‹ Victor, ou L'enfant de la forêtChapitre 16 sur 45 · CHAPITRE VII.

CHAPITRE VII.

NOUVEAUX TROUBLES, NOUVEAUX VOYAGES.

«Madame du Sézil n'avait pas d'autre consolation que sa fille, qui réunissait toutes les qualités physiques et morales qu'on peut désirer à quinze ans. Adèle était grande, très-forte, et la meilleure amie de sa mère. La lecture, la musique, et les petits ouvrages du sexe, occupaient les momens de ces deux êtres vertueux: ils n'étaient qu'eux deux, pour ainsi dire, dans la nature, ou plutôt ils ne faisaient qu'un; mais leur bonheur ne devait pas être de longue durée, ou du moins il allait être traversé par une catastrophe terrible, inattendue.

»Des voisins, amis de madame du Sézil, lui offrent deux places dans une loge qu'ils ont louée pour aller, ce soir même, voir jouer une pièce de Molière au théâtre des comédiens ordinaires du roi, rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Madame du Sézil n'avait pas été deux fois au spectacle depuis ses malheurs, et sa fille n'avait pas non plus un goût très décidé pour ce genre d'amusement. En général on les voyait rarement dans un endroit public: leur goût les portait vers la campagne; elles aimaient les fêtes champêtres; et c'était au loin qu'elles allaient rêver, lire, causer, ou admirer la nature. Cependant les places qu'on leur offrait étaient attrayantes: on donnait le Misanthrope, et ce chef-d'oeuvre qu'elles connaissaient d'ailleurs, était trop dans leurs principes, pour qu'elles manquassent l'occasion de l'admirer. Nos dames vont donc dans la loge de leurs voisins: le spectacle commence, et elle y prêtent la plus constante attention. Cependant, dans la loge en face d'eux était une femme de condition, très-parée, surchargée de rouge et de diamans, qui, depuis long-temps, fixait la veuve et sa fille avec une curiosité mêlée de dépit. À côté d'elle était un homme d'une quarantaine d'années, qui, de son côté, lorgnait la loge de nos dames, et paraissait mettre, à les regarder, l'intérêt le plus vif. La vieille marquise, car c'en était une, se lève tout-à-coup, avant que son cavalier ait le temps de s'informer du sujet qui la trouble. Elle descend précipitamment, remonte avec un vieillard, reparaît dans une autre loge voisine de celle où elle était, fixe de nouveau la loge de nos dames, et fait une question à l'oreille du vieillard. L'homme de quarante ans entend celui-ci répondre distinctement à la marquise: Ce sont elles. Le cavalier sort aussi de sa loge, fait le tour, et vient à celle où nos dames, ignorant ce qui se passait, n'étaient livrées uniquement qu'au spectacle.... Madame du Sézil entend frapper doucement à sa loge: elle ouvre; le cavalier, troublé, ne peut que lui dire ce peu de mots: Retirez-vous.... prenez garde d'être suivies; ne craignez rien; demain je vous expliquerai ce mystère.

»Le cavalier est sorti soudain en refermant la porte de la loge; mais madame du Sézil reste frappée du coup le plus violent.... Cet homme qui vient de lui parler, ses traits, sa voix! elle l'a reconnu, c'est lui, c'est l'inconnu, c'est le père de son Adèle!.... Elle jette un cri, et s'évanouit. Sa fille, ses amis, dans la plus grande inquiétude, la transportent hors de la loge: elle recouvre ses sens; mais elle se rappelle l'ordre qu'on vient de lui donner, et demande à rentrer chez elle. On lui obéit, on la ramène dans son appartement, où chacun lui demande la cause de son trouble; elle ne peut la dire; elle prie en grace qu'on la laisse seule; sa fille, sa tendre fille qui baigne ses mains des larmes de la tendresse, est elle-même repoussée. Les amis se retirent, Adèle rentre dans une autre pièce, où elle se livre à ses inquiétudes, et madame du Sézil seule, repasse dans sa mémoire toutes les circonstances de cette étonnante aventure. Quoi! c'est lui! oh! c'est bien lui! Voilà cet homme qu'elle n'a connu que six jours, et qu'elle n'a pas revu depuis seize ans! Mais qu'a-t-il voulu dire? Qu'y a-t-il? Quel danger peut courir madame du Sézil? Demain, a-t-il dit, il expliquera ce mystère! Grand Dieu! le malheur est-il arrivé de nouveau? va-t-il fondre sur la tête innocente d'une mère vertueuse?.... Prenez garde d'être suivies!.... Elle appelle sa fille: Adèle?--Ma mère, ma tendre mère! eh bien! êtes-vous un peu calmée?--Oui, ma fille; écoute: crois-tu que quelqu'un nous ait suivies tout-à-l'heure?--Je ne crois pas, maman; à moins que cette méchante dame....--Quelle dame?....

