‹ Vers l’autre flammeChapitre 18 sur 43 · Volume 2 · 01

Volume 2 · 01

Les voyageurs qui, venant de passer trois semaines en U. R. S. S., en rapportent un livre de trois cents pages documenté sur toutes choses, peuvent, selon leur partialité, dénigrer le monde soviétique ou l’admirer sans réserves. Celui qui a passé de longs mois dans l’U. R. S. S. et pas exclusivement dans les grands hôtels et parmi les hauts fonctionnaires du régime, mais en contact avec la vie de tous les jours, et de tout le monde, a d’autres devoirs, surtout s’il ne s’est pas senti un étranger au pays de la révolution, surtout si l’avenir de la première République des travailleurs lui apparaît comme l’un des éléments précieux de l’avenir du monde.

Vue de près, l’U. R. S. S. apparaît vraiment comme un monde en transformation où deux sortes de forces, si étroitement mêlées qu’elles se confondent souvent dans les mêmes milieux, dans les mêmes institutions, se combattent avec un acharnement sans exemple les forces du passé, les tendances à la restauration capitaliste, et les forces prolétariennes qui tendent à créer un ordre socialiste. Cette lutte est pleine d’alternatives. Dans l’ensemble, les forces socialistes paraissent l’emporter ; l’observateur qui considère les choses à vol d’oiseau verra le drapeau rouge sur le Kremlin, le drapeau rouge sur les nouvelles usines de Karélie, d’Arménie, de la Volga, de partout, les portraits et les œuvres de Lénine dans tous les lieux publics et dans bien des logis. Il conclura à la victoire dûment acquise des forces socialistes. L’observateur qui, descendant des hauteurs, visitera les usines et les logis verra souvent, sous les drapeaux rouges, des hommes dont les aspirations profondes, lisibles dans leurs actes ou leur façon de vivre, vont, qu’ils le sachent ou non, à la restauration capitaliste. La révolution n’est pas finie, la révolution continue, c’est-à-dire que la lutte entre le capitalisme et le socialisme continue.

Deuxième vérité. Puisqu’il y a lutte des classes, lutte de forces irréductiblement antagonistes, le devoir de l’observateur qui se sent solidaire des travailleurs de l’U. R. S. S. est moins de les complimenter sur leurs admirables victoires que de leur crier : attention, camarades ! Redoublez de vigilance sur tel point menacé ! Préparez-vous à résister sur tel autre qui paraît encore un secteur calme ! Le devoir de l’observateur qui ne se targue pas d’une absurde neutralité est d’avertir ses frères du danger qu’il aperçoit.

Mais, dira-t-on, cette façon de faire n’a-t-elle pas le désavantage de concentrer l’attention sur les points faibles d’une société naissante, dont il vaut mieux souligner, pour entretenir l’enthousiasme des prolétaires, l’acquit déjà glorieux et l’effort fructueux ? Je répondrai : l’enthousiasme des vrais révolutionnaires ne se nourrit pas uniquement de bulletins de victoire ; les difficultés, les revers mêmes les trempent quand on en voit pratiquement la fin. Les prolétaires sont, avant tout, des réalistes. Et puis, chaque chose à son heure : à cette heure il faut parler des périls et des difficultés. À cette heure, il serait criminel de les taire, criminel de les ignorer ! En temps de révolution, l’observateur qui voit un immense péril et ne le dénonce pas doit être fusillé. (Il serait coupable aussi d’exagérer le péril et de semer la panique ; le lecteur de bonne foi ne m’adressera pas ce reproche.)

C’est que, au cours des dernières années, les forces hostiles au socialisme ont certainement réalisé dans l’U. R. S. S. des progrès marquants. Leur poussée s’est partout fait sentir : dans les mœurs, dans la littérature et le théâtre, dans les idées, dans la vie économique, jusque dans la vie politique. La dictature du prolétariat a gardé, garde toutes ses positions dominantes ; mais une multitude de termites la sapent de toutes parts. L’année 1928 nous a valu, en ce sens, de brusques révélations : procès de Chakhty, crise des blés, offensive des koulaks dans les campagnes, « danger de droite » dans le parti. Ce sont périls reconnus par le parti communiste de l’U. R. S. S. On les voit très bien, dans la rue, dans la vie.

