‹ Vie et aventures de Martin ChuzzlewitChapitre 2 sur 14 · Chapitre 3 M. Montague chez lui. – M. Jonas Chuzzlewit chez lui aussi.

Chapitre 3 M. Montague chez lui. – M. Jonas Chuzzlewit chez lui aussi.

Il y avait bien des motifs puissants pour que Jonas Chuzzlewit fût fortement prévenu en faveur du plan que le grand inventeur avait si hardiment étalé sous ses yeux ; mais parmi ces motifs, il s’en trouvait trois dominants : 1° Il y avait de l’argent à gagner par ce moyen. 2° Cet argent avait le charme particulier d’être adroitement acquis aux dépens d’autrui. 3° Ce plan lui promettait dans le monde honneur et considération, un Conseil étant dans sa sphère particulière une institution importante, et le directeur un homme puissant. « Faire un bénéfice considérable, avoir sous ses ordres une troupe de subalternes, se produire de toute façon dans la bonne société, et tout cela sans se donner la moindre peine, ce n’est pas une trop mauvaise perspective, » pensait Jonas. Ces dernières considérations ne le cédaient qu’à son avarice : car Jonas, sachant bien qu’il n’y avait ni dans sa personne, ni dans sa conduite, ni dans son caractère, ni dans ses actions, rien qui commandât le respect, était avide du pouvoir qui le procure ; au fond du cœur, il était aussi despote que l’a jamais été, dans l’histoire un conquérant couronné de lauriers.

Mais il résolut de procéder avec prudence et précaution, et d’étudier de près l’élégance apparente de l’intérieur de M. Montague : car ce vil coquin ne se doutait pas que Montague avait besoin de sa coquinerie, et que sans cela il ne l’eût pas invité à dîner, tandis que sa résolution était encore flottante ; il ne s’en doutait pas plus qu’il n’admettait la possibilité que ce puissant génie fût capable de l’attraper, en perçant d’un coup d’épingle l’outre de son puissant orgueil. Montague avait dit, au moment où ils se séparaient, que Jonas était trop fin pour lui ; et Jonas, qui était assez fin en effet pour se défier de tout ce qu’il aurait pu lui dire d’ailleurs, même en jurant ses grands dieux, crut à ce compliment sans hésiter.

Ce fut d’une main timide cependant, et avec un effort ridicule pour se donner des airs de rodomont, que Jonas frappa à la porte de son nouvel ami, dans Pall Mall, lorsque l’heure convenue fut arrivée. M. Bailey répondit vivement à l’appel. Il n’était pas fier, et n’aurait pas mieux demandé que de renouveler connaissance avec Jonas ; mais Jonas l’avait oublié.

« M. Montague est-il chez lui ?

– Je crois bien qu’il y est ! et il vous attend à dîner aussi, dit Bailey avec l’air d’aisance d’une ancienne connaissance. Voulez-vous garder votre chapeau ou le laisser ici ? »

M. Jonas préféra laisser son chapeau dans l’antichambre.

« C’est toujours votre ancien nom, je suppose ? » dit Bailey en ricanant.

M. Jonas le regarda avec une muette indignation.

« Tiens ! vous ne vous souvenez donc plus de la vieille mère Todgers ? demanda M. Bailey avec son trémoussement favori de genoux et de bottes. Vous ne vous souvenez donc pas que je vous annonçais aux jeunes demoiselles, quand vous veniez leur faire la cour ? Une fameuse baraque ! vous en souvenez-vous ? Les temps sont bien changés, n’est-ce pas ? A propos, savez-vous que vous avez fièrement grandi tout de même ! »

Sans attendre que Jonas le remerciât de ce compliment, Bailey conduisit le visiteur au premier, et, après l’avoir annoncé, il se retira avec un clignement d’œil d’intelligence familière.

Le rez-de-chaussée de la maison était occupé par un riche négociant ; M. Montague avait loué tout le haut : un appartement splendide. La pièce dans laquelle il reçut Jonas était spacieuse, meublée avec une extrême magnificence : on y voyait des peintures, des copies de l’antique en albâtre et en marbre, des vases de Chine, de grandes glaces, des portières de la plus belle soie cramoisie, des franges d’or, des sofas somptueux, des armoires brillantes incrustées de bois précieux, et mille bagatelles de grand prix semées avec une négligente profusion. Les seuls convives qu’il y eût, indépendamment de Jonas, étaient le docteur, le directeur gérant et deux autres gentlemen que Montague présenta en bonne et due forme.

« Mon cher ami, je suis enchanté de vous voir. Je crois que vous connaissez Jobling ?

– Je le pense, dit gaiement le docteur en franchissant le cercle pour aller presser la main de Jonas. J’imagine avoir cet honneur. Je l’espère. Mon cher monsieur, je vois que vous vous portez bien. Tout à fait bien, n’est-ce pas ? C’est déjà quelque chose. »

Aussitôt que le docteur lui permit de présenter les deux autres convives, Montague dit :

« Monsieur Wolf, M. Chuzzlewit ; monsieur Pip, M. Chuzzlewit. »

Ces deux gentlemen étaient excessivement heureux d’avoir l’honneur de faire connaissance avec M. Chuzzlewit. Le docteur tira Jonas un peu à part et lui souffla ces mots derrière sa main :

« Des hommes du monde, mon cher monsieur, des hommes du monde. Hem ! M. Wolf, un nom fameux dans les lettres (mais ne parlez pas de ça), un admirable rédacteur de journaux hebdomadaires, oh ! un talent admirable !… M. Pip, artiste dramatique, un homme étonnant, quand on le connaît, oh ! mais étonnant !

– Eh bien, dit Wolf, croisant les bras et reprenant une conversation que l’arrivée de Jonas avait interrompue, et qu’est-ce que lord Nobley a répondu à cela ?

– Ma foi, répliqua Pip avec un juron, il ne sut que répondre, Dieu me damne, monsieur, s’il ne resta pas muet comme un poisson ! Mais vous savez que Nobley est un brave garçon.

– Le meilleur garçon qu’il y ait au monde ! s’écria Wolf. Pas plus tard que la semaine dernière, Nobley me disait : « Pardieu ! Wolf, j’ai un bénéfice à donner : c’est bien dommage que vous n’ayez pas fait votre théologie à l’Université, je veux mourir si je n’aurais pas fait de vous un ministre. »

– C’est bien là lui, dit Pip avec un autre juron. Il l’aurait fait comme il le dit.

– Il n’y a pas à en douter, dit Wolf. Mais vous vouliez nous dire…

– Oh ! oui, s’écria Pip, certainement. Voici où j’en voulais venir. D’abord il resta donc muet, bouche cousue, anéanti ; mais au bout d’une minute il dit au duc : « Voici Pip. Demandez à Pip ; c’est notre ami commun. Demandez à Pip ; il le sait bien. – Dieu me damne ! dit le duc, en ce cas je m’adresse à Pip. Voyons, Pip, est-elle bancale, oui ou non ? Parlez. – Franchement, mademoiselle est bancale, répondis-je. – Ah ! ah ! dit en riant le duc, certainement qu’elle l’est. Bravo ! Pip. Bien dit ! Pip. Je veux, le diable m’emporte ! mourir si vous n’êtes pas une fine lame, Pip. Inscrivez-moi sur la liste de vos visites fashionables toutes les fois que je serai à Londres. » Et c’est ce que j’ai fait jusqu’à ce jour. »

La conclusion de cette histoire causa une immense satisfaction qui ne fit que redoubler à l’annonce du dîner. Jonas se rendit à la salle à manger, à côté de son hôte illustre, et se mit à table entre lui et son ami le docteur. Les autres convives prirent leurs places comme des gens qui connaissaient bien la maison, et tout le monde ne tarda pas à faire honneur au dîner.

Ce dîner était aussi bon qu’il soit possible d’en avoir un avec de l’argent ou à crédit, peu importe. Les mets, les vins et les fruits étaient de première qualité, le service des plus élégants, l’argenterie splendide. M. Jonas était en train de calculer la valeur de cet item seul, quand son hôte le tira de ses pensées.

« Un verre de vin ? dit-il.

– Oh ! dit Jonas, qui en avait déjà bu plusieurs, tant que vous voudrez ; il est trop bon pour que je le refuse.

– Bien dit, monsieur Chuzzlewit ! cria Wolf.

– Un vrai Tom Gog, sur mon âme ! dit Pip.

– Positivement, c’est ça, ah ! ah ! ah ! observa le docteur posant son couteau et sa fourchette pour un instant et se remettant ensuite à la besogne de tout cœur. Le mot est joli… très-joli.

– Vous vous trouvez bien, j’espère ? dit Tigg s’adressant en aparté à Jonas.

– Oh ! ne vous inquiétez pas de moi, répondit celui-ci. Ca va joliment bien.

– J’ai pensé qu’il valait mieux ne pas faire d’extraordinaire, dit Tigg. Vous comprenez ?

– Mais comment donc appelez-vous cela ? répliqua Jonas. Vous ne voulez pas me faire croire que c’est là votre ordinaire de tous les jours ?

– Mon cher ami, répondit Montague en haussant les épaules, c’est comme ça tous les jours de la vie où je dîne à la maison. Je vous donne la fortune du pot. A quoi bon faire quelque chose d’extraordinaire pour vous ? Vous auriez eu bientôt éventé la mèche. « Vous allez faire un petit extra, me disait Crimple. – Ma foi, non ! » lui ai-je dit. Il ne faut pas lui jeter de poudre aux yeux.

– Diable ! ce n’est déjà pas si mal comme ça ! dit Jonas promenant son regard autour de la chambre. Un dîner pareil doit vous coûter les yeux de la tête ?

– Dame ! répliqua l’autre, je ne veux pas faire le fin avec vous : c’est un peu cher. Mais j’aime ça. C’est ma plus forte dépense. »

Jonas poussa sa langue contre sa joue en disant :

« Ca ne m’étonne pas !

– Quand vous serez notre associé, dit Tigg, vous en ferez peut-être autant pour vous débarrasser de votre part dans les bénéfices.

– Pas du tout, répliqua Jonas.

– Vous avez raison, dit Tigg avec une franchise amicale. A quoi bon ? ce n’est point nécessaire. Il faut dans une compagnie qu’il y en ait un qui le fasse pour représenter l’association ; mais puisque j’y trouve du plaisir, c’est mon département. Ca ne vous fait rien, n’est-ce pas, que le dîner soit cher, si c’est un autre qui en fait les frais ?

– Pas le moins du monde, dit Jonas.

– Alors j’espère que vous viendrez souvent dîner chez moi.

– Ah ! dit Jonas, ça m’est égal ; au contraire.

– Et jamais je n’essayerai de vous parler affaires à table ; je vous en fais serment. O le rusé, rusé compère ! Avez-vous été assez malin ce matin ? Il faut que je leur conte la chose : ça va bien les amuser. Pip, mon cher ami, j’ai à vous raconter un trait magnifique de mon ami Chuzzlewit, qui est bien le plus rusé coquin que je connaisse ; je vous donne ma parole d’honneur la plus sacrée que c’est le plus rusé coquin que je connaisse, Pip. »

Pip déclara par un serment terrible qu’il était déjà bien sûr du fait. L’anecdote fut racontée et reçue avec de bruyants applaudissements, comme une preuve incontestable de la malice de M. Jonas. Dans un sentiment bien naturel d’émulation, Pip rapporta, à son tour, quelques unes de ses propres ruses ; et Wolf, pour ne point rester en arrière, récita les passages principaux de deux ou trois articles furieusement humoristiques qu’il était en train de composer. Ces échantillons, étant dans ce goût relevé qu’il appelait des teintes chaudes, reçurent l’approbation générale ; et la compagnie tomba d’accord qu’ils étaient pleins d’esprit d’un bout à l’autre.

Jobling murmura à l’oreille de Jonas :

« Des hommes du monde, mon cher monsieur, de véritables hommes du monde ! Pour une personne attachée comme moi à l’exercice d’une profession sérieuse, il n’y a rien de plus récréatif que de se trouver dans cette sorte de société. Non-seulement c’est agréable, car rien ne saurait être plus agréable, mais il y a là un intérêt philosophique, une étude de caractères, mon cher monsieur, de vrais caractères. »

Il est si doux de voir le mérite réel dignement apprécié, quelque direction qu’il suive dans la vie, que l’harmonie générale de la réunion gagna beaucoup sans doute à voir la haute estime où les deux « hommes du monde » étaient tenus par les classes supérieures de la société et par les braves défenseurs du pays des armées de terre et de mer, mais particulièrement par les premiers. Il n’y avait pas la moindre de leurs aventures à laquelle ne se trouvât mêlé un colonel ; les lords pleuvaient comme les jurons, et le sang royal lui-même coulait à pleins bords dans le ruisseau fangeux de leurs souvenirs personnels.

« Je crains que M. Chuzzlewit ne le connaisse pas, dit Wolf, par allusion à un certain personnage d’illustre lignage qui avait précédemment figuré dans une anecdote.

– Non, dit Tigg, mais nous mettrons M. Chuzzlewit en contact avec cette espèce de gens.

– Il aimait beaucoup la littérature, fit observer Wolf.

– Vrai ? dit Tigg.

– Oh ! certainement. Il s’est abonné à mon journal pendant plusieurs années. Savez-vous qu’il faisait de temps en temps de bonnes plaisanteries là-dessus ? Il demanda une fois à certain vicomte de mes amis (Pip le connaît bien) : « Quel est le nom du rédacteur ? – Wolf. – Wolf ? En effet il déchire à belles dents comme un loup[6]. Gare au loup ! comme dit le proverbe. » J’étais trop sensible au compliment pour ne pas l’imprimer dans le premier numéro.

– Et le fils du vicomte ! s’écria Pip, qui ne parlait jamais sans un nouveau juron. Le fils du vicomte ! Un soir, il vint nous voir en retournant chez lui avec sa belle ; il était un peu en train : « Où est Pip ? dit-il. J’ai besoin de voir Pip. Montrez-moi Pip ! – Qu’est-ce qu’il y a, milord ? – Shakespeare n’est qu’une mauvaise plaisanterie, Pip ! Qu’est-ce qu’on peut trouver de beau dans Shakespeare, Pip ? Pour moi, je ne lis jamais ça. Que diable ! qu’est-ce que tout cela signifie, Pip ? Les vers de Shakespeare sont sur leurs pieds ; mais j’aimerais mieux des jambes, et il n’y en a pas pour la peine, n’est-ce pas, Pip ? Juliette, Desdemona, lady Macbeth et tout le reste, quels que soient leurs noms, n’avaient donc pas de jambes, qu’il ne les fait pas voir au public ? On croirait, à l’entendre, qu’il n’y a que des miss Biffins au monde[7], Pip. Tenez, je vais vous dire, ce que la foule appelle poésie dramatique n’est qu’une collection de sermons. Est-ce que je vais au théâtre pour y entendre le prêche ? Non, Pip. Si j’en avais envie, c’est à l’église que j’irais. Quel est le légitime objet du drame, Pip ? La nature humaine. Les jambes ne sont peut-être pas une partie intéressante de la nature humaine ! Eh bien, faites-nous une quantité de pièces à ballet où l’on montre ses jambes, Pip, et je vous soutiendrai, mon gaillard ! » Et je suis fier de dire, ajouta Pip, qu’il m’a joliment soutenu. »

La conversation devenant générale, on demanda l’opinion de M. Jonas sur ce sujet, et, comme cette opinion se trouva pleinement d’accord avec la manière de voir de M. Pip, ce gentleman en fut extrêmement flatté. Pip et Wolf avaient tant de rapport avec Jonas qu’ils devinrent d’excellents amis, et qu’entre cette amitié de plus en plus croissante et les fumées du vin, Jonas devint très-communicatif.

Il ne faut pas croire, quand il s’agit d’un tel homme, que plus il devient communicatif, plus il est agréable : bien au contraire, son mérite ressort peut-être avec avantage de son silence. Sachant au fond du cœur qu’il n’avait aucun moyen de se mettre sur un pied d’égalité avec les autres convives, si ce n’est en déployant cette profondeur et cette finesse qu’on avait vantées en lui, Jonas fit un grand étalage de ces qualités, et il fut tellement profond et fin qu’il se perdait dans sa propre profondeur, et s’enferrait lui-même sans s’en douter.

Il était dans ses habitudes et dans sa nature de déployer ses qualités aux dépens de son amphitryon ; et tandis qu’il buvait le vin généreux et prenait sa part de la monstrueuse profusion de son hôte, il se plaisait à railler l’extravagance qui lui faisait faire à grands frais un si bonne chère. Même dans un festin si désordonné et dans une compagnie plus que douteuse, cette disposition eût pu avoir quelque suite fâcheuse, si Tigg et Crimple, s’appliquant à connaître leur homme à fond, ne lui eussent donné toute licence ; sachant bien que, plus il en prendrait, plus ce serait utile à leurs projets. Ainsi, tandis que ce hérisson maladroit, dupe de ses adversaires en dépit de toute sa finesse, se croyait bien à l’abri sous ses pointes acérées qu’il leur présentait de tous côtés, il ne faisait au contraire que trahir à leurs yeux vigilants son côté vulnérable.

Soit que les deux gentlemen qui avaient si bien contribué à satisfaire l’intérêt philosophique du docteur (lequel, par parenthèse, s’était glissé tranquillement dehors, après avoir avalé son compte habituel de petits verres), eussent reçu d’avance les instructions de leur hôte ou se fussent inspirés de tout ce qu’ils pouvaient entendre et voir, le fait est qu’ils remplissaient leur rôle à merveille. Ils sollicitaient l’honneur de faire plus ample connaissance avec Jonas ; ils l’assuraient qu’ils auraient le plaisir de l’introduire dans cette société élevée où il était appelé à briller, et, de la manière la plus cordiale, ils l’informaient qu’ils mettaient entièrement à sa disposition les avantages de leurs relations respectives. En un mot, ils lui dirent : « Soyez des nôtres ! » Jonas répondit qu’il leur était infiniment obligé, et qu’il ne demandait pas mieux, en ajoutant in petto que, tant qu’on le régalerait, on pouvait compter sur lui.

Après le café qui fut servi dans la salle à manger, il y eut un court intervalle de conversation dont Pip et Wolf firent principalement les frais ; conversation de haut goût et fortement assaisonnée d’épices. Quand elle commençait à languir, Jonas la relevait avec ardeur, estimant la valeur du mobilier, s’informant si tel ou tel article était payé, demandant ce qu’il avait pu coûter, et ainsi de suite, s’imaginant par là qu’il vexait horriblement Montague, et qu’il y trouvait l’occasion de présenter ses propres qualités sous leur jour le plus brillant.

