CHAPITRE V. - L'AURAIT-ON PRÉVU?
Si le lecteur a éprouvé quelque impression au débit de l'oraison funèbre de l'infâme Sermoneck, il peut se douter de celle, plus profonde encore, que dut ressentir Victor en entendant prononcer, par son père, cette prétendue oraison funèbre du plus vil des brigands. On y déifiait le meurtre, le vol, le brigandage en tout genre, et tout cela au nom de l'humanité, de la vertu. Eh quoi! ces noms sacrés doivent-ils se trouver dans la bouche des scélérats? Ils prétendent venger la nature, et ils l'outragent par leurs forfaits; ils veulent, disent-ils, proscrire l'ambitieux, l'avare, le dissipateur, le jaloux, le méchant, &c. &c. Mais, en supposant que ce fût en l'honneur de la vertu qu'ils immolassent tous les hommes imbus de ces vices, ils ne laisseraient donc plus personne sur la terre, car chaque homme a son défaut; et vouloir réformer la race humaine, se roidir contre des vices qui tiennent à la fragilité du coeur de l'homme, des vices qui ont existé de tout temps et qui existeront toujours, c'est le propre d'un fou ou d'un barbare. Ici les prétendus réformateurs sont des misérables, qui prennent des prétextes spécieux pour s'aveugler sur leurs crimes. Roger est un homme adroit qui gouverne des criminels comme lui, ou séduit des têtes faibles par des grands mots et des déclamations sophistiques, qu'il est bien éloigné de prendre pour règles de sa conduite; et ce Roger est le père de Victor! et Victor, qui le sait, ne meurt pas de douleur et de honte!.... Il est donc des situations dans la vie, où l'opprobre même ne peut avilir ni dégrader l'homme qui ne l'a point mérité? L'idée seule d'une pareille naissance eût fait mourir autrefois de désespoir le sensible Victor; aujourd'hui qu'il en a la certitude, il est plongé dans une apathie stupide; il ne sait où il est, ce qu'il fait, ni ce qu'il doit faire; ses sens sont glacés, sa langue est immobile, ses yeux sont fixés vers la terre; il est trop absorbé par la douleur pour verser des larmes; il sent bien, Victor, qu'il lui est impossible de tirer aucun parti du caractère de Roger, et cette persuasion, qui lui enlève l'espoir d'obtenir son amante, fait son plus grand tourment.
Fritz le tire enfin de sa triste rêverie. Ô mon ami! lui dit-il en l'embrassant, combien je vous estime, et combien je vous plains!.... que vous avez de vertu et de grandeur d'ame!.... Soutenez les coups du sort, mon ami, tâchez de leur résister, et que mon exemple ajoute encore, s'il est possible, à votre courage! Vous êtes maintenant au fait de la folie cruelle qui aliène les têtes de tous ces prétendus indépendans, vous allez apprendre les maux qu'ils m'ont faits à moi, et au plus malheureux des pères: le vôtre est coupable et n'est point puni; le mien, hélas! est puni sans avoir jamais été coupable.... Écoutez-moi.
«On m'a toujours nommé Fritz, ainsi que je vous l'ai déjà dit; ma naissance fut long-temps un secret pour moi, elle l'est encore quant au nom de ma mère. Un petit hameau de la Silésie, sur les bords du Moldaw, m'a vu ouvrir pour la première fois les yeux au jour, au malheur. Autant que je puis me le rappeler, mon père, qui m'avait eu d'un mariage secret, obligé de fuir son épouse et sa patrie, m'avait confié aux soins d'une femme sans fortune, mais respectable et bonne: cette femme m'éleva au milieu des enfans du hameau, dans les mêmes moeurs, et dans la même indigence que les enfans du pauvre. J'avais environ sept ans, et, jusqu'à cet âge, j'avais cru que la bonne Brigitte (c'était ainsi qu'on nommait la femme qui m'élevait) était ma mère: pour mon père, je n'avais pas pris le soin de m'informer de son nom, ni du motif qui l'éloignait de moi. J'étais livré à cet état tranquille de l'enfance, qui ne réfléchit ni sur le passé ni sur l'avenir, lorsqu'un jour une dame se présente chez Brigitte; elle demande son fils, on me présente à elle; cette dame verse des torrens de larmes, me presse contre son sein, et me prodigue mille caresses, auxquelles je ne sais répondre que par le plus grand silence et la plus froide insensibilité; j'étais fâché intérieurement de rencontrer une autre mère que ma bonne Brigitte, et je tremblais qu'on ne m'arrachât de ses bras pour m'en éloigner à jamais. Heureusement la visite de cette dame se termina promptement; elle parla bas à Brigitte, lui remit une somme d'argent, m'embrassa, me couvrit encore de ses larmes maternelles, et se retira. Brigitte, à qui je demandai l'explication de cette scène pathétique, ne voulut pas me la donner, et me promit de me satisfaire dans autre moment. Le lendemain, nouvelle scène de sentiment; ce fut un jeune homme qui en fit les frais: c'était mon père, à ce qu'il me dit; il ne pleura point, lui; mais avec quelle tendresse il me parla! Pauvre Fritz, me dit-il! tu es le fils de l'amour, et jamais l'hymen ne viendra légitimer des noeuds que l'intérêt a rompus; mais au moins tu ne me quitteras jamais; ton père expiera, par ses bienfaits, la faute de t'avoir donné le jour, et tu lui tiendras lieu de l'amie qu'une mère injuste et barbare lui a enlevée, pour la livrer à un époux qu'elle n'a pu choisir ni aimer.
