’ils sont des révolutionnaires, goûter au pain de la Révolution.
C’était un de ces « rouspéteurs » à la Roussakov.
— Oui, je proteste contre l’iniquité ! s’écriait-il. Pourquoi suis-je un révolutionnaire ? Si j’étais de ceux qui se plient et se taisent, je ne serais pas ici, maintenant, et je me trouverais moins mal, en obéissant aux bourgeois qu’aux soviets, car rien ne me manquait dans mon pays, sinon le droit de parler. Et je ne savais pas, en me réfugiant ici, que le droit de parler meurt sous toutes les dictatures.
La journée du 2 février, je la passe accroché au téléphone et à tracer — pour la justice, pour la presse et pour la présidence — la vraie physionomie de Roussakov. Je raconte la vie de l’homme et du révolutionnaire, et donne la version exacte de l’acte de banditisme, auquel s’était livrée l’hystérique décorée de l’ordre du Drapeau Rouge. Je conclus partout en disant : Si je mens et si vous me prouvez que Roussakov est le « contre-révolutionnaire » décrit par Tour, je veux bien être fusillé en même temps que lui.
J’espère qu’on ne peut pas être plus net.
L’article dans la poche, nous allons rendre visite à quelques-uns de ces grands amis rédacteurs, qui m’avaient si souvent demandé d’écrire pour leurs organes. La rédaction de la Comsomolskaïa Pravda — le plus important journal de Moscou, après la Pravda — me reçoit avec des cris de joie :
— Alors ! vous nous apportez quelque chose ?
— Justement : je viens vous apporter un article. Le voici. Il est modéré, pas long, et je vous prie de me le publier tout de suite, sans rien y changer. C’est une très grave question ; je compte sur vous.
Un coup d’œil sur mon papier, et voilà que tous les nez s’abaissent vers le sol. Néanmoins, on me promet de le passer tel quel.
On va voir comment on a tenu promesse. Je publie ici cet article, pour permettre à chacun de se faire une idée de l’arbitraire communiste, de l’impossibilité dans laquelle se trouve un ouvrier de se défendre, lorsqu’une organisation l’accable de mensonges.
(Toutes les lignes en italiques sont les passages supprimés par la rédaction.)
« Depuis une année je parcours l’U. R. S. S. en tous sens. Je suis plusieurs fois passé par Léningrad. Je m’y suis reposé plusieurs fois, auprès d’un ami, écrivain français, au sein d’une famille de braves gens. J’ai connu là les soucis et les joies d’un vrai prolétaire russe, qui a longtemps lutté contre la misère, dans bien des ports du monde, à Hambourg, à New-York, à Buenos-Aires, à Marseille. Chassé de Russie en 1905, par les pogromes et la répression, il avait fini par se fixer en France. Il vécut là de longues années, nourrissant avec peine, du travail de ses mains, sept enfants (j’en connais six personnellement) et consacrant ses soirées au syndicat des marins russes. Au temps de l’intervention en Russie, l’agitation à laquelle il se livrait lui valut d’être expulsé de France avec toute sa famille. Il arriva à Pétrograd en plein hiver 1919 en qualité « d’otage bolchévik » échangé contre des officiers français arrêtés en Russie. À l’heure de la famine et du péril mortel, ce vieil ouvrier amenait avec bonheur six de ses enfants au pays de la Révolution.
« À Léningrad il fut successivement organisateur de maisons d’enfants, gérant d’une grande maison d’enfants installée à l’hôtel de l’Europe, directeur d’une blanchisserie. Puis il resta assez longtemps sans travail. Depuis près de deux ans, il est ouvrier à la fabrique de confection Samoilova. Son stage d’ouvrier est de plus de quarante ans. C’est un homme encore vigoureux et qui garde de son passé d’agitateur un franc parler souvent courageux.
« Il s’appelle Alexandre-Ivanovitch Roussakov Il habite à Léningrad, rue Jéliabova, n 19, KB 4.
« J’ai quitté sa famille le 30 décembre. Je la connais bien. Je l’ai vue vivre. J’étais au courant de ses petits ennuis. Je savais qu’une comsomolka, habitant le même logement, l’obligeait depuis des mois à soutenir des procès et le dénonçait même comme un criminel, pour le chasser d’une chambre — plus exactement un coin de corridor, derrière une salle de bains — où il dort, et la lui prendre. Je sais que la crise des logements est grave dans l’U. R. S. S. et que les histoires de ce genre ne sont, malheureusement, pas rares. Mais voici que l’on me communique un article révoltant publié par la Pravda de Léningrad, le 31 janvier, sous le titre Kalganovskaïa Poroda, et concernant cette affaire. Je me le fais traduire mot à mot. Je rencontre ici deux écrivains français — Pierre Pascal et Victor-Serge — habitant la Russie de longue date et qui connaissent très bien l’ouvrier Roussakov. Je rencontre un médecin qui le connaît depuis vingt ans, le D N. Je constate avec eux que l’article de la Pravda de Léningrad est une inqualifiable agression morale. Et j’en suis à me demander comment une chose pareille peut se passer dans la seconde capitale de l’U. R. S. S. ? Comment se peut-il qu’on puisse calomnier, traquer, dénoncer ainsi au mépris et à l’hostilité de la population, comme un malfaiteur, comme un contre-révolutionnaire, un vieil ouvrier révolutionnaire, dont le passé et le présent sont en réalité irréprochables ? L’article de la Pravda le qualifie de « koulak », de « nepman », de « contrerévolutionnaire » ! Trois mensonges inadmissibles et dangereux. Je ne savais pas qu’il était permis de jouer ainsi avec ces mots. L’article le présente encore comme un « spéculateur ». Quatrième mensonge. Comme un « ancien propriétaire d’une chapellerie en France ». Cinquième mensonge. Comme le « persécuteur de deux jeunes communistes bessarabiennes ». Sixième mensonge. Je ne dis rien du ton et des conclusions de l’auteur, qui compare l’ouvrier Roussakov, à un assassin récemment fusillé !
« On l’accuse avec sa famille d’avoir brutalisé une communiste venue dans son logement. Par malheur pour ceux qui montent cette histoire, je connais trop bien les gens dont il s’agit. Cet incident a commencé par des violences exercées contre une jeune femme, probe et cultivée, la femme d’un mien ami, que je sais incapable d’exercer des violences contre qui que ce soit. Elle a été insultée, provoquée et frappée, chez elle, à son domicile, par une personne qui lui était inconnue, venue du dehors et entrée sans son autorisation. Si la personne qui a délibérément provoqué cet incident en a pâti elle-même ensuite, ne doit-elle pas s’en prendre d’abord à elle-même ?