Plusieurs verres de punch au vin de Champagne animèrent un moment les plaisirs de la soirée ; mais, après quelques démonstrations bruyantes et quelques mots sans suite, tout finit par la sortie des deux hommes du monde qui s’éloignèrent en chancelant, et par un somme que M. Jonas fit sur un des sofas.

Comme Jonas n’était pas en état de comprendre où il se trouvait, on donna ordre à M. Bailey d’appeler un fiacre pour le ramener chez lui : ce jeune gentleman dut lui-même, pour exécuter la commission, s’arracher aux douceurs du sommeil qu’il goûtait dans le vestibule. Il était alors près de trois heures du matin.

« Pensez-vous qu’il soit pris à l’hameçon ? murmura Crimple, assis à l’écart dans un coin du salon avec son associé et observant Jonas étendu sur le canapé.

– Un peu, dit Tigg sur le même ton. Et l’hameçon ne cassera pas, il est solide. Nadgett a-t-il été ce soir aux renseignements ?

– Oui. Je suis sorti pour lui parler. Comme il a vu que vous aviez du monde, il s’est retiré.

– Pourquoi ça ?

– Il a dit qu’il reviendrait demain matin de bonne heure, quand vous seriez encore au lit.

– Dites-lui de n’y pas manquer et envoyez-le-moi avant que je me lève. Chut ! voici le domestique. Voyons, monsieur Bailey, ramenez ce gentleman chez lui, et ne le quittez pas qu’il n’y soit rentré sain et sauf. Holà ! sus, Chuzzlewit, holà ! »

Ils soulevèrent Jonas non sans peine et l’aidèrent à descendre l’escalier ; là, ils lui posèrent son chapeau sur la tête et le hissèrent dans le fiacre. M. Bailey, l’y ayant enfermé, monta sur le siège auprès du cocher, en fumant son cigare avec un air de satisfaction toute particulière ; cette besogne dont il était chargé avait en effet un caractère de débauche élégante qui répondait parfaitement à ses goûts.

On arriva bientôt à la maison de la Cité. M. Bailey se jeta en bas du siège et témoigna de la vivacité de ses sentiments en frappant un coup comme jamais peut-être on n’en avait entendu de semblable dans ce quartier, depuis le grand incendie de Londres. Il fit quelques pas en arrière dans la rue pour observer de l’effet de cet exploit, et remarqua qu’une faible lumière, tout à l’heure visible à un étage supérieur, disparaissait pour descendre l’escalier. Afin de savoir d’avance qui tenait cette bougie, M. Bailey fit un bond vers la porte et appliqua un œil au trou de la serrure.

C’était Merry, la joyeuse Merry en personne. Mais quelle triste, quelle étrange altération dans ses traits ! Elle était si flétrie, si abattue, si chancelante, si craintive, si accablée, si brisée, qu’il eût éprouvé moins de surprise à la voir étendue paisiblement dans son cercueil.

Elle posa sa bougie sur une tablette, à l’angle du mur, et appuya sa main contre son cœur, sur ses yeux, sur sa tête brûlante. Puis elle s’approcha de la porte, en marchant d’un pas si égaré et si précipité, que M. Bailey en perdit son aplomb, et qu’il avait encore l’œil fixé à la place où avait été le trou de la serrure quand Merry avait déjà ouvert la porte.

« Ah ! ah ! dit M. Bailey avec un certain effort. C’est vous ? Qu’est-ce que vous avez donc ? Est-ce que vous êtes malade ? »

A travers l’étonnement qu’elle éprouvait en reconnaissant le groom sous son costume si différent de celui d’autrefois, elle retrouva son ancien sourire. M. Bailey en fut ravi ; mais, un moment après, il se sentit affligé de nouveau, car il vit des larmes mouiller les pauvres yeux éteints de Merry.

« N’ayez pas peur, dit Bailey. Il n’y a pas de quoi ! Je ramène chez lui M. Chuzzlewit. Il n’est point malade. Il a seulement bu un petit coup, vous savez. »

M. Bailey se mit à vaciller dans ses bottes pour figurer l’ivresse.

« Est-ce que vous venez de chez mistress Todgers ? demanda Merry toute tremblante.

– De chez mistress Todgers ? Dieu merci, non ! s’écria M. Bailey. Je n’ai plus rien de commun avec la maison Todgers. Il y a longtemps que je l’ai plantée là. Votre mari est venu dîner chez mon maître dans le West-End. Est-ce que vous ne saviez pas qu’il devait venir nous voir ?

– Non, dit-elle d’une voix mal assurée.

– Ah ! c’est pourtant comme ça. Nous sommes de fameux gaillards, allez ! je vous en réponds. Ne sortez pas, vous attraperiez un rhume de cerveau. Je vais vous l’amener. »

Et M. Bailey, témoignant par sa contenance la confiance parfaite où il était de pouvoir facilement porter Jonas, s’il le fallait, ouvrit la portière, abaissa le marchepied, et, secouant le dormeur, lui cria :

« Nous voici arrivés, mon bijou. Allons, relevez-vous ! »

Jonas avait repris assez l’usage de ses sens pour pouvoir répondre à cet appel et s’élancer d’un bond hors de la voiture, tombant la tête la première comme un paquet, au grand risque de compromettre la personne de M. Bailey. Quand notre homme se trouva sur le pavé, M. Bailey commença par s’appuyer contre le mur, puis avec adresse le souleva par derrière, et ayant fini par le mettre sur ses pieds, il l’introduisit dans la maison.

« Passez d’abord avec la lumière, dit Bailey à mistress Jonas ; nous vous suivrons. Ne tremblez donc pas comme ça, il ne vous fera pas de mal. Je sais ce que c’est ; quand j’ai bu une goutte de trop, je suis plein de bons sentiments. »

Merry prit les devants ; son mari et Bailey, à force de tomber l’un sur l’autre et de se heurter mutuellement, arrivèrent enfin au salon du premier étage, où Jonas se laissa choir sur un siège.

« Voilà ! dit M. Bailey. A présent, c’est bon. Vous n’avez que faire de pleurer, Dieu merci ! le voilà solide comme un roc. »

La misérable brute avec son costume en désordre, son visage en compote et ses cheveux emmêlés, s’assit en clignant de l’œil et en vacillant, roulant ses yeux hébétés jusqu’à ce que reprenant par degrés l’intelligence de ce qui l’entourait, il reconnut sa femme et lui montra le poing.

« Ah ! s’écria M. Bailey, mettant le sien sur sa hanche avec une nouvelle émotion, n’allez-vous pas faire le méchant ? que je vous voie !… avisez-vous de ça !…

– Je vous en prie, allez-vous-en, dit Merry. Bailey, mon bon ami, allez-vous-en. Jonas ! ajouta-t-elle en posant timidement sa main sur l’épaule de son mari et penchant la tête vers lui ; Jonas !

– Voyez-moi ça ! s’écria Jonas qui étendit la main pour la repousser. Voyez-moi cette créature-là ! Voilà-t-il pas un beau morceau !

– Cher Jonas !…

– Cher démon ! répliqua-t-il avec un geste féroce. Voilà-t-il pas un beau carcan à se mettre au cou pour toute sa vie, mauvaise petite chatte avec ses miaoux et sa face blême ! Retirez-vous de ma vue !

– Je sais que vous ne pensez pas ce que vous dites, Jonas. Vous ne parleriez pas ainsi si vous étiez à jeun. »

– Prenant un air de gaieté forcée, elle donna à Bailey une pièce d’argent et le supplia de nouveau de sortir. Il y avait tant de chaleur dans cette supplication, que le jeune garçon n’eut pas le courage de rester là plus longtemps. Cependant il s’arrêta au bas de l’escalier et se mit à écouter.

« Je ne parlerais pas ainsi si j’étais à jeun ! répéta Jonas. Vous savez bien le contraire. Est-ce que je ne vous ai jamais parlé ainsi quand j’étais à jeun ?

– Oh ! si, bien souvent ! répondit-elle à travers ses larmes.

– Ecoutez ! cria Jonas en frappant du pied le parquet. Il y a eu un temps où vous m’avez fait endurer votre belle humeur, et, ma foi, maintenant c’est à vous à endurer la mienne. Je m’étais toujours promis qu’il en serait ainsi. Je ne vous ai pas épousée pour autre chose ; je vous ferai voir quel est le maître de nous deux et quel est l’esclave !

– Le ciel sait si je suis obéissante, dit la jeune femme en sanglotant. Je le suis plus que je n’aurai jamais cru pouvoir me résigner à l’être ! »

Jonas se mit à rire tout triomphant dans son ivresse.

« Ah ! vous commencez donc à vous en apercevoir !… Patience, vous en verrez bien d’autres avec le temps. Les griffons ont des griffes, ma belle. Il n’y a pas de joli petit dédain que vous m’ayez fait subir, pas de jolis tours que vous m’ayez joués, pas de jolie petite insolence que vous m’ayez témoignée, que je ne sois disposé à vous faire payer au centuple. Pourquoi donc croyez-vous que je vous aie épousée, beau mufle ? » dit-il avec un dédain sauvage.

Comment ne se laissa-t-il pas au moins attendrir en l’entendant chanter un air qu’il aimait, pour essayer, malgré la douleur dont son cœur débordait, de le faire changer d’humeur ?

« Oh ! oh ! dit-il, vous êtes sourde, à ce qu’il paraît ? Vous ne m’entendez pas ? Tant mieux pour vous. Je vous hais. Je me hais moi-même d’avoir eu la folie de me mettre un boulet pareil au pied pour le seul plaisir de le piétiner à mon gré. Quand je pense qu’avec la perspective qui s’ouvre en ce moment devant moi, je pourrais épouser n’importe qui ! Mais non, je ne le voudrais pas ; je resterais célibataire, je vivrais seul, en garçon, avec des amis que j’ai. Au lieu de cela, me voilà lié à une bûche. Pouah ! Qu’avez-vous besoin de venir me montrer votre face blême quand je rentre chez moi ? Ne voulez-vous pas me laisser le plaisir de vous oublier ?

– Comme il est tard ! » dit-elle d’un ton enjoué. Puis ouvrant la persienne après un intervalle de silence : « Il est grand jour, Jonas.

– Grand jour ou nuit noire, qu’est-ce que ça me fait à moi ? fut l’aimable réponse du mari.

– C’est égal, la nuit a passé vite. J’en ai été quitte pour veiller un peu ; ce n’est pas grand’chose.

– Une autre fois, veillez encore pour moi, et vous verrez ! grommela Jonas.

– J’ai lu toute la nuit, continua-t-elle. J’ai commencé quand vous êtes parti, et j’ai continué jusqu’à votre retour. C’est la plus étrange histoire, Jonas, et elle est véritable, à ce que dit le livre. Je vous la raconterai demain.

– Ah ! elle est véritable ? dit Jonas d’un ton bourru.

– Le livre le dit.

– Qu’est-ce qu’elle chante, cette histoire ? Ne parle-t-elle pas d’un homme bien résolu à dompter sa femme, à briser son esprit, à rompre son caractère, à fouler aux pieds ses caprices comme autant de coquilles de noix, à la tuer, peut-être ?…

– Non, pas un mot de cela, répondit-elle vivement.

– Ah !… Ce sera pourtant une histoire véritable, avant peu, bien que le livre n’en dise pas un mot. C’est un livre menteur, à ce que je vois, et un livre écrit pour des menteurs, qui plus est. Mais vous êtes sourde. Je l’avais oublié. »

Il y eut un nouvel intervalle de silence : le jeune groom se mettait en devoir de s’esquiver quand il entendit le pas de Merry sur l’escalier ; il s’arrêta. Elle alla vers Jonas, à ce qu’il sembla, et lui parla avec tendresse, lui disant qu’en toute chose elle défèrerait à sa volonté, qu’elle consulterait ses désirs et lui obéirait, et qu’ils seraient tous deux bien heureux ensemble, s’il voulait être gentil avec elle. Il lui répondit par une imprécation et… par un soufflet ? Ce n’est pas possible. Si fait. C’est la vérité : oh ! le lâche ! il répondit par un soufflet.

Pas de pleurs, pas de colère, pas de reproches éclatants. Ses pleurs mêmes, ses sanglots, elle les étouffa en s’attachant étroitement à son mari. Elle se borna à lui dire, à lui répéter dans le désespoir de son cœur :

« Comment pouvez-vous… pouvez-vous… pouvez-vous… »

Le reste se perdit dans ses larmes.

O femme, bien-aimée de Dieu dans la vieille Jérusalem ! le meilleur d’entre nous doit être indulgent pour tes fautes, ne fût-ce que par respect pour la souffrance que tu éprouveras d’être obligée de porter contre nous un terrible témoignage au jour suprême du jugement !

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Soit qu’il fût agité par le souvenir de ce qu’il avait vu et entendu la nuit précédente, soit tout simplement qu’il eût fait l’agréable découverte qu’il n’avait rien à faire, M. Bailey, dans l’après-midi suivante, se sentit disposé à rechercher le plaisir d’une aimable compagnie et se hâta de partir pour aller voir son ami Poll Sweedlepipe.

A l’annonce bruyante que donna la petite sonnette de l’arrivée d’un visiteur (car M. Bailey l’avait tirée de toutes ses forces), Poll Sweedlepipe s’arracha à la contemplation d’un hibou favori et fit à son jeune ami un accueil empressé.

« Tiens, dit Poll, le jour vous avez encore bien meilleur mine qu’à la lumière. Jamais je n’ai vu un petit camarade si bien ficelé.

– C’est comme ça, Polly. Comment va notre belle amie Sairah ?

– Oh ! elle va très-bien, dit Poll. Elle est à la maison.

– Savez-vous, Poll, que Sairah a de beaux restes ? dit M. Bailey, d’un air d’indifférence coquette.

– Oh ! pensa Poll, est-il vieux pour son âge ! qui dirait cela à le voir ?

– Il y a trop de mie, par exemple ; elle est trop grosse, Poll. Mais il y a bien des femmes de son âge qui ne la valent pas.

– Le hibou lui-même en a les yeux tout écarquillés, pensa Poll ; ça ne m’étonne pas, de la part de l’oiseau de la sagesse. »

Poll venait d’aiguiser ses rasoirs, qui étaient encore étalés tout ouverts en rang d’oignons, tandis qu’un énorme cuir à repasser pendait à la muraille. A la vue de ces préparatifs, M. Bailey se frotta le menton ; une pensée subite sembla s’être présentée à son esprit.

« Ami Poll, dit-il, je n’ai pas le museau aussi frais que je voudrais. Puisque me voilà ici, je ne ferai pas mal de me faire raser et attifer un peu. »

Le barbier resta pétrifié : mais M. Bailey ôta sa cravate et s’installa dans le grand fauteuil à barbe avec toute la dignité et tout l’aplomb d’un vieux reître. Il n’y avait pas moyen de résister à ça. La vue et le toucher avaient beau protester contre cette prétention, car son menton était aussi uni qu’un œuf frais ou qu’un fromage de Hollande qu’on vient de gratter, Poll Sweedlepipe n’aurait pas osé pour tout au monde déclarer, même sur l’Evangile, qu’il n’avait pas la barbe d’un rabbin.

« N’allez pas à rebrousse-poil, s’il vous plaît, Poll, dit M. Bailey, tendant son visage pour recevoir la mousse. Vous pourrez faire comme vous l’entendrez pour mes bouts de favoris ; ça m’est égal. »

Le bon petit barbier resta à le contempler avec le blaireau et la boîte à savon dans sa main, les faisant tourner d’un air d’hésitation risible, comme si quelque fascination l’empêchait de commencer l’opération. Enfin il attaqua la joue de M. Bailey ; puis il s’arrêta de nouveau, comme si le fantôme de barbe qu’il poursuivait venait encore de lui glisser des doigts ; mais encouragé doucement par sa pratique, sous cette forme d’incitation : « Allons ! vite et bien ! » il le savonna à outrance. A travers la mousse M. Bailey souriait, plein de satisfaction.

« Passez doucement votre rasoir sur la pierre, Poll, et prenez garde d’écorcher mes boutons. »

Poll Sweedlepipe obéit et enleva la mousse avec un soin tout particulier. M. Bailey louchait à chaque coup de rasoir, pour regarder la mousse du linge à barbe placé sur son épaule gauche, dans l’espoir d’y trouver quelque poil microscopique, et on l’entendait murmurer de temps en temps : « Diable ! cette barbe est encore un peu plus rouge que je ne voudrais, Poll. » L’opération étant achevée, Poll se recula et le contempla de nouveau, tandis que M. Bailey, s’essuyant le visage avec une serviette, faisait l’observation que, « après une nuit blanche rien ne rafraîchissait mieux un homme qu’un petit coup de rasoir. »

Il était en train de rattacher sa cravate devant une glace, en bras de chemise, et Poll avait nettoyé son instrument pour la première pratique qui se présenterait, quand mistress Gamp, descendant l’escalier, jeta un regard dans la boutique pour donner au barbier un bonjour matinal. Touché du malheur qu’elle avait eu de concevoir à son égard un sentiment auquel il n’était pas dans la nature qu’il pût répondre, M. Bailey s’empressa de la flatter par quelques paroles de tendresse.

« Holà ! dit-il, Sairah ! Je n’ai pas besoin de vous demander comment vous vous êtes portée depuis ces derniers temps, car vous êtes florissante. En pleine fleur, en pleins boutons. N’est-ce pas, Polly ?

– Voyez-vous l’audace de ce petit téméraire ! cria mistress Gamp, qui au fond n’était pas mécontente du compliment. Ca frétille déjà comme un jeune moineau ! Je ne voudrais pas pour cinquante livres sterling être la mère de cette créature ! »

M. Bailey considéra cette déclaration comme un aveu délicat de l’amour de la dame, comme une manière de faire entendre qu’il n’y avait pas d’argent au monde auquel elle voulût faire le sacrifice de ses espérances. Il se sentit flatté. L’affection désintéressée flatte toujours.

« Ah ! mon Dieu ! dit en gémissant mistress Gamp qui se laissa tomber dans le fauteuil à barbe ; savez-vous, monsieur Sweedlepipe, que les gens de ce brave Bull ont fait de leur mieux pour me séduire ? c’est bien de tous les malades de cette vallée de ténèbres celui qui vous donne le plus de fil à retordre. »

C’était l’habitude de mistress Gamp, comme des autres personnes de sa profession, de parler ainsi de ses meilleures pratiques : cette tactique avait pour double effet de décourager les compétiteurs de l’emploi et de faire comprendre aux clients la nécessité de bien traiter les gardes-malades.