Les forces du socialisme ont bâti, grandi, mûri ; les autres aussi. La lutte est confuse. Les alternatives contraires y sont inévitables. Il faudrait être le plus naïf des utopistes pour s’imaginer qu’un pays peut marcher vers le socialisme en ligne droite. Il faudrait n’avoir rien de commun avec l’esprit révolutionnaire pour se laisser décourager par des revers partiels qui peuvent, qui doivent être momentanés. Dans la lutte engagée, les forces du monde nouveau peuvent et doivent vaincre, voilà la cinquième vérité que je voudrais faire ressortir. Mais elles doivent, pour vaincre, faire à nouveau ce qu’elles ont déjà fait tant de fois depuis douze ans : faire preuve d’énergie, d’esprit réaliste, de haute conscience.

Lénine répéta maintes fois que les difficultés de l’édification du socialisme dans un pays agricole, l’un des plus arriérés du monde, seraient infinies. Qu’il me soit permis de citer ici une de ses pages, l’une des plus géniales peut-être, qu’il écrivait encore en Suisse, le 8 avril 1917, dans sa lettre d’adieu aux ouvriers suisses, au moment de partir pour la Russie. Ce sera la meilleure réponse à ceux qui s’imaginent qu’on rend service à l’U. R. S. S. en fermant les yeux sur les maux dont elle souffre, dont elle doit souffrir inévitablement.

« Le grand honneur d’ouvrir la série des révolutions engendrées avec une nécessité objective par la guerre impérialiste est échu au prolétariat russe. Mais l’idée de considérer le prolétariat russe comme un prolétariat révolutionnaire élu, parmi les ouvriers des autres pays, nous est absolument étrangère. Nous savons parfaitement que le prolétariat de Russie est moins organisé, moins préparé, moins conscient que les ouvriers des autres pays. Ce ne sont pas des qualités particulières, c’est un concours particulier de circonstances historiques qui a fait du prolétariat russe, pour un certain temps, peut-être très court, le pionnier avancé du prolétariat révolutionnaire du monde entier.

« La Russie est un pays paysan, l’un des pays les plus arriérés de l’Europe. Le socialisme ne peut y vaincre directement, tout de suite. Mais le caractère paysan du pays peut, par suite de l’immense superficie du domaine des propriétaires nobles, donner sur la base de l’expérience de 1905 une formidable ampleur à la révolution bourgeoise démocratique et faire de notre révolution le prologue de la révolution socialiste, un petit pas vers celle-ci.

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« Le socialisme ne peut pas vaincre directement et tout de suite en Russie. Mais la masse paysanne peut conduire la révolution agraire inévitable et mûre jusqu’à la confiscation de tout l’immense domaine des propriétaires fonciers.

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« Une semblable transformation ne serait encore nullement socialiste. Mais elle donnerait une impulsion prodigieuse au mouvement ouvrier mondial. Elle affermirait au plus haut point les positions de la révolution socialiste en Russie et son influence sur les ouvriers de l’agriculture et les paysans les plus pauvres. Elle donnerait au prolétariat des villes la possibilité de développer, en s’appuyant sur cette influence, des organisations révolutionnaires telles que les Soviets des députés ouvriers, de remplacer par ces organisations les anciens instruments d’oppression des États bourgeois, l’armée, la police, le corps de fonctionnaires, d’appliquer — sous la pression d’une guerre impérialiste infiniment pénible et de ses conséquences — diverses mesures révolutionnaires pour le contrôle de la production et de la répartition des produits.

« Le prolétariat russe ne peut pas achever victorieusement, avec ses seules forces, la révolution socialiste. Mais il peut donner à la révolution russe une ampleur qui créera les conditions les meilleures pour la révolution socialiste et la commencera en un certain sens. Il peut améliorer la situation en vue de l’intervention dans des batailles décisives de son collaborateur principal le plus sûr, le prolétariat socialiste européen et américain. »

Peut-être les travailleurs russes, emportés par leur élan, ont-ils remporté des victoires plus grandes que celles dont la sagesse d’un Lénine se fût contentée. Douze années ont passé. Le meilleur et le pire sont aux prises dans ce pays. Les tares de l’ancien régime ne sont pas encore effacées, la transformation de l’homme et de la société est à peine commencée. Mais cet à peine est déjà immense et précieux parce qu’il est unique au monde.

Je dirai les maux dont souffre la première République du travail, à sa naissance : n’oublions pas qu’une paix précaire ne lui fut accordée par l’univers capitaliste qu’en 1920. L’U. R. S. S. est, dans sa neuvième année de paix, entièrement livrée à elle-même. Je veux dire auparavant les raisons que l’U. R. S. S. a d’avoir confiance en l’avenir.