»Je n'entendais rien à ces exclamations, et je regardais mon père avec la même froideur que j'avais témoignée la veille à ma mère. Il me quitta enfin, après avoir aussi parlé bas à Brigitte, à laquelle il remit à son tour une autre somme d'argent. Brigitte, restée seule avec moi, ne put s'empêcher de rire de mon étonnement stupide. Je voulus l'interroger, elle ne me répondit que par ce peu de mots: Fritz, fais un paquet de tous tes petits effets; nous allons quitter cette demeure, pour nous rapprocher de la dame que tu as vue hier, et du monsieur qui nous quitte. Dame, mon enfant, ils t'ont donné le jour, ils reprennent leurs droits sur toi; pour moi, je n'en ai plus qu'à ton amitié.
»Jusques-là j'étais resté insensible; mais le regret de quitter le lieu qui avait charmé mon enfance me fit verser des larmes, que ma bonne Brigitte s'empressa d'essuyer. Chacun de nous deux fut vaquer à ses petits arrangemens, et le lendemain nous quittâmes le hameau, pour venir occuper une espèce de masure située au bas d'une montagne, près de cette forêt. Là, ma bonne Brigitte me signifia qu'elle ne pouvait plus demeurer avec moi, mais que tous les jours elle viendrait me voir avec mon père et ma mère. Elle me confia aux soins d'une vieille femme, son amie apparemment, et partit sans me dire où elle allait porter ses pas. Tant de mystères, tant de précautions m'alarmèrent; je devins sombre, chagrin, et peu s'en fallut que je ne quittasse le canton pour aller errer à l'aventure; mais mon père vint me voir seul le lendemain; il m'accabla de présens et de caresses; je commençai à l'aimer. Il revint le surlendemain, toujours aussi tendre, aussi sensible; je m'attachai sincèrement à cet homme intéressant, et je ne pensai plus à le fuir.
»Deux mois s'étaient écoulés, pendant lesquels j'avais vu tous les matins mon père, et tous les soirs mon père et ma mère ensemble, qui venaient m'accabler de leurs caresses, et pleurer sur leurs malheurs. J'avais même eu la curiosité de suivre un jour ma bonne Brigitte, et j'avais découvert qu'elle demeurait dans une ferme à quelques pas de moi. Je n'étais pas instruit encore sur l'état de mes parens, qui jamais ne me faisaient de confidence; mais j'en savais assez pour deviner que ma mère était l'épouse d'un autre. Je me proposais de presser mon père de questions pour pénétrer enfin le mystère qu'on me faisait, lorsqu'un jour Je vis revenir Brigitte pâle, échevelée, et dans l'état d'une femme livrée au désespoir. Elle entre, s'asseoit, et ne peut que s'écrier: Malheureux Fritz! tu es perdu! je suis perdue moi-même! nous n'avons plus qu'à fuir, qu'à nous cacher!--Qu'avez-vous? Qu'est-il arrivé?--Ton père! il n'est plus!... un homme furieux...--Achevez.--Ton père est tombé sous ses coups.--Quel est le monstre?.....--Hélas! le nouvel époux de ta mère....--Ciel!....