« Si l’on a réussi à mettre hors de lui, pendant quelques minutes, le vieil ouvrier ou quelqu’un des siens, à qui la faute ? Toute patience a des limites naturelles.
« Depuis des mois, l’ouvrier Roussakov était en butte aux attaques continuelles de la comsomolka en question, qui est allée jusqu’à le dénoncer calomnieusement à la milice criminelle. Dans quatre affaires successives montées contre lui, les tribunaux lui ont donné raison. (Ici la rédaction me fait dire exactement le contraire : « Les tribunaux lui ont donné tort !!! ») Il s’est adressé — inutilement — de vive voix, à la rédaction de la Pravda de Léningrad, il y a quelques semaines, en demandant que l’on mît un terme à cette mesquine persécution. Mon ami Victor-Serge en a averti de vive voix deux membres de la fraction communiste de la maison (Jakt), à laquelle il avait déjà adressé, il y a plusieurs mois, une plainte écrite. Toutes ces démarches n’ont servi a rien. Mieux : aucune réponse ne leur a été faite !
« Je suis désolé de rencontrer dans une des capitales de la révolution de pareilles mœurs. Je suis désolé de voir des comsomols et des communistes se conduire ainsi envers un ouvrier. Je suis désolé de voir la presse participer à une campagne aussi inqualifiable contre un travailleur. Je demande que cette affaire soit tirée au clair. Je demande pour l’ouvrier Roussakov, publiquement diffamé, une réparation publique. »
« P.-S. — Le scandale continue. Cet article terminé, j’apprends que Roussakov est déjà, en vingt-quatre heures, exclu du syndicat qui devait le défendre, et chassé de l’usine, ce qui devrait le vouer à la misère, jusqu’à la fin de ses jours ! Il est évidemment entièrement sans défense. En ma qualité de vieil ouvrier, je demande pour lui une réparation complète. »
Moscou, le 2 février 1929.
Comme l’on voit, on ne s’était pas gêné pour défigurer mon article et même pour me faire dire que « les tribunaux avaient donné tort » à Roussakov, alors que la réalité et mon texte affirmaient exactement le contraire. Ce n’est pas là une coquille : tort, c’est tort ; et raison, c’est un mot bien différent, même en russe. Puis, en dépit de l’urgence, de la gravité du cas et de la promesse faite, mon article, donné dans l’après-midi du 2, ne paraissait que le 5, et me faisait dire une atrocité.
Malgré cela, il fit une impression inouïe. C’était sans précédent : deux des plus grands organes du Parti se jetant à la tête les arguments opposés d’un même drame social. L’un avait dit : de l’engeance de Kalganov. L’autre répond : l’Affaire Roussakov. Et qui « réussit ce tour de force ? » Un « sans parti », un « étranger » !
Il faut reconnaître que la Comsomolskaïa Pravda adoucit son arbitraire, en ajoutant à mon article une note de la rédaction, qui exigeait « une enquête et de la lumière ». Et le lendemain, elle rectifia la malencontreuse erreur. Quant aux passages supprimés, elle se refusa à toute mise au point. Roussakov pouvait maintenant mourir : j’avais obtenu pour lui, par la voie de la presse, tout ce que la presse soviétique était capable de faire, pour un ouvrier, dont n’importe quel « Tour » pouvait demander la mort, dans dix journaux et tous les jours.
Je ne le savais pas. Je fais des mains et des pieds. Je cours partout, par un froid de 35°, toujours vêtu d’un pardessus de demi-saison, à l’exemple des « polit-émigrant » à quatre-vingt-dix kopeks par jour et malgré les treize mille roubles de droits d’auteur que les soviets m’avaient payés en quinze mois, mais que j’avais dépensés à ma manière.
Au cours de ces courses dans les rédactions, pour sauver la vie d’un homme, le pain et l’honneur de deux familles, je me souviendrai toujours de l’entrevue que j’ai eue avec le fameux chroniqueur communiste Koltsov. Nous étions en très bons termes. Il nous reçoit, Victor-Serge et moi, dans son cabinet de l’Ogoniok. Nous lui exposons le cas. Il nous écoute amicalement, calme, un peu blasé, étant l’homme le plus au courant en la matière.
Sur ma prière d’agir promptement et par sa grande autorité, il me dit :
— Je le veux bien, mais pour cela il me faut connaître la question à fond, classer les documents… Une semaine, quinze jours passeront.
— Mais, fis-je, à Léningrad, les « résolutions » d’usine et les réunions « ouvrières » du Jakt, demandent qu’on fusille Roussakov « sans jugement ».
— Sans jugement, on ne le fusillera pas, mais il peut être fusillé après jugement. Qu’y pouvons-nous ?
Et me montrant un tas de dossiers sur son bureau :
— Regardez ce que j’ai sur mes bras, rien que des affaires arrivées ce matin.
Il y en avait une cinquantaine. Victor-Serge met le nez dans cinq ou six d’entre elles et tombe sur deux suicides pour cause de persécution bureaucratique.
— Dans la plupart de nos foyers, dit Koltsov, les ménagères se jettent de l’eau bouillante à la figure. Il y en a qui sont des épouses d’anciens commissaires du peuple.
Eh bien, pensai-je : elle est jolie, votre dictature.
Le 3 février, Roussakov arrive à l’improviste de Léningrad, où un mandat d’arrêt avait été lancé contre lui. Il n’est pas moins imperturbable, brave, gaillard même :
— Qu’est-ce qu’ils nous veulent, ces bandits-là ? Cette fois, ils sont tout à fait fous !
Et il nous raconte, sincèrement, naïvement, la scène de l’agression. Provocatrice initiale : Roïtman, une jeune communiste, juive de Bessarabie, co-habitante de l’appartement. Je la connais. Elle veut chasser les Roussakov et prendre leur logement. Déboutée de tous les procès qu’elle intente au vieux, elle décide, cette fois, d’accord avec le Jakt, dont la cavalière Svirtsiéva, son amie, est un membre important, de faire le diable à quatre, pour obliger les Roussakov à s’en aller. Qui peut résister à un comité de maison, quand une tête ne lui va plus ? Et ce comité délègue Svirtsiéva et l’invite à procéder à une « inspection » de l’appartement.
Elle entre. Ouvre les portes. Roussakov sort de sa chambre et lui demande à voir le mandat qui la charge de cette inspection.
— Je n’ai pas de mandat à montrer à des « spéculateurs » et à des « contre-révolutionnaires », s’écrie-t-elle.