Ce pays, d’une étonnante richesse naturelle, a des hommes, des masses d’une qualité exceptionnelle. L’homme russe — avec son énergie fruste, ses ressources intérieures de foi, de passion, de volonté, de patience, d’endurance, l’homme russe dont les variétés vont de l’Asiatique parfait à l’Européen parfait, est peut-être la richesse la plus inexploitée de l’U. R. S. S. Nul ne peut prévoir l’avenir de cet homme. La société qui saura le mettre en œuvre sera magnifique. Et cet homme est, de par sa nature profonde, un bâtisseur de vie nouvelle. En ce sens, le meilleur de lui aspire au socialisme. En révolution comme à la guerre, la qualité du matériel humain est de première importance.

Parmi ces masses, la phalange organisée, disciplinée, guidée par une forte pensée collective du parti communiste, fait son chemin, son chemin d’entraîneuse. Il y a 2.000.000 de communistes et de Comsomols environ. De ce nombre, le dixième peut-être sont de vrais communistes, je le sais. Ce sent eux qui constituent la vraie phalange. Ces deux cent mille-là sont le sel de la terre russe, à cette heure de l’histoire. Ces deux cent mille-là peuvent des miracles. Ils en ont fait en série, de l’insurrection d’Octobre aux exploits militaires et à la reconstruction de l’industrie socialisée. À ces deux cent mille se joignent tous ceux qui, vrais communistes ou vrais sympathisants, n’ont pas la carte du Parti ; et peut-être ces sans-parti-là compensent-ils, par leur nombre et par leur qualité, l’existence dans les organisations du Parti des quatre cinquièmes d’éléments passifs ou défectueux.

Cette phalange révolutionnaire a deux admirables générations de chefs : les vieux qui, pendant des dizaines d’années ont combattu l’ancien régime et le capitalisme international, la génération de Lénine et de Trotski ; et les jeunes, ceux qui se sont formés de 1917 à 1921 dans la fournaise de la guerre civile. Par les capacités, la valeur morale, l’énergie, ces hommes ont peu d’égaux au temps présent.

Ce pays a rénové sa vie spirituelle. Des disciplines scientifiques nouvelles y sont pour la première fois appliquées en grand dans tous les ordres des connaissances humaines. Cela comporte des désavantages, sans doute : les vieux potagers bien ratissés sont plus faciles à cultiver qu’une terre vierge labourée du matin, à l’aube, et dont on ne connaît pas encore les qualités. Les débuts de toutes les rénovations spirituelles ont été pénibles et entachés d’erreur. Celle-ci ne sera pas moins profonde que la révolution chrétienne. Nos arrière-petits-enfants en récolteront les vrais fruits. Dès à présent, la soif de savoir, l’ardeur de penser comptent parmi les forces les plus évidentes de la révolution.

Dans l’ordre des faits matériels, il y a les victoires d’hier, et d’avant-hier. Celles de la période des luttes armées, qui sont d’éclatantes preuves de vitalité et des gages. Celles de l’organisation du pays socialiste. Organisation sur un plan d’ensemble, fondée sur l’économique, à laquelle tout le monde s’intéresse parce que c’est enfin, au lieu d’être le saint des saints des grands brasseurs d’affaires, la chose publique par excellence. Organisation défectueuse mais socialiste, neuve, viable, vivante et qui a déjà fait ses preuves une première fois en ramenant par ses propres forces, après sept années de guerre étrangère et de guerre civile, après quinze invasions successives en Ukraine, la production à son niveau d’avant-guerre…

Les travailleurs russes ont raison d’avoir confiance. Ils ont tout ce qu’il faut pour vaincre. On doit la vérité aux forts ; on se doit d’avertir les conquérants de l’avenir des embûches dressées sur leur chemin.

Comme on voudrait tout de suite leur crier :

— Votre beau matériel humain, ne le négligez pas, ne le gaspillez pas ! Votre phalange communiste, ne la laissez point se démoraliser ! Vos chefs, ne les décimez pas vous-mêmes ! Votre richesse intellectuelle, votre doctrine communiste, ne la réduisez pas en formules, en casuistique, en clichés ! Votre État, votre industrie, défendez-les mieux, guérissez-les et, pour cela, ouvrez les yeux…

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