Volume 3 · 07
Ce que sera l’Union soviétique dans quinze ans : ainsi est intitulé un article de l’actuel idéologue attitré du bolchévisme, dans la Pravda du 29 août 1929. Ce théoricien tout récent du léninisme d’après la mort de Lénine, fournisseur officiel d’idées au Secrétariat du Parti depuis la répudiation de Boukharine, a nom Larine et est encore inconnu en dehors du mouvement socialiste russe où il ne tenait qu’une place infime jusqu’à présent comme patriote sous Nicolas II, avant de se rallier au communisme d’aujourd’hui. Dans cet article, il rend compte d’un livre publié depuis peu : L’U. R. S. S. dans 15 ans, dont l’auteur est, lui, tout à fait inconnu : Sabsovitch, et il en fait siennes les vues générales et les conclusions, il les fait adopter par la Pravda, organe central du Parti. (Lorsque la Pravda ne fait pas suivre une signature de la mention : « Article de discussion », c’est que l’article exprime l’opinion de la rédaction, donc du Secrétariat du Parti). Depuis douze ans, il est important de le constater, le bolchévisme n’a pas fait sortir de son milieu une seule personnalité nouvelle marquante, malgré la puissance de ses moyens matériels et de sa protection politique ; dans tous les domaines de son activité, et sur quelque plan que ce soit, les idées, les initiatives, les œuvres qui comptent viennent de la génération d’Octobre ; il est donc intéressant, soit dit incidemment, d’observer les premiers pas d’un homme nouveau, ce Sabsovitch, sur la scène de l’actualité soviétique.
Larine expose et confirme avec certitude : « La perspective [de Sabsovitch] pour 15 ans, c’est le plan de l’établissement du socialisme en U. R. S. S., avec suppression des classes, transformation du mode de vie et des mœurs, etc. » « Il est absolument évident que c’est l’unique conception acceptable pour nous. Sous le rapport pratique, l’expérience des deux premières années du plan économique de cinq ans (une année presque écoulée, l’autre déjà précisée) la confirme pleinement. Les résultats obtenus se révèlent supérieurs aux prévisions non seulement au regard du plan quinquennal du Gosplan mais par rapport au plan de perspective de Sabsovitch en personne. Par conséquent, il s’agit, non d’impossibilité objective, mais de l’aptitude à utiliser les ressources existantes. Sans parler des réserves inconnues que recèle la possibilité d’utiliser les découvertes et inventions de l’avenir… » Ainsi, le Secrétariat du Parti bolchévik nous promet fermement le socialisme sur un sixième du globe, à l’expiration d’un délai de quinze ans. Et voici déjà une année de passée… Le socialisme sera réalisé en U. R. S. S. dans quatorze ans.
Le socialisme, c’est-à-dire le régime social précédant immédiatement l’étape dernière du développement de l’humanité, le communisme. C’est-à-dire la société sans distinctions de classes et la réalisation de la formule : À chacun selon ses œuvres, transition inévitable vers la formule finale communiste : À chacun selon ses besoins. « Notre génération — écrit Larine qui n’est pas jeune, bien que jeune en bolchévisme — peut voir le socialisme de ses propres yeux. » Et pas la moindre réserve pour l’éventualité d’une guerre, par exemple, contrecarrant le plan grandiose. « Au contraire, à la base du plan, il faut admettre que notre pays aura à défendre le socialisme les armes à la main. » Tout est prévu.
Notre rôle n’est pas ici d’opposer une thèse à une autre mais d’exposer la réalité soviétique obscurcie par la légende soviétiste après avoir été déformée par la campagne contre-révolutionnaire. La connaissance de cette réalité est nécessaire à la compréhension de n’importe quelle thèse. Nous avons dit la vérité sur les conditions de l’existence matérielle et spirituelle des masses laborieuses, objet limité de notre tâche dans ce cadre restreint. Nous nous sommes abstenu de nous attarder sur la situation des catégories sociales privilégiées du régime actuel : nous l’avons noté succinctement, à propos de l’habitation, du salaire, du chômage, de l’instruction, des droits civiques, il existe en U. R. S. S. des privilèges pour certaines minorités constituant les piliers de l’État ; c’est même ce qui permet des témoignages sincères, sinon clairvoyants, en faveur d’un état de choses où peu d’étrangers savent distinguer les faits partiels du fait général, éviter de confondre la règle et l’exception. Les violents contrastes de la Russie se reflètent dans des constatations à la fois exactes en soi et contradictoires, mais elles n’ont pas toutes une portée d’ensemble. Notre tableau se compose d’observations ayant la valeur de généralités, à un stade donné de la Révolution.
