‹ Vers l’autre flammeChapitre 43 sur 43 · Volume 3 · 08

Volume 3 · 08

En illustrant notre exposé de nombreux exemples tirés des publications soviétiques officielles, nous avons résisté à la tentation de juxtaposer d’autres extraits relatifs aux mêmes faits et puisés, ceux-ci, dans la presse internationale dite « communiste ». La comparaison permettrait de constater une contradiction absolue sur tous les points.

Mais de même qu’il nous a suffi au début de ce livre d’une référence à l’Humanité pour permettre d’apprécier à sa valeur la « vérité sur la Russie » selon les imposteurs au service de la bureaucratie soviétique, il suffira d’une brève coupure du même journal pour juger ses méthodes d’information sur le plan quinquennal d’industrialisation.

Dans le n du 18 octobre 1929, on pouvait lire la dépêche suivante : « La construction automobile soviétique. — Moscou, 17 octobre (Humanité). — Les usines automobiles de Nijni-Novgorod (Novgorodsky-Autozavod) ont augmenté, d’après les résultats de l’année écoulée, de 20 % les prévisions de la fabrication automobile pour l’année économique 1929-1930. Il sera produit : 70.000 camions, 20.000 camionnettes et 30.000 voitures de ville ou tourisme, soit un total de 120.000 voitures ».

Or, il n’y a pas d’usine d’automobiles à Nijni. Il n’y en a pas et il est impossible de se référer à aucun texte explicite pour le prouver car personne n’a encore eu l’idée d’écrire et d’imprimer dans le seul but de révéler l’inexistence d’une entreprise. Mais rien n’est plus facile que d’établir l’absence d’usine d’automobiles à Nijni. Et même si l’on publiait une « vue » photographique de cette usine inexistante, cela ne changerait rien au fait que Nijni ne produit pas la moindre auto actuellement. L’U. R. S. S. fabrique environ 500 voitures par an (Ossinsky : L’automobile en chiffres, Moscou 1927) à l’usine Amo montée par Fiat (près de Moscou) et à celle de Iaroslav où l’on a transféré pendant la guerre l’usine Baltique de Riga, — ce qui compense à peu près l’usure de son fonds total s’élevant à 11.000 voitures sur lesquelles 5.000 camions en 1925 (Pravda, 15 juillet 1925) et augmenté depuis de 3.000 environ, achetées à l’étranger (Ossinsky donne d’autres chiffres : 18.300 voitures en 1925 et 21.000 en 1927 ; toujours la belle statistique soviétique, dont Ordjonikidzé avouait récemment qu’elle « boîte sérieusement sur toute la ligne », ajoutant : « Le conseil d’experts de notre direction de statistique embrouille désespérément tous les chiffres » (Pravda, 29 septembre 1929). Comment un pays possédant 15 à 20.000 autos et en fabriquant quelque 500 par an pourrait-il porter sa production d’une année à l’autre à 120.000 unités au moyen d’une usine qui n’existe pas ?

Avec une série de dépêches de Moscou accommodées de la même façon, il serait facile de réaliser, sur le papier, le plan quinquennal en cinq minutes.

L’exemple valait d’être noté car c’est ainsi que l’Humanité informe sur la Russie depuis 1924, date de l’éviction de ses rédacteurs sérieux et honnêtes. On finira par ne plus la croire, même quand elle annoncera l’achèvement de la construction par Ford, le léniniste bien connu, de l’usine d’autos de Nijni actuellement à l’état de projet.

Un article tout récent de la même feuille suffira aussi à éprouver l’argumentation sur les progrès du « socialisme » en U. R. S. S. actuellement en vigueur. Sous le titre : « Des témoignages irréfutables sur l’édification du socialisme », on pouvait lire le 1 octobre 1929 ces paroles d’un « savant gynécologue » (sic) : « Le téléphone marche admirablement à Moscou, aussi bien qu’il marche mal à Paris. » Nous sommes en mesure de confirmer ce « témoignage irréfutable » sans prendre sur nous cependant d’y mêler « l’édification du socialisme » : le téléphone en question est en effet de premier ordre ; il est dû, d’ailleurs, à une concession capitaliste russo-suédoise-danoise pour Moscou, à la firme capitaliste suédoise Eriksson pour Léninegrad, et a été installé sous l’ancien régime. C’est ainsi que l’autocratie russe, le capitalisme Scandinave et la gynécologie française heureusement combinés aboutissent à l’édification du socialisme téléphonique.

