Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 12 · TRANSCAUCASIE
Je quitte Astrakhan en emportant la malaria. Les dernières quarante-huit heures de notre séjour dans cette ville, je les passe au lit, où une fièvre de cheval me dévore. Néanmoins, je me lève et nous partons sur la Caspienne, jusqu’à Makhatch-Kala, d’où nous prenons le train pour Tiflis.
C’est la seconde fois que je pénètre dans la capitale de la Géorgie. Et j’y reviendrai trois fois encore, après avoir été à Érivan, à Bakou et en Kakhétie.
Tiflis est la plus belle ville de l’Union et celle où l’on fait le plus longtemps la queue pour avoir du pain. Ces queues commencent à trois heures du matin. D’elles et de bien d’autres choses encore, les écrivains français, communistes « dans la ligne », ne parlent pas.
Aussi, pourrais-je, à mon tour, écrire un livre, voire deux, uniquement consacré à la Géorgie et rien que pour remplir les immenses vides qui gonflent à crever les pages de ces livres bien sages, bien stupides, absolument faux et totalement incompréhensibles, nés de la plume de tel écrivain qui a été une fois un homme et eût gagné de le rester.
Pauvre monde… Pauvre art… Pauvre conscience humaine… Que vous êtes pitoyables, méprisables ! Un petit os pour votre ventre et une miette de vanité pour votre cœur sec vous suffisent, vous comblent de bonheur et de quiétude, vous rendent aveugles, sourds et muets, vous transforment en une limace et vous font oublier l’étendue de la souffrance que déversent sur toute la terre les tyrans qui vous asservissent.
Tiflis, Géorgie, Transcaucasie, Union soviétique toute entière : ce n’est pas ici, ni aujourd’hui, que je pourrai dire ce que vous êtes. Mais je vomirai, tout à l’heure, le symbole de ce qu’on a fait de vous. Et c’est seulement ainsi que je n’aurai pas inutilement mangé votre pain.
Notre itinéraire prévoit, cette fin de septembre, un mois d’arrêt, afin de classer nos impressions et, si possible, écrire notre premier volume. Pour ma part, je sens déjà que je suis un homme perdu : rien de gai ne sortira de ma plume. Mais le Crétois, qui est poète, se fait fort de dire si adroitement les choses, que la publication de notre livre à Moscou restera possible. Bien. On ne demande pas mieux à Moscou, c’est-à-dire : on ne demande qu’à publier des articles de nous, qui soient « dans la ligne ». Cela ferait aussi l’affaire de notre bourse commune, qui est bien malade, mais il ne faut pas que ça fasse son affaire à tout prix.
Nous prions le gouvernement géorgien de nous faciliter ce séjour d’un mois, sans lui demander autre chose que nous mettre dans les conditions de vie de tout citoyen soviétique, qui n’est pas nepman, ou commissaire du peuple, car nous ne pouvons plus payer une chambre seule cinq à sept roubles par jour et par couple.
On nous comble de générosité : le gouvernement nous offre complète hospitalité dans sa propre maison de repos, à Likanski-Dvoretz, près de Borjom. C’est somptueux. Nous sommes dans l’ancien palais d’été du grand duc Mikhail Nicolaévitch Romanov, tué. Ça sent un peu le sang et le nouveau bonheur, sanglant.
Séjour inoubliable, parfois triste, souvent mélancolique. Région divinement pittoresque, montagnes sauvages, rivières. Après la fameuse route militaire de Vladikavkaz, que nous parcourons en auto, en partant de Tiflis, nous roulons vers Tsikhisvari et Abastouman. Il m’arrive de ne pas vouloir croire que tant de bonheur puisse exister sur la terre, et réservé à une infime partie de l’humanité.
Et le Crétois écrit, écrit, pendant que je me morfonds et avale quatre fois par jour de la quinine.
L’Arménien est un homme que je connais bien, aussi bien que le Grec et le Juif. Les trois me sont fort sympathiques, malgré leurs défauts, parmi lesquels celui qu’on leur reproche le plus consiste à croire que si le soleil venait à disparaître pour toujours, ils seraient les premiers humains à pouvoir s’en accommoder.
