Volume 2 · 02
OPINIONS DE LA DROITE, DU CENTRE
ET DE LA GAUCHE DU PARTI COMMUNISTE
La crise des blés s’exprime ainsi : la Russie qui exportait chaque année avant-guerre pour plus de 1.300 millions de francs de céréales — c’était un des greniers du monde — et qui en exportait en 1923 pour plus de 100 millions de roubles a dû, en 1928, importer du blé et recourir à des mesures extraordinaires pour obliger les paysans aisés à livrer leurs grains. « Au début de l’année, déclarait Rykov, le 9 mars 1928, le ravitaillement des villes était menacé ». Une année très dure a passé. Le président du Soviet de Léninegrad, Komarov, déclarait le 28 décembre : « Si les stocks attendus rentrent, nous joindrons, tant bien que mal, les deux bouts jusqu’à l’automne ». L’année 1929 ne verra donc pas s’atténuer la crise des blés qui fait stationner indéfiniment dans les villes des queues devant les boulangeries et aggrave terriblement la lutte de classe dans les campagnes. Les exportations en blé constituaient une des ressources les plus importantes de l’industrialisation ; on leur cherche des succédanés.
Le mal, dénoncé depuis deux ans par une forte opposition au sein du parti communiste, se révéla brusquement trois mois après la défaite de ceux qui avaient vainement adjuré le parti de prévoir. Les opposants ne se lassaient pas de dénoncer l’enrichissement des koulaks, l’incapacité de l’industrie à satisfaire les besoins des ruraux, l’incurie et l’aveuglement d’une bureaucratie qui trouvait que tout allait bien. Ils furent chassés du parti au XV Congrès en décembre 1927 et déportés dès le lendemain. Le Congrès démentit solennellement toutes leurs allégations. Soyons textuels : la résolution du Congrès dit que :
« 1 La superficie des emblavures a augmenté et la quantité des terres non labourées a rapidement diminué depuis le XIV Congrès, ce qui traduit le relèvement général de la masse principale des cultures ;
« 2 Dans le domaine politique, le paysan moyen a continué à s’éloigner des koulaks, l’alliance de la classe ouvrière avec les masses des paysans moyens s’est affermie, un changement décisif s’est accompli contre le koulak tendant à l’isoler. »
Àpeine le Congrès s’était-il séparé que la crise lui infligeait un brutal démenti. Le Parti, dirigé par Staline, donnait un brusque coup de barre à gauche et adoptait bruyamment les deux tiers de la plateforme de l’opposition. L’éditorial de la Pravda du 15 février 1928 disait exactement le contraire de la résolution du XV Congrès : « Dans les campagnes, le koulak s’est enrichi et a grandi ; en tout premier lieu… il retient les réserves de blé pour en augmenter le prix…, il fait autorité… et il entraîne avec lui le paysan moyen… » La disette imposait des mesures énergiques. On appliqua aux détenteurs de céréales l’article 107 du Code pénal qui punit l’accaparement de prison et de confiscation. Une foule d’événements pénibles se produisirent dans les campagnes, les institutions locales ne faisant guère de distinction entre le koulak, habile à dissimuler son avoir, et le paysan aisé possesseur d’un peu de blé. Les cultivateurs réagirent en ensemençant moins, du moment qu’ils avaient à craindre la confiscation des excédents. Il fallut bientôt — à la fin de l’été — que le C. C. du Parti condamnât solennellement les abus, cessât de recourir à l’application de l’article 107 et augmentât le prix du blé. Le malaise ne fut qu’atténué. Le blé n’affluait guère aux magasins de l’État, les ruraux aigris se divisaient, les pauvres (récemment exonérés de l’impôt) enclins à soutenir les autorités soviétiques, et les koulaks disposés à résister par tous les moyens. Les rixes, les assassinats, les incendies, les excès de toutes sortes se multiplièrent dans les campagnes jusqu’à nécessiter dans les journaux la création d’une rubrique permanente de crimes des koulaks.
Quelles sont les causes réelles de la crise ?