Le même « témoignage irréfutable » traite du service moscovite de chirurgie d’urgence : « J’en ai vu à Santiago-de-Chili, j’en ai vu à Rio-de-Janeiro où ils fonctionnent admirablement. Mais je n’ai jamais rien vu d’aussi bien organisé que le service de Moscou. » Parallèle véritablement inespéré : l’édification socialiste chirurgicale comme à Rio et à Santiago. C’est ce que nous avons eu l’heur d’exposer : il y a en Russie quelques établissements modèles comme dans tous les pays capitalistes, et cela ne change rien à la condition de 150 millions de Russes ni à l’état du socialisme en Russie. Le savant gynécologue dit aussi : « J’ai vu une maternité où viennent au monde 30 à 40 enfants chaque jour et qui m’a paru (paru) parfaitement organisée. » C’est bien cela : une quarantaine d’enfants y naissent et l’on enregistre quotidiennement plus de 10.000 naissances. Comment voient le jour les 9.960 nouveaux-nés (pour compter seulement les survivants de la mortalité infantile) qui ne peuvent passer par cette maternité ? Voilà toute la question. Si même il y avait une dizaine de tels établissements, cela laisserait subsister le problème dans son ensemble, du point de vue de la gynécologie et de l’obstétrique. À plus forte raison, sous l’angle de l’édification socialiste.

Et nous avons souligné le terme prudent du gynécologue en voyage : paru, car ce savant, non responsable de l’interprétation baroque de son rapport sincère, sait évidemment combien il y a loin de l’apparence d’un service médical présenté à un personnage en visite à la réalité de la pratique courante. Sur ce sujet, il nous semble intéressant d’ajouter à notre démonstration sur les sanatoria et lieux de cures la confirmation la plus récente, la plus générale et la plus forte, car il s’agit précisément d’institutions paraissant les plus convaincantes au touriste pressé ou au témoin complaisant. Le Troud du 19 octobre 1929 rend compte de la dernière saison d’été dans les termes textuels suivants : « Il n’était pas rare que les malades restent trois à cinq jours sans eau potable. L’alimentation est devenue de plus en plus mauvaise. La saleté s’est développée d’une manière incroyable (la majorité des courorts sont privés de canalisations). Les maladies contagieuses, non seulement n’ont pas diminué dans les courorts [lieux de cures] mais ont révélé même une tendance à croître. Bref, la Direction principale des courorts elle-même qualifie « extrêmement insatisfaisante » la situation de nos courorts sous le rapport de l’hygiène et de l’aménagement et, en réalité, elle est abominable ». Ces dix lignes anéantissent des milliers de très coûteux « témoignages irréfutables sur l’édification du socialisme » ayant trait à ce sujet et l’on pourrait trouver dix lignes de même poids, dans les proses officielles, sur tous les thèmes exploités aux mêmes fins.

Un dernier exemple, relatif à la question dominante actuelle de la Révolution russe. La Pravda du 9 octobre 1929 signale « un cas révoltant de pression sur l’autocritique » dans une cellule communiste, un chômeur ayant « tout à fait justement » indiqué « une série d’agissements illégaux » d’un quelconque comité, l’audacieux fut arrêté le lendemain par le Guépéou et emprisonné 14 jours ; « on fit circuler le bruit qu’il était un élément antisoviétique et presque un terroriste… » ; des sanctions ont été prises contre les coupables. Or, ce cas « révoltant » quand il met en cause des fonctionnaires subalternes est pratique légitime et louable quand il s’accomplit journellement sur une vaste échelle sous la responsabilité des fonctionnaires supérieurs du Secrétariat du Parti : depuis non pas 14 jours, mais 14 mois et plus, des milliers d’ouvriers et de révolutionnaires sont emprisonnés et déportés par le Guépéou pour avoir « tout à fait justement » indiqué « une série d’agissements illégaux » d’un comité tout-puissant, et l’on attend encore la libération des victimes et les sanctions contre les coupables.

Si par hypothèse nous avions pu avoir un instant le moindre doute sur l’actualité de cet ouvrage en remuant une masse énorme de documents pour l’écrire, ces quelques citations notées dans la presse communiste en octobre 1929 après l’achèvement de notre travail auraient suffi à le lever.

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