Ce n’est pas précisément un défaut. Je m’en convaincs davantage en Arménie, qui n’est qu’une affreuse ruine et qui sera la première à se relever de cette ruine, grâce à la capacité d’adaptation de l’Arménien et malgré le communisme. Oui, malgré. Car aujourd’hui, quand je sais (et on le verra) ce qu’il est devenu entre les mains ignobles de l’homme, ce communisme n’est plus à mes yeux qu’un gâcheur de vies. Nous ne sommes devant lui, hélas, que de la chair à canon, tout comme devant le capitalisme, mais pour des raisons différentes, ce qui fait une belle jambe à l’ouvrier de l’usine.
La fausseté de l’homme au pouvoir qui triche avec la vérité, est tout aussi évidente à Érivan que dans les autres parties de l’Union et dans l’internationale. Cet homme-là pue le mensonge, l’hypocrisie, le faux enthousiasme et les avantages qu’il en tire.
Mais ici, à côté du mensonge, un gros travail se réalise chaque jour. C’est que l’Arménien est plus sobre, plus économe que les autres. Il ne perd jamais le Nord. Ne lui est-il plus permis de s’enrichir tout seul ? Eh bien, il s’enrichira en commun. Et qui sait ? Ce jour-là, peut-être Etchmiadzine lui-même et son Katholikos ne s’en trouveront pas trop mal.
C’est pourquoi l’Arménie est une génisse qui tête à deux vaches : la soviétique et l’arméno-américaine, dont elle tire pas mal de lait. Ce qu’elle n’a pas, elle le prépare sur place, patiemment, laborieusement.
Je me souviendrai toujours de ce petit patelin, pour le grand nombre de bolchéviks de race que nous y avons découverts, et, parmi eux, le président du soviet local particulièrement, un homme qui nous a enflammés avec les terribles histoires de guerre civile qu’il avait vécues.
Au reste, cette sélection se justifie à Akhaltsikh, pays ravagé par les incursions des bandits turcs qui passent la frontière, volent, tuent et rentrent chez Kemal Pacha. On a dû prouver qu’on avait du poing. On les a impitoyablement massacrés. Maintenant on nous affirme que la région est « plus tranquille » et on nous invite à une pénible, mais très belle excursion à Bardzia, 43 kilomètres dont une bonne partie ne peut être parcourue qu’à cheval. On veut d’abord nous donner une idée de la sauvagerie de ces montagnes caucasiennes, bien plus imposante que celle du Vladicaucase, puis, nous faire voir la ville troglodytique et les ruines de ce qui fit jadis l’orgueil de la fameuse reine Tamara.
Nous acceptons avec enthousiasme, tous, même les femmes, car c’est une joie pour nos cœurs d’entendre ces bolcheviks, dont la foi est intacte et la vie bien dure, dans ce trou perdu du Caucase. Mais, quand nous apercevons le nombre d’hommes armés qui nous accompagnent, puis, installés sur nos montures, les six carabiniers à cheval, qui vont nous escorter, nous nous demandons un peu si c’est bien cela qu’on appelle un pays « plus tranquille » ! Nous y allons quand même.
Et nous ne le regretterons jamais.
C’est sur cette route que nous avons vu une station agronomique bâtie au-dessus d’une ancienne prison tsariste. Pourquoi n’est-on pas rien que cela, lorsqu’on est bolchevik ?
Il ne faut pas s’attendre que j’exalte les sondes, que je connais, pour les avoir vues dans mon pays. Ce n’est que du pétrole, dont on ne se sert plus, de nos jours, que pour promener, sur terre et dans les airs, la putainerie de ce monde et le germe du prochain massacre universel.
À Bakou, nous résidons également pour la seconde fois. On s’en souvient. Des visages connus surgissent, tous aimables, car l’homme est aimable dès que vous lui souriez. Et nous ne pouvions agir autrement, devant des hommes qui ne sont pas les plus fautifs et vous reçoivent à bras ouverts.
Nouvelle visite aux sondes, ou puits, qui deviennent denses comme une forêt. Quant au sort de l’ouvrier, qu’en sais-je ? Qu’en puis-je savoir, en comparant des chiffres ? Je connais le sort de l’ouvrier, quand je suis coude à coude au travail avec lui. Mais aujourd’hui, quand je ne descends des voitures officielles que pour m’asseoir à des tables officielles, je ne veux même pas aller l’interroger : il se moquera du monsieur que je suis devenu ou il me mentira. On ne me la « fait » plus.