1 D’abord la pauvreté générale des paysans russes, l’état arriéré d’une agriculture qui emploie encore des millions de charrues en bois et ignore les engrais chimiques ; 2 L’augmentation de la population, passée de 135 à 145 millions, de 1914 à 1926, malgré la guerre et la famine ; l’augmentation est, en temps de paix, de 2 à 3 millions de bouches par an ; 3 La faiblesse de l’industrie, qui ne fournit les marchandises dont les campagnes ont besoin qu’en quantité insuffisante ; de là les prix élevés des articles manufacturés et les bas prix du blé ; d’après Rykov (Pravda du 11 mars), le déficit des marchandises industrielles — en d’autres termes l’infériorité de l’offre à la demande — atteignait au premier trimestre 1928, 500 millions de roubles ; d’après Kouibychev il devait augmenter au cours de l’année économique 1928-1929 de 14 % ; 4 Les effets du régime bureaucratique dans les campagnes, qui vicient l’application de tous les décrets, permettent aux vrais koulaks de dissimuler leur avoir, grâce à des complicités dans l’administration, et lèsent les paysans moyens, auxquels on applique trop souvent des dispositions fiscales qui ne les visent point ; 5 La résistance consciente des paysans riches, soutenus parfois par la majorité des cultivateurs dont ils représentent les aspirations : car tout paysan aisé ne demande qu’à améliorer encore sa situation et rêve de devenir insensiblement un petit capitaliste.
Le paysan riche, le koulak, est, suivant un mot de Lénine, « un capitaliste en herbe ». Représente-t-il une puissance sociale ? On a beaucoup discuté là-dessus avec une passion dangereuse. Pendant deux années, en 1925-27, la majorité du parti le niait, l’opposition l’affirmait ; les statistiques étaient sujettes aux variations les plus curieuses. Les dirigeants du parti ne voulaient pas admettre qu’il y eût plus de 5 % de koulaks dans l’U. R. S. S. L’opposition affirmait : 10 %, voire plus… L’étude des campagnes oblige, en effet, à diviser les cultivateurs en cinq catégories au moins : 1 Les pauvres qui ne peuvent vivre que de leur travail en qualité de salariés (prolétaires) ; 2 Les pauvres qui, tout en se louant à de plus fortunés, cultivent un lopin à eux (demi-prolétaires) ; 3 Les moyens, qui vivent de la culture de leur parcelle, sans employer la main-d’œuvre salariée ; 4 Les aisés qui ont occasionnellement recours à la main-d’œuvre salariée et disposent d’un bon outillage ; 5 Les riches ou koulaks, qui emploient en général des salariés, possèdent un bon outillage et des réserves. Ces derniers représentent à peu près 5 % du total des cultivateurs. Mais ne faut-il pas, au point de vue social, considérer également comme koulaks les cultivateurs de la 4 catégorie, si voisins des koulaks ? L’opposition disait : oui ; les dirigeants disaient : non. Selon que l’on adopte l’un ou l’autre de ces points de vue, il y a 5 % ou 10 % de koulaks. Nous laisserons le lecteur décider lui-même si les paysans moyens les plus aisés sont plus près des prolétaires que des petits capitalistes ruraux.
L’influence d’un groupe social ne correspond d’ailleurs pas exactement à sa force numérique. De même que l’influence d’un millionnaire est infiniment plus grande en Europe occidentale, que celle de nombreuses petites gens, l’influence des paysans riches s’est brusquement révélée assez forte dans les campagnes de l’U. R. S. S. pour mettre en échec toute la politique et ouvrir brutalement la crise des blés. Depuis qu’on a Reconnu le danger et déclaré la « guerre au koulak », la Pravda n’a pas cessé de relater, tous les jours, les incendies, les meurtres, les assassinats politiques, mais le lecteur des journaux soviétiques sait que l’on peut, sans exagération, parler de milliers de cas de ce genre. L’affaire de Loudorvaï, jugée par le tribunal révolutionnaire d’Ijevsk (Oural) en janvier dernier, a révélé quelles mœurs les koulaks perpétuent encore impunément dans les campagnes arriérées du pays socialiste. Voici, sur cette affaire, quelques détails précis donnés par Molotov — un des chefs du parti — dans la Pravda du 26 septembre 1928 : À la fin de juin dernier, 300 paysans Votiaks furent fouettés à Loudorvaï, près Ijevsk. « On les fouetta d’abord près de l’école, puis près du poste de pompiers. Les paysans résignés courbaient l’échine en silence. Tout le monde y passa, même celui dont les blancs avaient fusillé le père. On entendit dans tout le village les sanglots d’une femme. Des gamins de 14 à 15 ans furent fouettés. Ce n’est qu’après coup que