« On parle de constitution ! observa mistress Gamp. Il faudrait en avoir une de fer pour supporter cela. Mme Harris me disait précisément l’autre jour : « Oh ! Sairey Gamp, qu’elle me disait, comment pouvez-vous y tenir ? – Madame Harris, que je lui dis, ce n’est pas en nous-mêmes que nous en puisons la force ; nous la puisons ailleurs ; c’est dans nos sentiments religieux, et ils ne nous font pas défaut. – Sairey, me dit mistress Harris, il n’y a que ça dans la vie : il n’y a pas autre chose que ça. »

Le barbier fit entendre un léger murmure, comme pour dire que l’observation de Mme Harris, bien qu’elle ne fût peut-être pas aussi intelligible qu’on eût pu l’espérer d’une telle autorité, faisant également honneur à son esprit et à son cœur.

« Et maintenant, poursuivit mistress Gamp, et maintenant, est-ce que je ne vais pas à vingt milles de distance m’exposer à toutes les chances les plus pénibles qu’ait jamais subies une garde-malade au mois ? Mistress Harris me disait, avec un cœur de femme et de mère battant dans sa poitrine humaine, elle me disait : « Mais ne partez donc pas, Sairey, au nom du bon Dieu ! – Et pourquoi est-ce que je ne partirais pas, madame Harris ? que je lui répliquai. Mistress Gill, que je dis, n’a-t-elle pas toujours été à l’heure ? et vous croyez, madame (je vous parle comme à une mère), qu’elle va commencer à se déranger ? Souvent et souvent je l’ai entendu lui-même répéter, que je dis à mistress Harris en parlant de M. Gill, qu’il parierait six pence quand on voudrait que sa femme n’avait pas besoin de l’almanach de cabinet pour se rappeler le quantième à jour fixe ; et vous croyez, madame, que je dis, qu’elle va y manquer pour la première fois ? – Non, madame, dit mistress Harris, non, ce n’est pas dans le cours de la nature. Mais, dit-elle, les yeux pleins de larmes, vous savez mieux que moi, avec votre expérience, comme il faut peu de chose pour nous tourner les sens. Il suffit pour cela d’un spectacle de polichinelle, d’un ramonage de cheminée, d’un chien de Terre-Neuve ou d’un homme ivre qui tourne brusquement le coin de la rue. » Et ça, c’est vrai, monsieur Sweedlepipe, dit mistress Gamp, on ne peut le nier ; et, bien que mon compte soit fait pour une semaine entière, je m’en vais avec le cœur affligé, je puis vous l’assurer, monsieur.

– Vous êtes si remplie de zèle ! dit Poll. Vous vous donnez tant de mal !

– Si je me donne du mal ! s’écria mistress Gamp, levant ses mains et ses yeux tout à la fois ; vous dites bien là la vérité, monsieur, la pure vérité ; je m’en donne d’un dimanche à l’autre, sans désemparer. Je compatis si bien aux souffrances d’autrui ! Vous ne voudriez pas croire que je les ressens encore plus vivement que les miennes ; si toutes les familles que j’ai eues le savaient et qu’on rendît justice aux gens, elles me devraient une belle neuvaine à la fontaine de Saint-Polge.

– Où va donc le malade ? demanda Sweedlepipe.

– Dans le Hartfortshire où c’qu’est son air natal. Mais il n’y a pas d’air natal qui tienne, il n’en reviendra jamais.

– Est-il aussi mal que cela ? demanda le barbier d’un air d’intérêt. En vérité ! »

Mistress Gamp secoua mystérieusement la tête et plissa ses lèvres :

« Il y a, dit-elle, des fièvres de l’esprit aussi bien que du corps. Vous pouvez avaler votre tisane limoneuse jusqu’à extinction sans guérir ces fièvres-là.

– Ah ! dit le barbier, ouvrant ses yeux et leur donnant son expression de corbeau ; oh ! mon Dieu !

– Non, ça pourra vous gonfler comme un ballon, et vous rendra léger de corps comme un zéphyr, dit mistress Gamp. Mais, quand vous avez des choses qui vous trottent dans la tête et qui vous ôtent votre sommeil, votre esprit n’en sera pas moins lourd comme un plomb.

– Et quelles sont donc les choses qui vous trottent dans la tête ? demanda Poll, mordant ses ongles avec acharnement, tant il se sentait d’intérêt pour ce genre de maladie. Est-ce que ça serait des revenants ? »

Mistress Gamp, qui peut-être avait été déjà entraînée plus loin qu’elle ne voulait par la curiosité pressante du barbier, renifla d’une façon extraordinairement significative, en disant qu’il n’était pas question de ça.

« Cette après-midi, poursuivit-elle, je dois partir avec mon malade dans la voiture. Je m’arrêterai avec lui un jour ou deux, jusqu’à ce qu’il se procure une garde du pays (et elles sont fameuses, les gardes du pays, des filles de basse-cour qui n’entendent rien à la besogne), puis je m’en reviendrai ; et vous voyez si j’en ai de la peine, monsieur Sweedlepipe. Mais j’espère que tout ira bien en mon absence, vu que, comme dit mistress Harris, mistress Gill peut prendre son temps avec moi, le jour et la nuit ; ça m’est égal. »

Pendant que les observations précédentes, adressées exclusivement au barbier par mistress Gamp, allaient leur train, M. Bailey avait rattaché sa cravate, remis son habit, et s’était fait des grimaces hideuses dans la glace. En entendant mistress Gamp lui adresser personnellement la parole, il se retourna pour se mêler à la conversation.

« Vous n’êtes pas revenu dans la Cité, monsieur, je suppose, dit mistress Gamp, depuis le jour où nous nous sommes trouvés tous les trois chez M. Chuzzlewit ?

– Pardon, Sairah, j’y ai été, pas plus tard que la nuit dernière.

– La nuit dernière ! s’écria le barbier.

– Oui, Poll, c’est comme ça. Vous pourriez même dire ce matin, si vous tenez à être exact. M. Chuzzlewit a dîné chez nous.

– Qu’est-ce que ce petit démon-là veut dire par le mot : « nous ? » dit mistress Gamp avec un geste d’impatience prononcé.

– Moi, et mon maître, Sairah. Il a dîné chez nous ; nous nous sommes bien amusés, Sairah, tellement que j’ai été obligé de le ramener chez lui en fiacre à trois heures du matin. »

Le jeune drôle avait sur le bout de la langue le récit de la scène qui s’en était suivie ; mais se rappelant que la chose pourrait bien arriver aux oreilles de son maître, et songeant aux recommandations réitérées qui lui avait faites M. Crimple « de ne point jaser, » il se contint et se borna à ajouter : « Sa femme veillait en l’attendant.

– Et tout considéré, dit aigrement mistress Gamp, elle aurait fait mieux de ne pas aller se fatiguer à ce métier-là. Paraissent-ils être en bonne intelligence, monsieur ?

– Oh ! oui, répondit Bailey, en assez bonne intelligence.

– J’en suis bien satisfaite, dit mistress Gamp avec un second reniflement significatif.

– Il n’y a pas si longtemps qu’ils sont mariés, fit observer Poll en se frottant les mains, pour ne pas vivre en bonne intelligence.

– C’est vrai… dit Mme Gamp, toujours aussi significative.

– Surtout, continua le barbier, si le gentleman a bien le caractère que vous lui avez reconnu.

– Je parle comme je pense, monsieur Sweedlepipe, dit mistress Gamp. Je serais bien fâchée de faire autrement ! Mais nous ne savons jamais ce qui est caché dans le cœur d’autrui, et, si nous avions à cet endroit-là des carreaux de vitre, nous aurions souvent besoin, je ne parle pas pour moi, de fermer les volets, je puis vous l’assurer !

– Mais enfin vous ne voulez pas dire… commença Poll Sweedlepipe.

– Non, dit mistress Gamp, l’interrompant tout net, non du tout, du tout. Ne vous imaginez pas ça. Les tortures de l’Imposition ne sauraient me contraindre à l’avouer. Tout ce que je dis, ajouta la bonne femme en se levant et en drapant son châle autour d’elle, c’est qu’on m’attend au Bull et que je perds ici des moments précieux. »

Le petit barbier, à qui son ardente curiosité inspirait un vif désir de voir le malade de mistress Gamp, proposa à M. Bailey d’accompagner tous deux la brave dame jusqu’au Bull, pour assister au départ de la voiture. Le jeune gentleman y consentit, et ils partirent ensemble.

Quand ils furent arrivés à la taverne, mistress Gamp (qui était en grande toilette pour le voyage avec son dernier costume de deuil), laissa ses amis se récréer dans la cour, tandis qu’elle montait à la chambre du malade, que mistress Prig, digne collègue de mistress Gamp, était en train d’habiller.

Le malade était tellement affaibli, qu’il semblait que ses os allaient craquer au premier mouvement qu’il ferait. Ses joues étaient creuses et ses yeux extraordinairement grands. Il se tenait renversé dans son fauteuil, et ressemblait moins à un vivant qu’à un mort. Ses yeux languissants se tournèrent vers la porte quand Mme Gamp parut, et il était si faible qu’il ne paraissait pas avoir la force de les remuer.

« Eh bien, comment allons-nous maintenant ? demanda Mme Gamp. Nous avons une mine charmante.

– En ce cas nous paraissons plus charmant que nous ne le sommes pour de vrai, répliqua mistress Prig, dont l’humeur était passablement irritable. Il faut que nous soyons descendu du lit avec la jambe gauche ; car nous sommes bien mal monté. Jamais je n’ai vu un homme pareil. Si on l’avait écouté, il n’aurait jamais consenti à se laisser lever.

– Elle m’a mis le savon dans la bouche, dit d’une voix faible l’infortuné malade.

– Tiens, pourquoi donc vous ne la fermiez pas ? répliqua mistress Prig. Est-ce que vous croyez qu’on peut vous laver le nez sans vous mouiller la bouche, et s’éreinter à toute sorte de belles besognes comme ça pour une demi-couronne par jour ? Si vous voulez être mijoté, il faut payer en conséquence.

– O mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria le patient.

– Là ! voyez-vous ! dit mistress Prig, voilà ses manières de se comporter, Sarah, depuis que je l’ai tiré du lit, il n’a pas fait autre chose.

– Au lieu d’être reconnaissant de tous nos petits services, fit observer mistress Gamp. Fi ! qu’c’est vilain, monsieur ! fi ! qu’c’est vilain ! »

Ici mistress Prig empoigna le malade par le menton, et se mit à lui étriller sa malheureuse tête avec une brosse à cheveux.

« Je suppose que vous n’aimez pas trop ça non plus, » dit-elle, s’arrêtant pour le considérer.

Il était bien possible en effet qu’il ne goûtât point cet exercice ; car la brosse était un spécimen de ce que l’art moderne peut produire de plus rude en instruments de ce genre ; et les paupières du malade devinrent toutes rouges par la suite de la friction. Mistress Prig fut enchantée de trouver qu’elle ne s’était pas trompée dans sa supposition, et dit d’un accent de triomphe : « Je le savais bien ! »

Quand les cheveux eurent été convenablement enfoncés, rabattus sur ses yeux, mistress Prig et mistress Gamp mirent au malade sa cravate, lui ajustant son col de chemise avec beaucoup d’habileté, de manière que les bouts empesés pussent en même temps attaquer cet organe et lui procurer une ophtalmie artificielle. On lui passa ensuite son gilet et son habit ; et, comme chaque bouton était accroché tout de travers dans une boutonnière réfractaire, et qu’on avait changé ses bottes de pied, le pauvre diable présentait, à tout prendre, une piètre figure.

« Je crois que je ne suis pas bien arrangé, dit le malheureux jeune homme d’une voix affaiblie. Je me sens comme si j’étais dans les habits d’un autre. Je suis tout d’un côté, et vous m’avez fait une jambe plus courte que l’autre. Il y a aussi une bouteille dans ma poche. Pourquoi voulez-vous me faire asseoir sur une bouteille ?

– Que le diable emporte cet homme ! s’écria mistress Gamp, retirant l’ustensile de la poche, où il n’avait que faire. Il serait parti en emportant ma bouteille de nuit. Je m’étais fait un petit buffet de son habit lorsqu’il était suspendu derrière la porte ; et ma foi, Betsey, j’avais entièrement oublié cette circonstance. Vous trouverez, ma chère, dans son autre poche, un ou deux croquets avec un peu de thé et de sucre, si vous voulez bien avoir la bonté de les y chercher. »

Betsey retira les objets en question, en même temps que divers autres articles généralement connus sous le nom de bouts de chandelles ; et mistress Gamp les transvasa dans sa propre poche, espèce de cabas de nankin. En ce moment arrivèrent pour les deux dames des rafraîchissements sous forme de côtelettes de mouton et de bière forte, et pour le malade un bouillon. A peine avait-on achevé de faire honneur à cette collation, que John Westlock parut.

« Debout et habillé ! s’écria John, s’asseyant auprès du malade. Voilà qui est brave. Comment vous trouvez-vous ?

– Beaucoup mieux, mais très-faible.

– Cela n’est pas étonnant. Vous avez été rudement étrillé. Mais l’air de la campagne, le changement de lieu, feront bientôt de vous un autre homme ! Vraiment, mistress Gamp, ajouta John en riant, tandis qu’il arrangeait avec un soin empressé les vêtements du malade, vous n’êtes pas forte sur la toilette d’un gentleman.

– M. Leewsome n’est pas un homme commode à habiller, monsieur, répliqua mistress Gamp avec dignité ; Betsey Prig et moi nous pourrions l’affirmer, si besoin était, devant le lord-maire et les aldermen. »

John en ce moment faisait face au malade, et il était en train de le soustraire à la torture du col de chemise ci-dessus mentionné, quand son ami lui dit à demi-voix :

« Monsieur Westlock ! je désire n’être pas entendu. J’ai quelque chose de particulier et d’extraordinaire à vous dire ; une chose qui m’a terriblement pesé sur la conscience, tout le long de cette cruelle maladie. »

Vif comme il l’était dans tous ses mouvements, John se retournait pour inviter les deux femmes à sortir de la chambre, lorsque le malade le retint par la manche.

« Pas maintenant, dit-il, je n’en ai pas la force, et je n’en ai pas le courage. Si vous voulez, je ne vous le dirai que lorsque j’en aurai le courage et la force. Ou bien, si vous voulez, je vous l’écrirai ; cela me sera peut-être plus facile, et je crois que ça vaudra mieux.

– Comme vous voudrez ! s’écria John. Mais, Leewsome, il s’agit donc d’un secret bien étrange ?

– Ne me demandez pas ce que c’est. C’est cruel, c’est contre nature ; c’est effrayant à penser, effrayant à dire, effrayant à connaître ; mais laissez-moi vous baiser la main, pour toutes les bonté que vous m’avez témoignées. Continuez-moi votre amitié, et ne me demandez pas de quoi il s’agit. »

John le contempla d’abord avec une profonde surprise ; mais se rappelant qu’il était exténué et que la fièvre avait mis tout récemment sa cervelle en feu, il pensa que l’infortuné était aux prises avec un spectre imaginaire ou une folie désespérée. Pour plus ample information à cet égard, il saisit un moment favorable et prit à part mistress Gamp, tandis que Betsey Prig enveloppait le malade avec des manteaux et des châles, et il lui demanda si son ami avait l’esprit bien sain.

« Oh ciel ! il s’en faut bien, dit mistress Gamp. Il déteste ses gardes ; les fous n’en font pas d’autres ; c’est un signe certain de démence. Si vous aviez pu l’entendre, cette pauvre chère âme, nous cherchant querelle à Betsey Prig et à moi, il n’y a pas une demi-heure, vous auriez été étonné qu’il ne nous ait pas fait mourir de chagrin. »

Cette réponse confirma John dans son soupçon. Ainsi, au lieu de prendre au sérieux ce qui venait de se passer, il en revint au ton léger et badin de ses premières questions, et, avec l’assistance de mistress Gamp et de Betsey Prig, il aida Leewsome à descendre l’escalier et à monter dans la diligence qui était au moment de partir.

Poll Sweedlepipe était sur le seuil de la porte, les bras fortement serrés et les yeux démesurément ouverts, contemplant la scène avec un immense intérêt, quand le malade fut doucement hissé dans la voiture. La vue de ses mains osseuses et de son visage hagard produisit sur Poll une impression extraordinaire, et il informa confidentiellement M. Bailey qu’il n’aurait pas voulu pour une guinée manquer pareille occasion. M. Bailey, qui était d’un tempérament bien différent, déclara qu’il aurait volontiers filé pour cinq schellings.

Ce fut un fier travail que d’arranger à la satisfaction de mistress Gamp ses bagages : car chaque paquet appartenant à cette dame avait le désagrément d’avoir besoin d’être mis dans un coffre spécial et de ne point souffrir le voisinage d’autres bagages, sous peine pour les propriétaires de la voiture d’avoir à supporter des poursuites en dommages et intérêts. Le parapluie, avec sa pièce circulaire, était surtout récalcitrant ; je ne sais pas combien de fois il exhiba ses ressorts de métal détraqués à travers les crevasses et les déchirures, à la grande épouvante des autres voyageurs. Dans son ardent désir de trouver un lieu de refuge pour ce meuble précieux, mistress Gamp l’agita si fréquemment, en moins de cinq minutes, qu’il semblait se multiplier à l’infini. Enfin le parapluie se perdit, du moins la dame prétendit qu’il était perdu ; durant cinq minutes, mistress Gamp tint tête au cocher, le poursuivant partout où il allait et lui déclarant que « son compte serait bon, » dût-elle porter l’affaire devant la chambre des Communes.

A la fin, tout étant convenablement classé, son bagage, ses socques, son panier et le reste, mistress Gamp prit amicalement congé de Poll et de M. Bailey, adressa une salutation à John Westlock, et se sépara de Betsey Prig comme d’une sœur bien-aimée du même couvent.

« En vous souhaitant, ma chère créature, dit-elle, des masses de maladies et de bonnes places. J’espère qu’avant peu nous travaillerons encore ensemble, de temps en temps, Betsey ; et puisse notre prochaine rencontre avoir lieu dans une grande famille, où nous ayons bien nos aises, veillant tour à tour, l’une après l’autre, une besogne agréable, quoi !

– Ma foi, dit mistress Prig, point ne m’en chaut. Ca viendra quand ça voudra, et ça durera ce que ça pourra. »

Mistress Gamp, en articulant et lui faisant une réplique dans le même esprit, se rapprochait de la diligence, quand elle heurta une dame et un gentleman qui passaient le long du trottoir.

« Prenez donc garde ! prenez donc garde ! dit le gentleman… Holà ! ah, ma chère ! Comment ! c’est mistress Gamp !

– Tiens, M. Mould ! s’écria la garde-malade. Et mistress Mould ! Qui est-ce qui aurait pensé que nous nous rencontrerions ici, par exemple ?…

– Quoi ! mistress Gamp va quitter Londres ! s’écria Mould. Voilà qui est fort !