Certes, nous voyons « treize cités ouvrières, logeant vingt-cinq mille âmes », toutes battant neuf, toutes confortables, trop confortables. Nous pénétrons dans plusieurs foyers. C’est beau, c’est commode. On nous acclame. Nous répondons par des sourires. « Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné. »
Et nous quittons le pays de l’or noir sans rien savoir du tumulte qui l’agite, rien, sinon qu’au palace, où nous avons vécu, certain nepman et certain communiste se partagent fraternellement le même plat copieux.
Nous venons ici visiter le pays du fameux vin de Tsinandali, mais, personnellement, c’est tout autre chose qui m’y attire : Télav est un centre de terreur bureaucratique, conséquence impitoyable de la cruelle répression rouge de 1923, lors du soulèvement nationaliste, quand des régions entières furent littéralement décimées. Voilà mon vin de Tsinandali.
J’aurais voulu y venir, accompagné d’un guide de mon choix. Ce ne fut pas possible. Nous étions à Tiflis. On nous flanqua d’abord une espèce d’ « écrivain prolétarien » muni de je ne sais quelle somme d’argent, dont nous n’avions pas besoin. Mais le soir du départ, la crapule « prolétarienne » se saoula ferme, vint en retard, nous fit manquer le train de minuit et vomit dans le tramway tout le long du trajet, entre l’hôtel et la gare, à l’aller et au retour.
Je m’en plaignis au président Makharadzé et au commissaire Todria, hommes respectables, vieux bolchéviks, qui furent indignés. Et c’est en compagnie du secrétaire même de la présidence, le camarade Métrévelli, que nous partons à Télav. On comprendra que, dans ces conditions, il ne me fut guère possible de bouger. Néanmoins, des Grecs indigènes, que je rencontrai en Kakhétie, m’en dirent assez pour que, à partir de ce moment, mon cœur se refroidît définitivement à l’égard d’un régime qui chasse le paysan géorgien de son foyer, lui intime l’ordre de s’en aller où il veut et fait occuper sa pauvre maison et son lopin de terre par des « loups dans la ligne ».
J’ai pu un soir sortir seul et aller voir une de ces malheureuses familles, qui errent par tout le pays, crevant de faim et couchant dans les gares : il y a de quoi mourir de tristesse
Voilà ce qu’on a fait de la Géorgie…
Pauvre bonhomme !
Pour moi, maintenant, c’est la dégringolade de la foi. La Transcaucasie, empire de l’arbitraire, donne la main au Caucase, pays de débauche communiste, et tous deux complètent la règle générale de l’U. R. S. S. Aucune trace d’une volonté qui s’exerce d’en bas. Oppression d’en haut. Les petits gouvernements régionaux ne font qu’obéir à Moscou. Le ton de la politique en vigueur : écraser toute velléité d’indépendance spirituelle et de vraie critique ; se servir de n’importe qui accepte de voler « dans la ligne », parti et syndicats.
Les syndicats, surtout, ainsi que les Jakt (coopératives de logement), sévissent avec une cruauté dont jamais okhrana tsariste n’a osé faire preuve. Car l’okhrana n’était qu’une police bien organisée, mais dont les fonctionnaires ne constituaient pas une secte. Or, le communisme officiel est une secte. De plus, l’okhrana n’avait pas sa main noire enfoncée dans le ventre de l’homme ; elle ne l’attaquait que dans son droit de penser ; si l’homme ne pensait pas comme le tsar, il risquait de perdre un jour sa liberté ou sa vie, ou les deux ensemble. C’était tout et on le savait. En attendant cet « accident », l’homme pouvait encore gagner son pain quotidien. Avant ou après le bagne, l’ouvrier, malgré le « carnet noir », restait un ouvrier, digne de l’embauche et du logement.
Il ne l’est plus aujourd’hui, s’il ne pense pas comme le Politbureau. La main féroce du Parti et celle du Jakt détiennent tout, pain et abri. Un soupçon, et ta place à l’usine, et ton logement, chancellent. Encore un pas dans la voie de l’insoumission, et te voilà sur le pavé : chassé du syndicat et de ton travail, personne, personne ne pourra t’occuper ; tu es voué à la plus noire misère, à la faim et au suicide. Enfin, s’il t’arrive d’être une « mauvaise tête » qui oses t’agiter, un jour on te ramasse discrètement et aucun de tes copains ne sait plus ce que tu es devenu.