»Brigitte, encore frappée de la scène horrible qui vient de se passer sous ses yeux, tombe, privée de sentiment, sur le plancher.... Pendant que son amie lui donne des secours, mon premier mouvement m'entraîne vers la ferme dont je connais le chemin, et où je me doute bien que l'accident vient d'arriver. Je cours, et j'arrive tout essoufflé dans ce lieu de douleur, où je ne trouve que mon père infortuné étendu sans mouvement sur le carreau, et perdant son sang.... Je me jette sur lui en fondant en larmes; je l'appelle, je déchire du linge, je chercher à étancher le sang qui coule de sa blessure.... Il recouvre un peu ses sens, me reconnaît, me nomme, et retombe dans son évanouissement. Quelle douleur pour moi! Je me jette à genoux, j'implore le ciel, je le prie de sauver mon père, de me rendre ce père que je chéris!....
»À l'instant plusieurs hommes armés entrent dans la ferme: loin de m'effrayer, je les regarde comme des protecteurs que la providence envoie à mon secours: je les prie de rendre mon père à la vie. Ils me regardent en riant, chargent le moribond sur un de leurs chevaux, me lient, me jettent sur un autre cheval, et m'entraînent avec eux.
»Qu'on juge de mes cris, de mes gémissemens! Je vois mon père devant moi; mais dans quel état, grand Dieu! Le seul secours qu'on lui porte, c'est de soutenir sa tête décolorée, et je vois clairement que les gens qui nous enlèvent ont sur nous quelques projets infâmes. Je les questionne, ils ne me répondent point; je veux briser mes liens, je mords, j'égratigne; ils se mettent à rire aux éclats. Le petit espiègle, disent-ils! il sera excellent pour ce que nous en voulons faire!
»Enfin notre escorte nous fait traverser un souterrain, et nous arrivons ici, dans ce lieu même où je vous parle, mon cher Victor; c'est assez vous dire que les scélérats qui nous entraînaient étaient des gens de Roger.... Vous frémissez! je vois que mon récit vous touche jusqu'aux larmes.... Je l'abrégerai pour épargner votre sensibilité; mais écoutez ce qui me reste à vous dire, vous allez me voir au comble du malheur!
»À peine arrivé ici, on me sépare de mon père, malgré mes cris et mes prières.... Je suis bientôt livré à un vieux brigand, qui me déclare que, si je ne suis pas les instructions qu'il a ordre de le donner, je recevrai, trois fois par jour, trente coups de plat de sabre. Ces instructions consistent à faire de moi un apprentif voleur. Je refuse, et je suis livré pendant plusieurs jours de suite, au cruel supplice dont on m'a menacé; je le supporte avec courage; mais enfin je forme un projet assez adroit pour un enfant de mon âge. Qu'on me mène au capitaine, dis-je à mon bourreau, ce n'est qu'à lui seul que je puis céder.
»On me conduit à Roger; je lui promets la plus grande docilité à ses ordres, s'il me permet de revoir mon père, dont je sais qu'on prend soin. Roger me permet cette satisfaction, et je cours au lieu qu'on appelle ici l'infirmerie, où je retrouve mon père infortuné qui, à ma vue, verse un torrent de larmes. On avait eu soin de sa santé; ses plaies, qui n'étaient point dangereuses, étaient fermées. Il était presque convalescent. Notre entrevue fut bien triste, hélas! et ce fut la seule que nous eûmes dans ce lieu de terreur! Il n'eut point le temps de me dire la cause de ses malheurs, ni le nom de son assassin; nous ne pûmes nous entretenir que de la cruelle position dans laquelle nous nous trouvions tous deux. Je me rappellerai toute ma vie les excellens conseils que ce tendre et vertueux père me donna: Mon cher fils, me dit-il, la piété filiale t'a fait promettre à ces brigands de seconder leurs forfaits; garde-toi de tenir cette promesse coupable; tout serment basé sur le crime est nul; meurs plutôt, s'il le faut, mais meurs vertueux. Je ne sais quels desseins ces monstres ont sur moi; sans doute ils veulent m'associer aussi à leurs crimes: mon fils, tu me verras me percer moi-même d'un fer homicide avant de céder à ces barbares, et tu suivras mon exemple; n'est-ce pas, Fritz, que tu imiteras ton père, et que tu sauras mourir?