– Oui, monsieur, ça sort de mes habitudes, dit mistress Gamp ; mais c’est seulement pour un jour ou deux au plus. » Elle ajouta, à demi-voix : « L’individu dont je vous ai parlé. »

– Hein ! dans la diligence ?… s’écria Mould. Celui que vous aviez pensé à me recommander ? C’est très-drôle. Ma chère, dit-il à sa femme, voici qui vous intéressera. Le gentleman dont mistress Gamp songeait à nous accommoder se trouve dans la diligence, mon amour. »

Mistress Mould prit un vif intérêt à cette communication.

« Le voici, ma chère. Vous pouvez monter sur le marchepied et jouir de la vue du gentleman. Ah ! le voilà ! Où est mon lorgnon ? Oh ! bien, je l’ai retrouvé. Le voyez-vous, ma chère ?

– Parfaitement, dit mistress Mould.

– Sur ma vie, c’est une circonstance très-singulière, dit Mould, on ne peut plus enchanté. C’est un plaisir que j’aurais été bien fâché de manquer. Cela vous ravigote, cela vous émeut. C’est comme une petite comédie. Ah ! le voilà ! ma foi, oui. Son air n’annonce rien de bon, n’est-il pas vrai, madame Mould ? »

Mistress Mould partagea cet avis.

« Peut-être après tout, reprit Mould, nous reviendra-t-il sous la main. Qui sait ? je sens en moi quelque chose qui me dit que je dois lui témoigner un peu de prévenance. Il ne me fait pas l’effet d’un étranger. J’ai bien envie de lui ôter mon chapeau, ma chère.

– Il regarde fixement de ce côté, dit mistress Mould.

– Alors je vais le saluer ! s’écria Mould. Comment ça va-t-il, monsieur ? Je vous souhaite le bonjour. Ah ! il s’incline aussi. Manières parfaites. Mistress Gamp a nos cartes dans sa poche, je n’en doute pas. Voilà une aventure fort étrange, ma chère, et aussi fort agréable. Je ne suis pas superstitieux ; mais il semble réellement qu’on soit appelé à rendre à ce gentleman quelques-uns de ces petits et tristes devoirs qui sont du ressort de notre spécialité. Je ne vois même aucun inconvénient, ma chère, à ce que vous baisiez votre main à son adresse.

Mistress Mould baisa sa main.

« Ah ! dit Mould, il a l’air charmé. Pauvre garçon ! Je suis enchanté que vous ayez fait cela, mon amour. Adieu, adieu, madame Gamp ! ajouta-t-il en agitant la main. Le voilà qui part ! Il part ! »

Le voyageur partait en effet ; car M. Mould avait à peine fini de parler que la diligence se mit à rouler. Le mari et la femme, dans leur belle humeur, continuèrent gaiement leur chemin. M. Bailey s’éloigna avec Poll Sweedlepipe le plus promptement possible ; cependant il s’écoula quelque temps avant que le groom réussît à entraîner son ami, vu l’impression produite sur les nerfs du barbier par la moustache de Mme Prig, que Poll déclara une femme pleine d’appas transcendants.

Quand le petit mouvement produit autour de la diligence se fut dissipé, on eût pu voir Nadgett, dans le plus sombre compartiment du café du Bull, regarder fixement l’heure au cadran, comme si l’homme qui ne venait jamais était un peu en retard.

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Le premier soin du chirurgien, après avoir amputé un membre, est de réunir les artères que l’impitoyable couteau a séparées : de même, le devoir de cette histoire véridique qui, dans le cours inflexible de son récit, a séparé du tronc pecksniffien Mercy, son bras droit, est de revenir à la souche paternelle et de voir ce qu’il est advenu, en l’absence de la jeune femme, des différents rameaux de ce tronc.

D’abord, en ce qui concerne M. Pecksniff, faisons observer qu’ayant choisi pour sa fille cadette, la plus chère de ses affections, un mari tendre et indulgent, et accompli le souhait le plus ardent de son cœur paternel en lui assurant un établissement si prospère, il s’était rajeuni, et qu’en déployant les ailes de sa conscience irréprochable, il se sentait prêt à prendre son essor avec une nouvelle ardeur. C’est l’habitude des pères dans les comédies, après avoir donné leurs filles aux prétendants qui leur agréent, de se féliciter comme s’ils n’avaient rien de mieux à faire que de mourir immédiatement : ce qui ne les empêche pas de prendre leur temps. M. Pecksniff, qui était un père plus sage et plus positif, semblait penser que son affaire immédiate était de vivre au contraire ; et, puisqu’il s’était privé d’une consolation, de s’entourer de toutes les autres.

Cependant, bien que le brave homme eût beaucoup de penchant à la jovialité et à l’enjouement, et qu’il fût toujours prêt à s’ébattre dans le jardin de son imagination, comme un petit chat d’architecte qu’il était, il y avait un obstacle qui venait toujours à la traverse. La charmante Cherry, aiguillonnée par un sentiment d’insubordination et d’insolence qui, loin de s’adoucir ou de diminuer de violence, n’avait fait que s’envenimer et s’aigrir dans son cœur, la charmante Cherry, disons-nous, s’était mise ouvertement en rébellion. Elle était en guerre furieuse avec son cher papa : elle lui faisait mener ce qu’on appelle ordinairement (faute d’une meilleure image) une vie de chien. Mais jamais il n’y eut chenil, écurie ou maison, où se trouvât un chien dont la vie fût aussi rude que celle de M. Pecksniff avec sa douce enfant.

Le père et la fille étaient en train de déjeuner : Tom s’était retiré et les avait laissés seuls. M. Pecksniff avait d’abord l’air rechigné ; puis ayant éclairci son front, il regarda sa fille à la dérobée. Le nez de Cherry était ma foi très-rouge et retroussé en guerre comme par un avant-goût d’hostilités.

« Cherry, s’écria M. Pecksniff, quel grief y a-t-il donc entre nous ? Pourquoi, mon enfant, sommes-nous en mésintelligence ? »

Miss Pecksniff répondit du bout des lèvres à ce débordement d’affection par cette simple phrase :

« Vous m’ennuyez, p’pa.

– Je vous ennuie ? répéta M. Pecksniff avec un ton d’angoisse.

– Oh ! il est trop tard, p’pa, répliqua sa fille avec froideur, pour me parler comme ça. Je sais ce qu’en vaut l’aune.

– Voilà qui est fort, cria M. Pecksniff en s’adressant à son verre. Voilà qui est très-fort. Et c’est mon enfant, que j’ai portée dans mes bras quand elle avait des chaussons de laine sans semelle (je puis dire quand elle était dans ses langes), il y a bien des années de cela !…

– Vous n’avez pas besoin de m’insulter par-dessus le marché, p’pa, repartit Cherry avec un air de dépit. Je n’ai pas déjà tant d’années de plus que ma sœur, bien qu’elle soit mariée à votre ami.

– Ah ! humanité ! humanité ! pauvre humanité ! s’écria M. Pecksniff secouant la tête contre l’humanité, comme s’il n’en faisait pas partie. Quand on pense que c’est là la cause d’un pareil débat ! O mon Dieu, ô mon Dieu !

– Ca, la cause ! s’écria Cherry. Vous ferez mieux de dire le véritable motif, p’pa ; sinon, je le dirai moi-même. Songez-y ; cela m’est facile. »

Peut-être l’énergie avec laquelle Cherry parlait était-elle contagieuse. Quoi qu’il en soit, Pecksniff changea de ton et d’expression et passa à la colère, même à la violence, en disant :

« Vous le voulez. Le voici : c’est votre conduite d’hier, c’est votre conduite de tous les jours. Vous n’avez pas de retenue : vous ne dissimulez pas votre caractère : cent fois vous vous êtes montrée à découvert à M. Chuzzlewit.

– Moi ! cria Cherry avec un sourire amer. Ah ! vraiment ! ça m’est bien égal.

– Et moi donc ! » répliqua M. Pecksniff.

Sa fille lui répondit par un rire méprisant.

« Puisque nous en sommes venus aux explications, Charity, dit M. Pecksniff en branlant la tête d’un air menaçant, je vous dirai que je n’entends pas ça. Pas de bêtises, mademoiselle, je ne le souffrirai pas.

– Il le faudra bien, repartit Charity, balançant sa chaise en tout sens, et élevant la voix ; je ferai, p’pa, tout ce qu’il me plaira et vous ne m’en empêcherez pas. Je n’ai pas envie de me laisser toujours mortifier ; comptez là-dessus. Jamais aucun être dans ce monde n’a été traité avec moins d’égards que moi. (Ici elle se mit à gémir et à sangloter.) Je dois attendre de vous les traitements les plus odieux, je le sais ; mais je m’en moque, oui, je m’en moque. »

M. Pecksniff était tellement ahuri par le ton élevé qu’avait pris sa fille, qu’après avoir cherché autour de lui, dans son trouble frénétique, quelque moyen de calmer son emportement, il se leva et secoua Charity de manière que le chignon qui ornait sa tête branlait comme un panache. Elle fut si abasourdie par cet assaut, que M. Pecksniff put se croire maître du champ de bataille.

« Et je recommencerai, cria M. Pecksniff en se rasseyant et en reprenant haleine, si vous osez le prendre avec moi sur ce ton. Qu’avez-vous à vous plaindre d’un manque d’égards ? Si M. Jonas a jeté les yeux sur votre sœur de préférence à vous qui donc pouvait l’en empêcher ? Je voudrais bien le savoir. Est-ce que j’y peux rien ?

– N’est-ce pas moi qu’on était convenu de lui donner ? Ne s’est-on pas joué de mes sentiments ? Ne s’était-il pas adressé à moi d’abord ? dit Cherry en sanglotant et en joignant les mains. Et dire, ô mon Dieu ! que j’étais destinée à être ainsi secouée !

– Vous êtes destinée à me voir recommencer, répondit son père, si vous me forcez à employer ce moyen pour maintenir le décorum de cette humble demeure. Vraiment vous m’étonnez fort : je suis surpris que vous n’ayez pas plus de sens. Si M. Jonas ne se souciait pas de vous, comment pouvez-vous regretter de ne pas l’avoir épousé ?

– Moi, regretter de ne pas l’avoir épousé ! s’écria Cherry ; moi, regretter de ne pas l’avoir épousé, p’pa !

– Alors pourquoi jouez-vous cette comédie, répliqua le père, si vous ne le regrettez pas ?

– Parce que j’ai été traitée avec perfidie, s’écria Cherry, et parce que ma propre sœur et mon propre père ont conspiré contre moi. Je ne lui en veux pas à elle, dit Cherry d’un air plus irrité que jamais. Elle me fait pitié, je la plains, je connais la destinée qui l’attend avec ce misérable.

– Que vous appeliez ou non M. Jonas un misérable, mon enfant, dit M. Pecksniff avec résignation, il ne s’en portera pas plus mal ; mais appelez-le comme il vous plaira, et finissons-en.

– Ce n’est pas fini, p’pa, répliqua Charity ; non ! ce n’est pas fini. Ce n’est pas le seul point sur lequel nous soyons en désaccord. Je ne me soumettrai pas à tout cela. Il faut que vous le sachiez une fois pour toutes. Non ! je ne me soumettrai pas à tout cela, p’pa. Je ne suis pas assez imbécile ni assez aveugle. Tout ce que je puis vous dire, c’est que je ne m’y soumettrai pas. »

Quoique cette déclaration ne fût pas bien claire, c’est M. Pecksniff à son tour qui en éprouva une rude secousse ; tous ses pénibles efforts pour avoir l’air indifférent ne firent qu’augmenter sa profonde tristesse. Sa colère se changea en aménité, et ses paroles redevinrent douces et caressantes.

« Ma chère, dit-il, si dans l’emportement passager d’un moment d’irritation j’ai eu recours à certains moyens injustifiables pour arrêter une petite explosion de nature à vous faire tort ainsi qu’à moi (et c’est possible que je l’aie fait), je vous en demande pardon. Un père demandant pardon à son enfant, ajouta M. Pecksniff, c’est, à mon avis, un spectacle capable d’attendrir la plus âpre nature. »

Mais ces paroles n’attendrirent pas du tout miss Pecksniff, peut-être parce que sa nature n’était pas encore assez âpre. Au contraire, elle persista dans son dire et répéta à plusieurs reprises qu’elle n’était pas tout à fait assez imbécile ni assez aveugle, et qu’elle ne se soumettrait pas à tout ça.

« Vous êtes le jouet de quelque méprise, mon enfant ! s’écria M. Pecksniff ; mais je ne veux pas vous en demander la cause et ne tiens pas à la connaître. Non, je vous en prie, ajouta-t-il en étendant la main et en rougissant, laissons là ce sujet, ma chère, quel qu’il soit.

– C’est juste : il ne faut pas que ce sujet revienne jamais entre nous, monsieur, dit Charity. Mais je désire pouvoir l’éviter une autre fois, et en conséquence je dois vous prier de me chercher un gîte. »

M. Pecksniff promena ses regards autour de la chambre, et dit :

« Mon enfant !

– Une autre maison, papa, répondit Cherry sur un ton de plus en plus majestueux. Placez-moi chez Mme Todgers ou autre part, dans une condition indépendante : car je ne veux plus vivre ici, dans le cas où cela arriverait. »

Il est possible que Mlle Pecksniff rêvât chez Mme Todgers une cour d’adorateurs prêts dans leur enthousiasme à tomber à ses pieds. Il est possible que M. Pecksniff, par l’effet de son rajeunissement, vît de son côté dans cette suggestion un moyen commode de se débarrasser d’une charge que le caractère de Cherry et la surveillance à exercer sur elle lui rendaient pénible. Ce qu’il y a de sûr, c’est que cette proposition fut loin de résonner aux oreilles attentives de M. Pecksniff comme le glas funèbre de ses espérances.

Mais c’était un homme à grands sentiments, à sensibilité exquise : il prit son mouchoir dans ses mains et le pressa contre ses yeux, comme n’y manquent jamais les gens de cette espèce, surtout lorsqu’ils savent qu’on les regarde.

« L’un des oiseaux de ma couvée, s’écria M. Pecksniff, m’a quitté pour se réfugier dans le sein d’un étranger, l’autre veut s’envoler chez Mme Todgers. A la bonne heure. Et moi, qu’est-ce que je vais devenir ? Je n’en sais en vérité rien, mais n’importe. »

Cette réflexion, rendue peut-être plus touchante encore, parce qu’elle n’était qu’à demi formulée, ne produisit aucun effet sur Charity, qui resta renfrognée, roide et inexorable.

« Mais j’ai toujours sacrifié le bonheur de mes enfants au mien propre… je veux dire mon propre bonheur à celui de mes enfants ; et je ne commencerai pas aujourd’hui à régler ma vie sur d’autres principes. Si vous devez être plus heureuse chez Mme Todgers que dans la maison paternelle, ma chère enfant, allez chez Mme Todgers !… Ne vous inquiétez pas de moi, mon enfant, ajouta M. Pecksniff avec émotion, je me tirerai toujours d’affaire. »

Miss Charity, qui avait deviné le secret plaisir que son père éprouvait à la pensée du changement proposé, contint elle-même sa joie et s’occupa de négocier les termes de la séparation. Les idées de Pecksniff à ce sujet furent d’abord si étroites, qu’un autre différend, qui eût pu amener une nouvelle secousse du chignon, menaça de s’ensuivre ; mais par degrés ils arrivèrent à une sorte de bonne entente, et l’orage se dissipa. A vrai dire, le projet de miss Charity était si agréable à tous deux, qu’il eût été bien étonnant qu’ils n’en vinssent pas à un arrangement amical. Il fut bientôt convenu entre eux que ce plan serait mis à l’essai, et cela immédiatement, c’est-à-dire que Cherry se plaindrait de n’être pas bien portante, et prétexterait le besoin d’un changement d’air, le désir d’être près de sa sœur, pour servir d’excuse à son départ aux yeux de M. Chuzzlewit et de Mary, informés d’ailleurs au préalable de son indisposition prétendue. Ces prémisses étant acceptées, M. Pecksniff donna sa bénédiction à Cherry avec toute la dignité d’un homme qui, par pure abnégation, a fait un pénible sacrifice, mais qui se console en songeant que la vertu trouve sa récompense en elle-même. Ce fut la première fois qu’ils se réconcilièrent depuis cette nuit difficile à pardonner, où M. Jonas, faisant fi de l’aînée, avait déclaré son amour pour la cadette, et où M. Pecksniff l’avait pourtant accueilli pour gendre, par des considérations de haute moralité.

Mais au nom du ciel, par quelle merveille (une merveille de plus dans cette illustre famille des sept merveilles du monde, tant vantées), par quelle merveille M. Pecksniff et sa fille étaient-ils au moment de se séparer ? Comment se faisait-il que leurs relations mutuelles eussent été altérées à ce point ? Pourquoi miss Pecksniff avait-elle été assez violente pour faire entendre qu’elle n’était ni aveugle ni imbécile, et qu’elle ne supporterait pas cela ? Serait-il bien possible que M. Pecksniff eût quelque velléité de se remarier, et que Charity, avec l’œil perçant d’une vieille fille, eût pénétré son dessein ?

Allons aux informations.

M. Pecksniff étant un homme irréprochable, sur lequel le souffle de la calomnie passait sans laisser de traces, comme tout autre souffle sur une surface polie, pouvait se permettre bien des choses impossibles au commun des mortels. Il connaissait la pureté des ses intentions : aussi, quand il avait une intention, il mettait à l’exécuter toute l’ardeur d’un honnête (ou d’un malhonnête) homme. Or, avait-il quelque motif puissant et palpable de prendre une seconde femme ? Oui, il en avait un, non pas un, mais deux, mais un grand nombre de motifs combinés.

Le vieux Martin Chuzzlewit avait subi par degrés un important changement : depuis la nuit où il était arrivé sous de si fâcheux auspices chez M. Pecksniff, il était devenu comparativement docile et maniable. M. Pecksniff avait attribué d’abord cette transformation subite à l’effet que la mort de son frère avait produit sur lui. Mais, à partir de ce jour, le caractère de Martin Chuzzlewit semblait s’être modifié par une progression régulière, et il avait fini par tomber dans une indifférence absolue pour toute autre personne que M. Pecksniff. Son air était le même qu’auparavant, mais son esprit était bien changé. Ce n’était pas que telle ou telle passion eût pris un caractère plus marqué ou plus adouci : c’était l’ensemble même, c’était l’homme tout entier qui s’était décoloré. Là où un trait de son caractère avait disparu, il n’avait pas été remplacé par un autre. Ses sens mêmes baissaient aussi. Il avait la vue moins bonne, l’oreille dure : il ne paraissait pas faire attention à ce qui se passait sous ses yeux, et restait profondément taciturne durant des jours entiers. Le progrès de cet affaissement fut si rapide, qu’il était à peu près consommé, avant qu’on eût commencé à s’en apercevoir. M. Pecksniff fut le premier à en faire la découverte, et, comme il avait le souvenir encore frais d’Anthony Chuzzlewit, il reconnut chez Martin les mêmes symptômes de décadence.