Voilà ce qu’on a fait…
Mais on a fait et on fait encore autre chose. En voici le résultat :
La terreur qui frappe le ventre et l’abri, c’est-à-dire la pire des terreurs, produit, un jour ou l’autre, la lâcheté générale, et les deux accouplées permettent aux tyrans de jouir à leur guise.
Ils le font sans gêne, à la barbe des vaincus. S’appuyant d’abord sur une minorité gouvernante avec laquelle le pouvoir partage le meilleur, puis, sur une masse qui vient immédiatement après et qui se prête à tout, pour assurer son pain, la bureaucratie fausse les écritures, dilapide la caisse, viole la femme qui lui plaît, exige des ouvrières un prélèvement de droits « en nature », boit sec et se casse le cou. Paradis terrestre, le Caucase a vu de magnifiques autos dégringoler dans ses abîmes, avec d’illustres chefs, de belles femelles et un camarade chauffeur, tous ivres-morts.
À Astrakhan, l’un de ces « camarades chauffeurs » (la voiture et le chauffeur de l’ispolcom lui-même), nous prenant sans doute pour des « communistes » chic et n’arrêtant pas un instant de blaguer nos compagnes, conduit comme un fou, en dépit de nos avertissements, renverse un enfant et lui passe sur le corps avec toute la voiture, heureusement sans le tuer. Je me suis levé, lui ai envoyé quelques horions, comme cela se fait entre non-communistes et, tout chauffeur de l’ispolcom qu’il était, malgré la présence de Rakowsky dans la voiture.
« Voici ce qu’on a fait » de la marmelade communiste.
Arrivés à Novi-Afon (Abkhasie), en novembre, j’écris, le 4 décembre 1928, ma première lettre à une haute institution de Moscou, dans laquelle je dis tout ce que je vois, je sais et je pense. Je le dis de la façon la plus amicale, mais aussi la plus nette, la plus catégorique.
Puis, une quinzaine passée dans ce formidable cloître — superbe pays riant au soleil et à la mer Noire — nous prenons le train pour Moscou.
Les braves abkhasiens, qui ont tout fait pour nous être agréables, et qui vont me maudire ! Mais, n’y aura-t-il qu’eux pour me maudire ? Toute cette « sixième partie de la terre » et toute cette Internationale qui lui ressemble, vont me maudire.
Soit. « Toute » et « toute », c’est une façon de parler.
Quand les malédictions cesseront, la vérité commencera à faire son chemin. Alors on me trouvera à mon poste, celui que je garde depuis ma venue au monde, celui qui restera.
Le Caucase riverain de la mer Noire clémente, de Batoum à Novorossisk, est très fréquemment habité par des Grecs et des Roumains. Il en est qui hurlent avec les loups, pour un plat de lentilles, à l’exemple de la plupart de ceux qui habitent les grands centres. Je n’en ai pas moins rencontré des hommes. C’est à eux, d’abord, que je dois la vérité qui m’a ouvert les yeux, avant de la devoir au monstrueux abcès qui va m’éclater tout de suite en pleine figure, comme une implacable confirmation de ce qui est et qui ne peut pas couver à l’infini.
Nous ne nous doutions pas plus de l’existence de cet abcès, que de ce qui se passe sur la planète Mars. Et cependant, nous sentions qu’une rupture définitive allait se produire en nous.
Aussi, ne nous emballons-nous plus pour les splendeurs terrestres qui se déroulent sous nos yeux, pendant que l’auto nous emmène à travers la divine région de Soukhoum, Novi-Afon, Gagri, Sotchi, tête de ligne du Caucase-Moscou.
Adieu les rêves, les projets ! Rêves de dévouement à la nouvelle Sainte Russie, que nous adorons. Projets de combats pour la défense de l’U. R. S. S., mère qui enfante l’humanité de demain.
Ne t’empresse pas de te réjouir, ô vermine blanche ! Pourriture qui ne peux plus rien enfanter, sinon des cataclysmes, la misère, la lâcheté, l’égoïsme, l’esclavage, la débauche ! Arrière, vous tous qui puez la sueur de l’exploité, le sang des autres et vos propres excréments !
Oui, nous sommes, pour le moment, des vaincus. Oui, nous ne nous entendons pas, entre frères de combat. Mais, soyez-en certains, nous ferons toujours un seul front contre vous, les croque-morts, et sommes prêts à mourir en vous frappant de toutes nos armes.