»Ici la jeune Adèle rapporte à sa mère les observations que ses amis ont faites, et qu'ils lui ont confiées avant de se retirer, sur une dame qui a beaucoup regardé leur loge, qui est sortie, puis rentrée avec un vieillard, etc. Adèle ajoute que le particulier qui est venu parler à l'oreille de sa mère, était placé à côté de cette dame si curieuse, et qu'on le croit même son mari.--Son mari! s'écrie madame du Sézil, en cachant sa tête de ses deux mains: ah! malheureuse Adèle!....

»Adèle ne peut comprendre le sens de cette exclamation: elle s'efforce de consoler sa mère, que le mot son mari vient de plonger dans le plus grand désordre. Allons, dit-elle, il n'y a que Michel qui puisse m'expliquer ce mystère: fais-le venir, ma fille.

»Adèle appelle Michel; il n'y est point; elle demande si on l'a vu dans la maison: on lui répond qu'un domestique, tout essoufflé, est venu le chercher, et que Michel a chargé le portier de dire qu'il ne rentrerait peut-être pas de la nuit, pour une affaire pressante qui concernait madame, et qu'il lui confierait demain. Adèle vient rendre ses propres expressions à madame du Sézil, dont l'inquiétude et la douleur redoublent. Il faut qu'elle se détermine à passer la nuit entière dans l'incertitude la plus cruelle, sans pouvoir attendre d'autres éclaircissemens que des événemens, qui doivent être funestes, si elle en croit ses pressentimens, qui ne l'ont jamais abusée.

»Adèle respecte le secret de sa mère; elle n'ose la prier de le verser dans son sein; mais cette tendre mère lui dit souvent: Tu sauras tout, mon Adèle, hélas! je vois bien qu'il faut que tu saches tout!.... Mais demain.... attends.... attendons toutes deux!.... Si nous sommes menacées de quelque accident, il ne nous abandonnera pas; non, il ne doit, il ne peut pas nous abandonner!...

»Tous ces mots entrecoupés de sanglots, sont autant d'énigmes pour la sensible Adèle; cependant elle se décide, ainsi que sa mère, à attendre les événemens, et toutes deux passent une nuit cruelle, agitée, sans pouvoir se reposer.

»Le lendemain matin, une voiture brillante s'arrête à la porte cochère. Une dame en descend; elle monte, et se présente du ton le plus courroucé à madame du Sézil. C'est la dame d'hier soir qui les examinait tant, Adèle la reconnaît. Savez-vous qui je suis, dit cette dame à madame du Sézil?--Non, madame.--Je suis marquise, et femme d'un homme qui mène avec vous la conduite la plus scandaleuse.--Avec moi, madame!--Oui, oui, vous le connaissez bien, vous savez bien qui je veux dire.--Mais je n'entends rien....--Voilà le petit ménage que mon mari soutient en ville! Et cette petite fille, c'est la sienne sans doute; on m'avait vanté sa figure, moi, je n'y vois rien que de très-commun.

»Je vous passe, mes amis, les expressions injurieuses dont se servit la vieille irritée; je ne vous peindrai pas la surprise, l'effroi d'Adèle, non plus que le trouble et la douleur de sa mère. Qu'il vous suffise de savoir qu'après avoir fait une scène épouvantable à madame du Sézil, la vieille sortit en la menaçant d'obtenir, avant la fin du jour, un ordre pour la mettre, ainsi que sa fille, dans une maison de force.