Àces paroles, Liouba, fille de Roussakov et femme de Victor-Serge — frêle créature, incapable d’offenser un chat — intervient :
— Mais, camarade, comment pouvez-vous insulter ainsi mon père ? Vous savez bien qu’il est un vieux révolutionnaire, ouvrier à la fabrique Samoïlova…
Un terrible coup de poing en pleine figure est la seule réponse ; Liouba s’écroule ensanglantée, étourdie.
— Nous l’avons prise alors à trois et traînée à la milice. Elle voulait fuir.
Quelques jours plus tard, quand les juges instructeurs de Léningrad et le président de la rédaction de la Pravda m’objecteront que la cavalière rouge portait des bleus sur le corps, je leur poserai cette question, qu’ils laisseront sans réponse :
— Que feriez-vous si une Svirtsiéva entrait chez vous et pochait un œil à votre femme, comme cela, sous prétexte qu’elle est décorée du Drapeau Rouge ? Ne lui casseriez-vous pas la figure ?
Ce poltron de Roussakov ne lui a même pas appliqué deux bonnes paires de gifles.
Le 4 février, je prie la Présidence de bien vouloir me recevoir avec Roussakov. Le lendemain, à 11 heures, nous sommes reçus. Victor est avec nous.
Couloirs et salles bondés du monde le plus hétéroclite qui soit, hommes et femmes de tous les âges, de toutes les républiques, de toutes les apparences, portant les visages les plus diversement inquiets, chacun son papier à la main, chacun les yeux fixés sur la porte du sauveur. Ils sont là — depuis des jours, des semaines, des mois — à attendre leur tour et à traîner dans Moscou des misères, des malheurs, mille tristesses sans nom, que personne n’a le temps d’écouter. Mais le petit père Kalinine, meilleur que celui qu’on a détrôné et abattu, doit les écouter. Il est là pour cela. Il n’a pas autre chose à faire. On le sait, jusqu’au fond de la Sibérie, du Caucase et du Turkestan. Il doit recevoir tous les Roussakov et toutes les Roussakova. Il doit les écouter, ne fût-ce que le temps de leur prendre leur papier des mains et de leur dire :
— Alors, camarade, qu’est-ce qu’il y a ?
— Il y a, tovarichtch Mikhaïl Ivanovitch, parce qu’un jour, juste comme je venais de…
— Bon, bon ! on examinera ça, soyez en paix !
Le peuple n’arrive jamais à comprendre que l’illusion est sa seule part dans la vie, que les puissants se garderont bien de la détruire, tout comme les médecins qui vivent de l’espoir de leurs crédules clients.
Mais nous, qui venons demander au président autre chose qu’une poignée de main et qu’une promesse réconfortante, nous serons introduits directement dans le cabinet du secrétariat et reçus aussitôt, de la façon la plus sérieuse.
Une heure d’horloge.
Kalinine est un moujik nerveux, mais qui sait écouter, sait interroger. Il veut par-dessus tout comprendre. Il fouille fébrilement notre petit dossier, pointe les faits, confronte les dates, attrape une question de Roussakov, juste celle qu’il lui faut là, où il tient le doigt, commence à se débrouiller sans notre aide, puis, déjà à la page, discute en connaissance de cause.
Ses larges narines, son nez épaté flairent nos âmes et nos cœurs. Ses petits yeux furtifs lancent de brefs éclairs dans les nôtres, tout droit, mais se dissimulent aussitôt, pour que nous n’en saisissions par l’effet conscient.
Il préfère plutôt écouter Roussakov, qui lui parle comme un moulin tourne. Pour moi, il a de temps à autre des coups d’œil dépités, qui ont l’air de dire : « Sacré type embêtant ! »
Kalinine s’étonne lui-même que la simple publication de l’article de Tour, le 31 janvier, ait pu, dès le lendemain, provoquer l’exclusion du vieux de son syndicat, ainsi que son congé de l’usine où il travaille depuis deux ans. Il ne sait pas si Roussakov est ou non ce qu’affirme Tour, mais il tient un fait flagrant : un travailleur est voué à la mort par la faim, vingt-quatre heures après la publication d’un article infamant, qui demande et peut demander contre lui tout ce qu’on veut, mais qui ne doit pas, sans procès, sans même une enquête, priver une famille de son pain. Kalinine sait ce que cela veut dire.
Tope-là ! Il sonne, prend sa plume et écrit cette apostille sur la plainte de Roussakov :
(Signé) M. I. Kalinine. »
Un secrétaire entre, prend le tout et revient avec une grosse enveloppe cachetée.
— Mets bien ça dans ta poche ! dit le président de l’Union à Roussakov. Et file tout de suite à Léningrad !
Comme nous étions tous émus et le vieux prêt à pleurer, Kalinine eût pu ajouter : « Et sache une fois pour toutes, que même quand je vous reçois par l’escalier du maître, ce qui ne m’arrive jamais, c’est encore du leurre, encore de la poudre aux yeux des imbéciles comme vous trois ! »
Mais cela, nous ne le saurons que six mois plus tard, quand je ne pourrai plus dire au premier magistrat du pouvoir communiste ce que je pense de la dictature « du prolétariat » et de ses apostilles, à lui.
Qu’il l’apprenne ici, en même temps que les ouvriers du monde entier, et qu’il sache, à son tour, que tout se paie ici-bas.
5 février. Sortant de la Présidence, Roussakov file à Léningrad.
Nous récapitulons : la Comsomolskaïa Pravda, publiant mon article, a fermé la gueule à sa consœur de Léningrad ; j’apprends que celle-ci ne ripostera pas. Koltsov m’a promis de publier un article sur l’affaire. (Il n’en soufflera mot. C’est un communiste qui tient à son confort.) Deux des plus hautes personnalités du Parti auxquelles j’ai demandé audience, veulent bien me recevoir, mais l’une est brusquement frappée d’une recrudescence de maladie, qui l’en empêche ; l’autre, qui me fait dire qu’à 11 heures une voiture viendra me prendre pour m’amener au Kremlin, téléphone à 10 h. 45, qu’il vient de faire lui aussi une rechute, politique celle-là, dont les conséquences le rendent incapable de s’entretenir avec moi. Je compte néanmoins sur le premier de ces deux hommes. Enfin, nous tenons une certitude : l’apostille de Kalinine. C’est un ordre venu de trop haut, pour que les bandits puissent se permettre de passer outre. Or, nous ne demandons que lumière et justice.
Conclusion : pouvons-nous prendre le train pour Paname ? — On verra, demain, après-demain, quand le vieux nous télégraphiera, l’effet produit par l’apostille du nouveau petit père, dont nous étions alors à mille lieues de penser que la paternelle intervention fût un leurre, bien plus cruel que celui de son prédécesseur, le tsar de tous les gibets.