»Je le lui promis en pleurant, et l'on vint nous séparer.... Je ne puis vous dire combien il me fallut essuyer de traitemens durs pour résister aux sollicitations des indépendans, qui voulaient m'emmener avec eux dans leurs expéditions, et me faire jouer le rôle d'observateur, rôle que mon âge et mon innocence auraient pu rendre funeste aux paisibles propriétaires ou voyageurs que j'aurais trahis. Je sus résister enfin, jusqu'à une époque terrible qui me sépara pour jamais de mon malheureux père.
»Comme il était parfaitement rétabli, les indépendans l'entraînèrent un soir au fond de leurs plus obscurs souterrains, pour résister, disaient-ils, aux troupes de l'empereur qui cherchaient à les cerner. Roger lui-même, qui s'était fait accompagner par un certain baron de Fritzierne, que le sort avait fait tomber entre ses mains, courut les plus grands dangers dans cette affaire; mais il s'échappa, lui; et mon pauvre père ne fut pas si heureux. Circonscrit par une troupe de soldats, il fut pris, lui douzième, et conduit au commandant qui l'interrogea: mon père raconta ses malheurs, il ne fut pas écouté; il protesta de son innocence, on ne le crut point.... Mon père, hélas! n'avait ni un état, ni un nom connu, ni des protections. On l'avait pris, en quelque façon, les armes à la main, au milieu d'une troupe de scélérats: vous savez avec quelle promptitude on examine et l'on juge en Allemagne.... L'infortuné fut envoyé, avec ses onze brigands, dans la grande forteresse de Prague, comme esclave de galère[5]!.... Il y gémit encore mon cher Victor, il y gémit; et je n'ai pu saisir qu'une seule fois l'occasion d'essuyer ses larmes!....
»Je ne vous dirai point ce que je souffris quand j'appris le malheur arrivé mon père! Je suppliai Roger de me rendre ma liberté, il ne le voulut point; mais il me promit d'adoucir mes regrets, en adoucissant mon sort, et sur-tout en me laissant maître de mes actions. Il tint parole. Roger, dans ce temps là, avait un fond de chagrin; on l'attribuait à la mort précipitée d'une femme qu'il adorait, dont il avait un fils, qu'une femme, nommée, je crois, madame Germain, venait de lui enlever. Ses propres malheurs l'avaient rendu plus sensible à ceux des autres. Il me donna, près de lui, la fonction d'avoir soin de ses armes, et ne souffrit pas qu'on m'engageât dans aucune affaire dont ma conscience pût s'offenser. Je voyageai ainsi avec lui dans toute l'Allemagne, où, depuis ses malheurs, il conduisit ses gens; et, à l'exception de la liberté que je ne pus obtenir, je n'eus que lieu de me louer de ses procédés à mon égard. Cependant nous étions revenus dans ces forêts, et j'avais toujours la crainte d'être pris avec ces brigands, et de subir la peine qu'on avait imposée, avec tant d'injustice, à mon père. Je connaissais le grand caractère de Roger; je savais qu'il était homme à me laisser aller sur ma parole d'honneur de revenir près de lui. Je hasardai un jour de lui faire encore une prière, qu'il avait déjà repoussée bien des fois. Roger, lui dis-je, je ne puis plus supporter la vie si tu me refuses aujourd'hui la permission d'aller passer un jour à Prague. Je te promets, sur mon honneur, de revenir; mais, si je n'obtiens toi cette faveur, je te jure que je suis capable d'attenter à mes jours.
»Roger me fait mille objections que je détruis, et consent enfin à me laisser partir; mais il ne me donne que trois jours pour ce voyage, et veut que je sois accompagné par deux de ses gens qui répondront de moi, me suivront par-tout et me ramèneront au camp des indépendans. Ne pouvant faire autrement, j'accepte les odieux compagnons qu'il me donne, et nous partons tous les trois. Je ne vous dirai point, cher Victor, avec quelle joie, mêlée de douleur, je vis s'élever, devant moi, les hautes tours de la ville de Prague. Je volai, plutôt que je ne marchai vers la grande forteresse, où je demandai le prisonnier qui m'était si cher. Il se présenta; mais dans quel état, ô ciel! Mon père, faible, sans force comme sans couleur, était chargé de chaînes qui laissaient néanmoins encore trop de liberté à ses mains; car on l'employait, ainsi que tous les autres esclaves de galère, aux ouvrages les plus vils et les plus durs. L'infortuné me reconnut à peine, tant ses malheurs avaient altéré sa mémoire et sa vue. Je ne vous peindrai point cette entrevue douloureuse ensemble et délicieuse. Vous devinez sans doute tout ce que nous éprouvâmes. Il fallut cependant nous quitter; les deux Argus, que m'avait donnés Roger, ne me quittaient pas plus que leur ombre. Mon père, désespéré de la cruelle position où je me trouvais, me donna une poudre narcotique, qu'il composait et vendait pour ajouter quelques creutzers à ceux que la maison lui donnait pour exister: il me conseilla de m'en servir pour me soustraire, s'il était possible, à mes surveillans: Va, mon fils, me dit-il, et si tu recouvres ta liberté, travaille à la faire rendre aussi à ton père innocent, victime du hasard et des jugemens précipités des hommes! Je le serrai dans mes bras, et nous nous séparâmes.