Pour un gentleman aussi sensible que M. Pecksniff, c’était un spectacle des plus douloureux. Il ne pouvait s’empêcher de songer à la possibilité d’un complot dirigé contre son respectable parent par des gens intéressés, et de prévoir que ses richesses pourraient tomber dans des mains indignes. Cette pensée lui donna tant de trouble qu’il résolut de s’assurer de la fortune entière, de tenir à distance les prétendants à la succession, et d’élever, à son profit, un rempart autour du vieux Chuzzlewit. Peu à peu il se mit à expérimenter si M. Chuzzlewit promettait de devenir un instrument entre ses mains : après s’être convaincu qu’il en était ainsi, et que le vieillard était comme une molle argile sous ses doigts plastiques, il ne fut plus occupé, la bonne âme ! qu’à rétablir son ascendant sur lui ; et, comme les premières épreuves qu’il faisait de son pouvoir réussissaient au delà de ses espérances, il commença à penser qu’il entendait déjà l’argent du vieux Martin sonner dans ses chères petites poches.

Cependant, quand M. Pecksniff réfléchissait là-dessus (et il avait trop de zèle pour ne pas y réfléchir souvent), quand il songeait, le cœur palpitant, à la marche des événements qui avaient mis dans ses mains le vieux gentleman pour la confusion des intrigants et le triomphe d’un caractère droit et honnête comme le sien, il sentait toujours qu’il avait dans Mary Graham une pierre d’achoppement. Le vieillard pouvait dire tout ce qu’il lui plaisait : M. Pecksniff n’en connaissait pas moins l’affection qu’il portait à cette jeune fille. Il savait que Chuzzlewit avait montré cet attachement dans mille petites circonstances ; qu’il aimait à voir Mary près de lui et ne se trouvait jamais à son aise quand elle était longtemps absente. Il avait bien fait serment, disait-on, de ne lui rien laisser dans son testament ; mais M. Pecksniff en doutait fort. Et quand ce serait vrai, n’avait-il pas un grand nombre de moyens pour se soustraire à son serment et rassurer sa conscience ? M. Pecksniff savait bien que la chose était facile. Que l’isolement de Mary, laissée après lui sans protecteur, ne fût pas un léger souci pour l’esprit du vieillard, M. Pecksniff le savait aussi, car il avait souvent entendu M. Chuzzlewit en exprimer de l’inquiétude. « Mais, se disait M. Pecksniff, si je l’épousais !… Eh bien ! répétait-il, redressant sa chevelure et contemplant son buste sculpté par Spoker : si je commençais par m’assurer de l’assentiment du vieillard (il est à peu près imbécile, le pauvre gentleman), si j’épousais Mary !… »

M. Pecksniff avait à un degré très-vif le sentiment de la beauté, surtout chez les femmes. Sa conduite à l’égard du beau sexe était remarquable par le caractère de l’insinuation. On se souvient qu’à un autre endroit de ce livre il embrassait Mme Todgers à la moindre occasion. C’était une faiblesse qu’il avait comme ça, une suite de la douceur naïve de ses dispositions naturelles. Avant d’avoir dans l’esprit aucune pensée matrimoniale, il avait donné à Mary quelques petits témoignages de son admiration platonique. Ils avaient été repoussés avec indignation, mais cela ne faisait rien. Il est vrai que, sitôt que cette idée se fut développée en lui, sa passion devint trop ardente pour échapper à l’œil perçant de Cherry, qui lut tous ses projets d’un seul regard. Mais M. Pecksniff n’en avait pas moins continué à ressentir le pouvoir des charmes de Mary. Ainsi, l’Intérêt et l’Amour marchaient de pair, attelés ensemble au char matrimonial du plan de M. Pecksniff.

Quant à certaine velléité de faire payer ainsi au jeune Martin les expressions insolentes dont il s’était servi au moment de leur séparation, et de lui fermer encore plus toute espérance de réconciliation avec son grand-père, M. Pecksniff était trop doux et trop miséricordieux pour être soupçonné de nourrir une pareille idée. Quant à être repoussé par Mary, M. Pecksniff était convaincu que, dans sa position, Mary ne pourrait jamais résister, si M. Chuzzlewit et lui se trouvaient tous deux réunis contre elle. Quant à consulter les vœux de la demoiselle dans une telle circonstance, cela n’entrait pas dans le code moral de M. Pecksniff : car il connaissait son prix, il savait que son alliance ne pouvait être regardée que comme une bénédiction par la personne intéressée. Sa fille ayant rompu la glace et brisé entre eux tout lien, M. Pecksniff n’avait plus maintenant qu’à poursuivre son dessein aussi adroitement qu’il le pourrait et par les voies les plus habiles.

« Eh bien, mon bon monsieur, dit M. Pecksniff en rencontrant le vieux Martin dans le jardin, car c’était par là qu’il passait volontiers dans ses promenades, comment va notre cher ami, par cette délicieuse matinée ?

– Est-ce que vous voulez parler de moi ? lui demanda le vieillard.

– Ah ! se dit M. Pecksniff, un de ses jours de surdité, à ce que je vois. Et de qui voulez-vous donc que je parle, mon cher monsieur ?

– Vous auriez pu parler de Mary, répliqua le vieillard.

– Certes : vous avez raison. Je puis parler d’elle comme d’une bonne et excellente amie, j’espère, répliqua M. Pecksniff.

– Je l’espère aussi, répondit le vieux Martin. Car je crois qu’elle mérite ce titre.

– Vous le croyez ! s’écria Pecksniff. Dites que vous en êtes sûr, monsieur Chuzzlewit.

– Je vois bien que vous parlez, répliqua Martin, mais je ne saisis point ce que vous dites ; parlez plus haut.

– Il devient plus sourd qu’un caillou, pensa Pecksniff. Je disais, mon cher monsieur, que je crains d’avoir la douleur de me séparer de Cherry.

– Qu’a-t-elle donc fait ? demanda le vieillard.

– Il vous pose les plus ridicules questions que j’aie jamais entendues, murmura M. Pecksniff. On dirait aujourd’hui qu’il est tombé en enfance. » Après quoi, il ajouta avec un tendre rugissement : « Elle n’a rien fait, mon cher ami.

– Pourquoi alors êtes-vous au moment de vous séparer ? demanda Martin.

– Elle n’est pas du tout bien portante, répondit M. Pecksniff. Et puis sa sœur lui manque, mon cher monsieur : elle l’aimait à la folie depuis le berceau. Je songe à lui faire faire un petit tour à Londres pour la changer, un bon petit tour un peu long, monsieur, si je vois qu’elle s’y plaît.

– Très-bien, s’écria Martin, cela est judicieux.

– Je suis heureux de vous entendre parler ainsi. J’espère que vous voudrez bien continuer à me tenir compagnie dans ma triste solitude, quand ma fille sera partie.

– Je n’ai pas l’intention de m’éloigner d’ici, répondit Martin.

– Alors pourquoi, dit M. Pecksniff en passant le bras du vieillard sous le sien et en marchant lentement, pourquoi, mon bon monsieur, ne viendriez-vous pas vous établir auprès de moi ? Je pourrais du moins vous entourer de plus de confort dans mon humble cottage que ne vous en offrirait une maison meublée, dans ce village. Pardonnez-moi, monsieur Chuzzlewit, pardonnez-moi si je vous dis que le Dragon, quoique bien dirigé par mistress Lupin, qui est, autant que je puis croire, une des plus dignes créatures de ce pays, n’est après tout qu’une auberge peu bienséante pour miss Graham. »

Martin réfléchit un moment ; puis après lui avoir secoué la main, lui dit :

« Oui, vous avez parfaitement raison. Ce n’est pas là ce qu’il lui faut. »

M. Pecksniff ajouta éloquemment :

« La vue même des quilles est loin de convenir à une âme délicate.

– C’est à coup sûr un amusement vulgaire, dit le vieux Martin.

– Du dernier vulgaire, répondit M. Pecksniff. Alors pourquoi ne pas amener ici miss Graham, monsieur ? Voici la maison. Je vais y être seul ! car Thomas Pinch ne compte pas. Votre intéressante amie occupera la chambre de ma fille : vous choisirez la vôtre : nous n’aurons pas de discussion pour cela, je vous assure.

– C’est probable, » dit Martin.

M. Pecksniff lui pressa la main.

« Nous nous comprenons, mon cher monsieur, je le vois… Je le mène par le bout du nez, se dit-il avec ivresse.

– Vous me laisserez régler le prix de la pension ? dit le vieillard après une minute de silence.

– Oh ! ne parlez pas de pension, s’écria Pecksniff.

– Je dis, répéta Martin avec une lueur de son obstination d’autrefois, que vous me laisserez libre de fixer le prix de la pension. Y consentez-vous ?

– Puisque vous le désirez, mon bon monsieur.

– C’est toujours mon habitude, dit le vieillard ; vous savez que c’est toujours mon habitude. Je veux payer partout où je vais, même chez vous. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne me restera pas encore avec vous un compte que je vous acquitterai quelque jour, Pecksniff. »

L’architecte était trop ému pour parler. Il essaya de répandre une larme sur la main de son bienfaiteur, mais il n’en put trouver une dans ses yeux. Sa distillerie était à sec.

« Puisse ce jour être très-éloigné ! telle fut sa pieuse exclamation. Ah ! monsieur, si je pouvais dire quel profond intérêt je ressens pour vous et les vôtres ! Je veux parler de notre jeune et belle amie.

– C’est vrai, répondit Martin, c’est vrai ; elle a besoin d’avoir quelqu’un qui lui porte intérêt. J’ai eu tort de l’élever comme j’ai fait. Quoiqu’elle fût orpheline, elle eût trouvé pour la protéger quelqu’un qu’elle eût aimé en retour. Quand elle était encore enfant, je me complaisais dans la pensée qu’en satisfaisant ma fantaisie de la placer entre moi et de lâches intrigants, je lui avais rendu service. Maintenant c’est une femme, et je n’ai plus cette consolation. Elle n’a pas d’autre protecteur qu’elle-même. Je l’ai laissée dans un tel isolement du monde, que le premier chien venu peut la mordre ou la flatter traîtreusement. Et pourtant elle a besoin des égards les plus délicats. Ah ! oui, elle en a grand besoin.

– Si l’on pouvait changer sa position d’une manière définitive, monsieur ? suggéra M. Pecksniff.

– Comment cela pourrait-il s’arranger ? Voulez-vous que j’en fasse une couturière ou une gouvernante ?

– Le ciel me préserve de cette idée ! dit M. Pecksniff. Cher monsieur, il y a d’autres moyens, il y en a. Mais je suis trop ému et trop troublé en ce moment pour en dire davantage. Je sais à peine ce que je dis. Permettez-moi de remettre cette conversation à une autre fois.

– Seriez-vous malade ? demanda Martin avec anxiété.

– Non, non, s’écria Pecksniff. Non, permettez-moi de reprendre cet entretien une autre fois. Je vais faire un petit tour de promenade. Dieu vous bénisse ! »

Le vieux Martin lui rendit sa bénédiction et lui serra la main. Comme il s’éloignait et se dirigeait lentement vers la maison, M. Pecksniff resta à le regarder, parfaitement bien remis de sa dernière émotion que, chez un autre homme, on eût pu prendre pour un stratagème inventé afin de tâter le pouls à son malade. Quant au vieillard, à cette communication, sa physionomie avait si peu changé d’expression que M. Pecksniff, en le voyant s’éloigner, ne put s’empêcher de répéter :

« Quand je disais que je menais cet homme-là par le bout du nez ! »

Le vieux Martin s’était avisé de tourner la tête et de lui envoyer un salut amical ; M. Pecksniff lui répondit par le même geste.

« J’ai pourtant vu un temps, se disait M. Pecksniff, et ce temps n’est pas encore éloigné, où il ne daignait seulement pas me regarder. Que ce changement est flatteur ! Le tissu du cœur humain est si délicat, et les moyens de le prendre sont si compliqués ! A le voir, on dirait qu’il est toujours le même, et cependant je le mène maintenant par le bout du nez. Ce que c’est ! »

A la vérité, il semblait qu’il n’y eût plus rien que M. Pecksniff ne pût risquer maintenant vis-à-vis de Martin Chuzzlewit car tout ce que M. Pecksniff disait ou faisait était juste, et tout ce qu’il décidait était fait. Martin n’avait échappé à tant de pièges de la part des parents besogneux à l’affût de sa fortune, et n’était resté, durant tant d’années, dans la coquille de sa défiance soupçonneuse, que pour devenir l’instrument et le jouet du bon Pecksniff. Le bonheur que lui donnait cette conviction se peignait sur la figure de l’architecte, qui continua sa promenade du matin.

La température printanière du cœur de Pecksniff se reflétait sur le sein de la nature. A travers de profondes et vertes échappées où les branches formaient une voûte et montraient les rayons du soleil jaillissant dans une admirable perspective ; à travers la fougère emperlée de rosée d’où les lièvres frémissants se glissaient et disparaissaient à son approche ; au milieu d’étangs ombragés et d’arbres tombés ; suivant les pentes des vallées et faisant bruire les feuilles dont le parfum n’était plus qu’un souvenir, errait le doux Pecksniff. Longeant les barrières des prairies et les haies embaumées de roses sauvages, et passant auprès de cottages au toit de chaume dont les habitants se courbaient humblement devant lui comme devant un homme savant et bon, le digne Pecksniff était plongé dans une calme méditation. L’abeille passait en bourdonnant et butinait son miel. Les cousins parasites voltigeaient follement dans leur cercle élastique, et, devançant toujours ses pas, dansaient gaiement devant lui. La mémoire des longues herbes glissaient timidement sur leurs plis, suivant le mouvement des nuages qui flottaient au loin dans les airs. Les oiseaux innocents, image ailée de la conscience de Pecksniff, le saluaient de leurs chants sur chaque branche, et M. Pecksniff rendait hommage à sa manière, à cette belle journée, en ruminant ses projets tout le long du chemin.

Il vint trébucher par hasard, au milieu de ses réflexions, contre la large racine d’un vieil arbre, et leva ses yeux honnêtes pour examiner le terrain qu’il avait devant lui. Quel frémissement il éprouva en voyant le rêve de ses pensées en chair et en os ! A deux pas était Mary, Mary elle-même ! et seule !

D’abord M. Pecksniff s’arrêta comme s’il avait eu l’intention d’éviter la jeune fille ; mais son second mouvement fut d’avancer, ce qu’il fit rapidement. Il chantait en marchant, si doucement et avec une telle innocence, qu’il ne lui manquait que des plumes et des ailes pour être un oiseau.

En entendant derrière elle des notes qui ne venaient pas des chanteurs du bosquet, Mary se retourna. M. Pecksniff lui adressa un baiser de la main et fut en un instant auprès d’elle.

« Vous venez admirer la nature ? dit M. Pecksniff ; c’est comme moi.

– La matinée est si belle, dit Mary, que je me suis laissé entraîner à aller plus loin que je ne le voulais ; je vais m’en retourner.

– Encore comme moi, dit M. Pecksniff. Je vais retourner avec vous. Prenez mon bras, ma charmante enfant, » ajouta-t-il.

Mary repoussa l’invitation et marcha si vite que M. Pecksniff lui fit cette observation :

« Vous marchiez tout doucement quand je vous ai rencontrée. Pourquoi êtes-vous si cruelle que de presser le pas maintenant ? Vous ne vouliez pas m’éviter, sans doute ?

– Pardon, répondit-elle en tournant vers lui sa joue empourprée d’indignation. Vous le savez bien ! Laissez-moi, monsieur Pecksniff ; je ne veux pas que vous me touchiez, cela me déplaît. »

La toucher !… Eh quoi ! ce chaste et patriarcal contact que mistress Todgers, une personne assurément très-réservée, avait supporté non-seulement sans se plaindre, mais encore avec une apparente satisfaction ! C’était parfaitement injuste. M. Pecksniff ne dissimula point qu’il était fâché de l’entendre parler ainsi.

« Si vous n’avez pas remarqué, dit Mary, que c’est là l’impression que j’éprouve, recevez-en l’assurance de mes propres lèvres ; et si vous êtes un gentleman, ne continuez pas à m’offenser.

– Bien, bien, dit doucement M. Pecksniff. Je ne pourrais qu’approuver cette pudeur chez ma propre fille ; comment pourrais-je m’en plaindre chez une belle personne comme vous ? C’est une chose pénible et qui me fend le cœur ; mais je ne veux pas vous contrarier, Mary. »

Elle essaya de lui dire qu’elle en était bien fâchée ; mais elle ne put s’y résoudre, et, vaincue par l’émotion, elle fondit en larmes. M. Pecksniff put donc recommencer à son aise avec elle son jeu de la maison, dans l’intention de faire durer le plaisir longtemps ; et, prenant avec la main qu’il avait de libre la main de Mary, il s’amusa tantôt à écarter les doigts de la jeune fille avec les siens, tantôt à les baiser, tout en poursuivant ainsi la conversation :

« Je suis content que nous nous soyons rencontrés, très-content. Je puis maintenant décharger mon cœur d’un secret qui me pèse, et vous parler en toute confiance. Mary, dit Pecksniff, prenant les intonations les plus tendres, si tendres qu’elles ressemblaient à un petit hurlement, ma chère amie ! je vous aime !… »

Ce que c’est que la dissimulation des jeunes filles !… Mary eut l’air de frissonner.

« Je vous aime, ma chère amie, continua M. Pecksniff, avec une ardeur qui m’étonne moi-même. Je supposais que les sensations de ce genre avaient été ensevelies dans la tombe d’une dame qui ne venait qu’en seconde ligne après vous pour les qualités de l’esprit et de la beauté ; mais je m’aperçois que je m’étais trompé. »

Elle essaya de dégager ses mains ; mais elle eût pu aussi facilement tenter de s’affranchir de l’étreinte d’un boa constrictor amoureux, si l’on peut comparer à Pecksniff ce reptile artificieux.