Mais le lendemain, 6 février, un document me tombe sur la tête, qui me fait douter à l’avance de l’efficacité de l’intervention présidentielle. C’est une réponse de Rafaïl, président du comité de rédaction de la Pravda de Léningrad, à une lettre bien amère, que je lui avais écrite le 4, pour lui confirmer et renforcer mon télégramme du 1.
Voici cette réponse.
Léningrad 5-11-28, 23 heures.
Moscou, à Bandine.
Prière de transmettre aujourd’hui même ma lettre à P. Istrati :
Cher camarade, reçu aujourd’hui votre lettre du 4 février. La rédaction de la Pravda de Léningrad a, dès le lendemain de la déclaration de Roussakov, commencé l’enquête la plus prompte, circonstanciée et détaillée sur cette affaire de logement. Dès avant d’avoir reçu votre lettre, nous avons chargé un camarade responsable du parti d’étudier toutes les circonstances de l’affaire. Vous pouvez être tout à fait tranquille : s’il est établi que l’article publié contient des inexactitudes, que la Coopérative de logement a consciemment calomnié Roussakov, ou qu’une faute quelconque a été commise, nous réhabiliterons rapidement et énergiquement Roussakov.
Je ne dispose pas en ce moment de documents, me permettant de vous communiquer quelque conclusion définitive que ce soit.
La Pravda de Léningrad, organe du Comité régional du Parti, considère toujours avec attention et tact les faits qu’elle publie. Je ne pense pas que vous puissiez avoir des raisons, quelles qu’elles soient, de mettre en doute les mœurs de notre pays et de notre presse. Je ne doute pas que si vous aviez été à Léningrad et si vous aviez été en possession des documents que nos journalistes possèdent en ce moment, vous eussiez vous-même exigé un jugement public impartial. Vous eussiez vous-même insisté pour la publication de ces documents. Voilà ce que déclare l’assemblée générale de la fabrique Samoïlova : « Mettant à profit l’étiquette d’ouvrier, se grimant en prolétaire à la fabrique, Roussakov est en réalité un vil appendice de la contre-révolution intérieure, un misérable cent-noir et un petit bourgeois antisémite acharné.
« Soutenant à l’atelier une agitation de pogrome manifeste contre l’U. R. S. S., Roussakov n’ose pas dépasser les éruptions verbales ; mais en qualité de « maître d’un logement », le petit bourgeois Roussakov ne se gêne plus et passe de l’agitation de pogrome à des actions de pogrome. »
Permettez-moi de vous assurer que l’affaire Roussakov sera étudiée aussi rapidement que possible par des camarades impartiaux et faisant autorité.
Salut communiste Rafail,
Pour copie conforme : Illisible.
Écoutez maintenant, « Prolétaires de tous les pays », et « unissez-vous » au moins pour ne pas être trop bêtes. Écoutez et comprenez. C’est facile. Nous travaillons sur des documents officiels, authentiques.
1 Le cher camarade Rafaïl fait publier un article, dont les accusations sont si accablantes pour l’inculpé, qu’il est comparé à un assassin qui venait d’être fusillé. La conclusion de l’article : faire de Roussakov, ce qu’on a fait de Kalganov. C’est de l’engeance de Kalganov, titre et conclusion. Conséquence foudroyante et sans précédent, qui étonne franchement Kalinine même : exclusion du vieux de son syndicat ; sa mise à la porte de la fabrique ; mandat d’arrêt lancé contre lui. C’est clair.
2 Je demande : sur quels documents lui permettant de tirer une conclusion définitive s’est basé Rafaïl pour livrer un homme à la vindicte publique et pour le jeter sur le pavé, en attendant les balles ? Je réponds : sur aucun ! Et la même réponse sera donnée par le long et meurtrier développement d’une instruction qui durera six mois ; qui comportera deux procès, dont le premier finira par un acquittement triomphal, dans les applaudissements de toute une salle bondée d’ouvriers ; dont le second — œuvre d’un rebondissement de tyrannie communiste — avortera pitoyablement et condamnera trois innocents à des peines si bénignes (3, 2 et 1 mois de travaux obligatoires !) que jamais la justice soviétique ne se lavera d’une telle honte ; jamais elle ne pourra prouver à la face de l’Internationale que ces peines-là sont bien celles que mérite un spéculateur, un misérable cent-noir convaincu d’agitation de pogrome, un vil appendice de la contre-révolution intérieure, un espion français, un petit-bourgeois antisémite acharné, un monstre qui torture depuis des mois deux Comsomolka, un contre-révolutionnaire, enfin, pour lequel l’organe du Parti et cent « résolutions ouvrières » avaient demandé la peine capitale, allant même jusqu’à exiger que Roussakov soit « fusillé sans jugement ».
Par conséquent aucun document permettant de ruiner deux familles, neuf bouches, de les ruiner dans ce sens qu’elles crèvent de faim depuis six mois et qu’elles en crèveront aussi longtemps qu’elles resteront au pouvoir de leurs persécuteurs. Aucun document permettant d’exiger promptement la mort d’un homme.
3 Mais quand je demande au camarade Rafaïl de réparer tout aussi promptement un geste dont il ne pouvait ignorer les horribles conséquences, que me répond-il, le cher frère ? Voici : Je ne dispose pas en ce moment de documents me permettant de vous communiquer quelque conclusion définitive que ce soit.
Entendez-vous cela, ouvriers ? Il ne « dispose » pas de documents pour réparer, mais il en a « disposé » pour détruire !
Vingt-quatre heures ont suffi pour jeter un homme hors du syndicat-Okhrana, hors de l’usine-Okhrana ! Cinq jours ne suffisent pas pour demander au moins sa réintégration dans ces mêmes Okhranas qui lui assurent un pain absolument immangeable lorsqu’on le gagne au milieu d’une inquisition comme jamais le monde n’en a connue !
4 Mais, peut-être le grave « militant responsable » — ainsi que s’intitulent là-bas les assassins du plus grand idéal humain — peut-être que vraiment il ne peut pas demander cette réparation, parce qu’il possède des documents qui lui ont permis véritablement de frapper Roussakov. Et en effet, il en possède. Il possède des déclarations. Nous ne discutons plus ces déclarations, ces résolutions, qu’on jette sur le dos de la classe ouvrière et à l’aide desquelles on étrangle tous ceux qui osent broncher, c’est-à-dire cent-trente sur cent-cinquante millions d’habitants. Nous ne dirons pas que ces déclarations, ces résolutions sont — dans tout pays non-communiste et non-fasciste — des chiffons dont on se torche le derrière. Non. Nous les prenons au sérieux, puisqu’on nous le dit gravement. C’est Rafaïl qui nous le dit. Écoutez :
« … Vous eussiez vous-même exigé un jugement public impartial. Vous eussiez vous-même insisté sur la publication de ces documents. Voilà ce que déclare l’assemblée générale (l’assemblée générale !!!) de la fabrique Samoïlova : « Mettant à profit l’étiquette d’ouvrier, se grimant en prolétaire à la fabrique, Roussakov est en réalité un vil appendice de la contre-révolution intérieure, un misérable cent-noir et un petit-bourgeois antisémite acharné.