»On ne peut pas se faire une idée de l'état cruel dans lequel notre belle veuve fut plongée après le départ de la marquise. Elle perdit connaissance; puis elle reprit ses sens pour maudire le jour fatal où elle rencontra l'inconnu; ensuite elle recommanda sa fille à la providence qui, jusques-là, avait pris soin d'elles. Incapable de réfléchir ni de prévenir le coup fatal dont on la menaçait, madame du Sézil ne pouvait que se livrer à l'excès de sa douleur, lorsque Michel entra pâle et défait. Ah! Michel, lui dit sa maîtresse en sanglotant, qu'as-tu fait? tu m'as abandonnée!--Non, madame; mais les momens sont chers, daignez me répondre: Est-elle venue?--Oui, Michel, elle est venue; mais quelle est cette femme altière; et que signifie ce mystère?--Je ne songerai à vous l'expliquer que lorsque je vous aurai mises toutes deux en lieu de sûreté. Allons, madame, rappelez votre courage; une chaise m'attend là-bas, il faut y monter sur-le-champ, il faut céder aux voeux d'un homme qui vous adore, et qui veut vous protéger contre les injustes violences de sa femme.--De sa femme, grand Dieu!

»Michel charge une valise des effets les plus précieux de madame du Sézil, qui le regarde sans songer à l'aider. Cependant elle pense au portrait de l'inconnu, elle le prend, l'examine avec une expression douloureuse; puis elle le montre à sa fille, en lui disant du ton le plus ému: Voilà ton père, mon Adèle!... c'est le particulier que tu as vu hier soir!.... Tu n'es pas le fruit de l'hymen, tu n'es pas même celui de l'amour; car ta mère a été trompée, séduite: ah Dieu! que ne suis-je morte la veille de ce jour fatal!....

»Adèle étonnée, attendrie, prend le portrait, le considère; puis elle embrasse sa mère en fondant en larmes. Ma tendre mère, lui dit-elle, et tu m'avais caché!....--Devais-je rougir à tes yeux, mon Adèle!.... Mais le destin, le cruel destin m'y force!.... La scène de cette femme violente.... Qu'aurais-tu pensé de moi!....

»Pendant ce court entretien, qui se termine par des effusions de tendresse entre la mère et la fille, Michel a tout préparé pour le départ. Il est temps, madame; il est temps, daignez me suivre.

»Madame du Sézil noyée dans les larmes, faible, et soutenue par sa fille, monte avec elle dans la chaise: c'est Michel qui les conduit, il fouette ses chevaux, et fend l'air. Michel est le postillon de notre veuve, il est impossible qu'elle lui parle en route, qu'elle tire de lui la moindre explication. Elle ne sait où elle va, l'infortunée; mais elle a confiance en Michel, il ne peut la trahir, la livrer à ses ennemis. Ce fut dans la voiture que madame du Sézil raconta à sa fille les détails de sa courte liaison avec l'étranger, ainsi que l'histoire de sa naissance, et le secret de son existence, que les bienfaits de l'inconnu avaient jusqu'à présent rendue aisée et même heureuse. Adèle ne pouvait revenir de sa surprise, elle brûlait du desir de voir cet homme extraordinaire, et finissait par embrasser sa mère, par rassembler toutes les facultés de son coeur et de son esprit pour consoler cette mère désolée. Michel courut pendant l'espace d'environ cinq heures sans s'arrêter. Il était quatre heures du soir, lorsqu'il descendit de cheval, au milieu de la grande rue d'une ville de province, dont nos voyageurs ignoraient le nom. Michel donne le bras à ces dames, et leur dit: Voilà la retraite sûre et tranquille que vous devez désormais habiter.

»La porte d'une maison simple, mais commode s'ouvre; une femme, jeune encore, et d'un extérieur décent, paraît: Entrez, mesdames, dit-elle à nos voyageuses, je vous attendais....

»Tout ceci paraît un rêve à madame du Sézil, qui reste bien plus étonnée, lorsque Michel, après avoir dit à la maîtresse de la maison: Je vous recommande mes chères maîtresses que je reverrai bientôt, remonte sur son cheval, et disparaît avec la chaise qui les a amenées, et dont il a retiré la valise.