Mais il va de soi que ce stade sera dépassé et la question se pose de prévoir dans quel sens il va l’être, et si l’inégalité sociale soviétique tend à se développer ou à disparaître. Les privilèges sont-ils des survivances en voie d’extinction de l’ordre social antérieur ou les signes précurseurs de l’ordre à venir ? Il est impossible d’aborder ce problème sans savoir la situation réelle présente des classes qui ont fait la Révolution d’octobre, — et notre ouvrage doit y aider. Mais il reste à connaître l’état de la production et la marche du développement économique de l’U. R. S. S., dans leurs relations avec l’économie du monde capitaliste. Au terme de cet exposé, on ne s’attend pas à l’analyse de cet autre élément des destinées de la Révolution. L’étude de la politique économique des Soviets et la confrontation des programmes n’ont pas place ici. Qu’il soit permis cependant à l’auteur de dire, d’une façon très schématique, en quelques lignes et sans chiffres, comment selon lui s’ouvrent les perspectives, — afin tout au moins de ne pas laisser lui prêter d’opinion contraire à la sienne.
La production agricole et industrielle a été rétablie en U. R. S. S. au niveau approximatif d’avant-guerre en une dizaine d’années, avec quelques progrès quantitatifs dans certaines branches, un attardement dans d’autres. Les échanges commerciaux restent inférieurs par le volume à ceux d’autrefois. La qualité des produits a baissé sensiblement. La consommation par tête a diminué. Cette étape a coûté aux classes pauvres de grandes privations et souffrances. L’effort actuellement accompli dans l’esprit du plan quinquennal doit compenser ce retard, puis permettre — sur le papier — une élévation du standard of life. Ce plan a pour objet de tripler au moins la production industrielle d’avant-guerre, au terme de sa courbe, tout en augmentant de moitié seulement la production agricole, en nombres absolus, compte non tenu de l’accroissement de la population ; cela ne représenterait encore pas une masse suffisante de produits pour donner aux travailleurs d’un si vaste territoire des conditions matérielles de vie comparables à celles des exploités dans les pays capitalistes. D’autre part, l’État ne peut poursuivre l’édification de ses entreprises géantes, industrielles et agricoles, qu’en prélevant une part de plus en plus grande du revenu national par des moyens multiples : emprunts intérieurs répétés, impôts indirects déguisés, mainmise sur une portion importante des récoltes, émission de papier-monnaie sans contre-partie, etc., c’est-à-dire en réduisant la faculté d’achat de la population. La nécessité d’exporter des marchandises et d’entrer en compétition sur le marché mondial s’imposera donc impérieusement dans un pays où le manque de tous les produits se fait déjà durement sentir ; il y a « famine de marchandises » industrielles de plus en plus aiguë en Russie et, depuis deux ans, disette croissante de denrées agricoles : « Pour le XII anniversaire du pouvoir soviétique, nous manquons de presque tous les produits de l’agriculture », reconnaît Ordjonikidzé (Pravda, 29 septembre 1929). Poser l’antinomie, ce n’est pas la résoudre. Et d’autres problèmes encore se posent que l’autocratie soviétiste ne tranchera pas à coup de décrets et par des mesures de violence.
Le développement industriel et le progrès socialiste sont phénomènes liés mais distincts ; ils peuvent se confondre ou suivre des voies différentes, selon le caractère (privé ou collectif) de la propriété des moyens de production et la nature sociale (plus ou moins bourgeoise ou prolétarienne) de l’État. Ces conditions ne se présentent jamais sous un aspect absolument net et déterminé mais dans le cas de la Russie soviétique, où ni la bourgeoisie, ni le prolétariat ne sont à même de dominer l’État, leurs caractéristiques sont particulièrement complexes. Lénine tendait au socialisme à travers la « nep », politique économique admettant la coexistence transitoire de forces et de formes productives diverses soumises à l’État maître des positions économiques principales. Actuellement, le pouvoir soviétique croit au contraire instaurer le socialisme en supprimant virtuellement cette « nep » et en éliminant les éléments capitalistes par des procédés administratifs et policiers. Son plan quinquennal est l’expression d’une nouvelle politique économique, dont « l’opposition » communiste groupée autour de Trotsky revendique l’inspiration quant aux idées générales, sinon à tous les moyens d’application.