« Soutenant à l’atelier une agitation de pogrom manifeste contre l’U. R. S. S., Roussakov n’ose pas dépasser les irruptions verbales ; mais en qualité de « maître d’un logement », le petit-bourgeois Roussakov ne se gêne plus et passe de l’agitation de pogrom à des actions de pogrom ! »
Bon. Cela au moins est clair. Et c’est une « déclaration d’assemblée générale ». Se fondant sur elle, la Pravda de Léningrad a assommé neuf créatures humaines.
Mais quand s’est-elle tenue cette « assemblée » ? Quand a-t-elle tenu ce langage ?
Eh bien, apprenez-le, ouvriers du monde entier, et ne l’oubliez plus jamais : Cette assemblée s’est tenue et ces déclarations ont été faites le 1 février, et l’article meurtrier qui se base sur l’une et sur l’autre, est du… 31 janvier ! Le faussaire Rafaïl, le faussaire journal du parti, le faussaire communisme bureaucratique se basent, pour écrire un article et pour tuer deux familles, sur les déclarations d’une assemblée qui s’est tenue un jour après la publication de cet article et qui s’est fondée justement sur cet article pour faire ses déclarations dictées par l’organe du parti et pour jeter à la rue un travailleur qui passe quarante ans de sa vie à « se grimer en prolétaire » et à « mettre à profit l’étiquette d’ouvrier ! »
Ainsi, quatre organisations communistes se fondent les unes sur les « déclarations » des autres pour assassiner des travailleurs et pour réaliser ce tour de force qui est de ne plus savoir à la fin, laquelle est responsable des déclarations qu’elles s’attribuent les unes aux autres : le Jakt (Coopérative du Logement) provoque une agression ; la Pravda la relate, fulmine, demande la mort ; le syndicat lit la Pravda et exclut Roussakov ; la fabrique Samoïlova chasse un homme que le syndicat avait exclu ; la Pravda se documente d’après les déclarations de la fabrique ; le Jakt tient ensuite des assemblées où il lit la Pravda et demande l’exécution immédiate du monstre. Puis, quand j’irai tout à l’heure à Léningrad et que je regarderai Rafaïl dans les yeux, il me montrera des documents, des déclarations, des résolutions dont toutes les usines de Léningrad le bombardent. Ces usines se basent sur la Pravda, celle-ci se base sur les usines, et tout l’échafaudage d’une dictature se base sur le Guépéou pour mater des millions de malheureux et pour compromettre à jamais des leçons qui avaient leur raison d’être quand je les lisais, il y a vingt ans, dans Kautsky.
Eh bien : c’est cela que vous voulez étendre sur toute la terre ? Merci beaucoup. Cela, Mussolini l’a « édifié » avec bien plus de franchise et sans offenser la classe ouvrière, sans dire, comme vous, que c’est elle qui l’édifie. Non. Mussolini a au moins le courage de ses crimes. Pour mater l’Italie, pour la museler, pour la rendre paisible comme un cimetière, il n’a pas eu besoin de fabriquer des résolutions ouvrières et des déclarations d’assemblées d’usine. Il a dit :
— C’est moi qui frappe, non la masse ! C’est moi qui dicte, non le prolétariat ! C’est moi qui suis responsable de tout le mal.
Ainsi au moins le prestige et l’honnêteté du prolétariat restent debout.
Plaie bureaucratique ! Ne parle plus au nom du prolétariat ! Gouverne, oppresse, tue, mais tais-toi !
Le 6 février, 24 heures après le départ de Roussakov, je pars pour Léningrad, en compagnie de Victor-Serge, qui rentre chez lui, pour voir sa femme battue, le visage portant encore les traces de l’agression. Le vieux est chez le juge instructeur.
Nous trouvons la maison plongée dans cette atmosphère de terreur, qu’ont connue toutes les familles persécutées, la veille des arrestations en masse. N’était ma certitude absolue de la nature irréprochable des gens au milieu desquels je me trouvais, il y avait là de quoi se demander s’il ne serait pas plus prudent de tirer son épingle du jeu. Mais le doute ne m’était pas possible. Je connaissais, pour y avoir quatre fois séjourné, l’âtre et son âme. Le fond du cœur de chacun des membres de ces deux ménages et la moindre particularité de leur caractère m’étaient familiers. Leur travail, leur parfaite sobriété, la modestie et souvent la dureté de leur existence au jour le jour, les multiples soucis qui découlaient de la maigreur de leurs salaires et de l’indépendance de leurs convictions, sous un régime bureaucratique absolutiste, tout cela nous l’avions débattu pendant de longues soirées, touchant parfois jusqu’aux plus intimes détails de la vie d’une nombreuse famille.
Certes, ce n’étaient pas des « communistes », mais je vous prie de me dire ce que c’est qu’être aujourd’hui communiste en Russie. Et puis, finissons-en une fois pour toutes, avec les équivoques : ne doit-il plus y avoir que les communistes qui puissent vivre sur la terre ? Et que faut-il faire de l’ouvrier, du paysan, de l’intellectuel, de l’employé, de l’écrasante majorité humaine, qui ne comprend rien au communisme, mais qui peine ? Doit-on la chasser de son labeur ? L’expulser de son logement ? L’envoyer en Sibérie ? La tuer ?
Si un Roussakov et un Victor-Serge — l’un trimant dur à l’usine, l’autre traduisant les œuvres de Lénine en français, les deux collaborant, tout en « rouspétant », à ce que les soviets font de mieux — si de tels hommes sont des « contre-révolutionnaires » dignes du gibet, je me demande ce qu’il arriverait à la pauvre humanité le jour ou le communisme des Svirtsiéva et des Roïtman, le communisme qui pille et viole toute la ville de Smolensk, celui des « Kabouki » à la mayonnaise sur les fesses, celui des Comsomols qui s’amusent à la Smolensk, celui des juges soviétiques qui dansent au son de la flûte du Guépéou, celui enfin qui est maître aujourd’hui dans l’U. R. S. S., je me demande ce qu’il arriverait au monde, le jour où ce communisme-là se ferait fort de lui imposer sa justice et de lui apprendre à vivre.