« Je suis veuf, c’est vrai, dit M. Pecksniff, passant en revue les bagues qu’elle portait aux doigts, et suivant avec son pouce épais les méandres d’une veine bleue et délicate ; je suis veuf et j’ai deux filles, mais je n’ai pas encore trop de charges, mon amour. L’une est mariée, comme vous savez ; l’autre, de son propre gré, et surtout parce qu’elle a pressenti, je l’avoue, et pourquoi pas ? que je veux changer de condition, est au moment de quitter la maison paternelle. Je suis estimé, je l’espère. On se plaît à dire du bien de moi, à ce que je puis croire. Ma personne et mes manières ne sont pas absolument celles d’un monstre, j’en ai la confiance. Ah ! la vilaine petite main, dit M. Pecksniff, en cherchant à retenir celle qui cherchait à lui échapper, ne voilà-t-il pas qu’elle m’a fait prisonnier ! Allez, allez ! »

Et il tapa la vilaine petite main pour la punir ; et puis, pour la réconforter, il l’attira dans son gilet.

« Bénis dans notre affection réciproque, dit-il, et dans la société de notre vénérable ami, mon cher trésor, nous serons heureux. Quand il aura abordé au port du repos, nous nous consolerons ensemble. Qu’en dites-vous, ma jolie princesse ?

– Il est possible, répondit précipitamment Mary, que je vous doive de la gratitude pour ce témoignage de votre confiance. Je ne puis dire précisément que je vous en remercie, mais je veux supposer que vous méritez mes remercîments. Acceptez-les et laissez-moi, je vous prie, monsieur Pecksniff. Je ne saurais écouter votre proposition. Je ne saurais l’accueillir. Il y a bien des femmes auxquelles elle peut convenir ; mais à moi, non. Par pitié, de grâce, laissez-moi ! »

M. Pecksniff continuait de marcher avec son bras passé autour de la taille de Mary et sa main dans la sienne, avec autant de satisfaction que s’ils s’étaient donnés tout entiers l’un à l’autre et qu’ils se fussent unis par les liens du plus tendre amour.

« Si vous usez vis-à-vis de moi de la supériorité de votre force, dit Mary, qui, en voyant que les paroles honnêtes ne produisaient pas le moindre effet sur lui, ne fit plus aucun effort pour cacher son indignation, si vous me contraignez par l’ascendant de votre force physique à revenir avec vous pour être tout le long du chemin victime de votre insolence, vous ne pourrez du moins empêcher ma pensée de s’exprimer librement. Vous ne m’inspirez que le plus profond dégoût ; je connais le fond de votre caractère et je le méprise.

– Non, non ! dit M. Pecksniff avec douceur. Non, non, non !

– Par quel artifice ou par quel malheureux concours de circonstances avez-vous acquis votre influence actuelle sur M. Chuzzlewit ? je l’ignore. Peut-être même survivra-t-elle à la connaissance de ce que vous faites là ! mais, en tout cas, monsieur, il sera instruit de votre conduite. »

M. Pecksniff souleva languissamment ses lourdes paupières et les laissa retomber. Il avait l’air de dire avec un sang-froid imperturbable : « Ah ! en vérité ! »

« N’est-ce pas assez, dit Mary, de changer et de fausser son caractère, de faire tourner ses préjugés au profit de vos mauvais desseins, d’endurcir un cœur naturellement bon en lui cachant la vérité pour ne laisser pénétrer jusqu’à lui que des idées fausses et mensongères ? n’est-ce pas assez d’avoir tout ce pouvoir, d’en user et d’en abuser, sans vous montrer encore grossier, cruel et lâche avec moi ? »

Et M. Pecksniff continuait de l’emmener tranquillement, d’un air aussi paisible et aussi innocent que l’agneau qui broute dans les champs.

« Quoi ! monsieur, rien ne peut donc vous émouvoir ! s’écria Mary.

– Ma chère, répondit M. Pecksniff avec un coup d’œil placide, l’habitude qu’on a d’examiner sa conscience et la pratique de… dirai-je de la vertu ?

– De l’hypocrisie ! dit vivement Mary.

– Non, non, reprit M. Pecksniff, tapotant d’un air de reproche la main captive de la jeune fille ; la pratique de la vertu… tout cela m’a appris si bien à me tenir sur mes gardes, qu’il est très-difficile de me déconcerter. Le fait est curieux ; mais réellement c’est chose très-difficile pour qui que ce soit de me déconcerter. Et, ajouta M. Pecksniff en redoublant son étreinte folâtre, mademoiselle a pensé qu’elle le pourrait ! on voit bien qu’elle ne connaît guère mon cœur ! »

Guère en effet. Mary avait l’esprit si mal fait, qu’elle eût préféré aux caresses de M. Pecksniff celles d’un crapaud, d’une vipère ou d’un serpent, qui sait même ? l’embrassement d’un ours.

« Voyons, voyons, dit ce bon gentleman, un mot ou deux arrangeront l’affaire et rétabliront entre nous la bonne intelligence. Je ne suis pas fâché, mon amour.

– Vous fâché !

– Non, je ne le suis pas, je vous le déclare. Ni vous non plus. »

Il y avait cependant sous la main de M. Pecksniff un cœur palpitant qui disait bien le contraire.

« Je suis sûr que vous ne l’êtes pas, reprit-il, et je vous dirai comment. Il y a deux Martin Chuzzlewit, ma chère, et, si vous communiquiez à l’un votre colère, cela aurait pour l’autre de sérieuses conséquences. Vous comprenez ? Vous ne voudriez point lui nuire, n’est-ce pas ? »

Mary trembla de tout son corps, et lança à Pecksniff un regard empreint de tant de fierté dédaigneuse, qu’il détourna les yeux, sans doute pour n’être pas obligé de se fâcher malgré lui.

« Une querelle toute passive, mon amour, dit M. Pecksniff, peut se changer en une guerre active ; souvenez-vous-en. Il serait pénible de couronner la ruine d’un jeune homme déshérité déjà dans ses espérances compromises : mais ce ne serait pas difficile. Ah ! que c’est facile, au contraire ! Vous dites que j’ai quelque influence sur notre vénérable ami ? c’est bien possible, je ne dis pas non. »

Il leva ses yeux sur ceux de Mary, et secoua la tête d’un air de raillerie charmante.

« Non, continua-t-il d’un ton plus sérieux ; tout considéré, ma mignonne, si j’étais à votre place, je garderais mon secret pour moi. Je ne suis pas du tout sûr, bien loin de là, que la chose surprît notre ami : car nous avons eu ensemble, pas plus tard que ce matin, un bout de conversation, et la nécessité de vous établir d’une manière plus convenable lui donne de l’anxiété, beaucoup d’anxiété. Mais qu’il soit surpris ou non, la conséquence de votre dénonciation serait la même. Martin junior pourrait en souffrir beaucoup. Je ne demande pas mieux que d’avoir pitié de Martin junior, voyez-vous ! dit M. Pecksniff avec un sourire persuasif. Il ne le mérite guère ; mais c’est égal, c’est moi qui sollicite sa grâce auprès de vous. »

C’est pour le coup que la jeune miss pleura amèrement ; elle tomba dans un tel accès de douleur, que Pecksniff jugea prudent de laisser là sa taille et qu’il ne tint plus Mary que par la main.

« Quant à notre part dans cet important petit secret, dit-il, nous la garderons pour nous et nous en parlerons entre nous, lorsque les premiers moments seront passés. Vous consentirez, mon amour, vous consentirez, je le sais. Quelle que soit votre idée à cet égard, vous consentirez. Je crois me rappeler avoir ouï dire, je ne sais vraiment où ni comment, ajouta-t-il avec une franchise enchanteresse, que vous et Martin junior, quand vous étiez petits, vous avez éprouvé l’un pour l’autre une sorte de tendresse enfantine. Lorsque nous serons mariés, vous aurez la satisfaction de penser qu’au lieu de persévérer pour sa ruine, cette fantaisie vous a passé pour son bien : car nous verrons alors ce qu’il nous sera possible de faire pour rendre à Martin junior quelque petit service. J’ai, dites-vous, de l’influence sur notre vénérable ami ? peut-être bien ; je ne dis pas non. »

L’entrée du bois où se passait cette scène charmante touchait à la maison de M. Pecksniff. Les deux interlocuteurs se trouvaient maintenant si rapprochés de l’habitation, que Pecksniff s’arrêta, et prenant Mary par son petit doigt, lui dit d’un ton folâtre en manière d’adieu :

« Voulez-vous que je le morde ? »

Ne recevant point de réponse, il le baisa au lieu de le mordre ; puis se baissant, il inclina vers le visage de Mary sa figure flasque et mollasse (on peut être homme de bien et avoir la figure mollasse) ; et lui donnant sa bénédiction, qui, venant d’une telle source, était suffisante pour lui assurer force et bonheur depuis ce jour jusqu’à la fin de sa vie, il la lâcha enfin et la laissa aller.

La galanterie, la vraie galanterie, passe pour donner à un homme de la noblesse et de la dignité ; et l’amour a raffiné plus d’un ours mal léché. Mais M. Pecksniff (peut-être parce que, pour une nature aussi épurée que la sienne, l’amour et la galanterie n’étaient que des détails grossiers) ne paraissait certainement en avoir retiré aucun avantage, maintenant qu’il était demeuré seul. Au contraire, il semblait rapetissé et racorni ; il avait l’air de vouloir se cacher en lui-même et d’être tout malheureux de n’y pouvoir réussir. Ses souliers étaient évidemment trop grands pour lui, ses manches trop longues ; il avait des cheveux de chien noyé, un chapeau qui ne lui tenait pas sur la tête, une figure en lame de couteau, un cou allongé qui semblait appeler la corde à son secours ; en moins de deux minutes il était devenu tout brûlant, tout pâle, honteux, mesquin, furtif, c’est-à-dire l’antipode d’un Pecksniff. Mais bientôt après il redevint lui-même, et rentra à son logis avec une expression aussi radieuse que s’il avait été le grand prêtre de l’Eté en personne.

« Papa, dit Charity, j’ai arrangé mon départ pour demain.

– Sitôt, mon enfant !

– Dans les circonstances où nous sommes, répondit Charity, je ne saurais partir trop tôt. J’ai écrit à Mme Todgers pour lui proposer un arrangement, et je l’ai priée de m’attendre en tout cas à l’arrivée de la diligence… Monsieur Pinch, vous allez être entièrement votre maître. »

M. Pecksniff venait de sortir de la chambre, et M. Pinch venait d’y entrer.

« Mon maître !… répéta Tom.

– Oui, vous n’aurez plus personne entre mon père et vous, dit Charity. Du moins je l’espère, car on ne peut jamais répondre de rien. Ce monde est si changeant !

– Eh quoi ! est-ce que… est-ce que vous allez vous marier, miss Pecksniff ? demanda Tom, au comble de la surprise.

– Pas positivement, dit Charity en balbutiant. Je n’y suis point encore décidée. Je crois que ce serait déjà fait, si j’avais voulu, monsieur Pinch.

– Je crois bien, » dit Tom.

Et en effet, il le croyait de bonne foi, il le croyait du fond du cœur.

« Non, dit Charity, je ne vais pas me marier. Ni moi, ni d’autre, que je sache. Hum ! mais je ne vais plus demeurer avec papa. J’ai mes raisons, mais c’est un grand secret. J’éprouverai toujours une vive amitié pour vous, je vous l’assure, à cause de la fermeté que vous avez montrée certaine nuit. Pour ce qui est de vous et de moi, monsieur Pinch, nous nous séparons les meilleurs amis du monde ! »

Tom la remercia de sa confiance et de son amitié ; mais la première cachait encore un mystère qui le confondait complètement. Dans son dévouement extravagant pour la famille Pecksniff, il avait ressenti la perte de Merry plus qu’on n’aurait pu le croire, si l’on n’avait pas su que, plus il éprouvait d’avanies dans cette maison, plus il se reprochait de les avoir méritées. A peine s’était-il réconcilié avec cette idée que voilà Charity qui allait partir aussi ! Elle avait grandi en quelque sorte sous les yeux de Tom. Si les deux sœurs étaient aussi les filles de Pecksniff, elles ne l’étaient guère moins de Tom : il était accoutumé à les servir comme Pecksniff à les aimer. Il ne pouvait donc se résigner à ce nouveau départ, et Tom n’eut pas cette nuit-là deux heures de sommeil : il la passa tout entière à réfléchir à ces terribles changements.

Quand le matin reparut, Tom pensa que tout ce mystère n’avait été qu’un rêve. Mais non : en descendant l’escalier, il trouva tout le monde occupé à boucler les malles, à lier les boîtes, à faire, pour le départ de miss Charity, une foule de préparatifs qui durèrent toute la journée. A l’heure du passage de la diligence du soir, miss Charity déposa sur la table du parloir avec une grande solennité les clefs du ménage ; elle prit gracieusement congé de toute sa maison, et donna au toit paternel une bénédiction dont, le dimanche suivant, à l’église, la servante de Pecksniff, si l’on en croit les mauvaises langues, remercia le ciel avec ferveur.

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Les derniers mots du dernier chapitre nous conduisent tout naturellement au début de celui-ci qui lui succède : car il s’agit d’une église. Il s’agit de l’église dont il avait été si souvent question précédemment, et dans laquelle Tom Pinch touchait l’orgue gratis.

Par une chaude après-midi, une semaine environ après le départ pour Londres de miss Charity, M. Pecksniff, étant allé se promener, se mit en tête d’aller faire un petit tour dans le cimetière. Tandis qu’il errait à travers les tombes, cherchant à trouver sur les épitaphes une ou deux bonnes maximes (car il ne perdait jamais l’occasion de préparer quelques pétards moraux pour les tirer quand l’occasion s’en présentait), Tom Pinch commença à jouer. Tom pouvait courir à l’église pour y jouer chaque fois qu’il avait un moment à lui. En effet l’orgue était de petite dimension, et le vent s’y renouvelait sous la simple pression du pied du musicien ; Tom pouvait donc se passer même d’un souffleur bien qu’il n’eût qu’à dire qu’il en désirait un, pour qu’il n’y eût pas dans tout le village un homme ou un enfant, personne même au tourniquet, y compris le percepteur du péage, qui n’eût soufflé pour lui jusqu’à s’en rendre le visage tout violet.

M. Pecksniff n’élevait pas d’objection contre la musique, pas la moindre. Il était tolérant en toute chose, comme il le répétait souvent. Il considérait la musique comme une espèce de flânerie sans but, en général, et précisément convenable à la capacité de Tom. Mais quant aux exercices que Tom accomplissait sur ce même orgue, il les supportait avec une bonne grâce remarquable, avec une complaisance singulière : car lorsque Tom touchait l’orgue les dimanches, M. Pecksniff, dans sa sympathie sans bornes, paraissait croire qu’il jouait lui-même et qu’il était ainsi le bienfaiteur de la congrégation. Aussi, toutes les fois qu’il lui était impossible d’imaginer quelque autre moyen de faire gagner à Tom les appointements qu’il lui donnait, M. Pecksniff lui accordait la permission de cultiver cet instrument ; marque de considération dont Tom lui était infiniment reconnaissant.

L’après-midi était remarquablement chaude, et M. Pecksniff avait été assez longtemps à rôder de côté et d’autre. Il n’avait pas ce qu’on pourrait appeler une bonne oreille musicale, mais il savait bien reconnaître quand la musique devait exercer une influence calmante sur son esprit ; ici c’était bien le cas ; l’orgue, en effet, résonnait comme un mélodieux ronflement. Il s’approcha de l’église, et, regardant à travers les vitraux irisés d’une fenêtre voisine du porche, il aperçut Tom qui, ayant relevé de chaque côté les rideaux, jouait avec beaucoup d’expression et d’âme.

L’église avait une certaine fraîcheur attrayante. La vieille toiture de chêne supportée par les poutres de traverse, les murailles délabrées, les tablettes de marbre et le pavé de dalles tout fendillé, étaient rafraîchissants à voir. A l’extérieur des croisées de face, des feuilles de lierre s’agitaient gracieusement entre les vitres ; le soleil ne pénétrait que par une seule fenêtre, laissant l’intérieur de l’église dans une pénombre attrayante. Mais ce qu’il y avait de plus agréable à contempler, c’était un certain banc drapé de rouge et moelleusement garni de coussins où, le dimanche, se prélassaient les dignitaires officiels du lieu (dont M. Pecksniff était le prince et le chef). Le siège de M. Pecksniff était dans un coin, un coin remarquablement confortable, où l’énorme livre de prières du vertueux architecte étalait en ce moment sur le pupitre presque toute la capacité de son in-quarto.

Pecksniff se détermina donc à entrer dans l’église pour s’y reposer.

Il y pénétra très-doucement : d’abord, parce que c’était une église ; puis, parce que son pas était toujours léger ; ensuite, parce que Tom jouait un air solennel ; et enfin, parce qu’il pensait que le musicien serait bien surpris de le voir là quand il s’arrêterait. Tirant le verrou du haut banc réservé, il s’y glissa et le referma sur lui ; puis s’étant assis à sa place habituelle et ayant étendu ses jambes sur l’agenouilloir, il se disposa à écouter la musique.

C’est un fait inexplicable qu’il ait pu s’endormir en ce lieu, où la puissance des souvenirs qui s’y rattachaient eût été bien suffisante pour le tenir très-éveillé : ce fut pourtant ce qui eut lieu. Il n’était pas depuis cinq minutes dans son bon petit coin, qu’il commença à branler la tête. Il n’y avait pas une minute qu’il était revenu à lui, que sa tête recommença à branler. Tout en ouvrant ses yeux avec indolence, il branla la tête encore ; et tout en les fermant, il continua le même mouvement. Ainsi de branle en branle, il cessa complètement de remuer et devint aussi immobile que l’église elle-même.

Longtemps après s’être endormi, il avait vaguement conscience de l’orgue, bien qu’il n’eût pas l’idée précise que ce fût plutôt un orgue qu’un bœuf. Au bout de quelques minutes, il commença à éprouver par intervalles une impression de voix entendues comme dans un rêve ; et, s’éveillant avec une curiosité indolente, il ouvrit les yeux.

Il était en effet si indolent qu’après avoir regardé l’agenouilloir et le banc, il rentrait à demi dans le chemin du sommeil quand il s’aperçut que réellement il y avait des voix dans l’église ; des voix basses, devisant avec chaleur, l’une près de l’autre, tandis que les échos de l’édifice semblaient murmurer les réponses. Il se leva et prêta l’oreille.

Avant d’avoir écouté une demi-douzaine de secondes, il se trouvait aussi éveillé qu’il avait jamais pu l’être. Les yeux, les oreilles, la bouche tout grands ouverts, il fit un petit mouvement avec une précaution infinie, et d’une main ramenant le rideau, il regarda furtivement par derrière.

C’étaient Tom Pinch et Mary. Ma foi, oui, c’étaient eux. Il avait reconnu leur voix, et déjà il était au courant du sujet de leur conversation. Sa tête, comme celle d’un homme guillotiné, avec le menton posé au niveau du rebord du banc, pouvait immédiatement faire le plongeon, si l’un des deux interlocuteurs venait à se retourner ; il écouta. Il écouta avec une attention si profonde et si concentrée, que ses cheveux mêmes et son col de chemise se hérissaient pour lui prêter leur concours.