l’on se mit à rédiger un arrêt de tribunal. Quelques paysans se défendirent à coups de fusil ou à coups de hache. Ce châtiment était motivé par le mauvais état des enclos, qui permettait au bétail des uns d’abîmer les cultures des autres. Les gens de Loudorvaï furent fouettés par un groupe organisé venu, muni de verges, du village voisin de Loudzi. Les paysans cossus avaient tenu, auparavant, une réunion dans la forêt. On fouetta des cultivateurs dont les enclos étaient irréprochables. Les pauvres furent le plus durement traités. » L’enquête faite par les journaux montre que, dans ces villages, le partage le plus récent des terres avait eu lieu il y a 46 ans. Les paysans cossus menaçaient de tuer ceux qui parlaient d’un nouveau partage. Ils avaient dissous le comité d’aide mutuelle des pauvres et chassé de l’assemblée du village le président et le secrétaire de ce comité. Il y a dans le district une cellule communiste, comprenant 23 membres du parti et 13 stagiaires. Il y a sans doute aussi une organisation de comsomols. Le parti et les jeunesses ont tout « ignoré », jusqu’à l’arrivée des délégués du Comité régional. « Voilà, s’exclame Molotov, comment se comportent certaines de nos organisations rurales ! » Les autorités soviétiques locales ont été stupéfaites de l’importance que la presse a prêtée à cette affaire… Ces autorités se bornaient à dire que « c’était la coutume » !
Les koulaks n’usent pas que de la manière forte. La Pravda relate tous les jours les efforts qu’ils font pour se concilier jusqu’aux pauvres : ils prêtent du blé, des semences, des outils, se rendent populaires, font ici preuve de zèle soviétique et là de ferveur religieuse. Ce n’est pas sans résultats. Populaires, ils s’installent dans les Soviets locaux. Aux environs de la capitale sibérienne, Novo-Sibirsk, dans le district de Bougrinsk, 14 présidents de Soviets ruraux ont dû être révoqués sur 27. Le président du Soviet du village Alexéev payait 300 roubles d’impôts. Aux environs d’Omsk, les membres du Soviet participaient à la vente et à l’achat des terres. J’emprunte tous ces détails à un journal du 21 décembre. La Pravda du 6 janvier relate qu’on a vendu, au cours de l’année économique écoulée, pour 1.096.000 roubles d’outillage agricole en Bachkirie. Les koulaks en ont acheté 58,5 %, les pauvres 9 %, les cultivateurs moyens 32,5 %. « Toutes les machines vendues au comptant l’ont été à des koulaks. »
Le koulak n’est pas un mythe. Ce n’est pas non plus un être malfaisant, une grandeur politique, un ennemi machiavélique. C’est une réalité économique résultant nécessairement de causes profondes — du régime de la petite propriété et de la liberté du commerce, de la nep en un mot — et c’est un homme, un capitaliste en herbe, qui défend par tous les moyens ses intérêts, lesquels se confondent souvent avec ceux d’un très grand nombre de paysans (car ceux-ci ont les mêmes conditions d’existence et les mêmes aspirations que lui). Il ne faudrait ni l’ignorer, ni le traquer, ni surtout prétendre le supprimer ou le combattre par des mesures principalement administratives. C’est ici qu’apparaît la gravité des erreurs politiques commises dans les campagnes. Fin 1925, au moment où les paysans infligent, en retardant la livraison du blé, un premier échec au gouvernement soviétique (ce qui entraîna la chute de Zinoviev), Boukharine leur crie : « Enrichissez-vous ! ». Boukharine se rétracte bientôt, mais le XIV Congrès du parti décide, malgré l’opposition de Zinoviev, une politique de laisser-faire. Pendant deux années, la thèse officielle est que le koulak n’est pas à craindre, que l’évolution des campagnes vers le socialisme est assurée par la coopération, et que ceux qui parlent d’un péril rural sont des pessimistes malintentionnés. Le XV Congrès (décembre 1927) se tient encore dans cette note mais décide, sous la pression de l’opposition qu’il exclut, d’encourager les exploitations agricoles collectives et de combattre les éléments capitalistes des campagnes, d’ailleurs insignifiants. Six semaines plus tard la crise éclate, le parti déclare la guerre au koulak soudainement découvert et prend contre lui des mesures draconiennes. Le blé rentre, mais la crise s’aggrave. Au bout de quelques mois, le parti décide la suppression des mesures de rigueur, s’efforce de rassurer les paysans, augmente le prix du blé. C’est un peu tard, la crise économique se corse de plus en plus. La guerre au koulak reprend de plus belle après cette essai de pacification. Nous en sommes là.