Non, non. Cent fois non. Le monde n’est que trop misérable pour qu’on se permette d’augmenter encore son mal. Et si ma classe a la mission historique de le transformer, en l’améliorant, elle n’a pas la mission de le tuer.
Je suis conscient de ce que je fais ici. Je sais quelle est la portée de ces paroles. Mais on pourrait m’accuser de tout, sauf de légèreté et de malhonnêteté, car j’ai attendu un an pour écrire ce livre et je ne l’ai écrit qu’après avoir plongé au fond de l’abîme soviétique, où j’ai trouve le plus haut magistrat de l’Union en parfait accord avec la femme Svirtsiéva.
Voici cet accord :
Il me frappe dès que je suis à Léningrad, qui n’est pas un petit village de la Sibérie. Forte de son pouvoir, la Svirtsiéva trône à l’embouchure de la Néva. L’ordre de Kalinine n’est qu’une farce. Le juge instructeur ne le prendra guère en considération. Il sait que cela ne compte pas, puisque tous les communistes sont d’accord. Aussi, à notre arrivée, nous apprendrons qu’on n’a pas même permis à Roussakov de porter l’enveloppe aux cinq cachets présidentiels à ses destinataires, Komarov ou Tchoudov. Et nous trouverons le vieil homme, l’enveloppe dans sa poche, assis depuis de longues heures, devant un jeune beau monsieur, qui est le juge d’instruction et qui le cuisine, le chicane, le découd, abuse de sa simplicité, triche avec sa bonne foi, profite de toutes ses maladresses et fait tout son possible pour trouver dans ses réponses la permission de le mettre sous les verrous, l’interrogatoire fini.
Notre entrée « sans frapper » n’a pas l’air de nous rendre sympathique au juge. Qu’importe ! Nous déclinons nos noms, serrons fortement la main du « misérable cent-noir » et nous inquiétons du sort de la salutaire enveloppe :
— Je l’ai là, mais on m’a ordonné de venir tout de suite ici.
— Le camarade juge le sait ?
— Bien entendu, mais il s’en moque.
Je prie Victor de dire en russe au jeune bureaucrate que s’il arrête l’inculpé avant que nous ayons pu prévenir le président du Soviet de Smolny de l’existence du pli, je fais un rassemblement sur la Nevsky, en criant tout ce que je sais du communisme et de sa dictature. Mais Victor me calme, disant seulement au juge que je lui demande de me fixer aujourd’hui même un rendez-vous, pour faire ma déclaration, ce qui est accepté. Puis nous prenons le pli-chiffon et courons à Smolny.
Là, l’accueil est différent. Komarov nous reçoit immédiatement. Bureau modeste. Homme qui porte un visage paisiblement marqué de gravité. Il lit, nous écoute, paraît sincèrement attristé. Il est de ceux qui n’ignorent rien et ne peuvent rien. C’est le cercle vicieux.
Je le prie de me permettre de faire une enquête personnelle à la fabrique Samoïlova. Il prend le téléphone, parle. Un grand jeune homme entre. C’est Tchoudov, le secrétaire du Parti de la région de Léningrad. Sérieux, simple, sympathique.
Peu après, nous quittons Komarov pour suivre Tchoudov dans son bureau, à l’autre bout de cet immense bâtiment où la longueur des couloirs est telle, que Lénine proposait à Trotsky d’instituer un service de courriers cyclistes, entre leurs cabinets de travail, que toute cette longueur séparait.
Le bureau de Tchoudov est le modèle de ce que devraient être l’ordre, la sévérité, la netteté, la simplicité communistes, dans les affaires matérielles comme dans les affaires morales. Je ne connais rien dans l’U. R. S. S., qui en donne une image plus exemplaire, depuis l’aspect de l’homme qui occupe ce bureau, jusqu’au plus petit détail de l’austérité qui y règne.
Ici on nous donne l’autorisation écrite qui nous permettra de pénétrer à Samoïlova, par une autre porte et dans un autre but que ceux que j’ai connus pendant une année de triomphales et bien inutiles visites à tant de fabriques, d’usines, d’institutions, dont les tragédies intimes n’étaient pas faites pour que je les connaisse.
De Smolny, nous retournons à la maison, où nous trouvons le vieux. Marquons un point : l’apostille de Kalinine a servi au moins à suspendre toute arrestation préventive. Le mandat d’arrêt a été annulé. En avant !
En avant, c’est l’enquête que vient faire dans l’appartement le correspondant de la Comsomolskaïa Pravda de Moscou. Grand gaillard plein de foi. On lui permet d’ouvrir toutes les portes, d’interroger tous les locataires et de découvrir si Roussakov « spécule », non pas sur neuf chambres, mais sur une seule.
On n’a jamais publié le résultat de cette enquête, et pour cause.
Le comité de rédaction de l’honorable torchon la Léningradsiakaïa Pravda, se réunit pour m’écouter et pour me donner des explications. Enfin, cher camarade Rafaïl, à nous deux maintenant, entre écrivassiers ! Mais voici Tour, dandy en culotte, qui me tend la main. Je dis :
— Qui êtes-vous ?
— Tour.
— Je ne donne pas la main à des « Tour » !
Et je laisse la sienne dans le vide. L’impression est des plus pénibles. Rafaïl est tout sucre d’orge. Salamalecs.
— Si ce n’était pas vous, camarade Istrati, qui aviez écrit cet article à Moscou contre notre organe, nous avons ici des « résolutions d’usines »…
— Pardon ! Je ne suis pas venu ici pour examiner vos « résolutions d’usines », mais pour qu’on me prouve que Roussakov est : 1 espion français ; 2 antisémite cent-noir ; 3 spéculateur pour neuf chambres sur douze ; 4 ancien fabricant en France et tout ce que vous avez encore affirmé.
Il n’en est rien. Tout s’explique. Il dit avoir écrit l’article d’après la « résolution » prise par le Jakt : quatre personnes du comité de maison ! La Roïtman est la principale metteuse en scène de l’affaire.
Cela suffit, dans l’Union soviétique, pour mettre en branle tout un monstrueux appareil politique et judiciaire, fusiller un travailleur et obtenir une chambre de plus. N’est-ce pas là un cauchemar ?
Je fais ma déclaration au juge d’instruction, dont la procédure s’attarde particulièrement à préciser si le témoin (ou l’inculpé) est des nôtres ou des leurs, comme si on n’avait jamais vu les nôtres finir en parfaites crapules et les leurs mourir comme un Lénine.
— Origine :
— Ouvrier.
— Parents :
— Ouvriers.
— Instruction :
— Appris à lire et à écrire.
— Avez-vous fait de la prison en régime bourgeois ?