»Je ne vous peindrai point le silence inquiet et douloureux de madame du Sézil et de sa fille; vous devez vous en faire une idée, si vous vous mettez un instant à leur place.

»Madame Germain, c'est le nom de leur nouvelle hôtesse, ne néglige rien pour rassurer ses deux aimables compagnes qu'elle voit tremblantes et dans un trouble difficile à décrire. Soyez tranquilles, mesdames, leur dit-elle, daignez m'accorder votre confiance, vous êtes parfaitement en sûreté chez moi.--Je le crois, madame, répond la belle veuve; mais, de grace, veuillez nous apprendre où nous sommes, et par quel ordre nous sommes conduites ici?--Je vais satisfaire à toutes vos questions, madame. Vous êtes ici à Dreux, petite ville de Beauce, éloignée tout au plus de dix-sept lieues de Paris. Quant à moi, je m'appelle madame Germain, et l'honneur d'avoir l'estime et l'amitié de M. le marquis de Rosange.--Du marquis de Rosange, s'écrie madame du Sézil, en se rappelant l'ancien bienfaiteur de son époux! du marquis de Rosange! Quoi! vous connaissez ce vieillard respectable?--Ce vieillard, dont vous parlez, madame, n'est plus depuis dix ans; c'est son fils qui a la bonté de m'estimer, et qui brûle, depuis seize ans, pour vous de l'amour le plus tendre et le plus constant.--Ciel! mon inconnu?...--N'est autre que le marquis Jules de Rosange, fils du bienfaiteur de votre époux, que vous veniez implorer à Paris, lorsqu'il vous arriva l'aventure de Breteuil.--Qu'entends-je, grand Dieu! si son père a su que la veuve de son protégé s'était déshonorée!....--Jamais, madame; ce secret n'est connu que du marquis, de moi et de votre fidèle Michel.... Mais je vois que j'ajoute encore au trouble qui vous agite: daignez prendre quelque nourriture, ensuite je me ferai un devoir d'éclaircir tous vos doutes.

»Madame Germain fit servir le dîner; et nos dames, rassurées par le ton obligeant et les manières franches de leur hôtesse, mangèrent un peu, mais sans goût et sans appétit; elles avaient éprouvé depuis vingt-quatre heures trop de révolutions. Madame Germain ne cessait de leur dire, soyez tranquilles, mesdames, la femme qui vous poursuit ne saurait découvrir votre retraite, et d'ailleurs j'espère qu'elle n'aurait aucuns droits chez moi.--Mais quelle est cette femme?--C'est son épouse.--Comment a-t-il pu épouser une autre que celle qu'il aimait?--C'est lui qui vous expliquera cela; car vous le verrez bientôt.--Nous le verrons!--Oui, du moins il m'a fait prévenir de l'attendre sous quelques jours.--Ô bonheur!.... Mais comment avez-vous su, madame?--C'est ce que je vais vous apprendre. J'étais autrefois femme de confiance de la mère du marquis qui m'avait élevée: mon mari était aussi au service de cette famille estimable. Devenue veuve, j'ai prié ma maîtresse de me permettre de vivre tranquillement du fruit de mes épargnes: elle y a consenti, et ses bienfaits ajoutés à ce que je possédais déjà, m'ont permis d'acheter cette maison où je vis, depuis dix ans, sans faste, mais dans une honnête aisance. Le marquis, qui a des terres dans cette province, avait la bonté de se reposer de temps en temps chez moi, lorsque ses affaires l'appelaient dans ses possessions: il avait hérité de la tendresse de sa mère pour moi, et en vingt occasions il avait éprouvé que j'étais digne de sa confiance. Ce fut au commencement de ce printemps qu'il me raconta son aventure avec vous et les suites qu'elle avait eues. Il m'ajouta qu'il vous adorait, qu'il chérissait sa fille, quoiqu'il fût privé du bonheur de vous voir par des motifs puissans, mais que son seul espoir était de se réunir un jour à vous deux, et de réparer les torts de l'amour et du destin. Mon épouse, me dit-il ensuite, a des soupçons; un domestique m'a trahi, j'en suis sûr; vous connaissez l'humeur altière de la marquise, elle est capable de tout pour se venger d'une femme qu'elle croit bien plus sa rivale qu'elle ne l'est en effet. Si jamais elle parvient à découvrir la retraite de ma fille et de sa mère, permettez-moi, madame Germain, de les cacher dans votre maison, promettez-moi de leur donner un asyle sûr, secret, et de leur accorder une part de cet attachement que vous me prouvez tous les jours.... Je lui promis de seconder ses moindres voeux à cet égard, et depuis ce temps, je ne le vis plus.... Cette nuit, je dormais profondément, lorsque vers deux heures du matin, je fus réveillée en sursaut par un bruit extraordinaire: on frappait à ma porte à coups redoublés: c'était Michel, que j'introduisis après qu'il se fut fait bien connaître. Je n'avais jamais vu Michel; mais le marquis m'en avait parlé comme d'un homme sûr et probe qu'il avait placé auprès de vous. Michel me remit une lettre dans laquelle le marquis me racontait l'aventure arrivée au spectacle, et me priait de tenir sur-le-champ la parole que je lui avais donnée de recevoir chez moi les deux dames auxquelles il s'intéressait: à l'instant, dis-je à Michel, amène-les-moi, ces deux personnes infortunées dont je brûle d'adoucir les chagrins.... Michel est parti à cheval comme il était venu, et je lui dois le bonheur de vous posséder en ce moment.