Nous, nous avons de l’estomac pour digérer notre pourriture, puis, y enfanter une vie nouvelle. Vous, vous n’en avez plus !
Les steppes vertes du mois d’août, les steppes grises de l’automne sont maintenant ensevelies sous la neige. Le patient, le confortable train russe les éventre en ahanant, bon buffle qu’il est.
Je connais tout cela. C’est mon second hiver russe. Et cependant, je n’en puis plus goûter le charme : mon cœur est mort.
Notre compartiment qui avait connu tant de discussions orageuses, tant d’éclats de rire, n’est plus maintenant qu’un croupissant dortoir. Nous ne nous parlons plus. Dans les gares, chacun descend pour s’acheter les vivres qu’il aime, remonte, bouffe, roupille, rêvasse, ou gémit, tout seul.
Le Crétois est plus calme que moi. Il comprend tout et l’admet. C’est pourquoi un tiède malentendu nous sépare quelque peu. Une chose entre toutes lui tient à cœur : nous avions convenu de continuer notre voyage au Turkestan et en Sibérie, jusqu’à Vladivostok et, si possible, jusqu’en Chine et au Japon. Or, pour ma part, je considère perdue la cause que je voulais défendre ; je ne veux plus de billets de libre parcours, ni continuer de fastueuses réceptions qui m’obligent à sourire, sourire… et me taire. Et sans moi, il sait que tout se gâte.
Tout est déjà gâté, car je retrouve une Moscou qui est au courant de mon revirement. On m’en parle, avant que j’ouvre la bouche.
Au reste, Moscou parle d’un tas de choses à la fois et déballe un tas de saletés. L’odeur d’une de celles-ci m’a frappé dès le Caucase : de haut en bas on affirme que le soixantenaire de Gorki et les éditions fantastiquement arbitraires que l’on a faites de ses œuvres complètes ont coûté à la princesse en guenilles un million de roubles.
Je vais me renseigner à la source, car j’ai moi aussi mes petites et mes grandes entrées. On me répond, oui :
— L’homme auquel Gorki a confié ses intérêts soviétiques ne nous parle jamais par trente ou cinquante mille roubles, mais par cent mille et en dollars.
Je me souviens alors d’une réflexion d’Upton Sinclair, parlant de Jack London : Un homme ne peut guère avoir un contrat de trente-six mille dollars par an avec les Hearst Magazines et garder son âme en vie.
C’est juste. Et Jack London a payé cela en avalant du laudanum à l’âge de quarante ans.
Nous devons savoir avaler du laudanum ou, mieux, garder notre âme en vie.
⁂
L’exemple de pourriture ainsi donné du sommet de l’intelligence artistique, tout va à l’avenant, autour de nous. Laissons les cent petits scandales de tous les mois et de toute l’Union. Mais on ne peut pas ne pas rappeler l’horrible abcès de Smolensk, où, comité de soviet, comité de syndicat, milice, Guépéou, magistrature et rédaction de journal, se coalisent pour faire la bombe et manger la grenouille pendant près d’une année, en muselant la ville. Plus une femme, parmi celles qui leur plaisent, qui puisse leur tenir tête. Et l’abcès ne crève que lorsque, avec une de ces femmes, ils vont jusqu’au meurtre. Alors, on en fusillera quelques-uns, on en emprisonnera quelques autres ; et l’un, on le nommera substitut du procureur dans telle région de Sibérie.
À Moscou même, j’assiste, coup sur coup, à plusieurs scandales semblables :
Plusieurs écrivains, plusieurs poètes des plus soviétiques, des plus prolétariens, entraînent un soir la femme d’un « camarade », maîtresse de l’un d’eux. On se saoule en commun, on donne des narcotiques à la folle, on se la passe à tour de rôle. Le matin, revenue à elle, la malheureuse se tue. Quatre ou six ans de prison.
Tout le comité du syndicat du bâtiment de Moscou se constitue en une ligue secrète pour la joie du bon peuple russe. Les types y contribuent chacun par… l’initiale de son nom. Cela donne, par hasard, un mot estimable et connu dans le monde du théâtre japonais : Kabouki. Ils s’appellent les Kabouki. Et qu’est-ce qu’ils font ? Ma foi, des bombes carabinées, avec l’immanquable femme et sur le compte de la malheureuse caisse. Ainsi jusqu’au jour où, affolés par la vodka, une nuit, ils font irruption dans la rue, hommes et femmes, un pot de mayonnaise à la main. Et les miliciens les arrêtent au moment où mâles barbouillent de sauce les fesses de leurs femelles.