— Oui. (J’en goûterai peut-être aussi en régime communiste.)
Etc., etc. Paperasses. Déclaration qui se fera applaudir au premier procès et qui ne sera pas même lue au second, par ordre d’en haut : casser l’imprudent acquittement et condamner ; nous devons avoir toujours raison ; nous sommes infaillibles.
Justice communiste, que l’histoire jugera.
Fabrique Samoïlova.
Pour aller au bureau de la direction, nous traversons, en plein midi, la stolovaïa (restaurant) et je suis aussitôt frappé par l’impression la meilleure que j’ai jamais eue, d’une foule ouvrière surprise dans le cadre de son travail.
Une jeunesse étourdie, sympathique — hommes et femmes — grignote un reste de repas et danse au son d’un gramo. Tous bruyants, grisés, visages épanouis. Les signes de fatigue, que je connais bien, sont inexistants chez quelques-uns, visibles chez la plupart, selon qu’on est seul à se nourrir, ou qu’on a d’autres bouches que la sienne à alimenter. Pas de salopettes. Chacun porte ce qu’il trouve, et ça fait un peu foire bariolée. Propreté moyenne. Liberté totale de s’ébattre.
Notre entrée attire toutes les attentions. Les museaux s’allongent. Les yeux s’ouvrent tout grands. Le tapage diminue jusqu’au silence complet, mais tous les visages témoignent d’une vive curiosité. On nous suit jusque dans le bureau du « camarade directeur », envers qui on ne se gêne pas.
C’est là que le comité de fabrique nous reçoit, et c’est tout de suite bien différent. Un seul garçon sympathique, qui pris au dépourvu par nos promptes questions, laisse échapper quelques vérités.
— Qu’est-ce qui a provoqué la convocation de l’assemblée du 1 février et le congé de Roussakov ?
— L’article de la Pravda, paru la veille ; les membres du comité de maison où habite Roussakov et l’exclusion de celui-ci de son syndicat, faite le jour même et sur l’intervention des mêmes membres du Jakt et après la lecture du même article de la Pravda.
Or, la loi est formelle : un ouvrier ne peut être congédié que pour crime ou délit commis à l’usine ou pour incapacité de travail (art. 47).
— Roussakov était-il un mauvais ouvrier ?
— On ne peut pas dire ça.
— Est-il jamais venu ivre à son travail ?
— Jamais.
— S’absentait-il ?
— Non.
— Se disputait-il avec ses camarades ?
— Non, mais il criait tout le temps contre la hausse des loyers et la diminution du prix du travail aux pièces, et il nous traitait de « bandits ».
C’est tout ce que je voulais savoir.
La raison de notre arrivée à l’usine s’est, pendant ce temps, répandue comme une traînée de poudre. On s’écrase à l’entrée du même bureau. Le directeur n’y pénètre qu’à grand peine.
C’est un porc, ce directeur, depuis sa cervelle, jusqu’à son énorme ventre. Et autour de lui commence à se rassembler tout ce que la dictature « du prolétariat » a de plus porc et de plus sauvagement stupide.
Écoutez comment elle est renseignée sur le ménage des Roussakov :
— Est-ce qu’il n’y a pas, partout chez lui, des icones et des veilleuses ?
— Imbéciles, Roussakov est un Juif : Jossélévitch ! Voilà votre documentation !
(Et aurait-il quarante mille « icones et veilleuses » pendues à son nez, encore aurait-il droit au travail et à la paix. Brutes !)
Nous n’avons plus besoin de palabrer. Mais avant de quitter le bureau, nous tendons un piège au directeur. Il y tombe de toute sa masse :
— Nous espérons pouvoir prouver l’innocence de Roussakov. Et alors il faudra bien que vous lui accordiez à nouveau du travail.
— Ici, jamais.
Merci. Venant d’un tel âne, ce coup de pied aux lois les plus précises du soviétisme, quand elles plaident en faveur de l’ouvrier, cela porte.
Pour prononcer ce « jamais » absolu, le « camarade » directeur a oublié qu’il faut d’abord convoquer une assemblée d’usine, et lui faire prendre une « résolution ».
Je quitte Léningrad, Moscou et l’U. R. S. S., bien plus misérable qu’au temps où j’étais moi-même un de ces ouvriers qu’on écrase sous tous les régimes. Exploiter les hommes, les faire vivre d’un morceau de pain noir, en leur enlevant même le pitoyable droit de rouspéter, puis fusiller celui qui a crié un jour, rien que crié, un peu plus fort que de coutume, cela, cela n’existe nulle part sur la terre, pas même chez Mussolini.
Et voici la fin, l’accord parfait entre le sommet du pouvoir et la dernière hystérique du communisme :
1 Huit mois de procédure, durant lesquels les inculpés crèvent de faim ;
2 Liouba Victor-Serge dépose le 31 janvier une plainte appuyée d’un certificat médical, prouvant qu’elle a été victime d’une agression dans son propre logement. Aucune suite, contrairement à la loi. La plainte a été reçue. On s’est assis dessus ;
3 Premier procès, du 12 au 15 avril, au Tribunal Populaire du rayon central : effondrement lamentable de tout l’échafaudage. Détail que je fourre dans les oreilles de l’Internationale : réduite à l’extrémité, l’accusation demande le huis-clos, pour faire des révélations ; on le lui accorde et qu’est-ce qu’elle déclare ? « Nous étions mis là par le Guépéou pour espionner Victor-Serge. » Affolement du Tribunal, qui rouvre la séance publique et acquitte tous les inculpés, dans les applaudissements d’une salle bondée d’ouvriers, ce qui prouve que la Russie, de même qu’elle peut être humaine, peut avoir de vrais juges, mais attendez ;
4 Maintenant, la loi est formelle : dommages-intérêts à payer à l’homme privé de son travail depuis le 1 février ; réintégration ; réparation publique par voie de la presse, laquelle ne souffle mot.
Allez vous faire f… Il y a mieux à faire :
5 Fin avril : sur demande du procureur de la ville, le Tribunal Régional casse l’acquittement, comme contraire aux données, forçant ainsi à condamner. Et en effet, du 10 au 12 mai, le Tribunal Régional permet à l’accusation de faire tout ce qu’elle veut, d’aller jusqu’à crier en pleine séance : « Nous n’avons pas besoin d’intellectuels dans l’U. R. S. S. ! » On écarte la déposition du D Nikolaenko affirmant que la Svirtsiéva est atteinte d’hystérie. On écarte son véridique témoignage en faveur de Roussakov. On refuse de lire ma déposition, alors que je suis le seul témoin qui ait vécu chez les Roussakov et qui les connaisse. On terrorise tous les témoins de la défense et on ne tient pas compte de leurs déclarations.