Quelle que soit la valeur des données, supputations et prévisions de ce plan, il est certain que les destinées de la Russie soviétique dépendront désormais pour une part essentielle de sa mise en œuvre. Et les conséquences pratiques prochaines en peuvent être incompatibles avec les conséquences dernières théoriques. Dans l’immédiat, l’actuel pouvoir soviétique démontrera que l’industrie moderne peut se passer de capitalistes mais la démonstration était déjà faite dans les États bourgeois par les grands services publics de caractère industriel ; il prouvera que l’envergure et le rythme d’une industrialisation alimentée des ressources d’un budget national l’emportent sur l’initiative et la concurrence individuelles, sans toutefois laisser préjuger de son sort final, conditionné par bien d’autres facteurs ; mais s’il édifie une industrie comme les Pharaons élevaient des Pyramides, il y trouvera lui aussi un tombeau et l’expérience ne serait pas poussée à fond car la résistance passive ou active des classes exploitées se mettrait en travers. Autant qu’il soit possible d’en juger sur les matériaux documentaires connus, le plan n’est partiellement réalisable que par les emprunts forcés, les bas salaires, les hauts prix et l’inflation fiduciaire qui dépouillent indirectement les travailleurs, — et avec le concours du capitalisme extérieur. Il exige le sacrifice réel d’une génération pressurée, au nom d’un mince progrès matériel pour les générations futures et de perspectives problématiques de progrès social. En résultat, l’industrie sera fortement développée et l’agriculture mieux outillée. Mais en quoi ce régime économique se différencie-t-il du capitalisme ?
En ceci, que les capitalistes ont disparu, sous leur forme la plus évoluée de banquiers et d’industriels, pour ne subsister que difficilement à l’état de paysans aisés en nombre réduit, d’usuriers des campagnes, de petits commerçants traqués et de très maigres industriels chargés d’impôts. Les prolétaires produisent des marchandises et touchent des salaires comme dans le monde capitaliste mais au lieu d’une appropriation individuelle du profit par la bourgeoisie, il y a appropriation collective par l’État, défalcation faite de la consommation du parasitisme bureaucratique. C’est ce que Lénine appelait un capitalisme d’État, expression controversée parmi les communistes.
Mais ce qui n’est pas controversé, c’est la nature transitoire de ce régime, qui doit conduire à l’instauration du socialisme ou à la restauration du capitalisme. L’État n’est instrument de transformation économique et sociale dans le sens socialiste que dans la mesure où il s’identifie aux classes intéressées à cette révolution, donc au parti qui s’en fait l’agent conscient et actif. Sans même discuter le caractère social complexe de l’État soviétique ni les possibilités de réalisation du plan quinquennal, matières à considérations fort conditionnelles, il suffit de savoir les rapports entre le parti bolchévik de nos jours et la masse prolétaire pour constater une divergence profonde entre leurs intérêts respectifs, pouvant aller jusqu’à la rupture. Si cette rupture se consomme, aucun plan de cinq ou de quinze années n’enrayera la montée du capitalisme : au contraire, tout plan d’industrialisation la favoriserait en déchaînant des forces productives que l’État soviétique serait impuissant à conduire. Et en fait de « socialisme dans quinze ans », nous aurions le capitalisme victorieux avant cinq années. Nul fatalisme ne prédétermine absolument la tournure de l’évolution soviétique. La Révolution russe est loin d’avoir épuisé ses ressources et les moyens de durer. Mais chaque année écoulée avec un communisme en paroles sans communistes en actes compromet ses possibilités de survivre à la stabilisation du capitalisme international comme révolution à tendances socialistes. Contre les classes laborieuses, on ne peut accomplir qu’une révolution bourgeoise. Les emblèmes de la dictature du prolétariat couvriront le retour au pouvoir de la bourgeoisie si le prolétariat est maintenu dans la misère, l’ignorance, l’inconscience et la servitude.
Il s’agit de savoir si le plan économique est fait pour les travailleurs ou si les travailleurs existent pour le plan. À eux de le dire, s’ils en sont capables. Selon qu’ils se soumettront au plan ou qu’ils se soumettront le plan, ils avanceront vers le capitalisme ou vers le socialisme. L’histoire leur pose la question, non du socialisme dans quinze ans, mais de leurs libertés tout de suite.