»De retour avec mes guides, je ne trouvai, pendant la route, aucune occasion d'employer la poudre bienfaisante que mon père m'avait donnée; ce ne fut que dans cette forêt même, au pied d'une colline, que je pus m'en servir. Mes deux brigands, fatigués, proposèrent de s'asseoir un moment, avant de rentrer au camp, et de se rafraîchir. Heureusement pour moi, je m'étais emparé de la gourde pleine de rhum; j'y jetai adroitement la poudre en question, et j'eus bientôt le plaisir de voir mes guides céder au plus profond sommeil.... Plein de reconnaissance envers l'Être suprême, j'allais courir toute la forêt pour me sauver; mais je réfléchis que je pourrais bien y rencontrer d'autres compagnons de Roger: le ciel m'inspira. Sur le haut de la colline était un hermitage, dont le vertueux propriétaire n'existait plus depuis quelques jours; j'y entrai, je m'emparai des habits de l'anachorète, et me flattai, sous ce déguisement, de pouvoir échapper à la surveillance de la troupe des indépendans; mais, hélas! vain espoir! Au moment où je me propose de fuir, je vous vois, vous m'intéressez, je vous accorde l'hospitalité, et tous deux nous tombons entre les mains de ceux que j'avais tant d'intérêt d'éviter.... Voilà, cher Victor, le court récit de mes malheurs; je vous les ai tracés pour raffermir votre courage, et consoler votre vertu humiliée d'une naissance qui fait votre infortune. Ô Victor! malgré l'innocence de mon père, il est dans les fers, et la honte de son état n'en rejaillit pas moins sur moi aux yeux d'un monde injuste et léger! Victor! votre sort est moins à plaindre que le mien: vous pouvez briser tous les liens de la nature, désavouer la source de votre sang; au lieu que je ne puis repousser de mon coeur un père vertueux, et qui n'est malheureux que parce qu'il m'a donné le jour!....».
Le récit de Fritz avait singulièrement ému Victor, qui se rappelait les aventures du baron de Fritzierne. Quand Fritz eut fini de parler, Victor lui dit: Vous n'avez omis, mon cher Fritz, qu'une seule chose, une chose bien essentielle pour vous et pour moi; c'est de me nommer votre père: en grace, ne me laissez pas ignorer....--Est-ce que je ne vous ai pas dit son nom?--Vous l'avez oublié.--Mon père s'appelle Friksy.--Friksy, grand Dieu! embrasse-moi, Fritz, tu vas être heureux! Le baron de Fritzierne, mon bienfaiteur, mon véritable père, avait épousé ta mère, l'infortunée Cécile-Clémence d'Ernesté. Hélas! j'ai occupé ta place chez M. de Fritzierne: c'est toi qu'il a cherché long-temps pour t'adopter; c'est toi qui devais être son fils, l'époux de ma chère Clémence! Ô Fritz! je vais te rendre tous ces biens dont je suis privé pour jamais! Le baron aura assez de crédit pour te rendre ton père qu'il a cru immoler autrefois, et vous serez tous heureux!
Ici Victor raconte sommairement à Fritz ses aventures et celles de M. de Fritzierne: Fritz est vraiment cet enfant que le baron chercha en vain, après qu'il eut percé de coups le premier époux de la mère de Clémence, chez la fermière, où l'avait conduit la femme-de-chambre de son épouse. Quel bonheur pour Victor, de pouvoir rendre cet enfant à son bienfaiteur! Il peut fuir maintenant, Victor; il laisse un consolateur au baron.
Fritz, enchanté de cette découverte, moins pour lui que pour son père, à qui la protection de M. de Fritzierne pouvait être utile, serra Victor contre son coeur, et nos deux amis, après quelques momens encore de l'effusion la plus touchante, essayèrent de goûter quelques momens de repos.