Et quelles sont les peines auxquelles on arrive au prix de tant de violences ? D’après les articles du Code, se rapportant au cas présent, les accusés devraient être condamnés à des peines allant de six mois à trois ans de prison.
On n’inflige que : trois mois à Roussakov ; deux mois à sa femme, et à Liouba Victor-Serge (la battue), un mois — mais, six mois de quoi ? De prison ? Non. Le législateur soviétique est généreux, il ne veut pas priver ces gens de leur liberté, il les punit seulement de travaux obligatoires.
Qu’est-ce que cela veut dire, en langage communiste, travaux obligatoires ? Une chose bien simple : les condamnés viendront à la prison comme s’ils allaient à la fabrique, avec cette différence qu’ils ne seront ni payés ni nourris. Bien plus, ils auront à exécuter, à tâche, un travail dont la quantité quotidienne ne leur est jamais connue et qui leur est distribué de la façon la plus arbitraire qui soit, à la tête, selon le degré de la soumission, selon la somme de mouchardage dont vous êtes capables.
Aucun règlement n’est affiché. Personne n’ose demander communication de celui qui pourrait exister. C’est un lieu immonde, où l’on peut devenir fou ou « apprendre à vivre ».
Voilà le visage de la « Patrie prolétarienne ». Voilà sa justice.
Elle frappe impitoyablement tous les Roussakov qui osent broncher devant « la ligne » établie Elle frappe jusqu’à des révolutionnaires étrangers, qui se sont fait condamner à mort chez eux, en défendant l’U. R. S. S. et que la « Patrie prolétarienne » a réclamés et reçus chez elle, comme étant ses meilleurs fils, à l’exemple de ce Francesco Ghezzi que j’ai bien connu, dont la foi est irréprochable et que le Guépéou vient de condamner à trois ans de prison, sans procès et sans fournir d’explications.
D’un bout à l’autre de l’empire, maté par la trique du fascisme communiste, les Sibéries gémissent des cris des Roussakov, des Ghezzi, d’autres hommes encore, que le communisme créateur et justificateur du fascisme mussolinien a d’abord employés à sa sale besogne, puis, jetés en prison.
Il n’est plus du tout question de socialisme, mais d’une terreur qui traite la vie humaine comme un matériel de guerre sociale, dont on se sert pour le triomphe d’une nouvelle et monstrueuse caste qui raffole de fordisme, d’américanisation, de produits Coty, de toilettes parisiennes, d’une caste cruelle, avide de domination et si belliqueuse, qu’elle est prête à sauter à la gorge de cette Chine, coupable d’avoir osé se débarrasser d’une concession qui date du tsarisme, et qui demeure une honte dans laquelle les révolutionnaires n’ont pas à tremper (Ô, Temps ! et voilà enfin aux côtés des « communistes » pour accuser la Chine d’avoir « violé un contrat », semblable à celui que tous les impérialismes possèdent, et dont ils veulent imposer le respect !)
Cette caste, ignorante, vulgaire, perverse, est en majorité constituée par une jeunesse venue au monde depuis le début de ce siècle. Elle ne sait et ne veut rien savoir de ce qui avait fait la grandeur et la force de l’idéalisme révolutionnaire russe d’autrefois, aujourd’hui objet de musées, haillon miteux qu’elle a scrupuleusement catalogué parmi les choses mortes. Elle ne connaît que les « mots d’ordre » d’un pouvoir dont elle est le ciment et l’armature. Déploiements de bannières ; Internationale écoutée debout ; « coins de Lénine » ; haut-parleurs ; immenses calicots couverts de phrases ; des phrases pour juger la vie ; des phrases toutes faites pour remplacer les idées ; le Guépéou pour remplacer les arguments ; la censure pour éviter la critique : un universel vide, dont elle se gargarise et se sert pour dominer.
Pour lui arracher des mains quelques-unes, au moins, des victimes que cette caste dévore, nous n’avons rien épargné. Mais toutes les démarches faites par les intéressés, là-bas, depuis mon départ, tous mes télégrammes et toutes mes lettres d’ici, à Kalinine, à Rafaïl, au procureur Krilenko, sont restés sans effet et sans réponse.
Voici la fin de ma lettre du 1 juillet, au procureur de la R. S. F. S. R., Krilenko :
« … J’ai dit : si cette famille est coupable, je veux être condamné avec elle et partager son sort. Or, voilà que, après avoir été brillamment acquittés en avril dernier, trois de ses membres, Roussakov en tête, viennent d’être condamnés avec un tel déni de justice, qu’il m’est impossible de ne pas vous signaler le scandale et de ne pas rappeler ici que je me solidarise avec les condamnés ; je suis prêt à venir à Léningrad et à subir la même peine.
« Je vous prie, camarade Krilenko, de ne pas prendre cette déclaration pour une phrase : si ce jugement devient définitif, je vous demanderai de me faire partager le sort de ceux avec lesquels je me suis solidarisé ; au besoin, je vous le demanderai publiquement, non sans avoir d’abord soumis l’affaire au jugement public de l’Internationale communiste. »
Le jugement est devenu définitif le 3 juin. Le 5 juin, l’humaine Pravda communiste publie cette fois le verdict, en qualifiant les accusés d’éléments antisociaux et en comparant une nouvelle fois Roussakov à Kalganov.
Ô, Kalganov ! Assassin qui as ouvert le ventre d’un président à la Svisrtsiéva et qu’on a fait passer par les armes : permets à un ennemi de ta « classe » de tremper ses yeux dans ton sang et de demander si tu n’étais pas, après tout, un Roussakov poussé au désespoir, puisque, depuis ton geste, des ouvriers authentiques ont répété ton acte de vengeance, ont tué des présidents pareils à celui dont la terreur a armé ton bras et t’a fait commettre ce crime, à dix ans de distance du jour où s’est accomplie une expropriation que tu as grandement eu le temps d’oublier. Mais tu n’as trouvé personne, personne au monde, qui intervienne en ta faveur, pour « emmerder » les Kalinine, les Krilenko, les Komarov, les Tchoudov, les Rafaïl ; tu n’as trouvé que le sombre couloir où un « communiste dans la ligne » fait marcher un bruyant moteur, pendant qu’un autre « communiste dans la ligne » fait partir la balle, que reçoivent à bout portant, et sans le savoir, tous ceux qui osent crier : au secours !
Au nom de quarante ans de souffrances et d’une vie que je tiens à la disposition de tout homme honnête pour l’examiner, je demande justice pour tous les Roussakov et pour tous les Kalganov, qui vivent et meurent dans l’Union des Républiques soviétiques socialistes d’aujourd’hui.