Il y a un an, les statistiques officielles, citées par Rykov, estimaient que les paysans avaient des réserves de blé se montant environ à 600 ou 700 millions de pouds. Ces statistiques étaient-elles fausses ? Ce blé est-il encore caché ? La seconde hypothèse paraît la plus plausible. Toujours est-il que la majorité des paysans manquent de blé, manquent de pain, manquent de fourrage, ce qui ne veut pas dire qu’une minorité cossue n’en a pas. On observe dans toute la Russie un fait d’une immense gravité : les paysans font de longs voyages pour venir acheter à la ville le pain dont ils nourrissent leur bétail et leurs chevaux ! Pour en finir avec cette pratique, on a institué à Léninegrad, à partir du 1 janvier, des carnets de consommation. L’explication du mal est très simple : le poud d’avoine (16 kg. 400) coûte 3 roubles, alors que le poud de pain noir coûte, à la ville, 1 r. 50. Les erreurs de la politique des prix ne sont pas étrangères à cette situation.
Nous connaissons le mal et ses causes. Que faire ? Trois opinions se heurtent sur ce point parmi les communistes.
Celle de la droite :
« Nos campagnes sont si misérables qu’il faut avant tout leur permettre de se relever. Le koulak est moins dangereux que l’absurde politique de guerre de classes dans les villages. Notre devoir est de pacifier les campagnes et non d’y attiser des haines sociales. Il faut laisser les cultivateurs s’enrichir ; l’enrichissement des campagnes d’où nous tirons les vivres et les matières premières est la condition de tout progrès industriel. Il est insensé de prétendre remédier à la crise en créant de vastes exploitations agricoles soviétiques, car elles ne produiront que dans des années ; leur développement absorbera des millions de roubles qui, jetés dans les cultures individuelles, nous procureraient une amélioration immédiate de la situation. Gardons-nous de trop tendre les ressorts de l’industrialisation quand l’agriculture est dans le marasme. Ce serait tomber dans la périlleuse utopie des trotskistes qui, pour obtenir un développement industriel plus rapide, risqueraient d’allumer la guerre civile dans les campagnes… Parons au plus pressé. Au lieu d’employer des centaines de millions à construire des machines qui ne produiront que dans des années, hâtons-nous de développer l’industrie légère — textile et autre — qui produit pour la consommation immédiate des masses. Il faut remédier à tout prix à la disette… »
Les chefs de la droite, Rykov, Tomski, Boukharine, sont trop habiles pour parler haut et clair avant l’heure. C’est pourtant ce qu’a dit en somme Boukharine dans ses Notes d’un Économiste qui lui ont valu une foule d’ennuis. Toute une campagne a été déclenchée contre lui dans le parti. Il s’est tu, mais la lutte entre la droite et le « centre », actuellement dirigeant, semble devoir se rallumer sous peu. En tout cas, ces arguments sont d’un emploi courant. L’état d’esprit de la droite est très répandu dans le parti.
La thèse de la majorité officielle du parti, exprimée par Staline et Molotov, est beaucoup plus voisine de celles des « trotskistes ». On peut la résumer sommairement ainsi :
« Le péril koulak est grand, mais la crise actuelle n’est qu’une crise de croissance dont nous nous tirerons avec de la fermeté, en persévérant inébranlablement dans la voie de l’industrialisation la plus active. Quant à la résistance des koulaks, nous la briserons par la force et par la concurrence des grandes exploitations agricoles soviétiques. Et nous dirigerons, par les voies de la coopération, les campagnes vers le socialisme. La politique de concessions à la petite propriété individuelle, préconisée par la droite, mènerait la République à sa perte en favorisant la formation, dans les campagnes, d’une classe redoutable de petits capitalistes ; en retardant le développement de l’industrie lourde pour mieux satisfaire tout de suite, grâce à l’industrie légère, les besoins des masses, nous deviendrions tributaires de l’étranger pour les moyens de production et même pour la consommation. Ce serait entrer dans la voie de la colonisation économique de l’U. R. S. S. par les pays capitalistes. »
C’est pourquoi les dirigeants du parti combattent en ce moment avec énergie la tendance de droite officiellement qualifiée « opportuniste ». Sur la gauche — l’opposition — dont ils ont repris à peu près tous les arguments, ils se bornent à dire que son action clandestine l’assimile aux contre-révolutionnaires ; et, pour plus de commodité, ils continuent à lui imputer des idées que tous les opposants que l’on rencontre affirment avec indignation n’avoir jamais professées.