L’article-feuilleton que les journaux publièrent ce jour-là, est un chef-d’œuvre d’humour.
Peu après, le comité du syndicat des fonctionnaires et des employés de Moscou, s’étant fait construire une Maison du… peuple, ou des syndiqués, y installe des postes de radio pour la bagatelle de six mille roubles. Puis, les braves camarades vendent leurs logements en ville et emménagent dans les nouveaux locaux.
Staline, exploitant les deux scandales dans son animosité pour Tomski, président des syndicats-okhranas, obtient des crapules bureaucratiques le vote qu’il leur demandait contre leur propre président, et les prend ensuite sous sa protection, en étouffant les deux affaires.
En province :
Un soviet de village couche à terre toute la population focale et lui passe une fessée soviétique.
Dans une ville de la Caspienne, deux communistes importants ramassent une femme dans leur auto, la conduisent chez eux et la violent. La femme est malheureusement l’épouse d’un membre du parti, lequel fait du tapage. C’est lui qui est exclu.
À Léningrad, trois scandales de tout premier ordre, dont un n’est pas public :
Parallèlement à cette danse, se déchaîne sous mes yeux celle de l’arrestation en masse des opposants, petits et grands, et leurs déportations. On enlève l’homme où il se trouve : de son travail, dans la rue ou chez lui, sous les yeux de ses enfants qui crient. Aucun compte à rendre à personne. S’il y a condamnation, soyez heureux qu’on vous la communique, ainsi que le lieu de votre internement. Si le condamné se met à faire la grève de la faim, on vient lui fouiller les poches, pour voir s’il n’y a pas caché quelques morceaux de sucre, puis, on lui dit qu’il est libre de refuser les aliments et on ferme la porte. Si tel se suicide, qui peut le savoir ? Si tel autre, à Leningrad, oppose une vigoureuse résistance, on l’amène de force, on lui fracasse le crâne, puis, on appelle sa femme et on lui offre cent roubles. On lui dit que son mari s’est suicidé et qu’on ne sait pas où est son cadavre.
Nous sommes à Moscou, le 19 décembre 1928 : j’écris ma seconde lettre à la même haute institution, où je compte des amis ; je me complète ; je demande qu’on me permette de dire le mal, tout en faisant confiance au pouvoir. Sans quoi, je suis obligé de quitter la Russie. Et dehors, je dois parler ou avaler du laudanum, car je serai à Paris.
Ma chambre, au Passage, ne désemplit pas une minute. De discrètes tentatives sont faites pour me repêcher. Je lis à trois ou quatre intimes les copies de mes deux lettres. L’un me dit : « Tu es bon pour la Sibérie ! Je te prie de ne dire à personne que je connais ces textes-là. » Un autre proteste de toute son innocence soviétique : « Il y a du vrai, mais en général nous sommes sur le bon chemin et tu as tort de nous en faire un plat. »
Alors je vais frapper à la bonne porte ; discuter, je veux savoir où vont les limites du « plat » et de la trahison.
— Dans votre bouche, un dixième de mal, mêlé à neuf dixièmes de bien, nous sera encore funeste.
— Donc, vous voudriez que j’écrive : Voici ce qu’on a fait… et patati et patata ?
— Certes, non. Ces livres-là, personne ne les lit et vous ne pouvez, ni devez les écrire.
— Alors ?
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Jusqu’à quatre heures du matin : lutte des plus sincères, des plus amicales, des plus fraternelles, quand nous tombons écrasés d’épuisement, quand je suis prêt à tout, à tout, pourvu qu’on admette la vérité publiquement dans l’intérêt même de la cause ouvrière dans le monde.
Non. Impossible. Les soirs se succèdent, le mois passe. Rien à faire. Aimablement, on se serre les mains, les yeux navrés, et on se sépare, chacun gardant sa mentalité.
La nuit noire, une forte voiture conduite par un haïdouc me mène à l’hôtel. Je regarde les fenêtres endormies de toutes ces belles maisons et je me dis :
— Tout de même ! Ce sont des ouvriers qui occupent aujourd’hui ces appartements-là !