« Non, s’écria Tom, aucune lettre ne m’est parvenue, sauf une que j’aie reçue de New-York. Mais ne vous inquiétez pas à cet égard ; car il est très-vraisemblable qu’ils sont partis pour quelque lieu éloigné où le service de la poste n’est ni régulier ni fréquent. Il m’annonçait dans sa lettre qu’il fallait s’y attendre, même dans la ville où lui et son compagnon comptaient se rendre, Eden, vous savez.

– C’est une chose qui me tourmente cruellement, dit Mary.

– Il ne faut pas vous tourmenter, dit Tom. Il y a un dicton bien vrai : c’est que rien ne marche aussi vite que les mauvaises nouvelles ; et croyez que, si le moindre accident était survenu à Martin, vous en eussiez certainement entendu parler depuis longtemps. Il y a longtemps aussi que je voulais vous le dire, poursuivit Tom avec un embarras qui lui allait très-bien, mais vous ne m’en avez jamais offert l’occasion.

– J’ai eu peur quelque fois, dit Mary, que vous ne pussiez supposer que j’hésitais à me confier à vous, monsieur Pinch.

– Non, balbutia Tom ; je… je ne sache pas avoir jamais supposé cela. Si cette pensée m’était venue, je suis sûr que je l’eusse repoussée aussitôt comme une injustice à votre égard. Je sens bien tout ce qu’il y a pour vous de délicat à me faire vos confidences ; mais je donnerais ma vie pour vous épargner un jour de malheur ; oui, je la donnerais !

– Pauvre Tom ! »

Il continua ainsi :

« J’ai quelquefois rêvé que je pouvais vous avoir déplu en… en ayant la hardiesse de chercher à deviner et de devancer de temps en temps vos désirs. D’autres fois, je me suis imaginé que c’était par bonté que vous vous teniez loin de moi.

– Vraiment ?

– C’était de la folie ; c’était une présomption ridicule de m’imaginer cela : mais je craignais que vous n’eussiez supposé comme possible que je… je vous admirasse trop pour mon repos, et qu’ainsi vous ne vous fussiez refusé la légère assistance qu’autrement vous eussiez volontiers reçue de moi. Si jamais, dit Tom avec trouble, si jamais une semblable idée s’est présentée à votre esprit, éloignez-là, je vous en prie. Il faut peu de chose pour mon bonheur, et je vivrai content ici longtemps après que vous et Martin m’aurez oublié. Je suis une pauvre créature timide et gauche ; je ne suis pas du tout un homme du monde ; et vous n’avez pas plus à vous inquiéter de moi, voyez-vous, que si j’étais tout simplement un vieux moine ! »

Si les moines ont tous un cœur comme le tien, pauvre Tom, puissent-ils multiplier leur espèce ! quoique la multiplication ne soit pas une des quatre règles de leur rigoureuse arithmétique.

« Cher monsieur Pinch ! dit Mary, lui donnant la main, je ne saurais vous dire combien votre amitié m’émeut. Jamais je ne vous ai fait le tort de concevoir le moindre doute à votre égard ; jamais un seul instant je n’ai cessé de penser que vous étiez exactement, et plus encore peut-être, tel que Martin vous avait jugé. Sans les attentions silencieuses, sans l’amitié dont j’ai été l’objet de votre part, ma vie eût été bien malheureuse ici. Mais vous avez été mon bon ange, vous avez rempli mon cœur de reconnaissance, d’espoir et de courage.

– J’ai bien peur, répliqua Tom en secouant la tête, de ne pas plus ressembler à un ange que n’y ressemble maint chérubin de pierre sur les tombeaux ; et je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’anges de ce modèle. Mais je désirerais savoir, si vous daignez me l’apprendre, pourquoi vous avez gardé un tel silence à l’égard de Martin.

– Parce que j’ai craint de vous faire du tort.

– De me faire du tort ! s’écria Tom.

– Oui, vis-à-vis de votre maître. »

Le gentleman en question fit le plongeon.

« De Pecksniff ! dit Tom d’un air de confiance et d’enjouement. Oh ! bon Dieu ! il ne songerait jamais à nous soupçonner ! C’est le meilleur des hommes. Plus vous seriez contente, plus il serait joyeux. Oh ! mon Dieu, vous n’aviez pas à craindre Pecksniff. Ce n’est pas un espion. »

A la place de M. Pecksniff, plus d’un homme, s’il eût pu plonger à travers le parquet du banc officiel, pour descendre à Calcutta ou dans quelque pays désert, de l’autre côté du globe, n’eût pas manqué de le faire aussitôt. M. Pecksniff s’assit tranquillement sur l’agenouilloir et se mit à sourire en écoutant avec plus d’attention que jamais.

Cependant Mary paraissait avoir exprimé un doute, car Tom continua d’un ton d’honnête énergie :

« Vraiment, je ne sais comment cela se fait ; mais toujours il arrive, quand je tiens ce langage devant qui que ce soit, que je ne vois personne rendre justice à Pecksniff. C’est une des circonstances les plus extraordinaires qui soient jamais parvenues à ma connaissance, mais c’est comme cela. Voilà John Westlock, qui a été ici en qualité d’élève ; un des meilleurs garçons du monde, à tous autres égards ; je crois en vérité que Westlock eût voulu, s’il eût été possible, voir Pecksniff fouetté à la queue d’une charrette. Et ce n’est point du tout un cas isolé : car tous les élèves qui se sont succédé de mon temps sont partis de la maison avec une haine invétérée contre Pecksniff. Voilà Mark Tapley aussi, qui était dans une condition toute différente… Eh bien, les moqueries qu’il lançait contre Pecksniff lorsqu’il le voyait au Dragon étaient choquantes. Martin également : Martin était le pire de tous. Mais j’y pense, c’est cela : c’est lui qui vous aura disposée à ne point aimer Pecksniff. Et comme vous êtes arrivée avec une prévention, miss Graham, naturellement vous n’êtes pas un témoin impartial. »

Triomphant de cette découverte, Tom se mit à se frotter les mains d’un air de grande satisfaction.

« Monsieur Pinch, dit Mary, vous vous méprenez sur cet homme-là.

– Non, non ! s’écria Tom. C’est vous qui vous méprenez sur lui. Mais, ajouta-t-il en changeant subitement de ton, qu’est-ce que vous avez, miss Graham ? Qu’est-ce que vous avez ? »

M. Pecksniff ramena par degrés au haut du banc ses cheveux, son front, ses sourcils, son œil. Mary était assise sur un banc à côté de la porte, les deux mains jointes sur son visage, et Tom était penché vers elle.

« Qu’avez-vous donc ? s’écria Tom. Ai-je dit quelque chose qui vous ait offensée ? Vous aurait-on dit quelque chose qui vous ait fait de la peine ? Ne pleurez pas. Je vous en prie, apprenez-moi ce que c’est. Je ne puis supporter de vous voir ce chagrin. Dieu me pardonne, jamais je ne fus aussi surpris et aussi peiné de ma vie. »

M. Pecksniff tenait son œil fixé à la même place. Il l’en eût tout au plus retiré devant une vrille ou un fil de fer rouge.

« J’aurai voulu vous le taire, monsieur Pinch, si cela n’eût dépendu que de moi ; mais votre illusion est si forte, et il est tellement nécessaire que nous nous tenions sur nos gardes… que vous ne vous compromettiez pas, et que par conséquent vous sachiez par qui je suis obsédée, que je n’ai plus d’autre alternative : il faut que je vous parle. Je suis venue ici tout exprès afin de vous faire cette confidence ; mais je crois que le courage m’aurait encore manqué cette fois, si vous ne m’aviez pas ramenée tout droit au but de ma visite. »

Tom la contempla fixement ; il semblait dire : « En voilà bien d’une autre ! » Mais il ne prononça pas un mot.

« Celui que vous croyez le meilleur des hommes… dit Mary, levant les yeux et parlant d’une voix tremblante et avec un regard étincelant.

– Dieu me bénisse ! murmura Tom en chancelant, attendez un peu. Celui que je crois le meilleur des hommes ! naturellement, vous voulez parler de Pecksniff. Mon Dieu ! ne parlez pas sans preuves. Qu’a-t-il pu faire ? S’il n’est pas le meilleur des hommes, qu’est-il donc ?

– Il en est le pire. C’est l’être le plus faux, le plus artificieux, le plus bas, le plus cruel, le plus vil, le plus infâme !… » dit la jeune fille toute tremblante.

Elle tremblait d’indignation.

Tom se laissa tomber sur un siège en joignant les mains.

« Je vous le demande, continua Mary, qu’est-ce qu’un homme qui, me recevant dans sa maison à titre d’hôte, bien malgré moi ; qui, connaissant mon histoire et sachant que je suis sans défense et isolée, ose devant ses filles me faire des affronts tels, que, si j’avais eu un frère, fût-ce un enfant, et qu’il eût été témoin de cette conduite, il eût pris par instinct ma défense !

– Un homme pareil serait un misérable ! s’écria Tom ; quel qu’il soit, ce serait un misérable. »

M. Pecksniff plongea de nouveau.

« Et si je vous disais, continua Mary, que, lorsque mon unique ami (un être bon et cher) avait toute la plénitude de son esprit, cet homme se courbait humblement devant lui ; mais alors mon ami le connaissait bien et il le repoussait comme un chien ! et qu’à présent, oubliant bassement le passé, en voyant cet ami tomber en enfance, il rampe de nouveau devant lui et profite de l’influence qu’il prend sur lui par ses viles flatteries pour nourrir les desseins les plus méprisables, les plus odieux ?

– Je répète que cet homme-là est un misérable ! répondit Tom.

– Mais si je vous disais encore, monsieur Pinch, qu’ayant réfléchi que le meilleur moyen d’arriver à son but, c’est de m’avoir pour femme, il me poursuit de cet argument honteux et lâche, que, si je l’épouse, Martin, sur la tête de qui j’ai attiré tant de maux, pourra rentrer dans une partie de ses espérances premières ; et que, si je m’y refuse, il sera plongé dans une ruine plus profonde encore ? Que dites-vous de celui qui transforme ma constance pour l’homme que j’aime de tout mon cœur en une torture pour moi et un outrage pour mon bien-aimé ? de celui qui fait de moi, malgré moi, un instrument pour frapper la tête que je voudrais couvrir de mille bénédictions ? de celui qui, semant autour de moi tous ces pièges cruels, m’en expose le plan avec une langue doucereuse et une figure souriante, à la clarté du grand jour, tandis qu’il m’impose de force ses embrassements et porte à ses lèvres une main… » Et la jeune fille ajouta tout agitée, en étendant le bras : « Une main que j’eusse voulu voir tomber mutilée, pour échapper à la honte et à la dégradation de son attouchement !

– Je dis, s’écria Tom très-exalté, je dis que c’est un misérable et un lâche. Je ne m’inquiète pas de savoir qui il est ; je dis que c’est un double lâche, le plus odieux des misérables ! »

Couvrant encore une fois son visage de ses mains, comme si la passion qui l’avait soutenue à travers ces aveux s’était éteinte dans une accablante sensation de honte et de douleur, la jeune fille fondit en larmes.

Si toute marque de chagrin provoquait sûrement la compassion de Tom, celle-ci devait l’exciter à plus forte raison. Les pleurs et les sanglots de Mary étaient autant de flèches qui lui perçaient le cœur. Il essaya de la consoler ; il s’assit auprès d’elle ; il déploya tout son fonds d’éloquence intime, et parla de Martin en termes pleins de louange et d’espérance. Oui, quoiqu’il l’aimât de tout son cœur et d’un amour si désintéressé qu’une femme en inspire rarement de semblable, il ne lui parla, du commencement à la fin, que de Martin. Tous les trésors de l’Inde n’eussent pas tenté Pinch d’escamoter un seul instant le nom de celui qu’elle aimait.

Lorsque Mary fut un peu remise, elle fit comprendre à Tom Pinch que l’homme qu’elle lui avait dépeint était Pecksniff sous ses couleurs réelles ; mot par mot, phrase par phrase, autant qu’elle en avait le souvenir, elle rappela ce qui s’était passé entre eux dans le bois. Vous jugez de la haute satisfaction du gentleman lui-même qui, dans son désir de voir et sa crainte d’être vu, plongeait constamment au fond du banc officiel et revenait à la surface, comme on voit, au tréteau de Polichinelle, l’intelligent propriétaire éviter adroitement les coups de bâton qui menacent sa tête. Lorsque Mary eut achevé son récit et supplié Tom de faire bien attention quand il serait avec elle à ne rien témoigner des explications qu’elle lui avait données ; lorsqu’elle l’eut vivement remercié, ils se séparèrent pleins d’alarme en entendant des pas dans le cimetière ; et Tom demeura seul de nouveau dans l’église.

C’est alors que cette découverte pleine d’agitation et d’angoisse vint bouleverser l’âme de Tom. L’étoile qui, depuis son enfance, avait éclairé toute sa vie, était devenue en un instant une vapeur infecte. Ce n’était pas que Pecksniff, le Pecksniff de Tom, eût cessé d’exister, mais c’était qu’il n’eût jamais existé. Dans la mort de Pecksniff, Tom aurait eu la consolation de se rappeler ce qu’il était habituellement ; mais, après cette révélation, il avait la douleur de songer à ce qu’il n’avait jamais été. En effet, de même que l’aveuglement de Tom à cet égard avait été complet et non pas partiel, de même ses yeux s’ouvrirent tout entiers à la lumière. Jamais son Pecksniff n’eût pratiqué les œuvres de mal dont il venait d’entendre parler ; mais enfin un autre Pecksniff avait pu le faire ; et le Pecksniff qui avait été capable de cela avait été capable de tout, et nul doute que, durant toute sa carrière, il n’eût fait quelque chose, voire même toute espèce de choses, excepté le bien. De la hauteur démesurée où le pauvre Tom l’avait placée, son idole était tombée tout de son long, et

Jamais ni les chevaux ni les valets du roi

N’eussent pu relever Pecksniff en désarroi.

Des légions entières de Titans eussent échoué à le retirer de la fange et à le remettre sur ses pieds ; mais ce n’était pas lui qui en souffrait, c’était Tom. Pauvre Tom ! sa boussole était brisée, sa carte marine déchirée, son chronomètre s’était arrêté, ses mâts étaient tombés par-dessus bord, son ancre avait chassé à dix mille lieues au loin.

M. Pecksniff le surveillait avec une attention profonde, car il devinait bien l’objet des réflexions de Tom, et il était curieux de voir ce qu’il allait faire. Durant quelque temps, Tom parcourut en long et en large l’aile de l’église, comme une âme en peine ; il ne s’arrêtait parfois que pour s’appuyer sur un banc et méditer à son aise ; puis il se mit à contempler un vieux tombeau blanchi élégamment et bordé de crânes et d’os en sautoir, comme si c’était le plus beau chef d’œuvre qu’il eût jamais vu, bien qu’en toute autre occasion il professât pour cet objet d’art le mépris le plus indicible ; puis il s’assit, puis il se remit à marcher de çà et de là ; ensuite il revint d’un pas errant à la tribune de l’orgue et fit résonner les touches : mais leur harmonie était changée, leur douceur mélodique s’était évanouie ; et Tom, laissant vibrer longuement une note mélancolique, inclina sa tête sur ses mains et s’abandonna à son désespoir.

« Je ne me serais pas occupé, dit Tom Pinch, se levant de son tabouret et plongeant son regard dans l’église comme s’il eût été le prêtre, je ne me serais pas occupé de ce qu’il eût pu me faire à moi ; car souvent j’avais exercé sa patience ; j’avais vécu de sa tolérance, et jamais je ne lui ai été utile comme bien d’autres eussent pu l’être. Pecksniff, continua Tom sans se douter qu’il était là pour l’entendre, cela m’aurait été bien égal que vous m’eussiez fait à moi quelque injure : j’aurais trouvé moi-même une foule de raisons pour vous excuser à cet égard ; et, m’eussiez-vous maltraité, je n’eusse pas moins continué de vous respecter. Mais pourquoi faut-il que vous soyez tombé si bas dans mon estime !… O Pecksniff, Pecksniff, il n’est rien que je n’eusse donné, non, rien, pour que vous eussiez mérité de justifier la bonne opinion que j’avais toujours eue de vous !… »

M. Pecksniff s’assit sur l’agenouilloir, en tirant son col de chemise, tandis que Tom, touché jusqu’au vif, prononçait l’apostrophe précédente. Après un intervalle, il entendit Tom descendre les marches en faisant tinter les clefs de l’église ; puis, appliquant de nouveau son œil au sommet du banc, il le vit sortir lentement de l’édifice et fermer la porte.

M. Pecksniff n’osait se retirer du lieu où il était caché : car à travers les fenêtres de l’église, il vit Tom passer le long des tombeaux, s’arrêter parfois devant une pierre sépulcrale et s’y appuyer, comme un homme qui pleure l’ami qu’il vient de mettre en terre. Même après que Tom eût quitté le cimetière, M. Pecksniff resta encore au fond de sa cachette, craignant que, dans son agitation d’esprit, Tom n’eût l’idée de revenir sur ses pas. Enfin il se détermina à sortir, et pénétra d’un pas dégagé dans la sacristie où il savait qu’il existait presque au niveau du sol une croisée par laquelle il pouvait, rien qu’en passant le pied dehors, se libérer de sa prison.

Il était dans une curieuse situation d’esprit, ce bon M. Pecksniff : il n’était pas du tout pressé de s’en aller, il paraissait même plutôt enclin à flâner un peu ; ce qui le détermina à ouvrir l’armoire de la sacristie, et à se regarder dans le petit miroir accroché derrière le battant, à l’usage du desservant. S’apercevant que ses cheveux étaient en désordre, il prit la liberté d’emprunter la brosse ecclésiastique et de s’en servir pour se requinquer. Il prit également la liberté d’ouvrir une autre armoire ; mais il se hâta de la refermer, effrayé à la vue de deux surplis, l’un blanc et l’autre noir, pendus contre le mur, et qui avaient tout à fait l’air de deux curés qui se seraient suicidés par strangulation. Se rappelant avoir vu dans l’autre armoire une bouteille de vin de Porto et quelques biscuits, il y fouilla de nouveau et se restaura solidement : durant tout ce temps, il paraissait profondément absorbé, comme si ses pensées étaient ailleurs.

Il eut bientôt pris son parti, ou plutôt son parti était déjà pris ; ayant resserré la bouteille et les biscuits, il ouvrit la fenêtre. Il descendit sans difficulté dans le cimetière, ferma la fenêtre après lui, et se rendit tout droit à son logis.