»Madame du Sézil remercia son hôtesse de l'explication importante qu'elle venait de lui faire; puis elle parut inquiète de ce que Michel venait de la quitter si brusquement. Madame Germain lui répondit: Le marquis, tremblant qu'il ne vous arrivât quelque accident en route, avait donné ordre à ce domestique de revenir sur-le-champ, à Paris, lui rendre compte du succès de votre voyage. Et d'ailleurs il a des arrangemens à prendre relativement à votre maison, aux effets que vous avez laissés dans votre appartement. Ne craignez rien, encore une fois, femme intéressante; et vous, jeune personne digne d'une mère aussi estimable, aidez-moi à dissiper ses inquiétudes; vous êtes toutes deux chez une amie, une tendre amie, qui fera tout pour mériter que vous l'appeliez par la suite de ce doux nom.

»La veuve et sa fille embrassèrent madame Germain, qui mêla quelques larmes de sensibilité à celles que ses amies répandaient en abondance: ensuite on conduisit les voyageuses dans leur appartement, où on les laissa libres de se livrer, sans témoins, à leurs réflexions.

»Maintenant, monsieur le baron, belle Clémence, et toi, mon cher Victor, voulez-vous me permettre de faire une courte digression? Voulez vous connaître plus particulièrement cette madame Germain, qui commence à jouer un rôle assez important dans cette histoire? Regardez moi, vous la voyez devant vous.... Wolf est un nom supposé que j'ai pris à une époque que vous connaîtrez.... Oui, je suis cette madame Germain, qui a connu ton aïeule, Victor, qui t'a reçu dans ses bras, qui t'a remis dans ceux du respectable baron de Fritzierne; enfin je suis cette madame Germain qui a fermé les yeux à ta malheureuse mère, moissonnée dans sa tendre jeunesse, comme la violette du printemps. C'est ma maison que le marquis de Rosange avait choisie pour soustraire aux regards de la jalousie deux personnes auxquelles il était attaché par les plus doux liens. J'étais prévenue sur les graces et les vertus de ces deux aimables femmes; mais leur excellent caractère, leurs malheurs, le charme de leur entretien, tout me pénétra bientôt pour elles d'une amitié si vive, si constante, que les preuves que j'eus le bonheur d'en donner par la suite, ne coûtèrent rien à mon coeur».

Ici, madame Germain (nous ne l'appellerons plus madame Wolf) fut interrompue par le baron de Fritzierne, qui lui prouva son estime dans les termes les plus flatteurs: la jeune Clémence embrassa cette femme sensible, et Victor ému, attendri, ne put que se jeter sur une de ses mains, qu'il couvrit des douces larmes de la reconnaissance.

Madame Germain remercia ses amis de l'intérêt qu'ils lui prouvaient; puis elle reprit ainsi son intéressante narration.

Page 1