Écoutons maintenant ces derniers.
Ils disent en somme :
« Staline et sa majorité qui n’en fut jamais une, car elle est profondément divisée et s’impose surtout par la pression de la bureaucratie, ont affirmé, des années durant, que l’on pouvait acheminer paisiblement les campagnes vers le socialisme dans un seul pays. La réalité de la lutte des classes dans les campagnes leur a donné, après nous, un vigoureux démenti. Jamais nous n’avons préconisé l’absurde guerre administrative au koulak. Nous disions qu’il fallait tenir compte de la formation d’une classe de paysans riches et agir prudemment, fermement, politiquement, en conséquence, pour n’avoir pas à recourir, aux heures de crise, à des mesures extraordinaires. Nous avons préconisé un emprunt forcé de 150 millions de roubles à imposer aux paysans riches — mais qui leur eût porté intérêt ! Staline nous a accusés a ce propos d’attenter au principe de la nep ; mais quelques mois après, aux abois lui-même, il procédait dans les campagnes à des réquisitions brutales, au moyen de l’article 107. La nécessité oblige Staline à répéter, mot pour mot, tout ce que nous avons dit, des années durant, sur la question paysanne, l’industrialisation, le péril de droite dans le parti et même la bureaucratie. Ce serait parfait et nous le soutiendrions sans réserves, nous reviendrions au parti sans reparler d’un passé récent plutôt amer, si Staline ne faisait de notre plate-forme une application caricaturale vouée à l’échec. Remarquez qu’il ne pose, sérieusement, ni la question ouvrière, ni celle du régime intérieur du parti.
Or, sans modifier profondément le régime intérieur du parti et sans améliorer résolument la situation matérielle et politique du prolétariat, on ne peut faire sérieusement aucune politique d’industrialisation et de lutte contre le koulak, le nepman et le bureaucrate, c’est-à-dire contre les forces du capitalisme naissant. Mais Staline, qui ne doit son pouvoir qu’à la bureaucratie, ne peut pas entrer dans cette voie.
« Quant à la droite, elle commet des erreurs susceptibles de devenir néfastes. L’histoire n’attend pas ; le peu d’années de répit qu’elle nous accorde, nous devons l’employer à nous pourvoir de moyens de production, donc à développer avant tout l’industrie lourde, pour na pas être demain une colonie du capital international. Nous devons tenir compte de la rapidité du progrès industriel des pays capitalistes au lieu de rêver au socialisme dans un seul pays et de nous laisser distancer de plus en plus par nos ennemis. Mais la droite n’a de confiance ni dans le prolétariat de l’U. R. S. S., encore capable de remporter bien des victoires, ni dans le prolétariat international qui nous soutiendra, ni dans la révolution mondiale à laquelle elle est encline à renoncer… »
On entend encore exprimer par les hommes les plus divers une opinion qui mérite d’être retenue :
« Peut-être des concessions à l’esprit de propriété individuelle des paysans sont-elles devenues nécessaires. En ce cas, l’essentiel serait de refaire d’abord l’unité du parti. Si les concessions aux paysans s’accompagnent d’une pression économique sur la classe ouvrière et de la continuation de la répression contre les éléments communistes de gauche, elles renforceront puissamment toutes les forces hostiles au socialisme et peuvent avoir une portée désastreuse. Si elles sont faites par un parti dans lequel tous les hommes de la révolution d’Octobre auront repris leurs places — fût-ce dans le rang — et que la démocratie intérieure aura vivifié, épuré, assaini, elles ne constitueront qu’une manœuvre justifiée par l’intérêt supérieur du prolétariat. »