« M. Pinch est-il à la maison ? demanda M. Pecksniff à sa servante.

– Il vient de rentrer, monsieur.

– Il vient de rentrer ? répéta M. Pecksniff, d’un air joyeux. Et il est monté, je suppose ?

– Oui, monsieur. Il est monté. Voulez-vous que je l’appelle, monsieur ?

– Non, dit M. Pecksniff, non. Vous n’avez pas besoin de l’appeler, Jane. Je vous remercie, Jane. Comment vont vos parents, Jane ?

– Très-bien. Merci, monsieur.

– J’en suis charmé. Faites-leur savoir que je me suis informé d’eux, Jane. M. Chuzzlewit est-il ici, Jane ?

– Oui, monsieur. Il est au parloir, occupé à lire.

– Vous dites, Jane, qu’il est dans le parloir, occupé à lire ? Très-bien. Alors je pense que je vais aller le voir, Jane. »

Jamais on n’avait aperçu M. Pecksniff en plus belle humeur !

Mais quand M. Pecksniff entra dans le parloir où le vieillard était assis, comme l’avait dit Jane, avec une plume, de l’encre et du papier sur une table à sa portée (car M. Pecksniff était toujours attentif à le bien approvisionner des instruments nécessaires pour écrire), il devint un peu moins gai. Il n’était pas en colère, il n’aspirait pas à la vengeance, il n’était pas sombre, il n’était pas morne ; il était seulement affligé, bien affligé certainement. Lorsqu’il s’assit à côté du vieillard, deux larmes, non pas de ces larmes avec lesquelles les anges chargés là-haut de nos comptes effacent nos péchés en les inscrivant sur le grand livre, mais de ces larmes hypocrites du pécheur endurci dont ils composent leur encre, glissèrent furtivement le long de ses joues vénérables.

« Qu’y a-t-il ? demanda le vieux Martin. Pecksniff, qu’avez-vous, mon garçon ?

– Je regrette de vous déranger, mon cher monsieur, et ce qui redouble mes regrets, c’est la cause de ma visite. Mon bon, mon digne ami, je suis trompé.

– Vous êtes trompé !

– Ah ! s’écria M. Pecksniff avec désespoir, trompé dans ma plus chère affection. Cruellement trompé, monsieur, là où j’avais placé ma confiance la plus illimitée. Trompé, monsieur Chuzzlewit, par Thomas Pinch !…

– Oh ! c’est affreux, affreux, affreux ! dit Martin, posant son livre. C’est affreux. J’espère que non. En êtes-vous certain ?

– Si j’en suis certain, mon bon monsieur ! J’ai le témoignage de mes yeux et de mes oreilles. Autrement, je n’y eusse pas cru, monsieur Chuzzlewit, quand bien même un serpent de feu eût proclamé cette nouvelle, du sommet de la cathédrale de Salisbury. J’eusse dit, s’écria M. Pecksniff, j’eusse dit au serpent qu’il en avait menti. Telle était ma confiance en Thomas Pinch, que j’eusse fait rentrer le mensonge jusque dans la gorge du serpent, pour presser Thomas contre mon cœur. Mais moi, monsieur, je ne suis pas un serpent, j’ai la douleur de le dire, et je n’ai plus ni doute ni espérance. »

Martin éprouvait une vive émotion de le voir si agité, et d’apprendre des nouvelles si inattendues. Oh ! n’est-ce pas assez, dit M. Pecksniff en levant les yeux au ciel, que cet orage fonde sur moi ? Faut-il qu’il atteigne aussi mes amis ?

– Vous m’alarmez ! s’écria le vieillard, changeant de couleur. Je ne suis pas aussi fort que je l’étais. Vous m’effrayez, Pecksniff !

– Reprenez courage, mon noble monsieur, dit M. Pecksniff se ranimant, nous ferons notre devoir. Vous saurez tout, monsieur, et il vous sera rendu justice. Mais d’abord excusez-moi, monsieur, ex… cusez-moi. J’ai à remplir un devoir vis-à-vis de la société. »

Il sonna ; Jane parut.

« Envoyez-moi M. Pinch, s’il vous plaît, Jane. »

Tom entra. La contrainte, l’altération, se lisaient sur ses traits ; il était abattu, accablé, livré à un embarras visible, et malheureux de voir Pecksniff en face.

L’honnête homme dirigea un regard vers M. Chuzzlewit, comme pour dire : « Vous voyez ! » puis il s’adressa à Tom directement en ces termes :

« Monsieur Pinch, j’ai laissé la fenêtre de la sacristie entr’ouverte. Voulez-vous me rendre le service d’aller la fermer ? vous m’apporterez les clefs de l’édifice sacré !

– La fenêtre de la sacristie, monsieur ! s’écria Tom.

– Vous m’entendez, je pense, monsieur Pinch ? répliqua le patron. Oui, monsieur Pinch, la fenêtre de la sacristie. J’ai le regret de vous dire que, m’étant endormi dans cette église après une tournée fatigante, j’y ai saisi par hasard quelques fragments (il appuya sur le mot) d’une conversation entre deux personnes. Une d’elles ayant fermé à double tour l’église en s’en allant, j’ai dû me retirer par la fenêtre de la sacristie. Rendez-moi le service d’aller clore cette fenêtre, monsieur Pinch, puis vous reviendrez me trouver. »

Il n’est pas au monde un physiognomoniste qui eût pu traduire l’expression des traits de Tom lorsqu’il entendit ces paroles. Il y régnait à la fois de l’étonnement et un air de doux reproche ; mais rien n’y annonçait la crainte ni la conscience d’une faute, bien qu’une multitude d’émotions violentes luttât pour y faire explosion. Il s’inclina et, sans dire un mot, le moindre mot, se retira.

« Pecksniff, s’écria Martin tremblant, que signifie tout cela ? Ne faites rien à la hâte ; vous pourriez en avoir du regret !

– Non, mon bon monsieur, dit M. Pecksniff d’une voix ferme. Non. Mais j’ai à remplir un devoir vis-à-vis de la société et, coûte que coûte, je le remplirai, mon ami ! »

O devoir prétendu, qu’on tarde toujours tant à se rappeler et qu’on oublie si volontiers ; devoir du bout des lèvres, devoir menteur ; dette prétendue que l’on garde toujours et qu’on ne paye jamais à autrui que pour satisfaire sa colère et sa vengeance, quand donc l’humanité commencera-t-elle à te connaître ? Quand donc les hommes te salueront-ils dans ton berceau négligé et dans ta jeunesse flétrie, au lieu d’attendre pour te reconnaître que les fautes de l’âge mûr et les misères de la vieillesse aient défiguré tes traits ? O juge fourré d’hermine, dont le devoir envers la société est aujourd’hui de condamner à des châtiments et à la mort le criminel en haillons, dis-moi, n’as-tu pas un autre devoir à remplir en fermant les cent portes béantes qui ont appelé ce misérable au dock de l’infamie et en entr’ouvrant au moins le portail qui pouvait le mener à une vie honnête ? O prélat, prélat, dont le devoir envers la société consiste, à ce qu’il semble, à jeter des phrases gémissantes sur la triste décadence de ces temps malheureux dans lesquels t’est échu ton lot d’honneur, avant ton élévation à ce siège puissant, n’y avait-il rien eu d’où tu pusses tirer tes homélies pour réparer l’oubli du défunt dont tu viens de prendre la place, puisqu’il n’avait pas songé lui-même à ses devoirs véritables envers la société ? O magistrat, l’élite des gentlemen campagnards ou des braves esquires, n’avais-tu pas à remplir un devoir envers la société avant que les meules fussent en flammes et que la populace fût égarée ? ou bien fallait-il attendre l’événement pour faire sortir de terre, tout armé et tout botté, un corps de yeomanry au grand complet ?

Le devoir de M. Pecksniff envers la société ne pouvait être rempli avant le retour de Tom. Dans l’intervalle de temps qui précéda l’arrivée du jeune homme, M. Pecksniff eut une conférence secrète avec son ami ; si bien que Tom en se présentant allait les trouver tous deux prêts à le recevoir. Mary était dans sa chambre au-dessus : M. Pecksniff, toujours prudent et mesuré, avait supplié le vieux Martin de l’engager à y rester une bonne demi-heure, pour épargner à sa sensibilité la scène qui allait avoir lieu.

Quand Tom revint, il trouva le vieux Martin assis près de la fenêtre et M. Pecksniff à la table, dans une attitude imposante. A côté de lui était son mouchoir de poche ; de l’autre côté, une petite quantité (très-petite) d’or et d’argent et quelques pence. Tom reconnut, d’un coup d’œil, que c’étaient ses appointements du trimestre courant.

« Avez-vous fermé la fenêtre de la sacristie, monsieur Pinch ? demanda Pecksniff.

– Oui, monsieur.

– Je vous remercie. Posez ici les clefs, s’il vous plaît, monsieur Pinch. »

Tom posa les clefs sur la table. Il prit le trousseau par la clef de la tribune de l’orgue (bien que ce fût l’une des plus petites), et il la contempla fixement lorsqu’il l’eut posée. Cette clef avait été pour Tom une vieille, une bien vieille amie ; elle avait été durant bien des jours sa chère compagne.

« Monsieur Pinch, dit Pecksniff secouant la tête, ô monsieur Pinch ! Je m’étonne que vous osiez me regarder en face ! »

Tom le fit cependant, et, quoique nous ayons parlé souvent de son attitude humble, il se tint aussi droit que personne.

« Monsieur Pinch, dit Pecksniff, saisissant son mouchoir, comme s’il pressentait qu’il ne tarderait pas à en avoir besoin, je ne m’appesantirai point sur le passé. Je veux vous épargner au moins et m’épargner à moi-même ces pénibles réminiscences. »

L’œil de Tom était sinon brillant, du moins très-expressif, quand il regarda M. Pecksniff et lui dit :

« Merci, monsieur. Je suis heureux que vous ne reveniez point sur le passé.

– Le présent suffit, dit M. Pecksniff, laissant tomber un penny, et plus tôt il sera fini, mieux cela vaudra. Monsieur Pinch, je ne veux pas vous renvoyer sans un mot d’explication. Cette conduite ne serait pourtant que trop justifiée par les circonstances ; mais elle aurait une apparence de précipitation, et je n’en ferai rien : car, ajouta M. Pecksniff en laissant tomber un autre penny, je suis parfaitement maître de moi-même. En conséquence, je vais vous répéter ce que j’ai déjà dit à M. Chuzzlewit. »

Tom porta son regard sur le vieux gentleman, qui témoigna par quelques signes de tête qu’il s’associait à la pensée et aux déclarations de M. Pecksniff, mais sans prendre autrement part à la scène.

« Monsieur Pinch, dit Pecksniff, d’après les lambeaux d’une conversation que j’ai surprise tout à l’heure dans l’église et qui avait lieu entre vous et miss Graham ; je dis des lambeaux, parce que j’étais endormi à une distance considérable de vous quand je fus éveillé par vos voix ; d’après ce dont j’ai été témoin, j’ai reconnu (et j’aurais donné bien des choses pour n’avoir point ce chagrin, monsieur Pinch !) qu’oublieux de tous les liens du devoir et de l’honneur, sans égard pour les lois sacrées de l’hospitalité par lesquelles vous étiez uni à cette maison comme un parent, vous aviez osé adresser à miss Graham, sans retour il est vrai, des paroles de tendresse, des propositions d’amour ! »

Tom le regarda fixement.

« Le nierez-vous, monsieur ? demanda M. Pecksniff, laissant tomber une guinée et quelques pence, et faisant grand bruit pour les ramasser.

– Non, monsieur, répondit Tom. Je ne le nierai pas.

– Vous ne le niez pas, dit M. Pecksniff, lançant un regard au vieux gentleman. Veuillez compter cet argent, monsieur Pinch, et signer ce reçu. Ah ! vous ne le niez pas ? »

Non, Tom ne le niait pas. Il ne daignait pas le nier. Il vit bien que M. Pecksniff, ayant entendu dans l’église sa propre condamnation, se moquait bien de tomber plus bas encore dans le mépris de son élève. Il vit que M. Pecksniff avait inventé cette fable comme le meilleur moyen de se débarrasser brusquement de lui, mais qu’il fallait en finir. Il vit que M. Pecksniff comptait bien qu’il ne nierait pas : car, s’il eût nié et donné des explications, il n’eût fait qu’enflammer plus que jamais le courroux du vieillard contre Martin et contre Mary, tandis que Pecksniff lui-même pouvait s’être tout simplement trompé en saisissant des « lambeaux » de conversation. Nier cela ! oh non pas.

« Trouvez-vous le compte exact, monsieur Pinch ? dit Pecksniff.

– Tout à fait exact, monsieur, répondit Tom.

– On vous attend dans la cuisine pour porter votre bagage où il vous plaira. Nous nous séparons immédiatement, monsieur Pinch, et dès ce moment nous devenons étrangers l’un à l’autre. »

Ce que c’est pourtant ! Croirait-on que la compassion, le chagrin, l’ancien attachement, la reconnaissance trompée, l’habitude, rien de tout cela peut-être, et cependant tout cela à la fois, vint troubler au départ le généreux cœur de Tom ? Il savait bien qu’il n’y avait rien qui ressemblât à une âme dans la carcasse de Pecksniff ; et cependant, quand il aurait pu parler à cœur ouvert, sans compromettre celle qu’il aimait, il n’aurait pas voulu démasquer et déshonorer ce drôle, non pas même en ce moment.

« Je ne saurais dire, s’écria M. Pecksniff versant des larmes, quel coup je reçois. Je ne saurais dire combien cela m’afflige, combien mon caractère en souffre, combien mes sentiments en sont froissés. Je ne m’en plains pas. Je puis souffrir autant que tout autre homme ; mais ce que vous et moi nous avons à espérer, monsieur Pinch (autrement, une lourde responsabilité pèserait sur vous), c’est que cette déception n’altèrera point mon estime pour l’humanité, qu’elle ne diminuera en rien la fraîcheur de ma confiance ni l’essor de mes ailes, si je puis parler ainsi. J’espère qu’il n’en sera rien ; je suis sûr que cela n’arrivera pas. Ce sera une consolation pour vous, sinon maintenant, du moins dans quelque temps, de savoir que je m’efforcerai de n’avoir point mauvaise opinion de mes semblables en général, à cause de ce qui s’est passé entre nous. Adieu ! »

Tom avait songé à lui épargner la petite piqûre de certaine lancette qu’il avait en son pouvoir ; mais en entendant ces dernière paroles il changea de disposition et lui dit :

« Je crois que vous avez laissé quelque chose dans l’église, monsieur.

– Je vous remercie, monsieur Pinch, dit Pecksniff. J’ignore ce que ce peut être.

– C’est votre binocle, je pense, dit Tom.

– Oh ! s’écria Pecksniff avec quelque peu de confusion, je vous suis obligé. Posez-le là, s’il vous plaît.

– Je l’ai trouvé, dit lentement Tom, quand j’ai été fermer la fenêtre de la sacristie… Je l’ai trouvé dans le banc. »

C’était la vérité. M. Pecksniff, pendant qu’il ne cessait de se lever et de se baisser, avait retiré ce lorgnon de peur qu’il ne heurtât contre le panneau, et il l’avait oublié. Tom, en retournant à l’église, poursuivi par l’idée qu’il avait été espionné et se demandant avec étonnement où pouvait être le poste d’observation, eut un trait de lumière en voyant ouverte la porte du banc officiel. Ayant regardé à l’intérieur, il trouva le binocle. C’est comme cela qu’il apprit et qu’il donna à entendre à son retour à M. Pecksniff qu’il savait où s’était tenu son espion ; et qu’au lieu d’avoir saisi simplement quelques lambeaux de conversation, celui-ci avait eu le plaisir de savourer chaque mot.

« Je suis content qu’il soit parti, dit Martin, respirant longuement lorsque Tom fut sorti de la chambre.

– C’est un soulagement, dit M. Pecksniff d’un ton d’assentiment. C’est un grand soulagement. Mais ayant accompli (avec une fermeté suffisante, j’espère) le devoir qui m’était imposé vis-à-vis de la société, je vais maintenant, avec votre permission, mon cher monsieur, me retirer pour verser des larmes dans le fond du jardin, comme un faible mortel. »

Tom monta l’escalier ; il enleva les livres qui lui appartenaient, et les empaqueta dans sa malle avec sa musique et une vieille flûte ; il tira ses effets de l’armoire, et ils n’étaient pas assez nombreux pour qu’il en eût la migraine ; il les plaça par-dessus ses livres ; puis il alla dans la salle de travail chercher sa boîte à instruments. Là, il y avait un tabouret dont le fond en loques laissait sortir le crin comme une perruque ; un tabouret qui ne valait pas un penny. Mais c’était sur ce meuble que Tom s’était assis chaque jour, d’année en année, durant tout le temps de son service. Tous deux avaient vieilli et s’étaient usés de compagnie. Les élèves avaient fait leur temps d’apprentissage ; les saisons s’étaient succédé ; à travers tout cela, Tom et le vieux tabouret étaient restés ensemble. Cette partie de la salle avait reçu le nom traditionnel de « coin de Tom. » On le lui avait assigné dans l’origine parce qu’il était exposé à un fort courant et très-éloigné du feu ; depuis lors, Tom l’avait toujours occupé. Sur la muraille s’étalaient ses portraits, de vraies charges où l’on n’avait point embelli ses traits. On lui avait fait sortir de la bouche dans d’énormes ballons des phrases diaboliques ; tout à fait étrangères à son caractère. Chaque élève nouveau s’était piqué d’y ajouter quelque chose ; on avait été jusqu’à dessiner des portraits de fantaisie de son père avec un œil unique, de sa mère avec un nez disproportionné, mais particulièrement de sa sœur, représentée toujours avec les traits les plus charmants, ce qui consolait Tom de toutes les autres plaisanteries. Sous l’empire d’événements moins extraordinaires, Tom eût eu le cœur navré de quitter toutes ces choses et de penser qu’il les voyait pour la dernière fois ; mais il surmonta cette épreuve. Il n’y avait pas, il n’y avait jamais eu de Pecksniff : tous ses autres chagrins étaient absorbés par celui-là.

Lorsqu’il revint à la chambre à coucher, et que, ayant fermé sa malle et un sac de nuit, il eut boutonné ses guêtres de voyage, sa grande redingote, mis son chapeau sur sa tête et pris en main son bâton, il promena son regard autour de lui pour la dernière fois. C’était dans cette même chambre que, dès le point du jour dans l’été, et à la lueur de ses bouts de chandelle dans les nuits d’hiver, il avait lu, jusqu’à s’en rendre presque aveugle. C’était dans cette même chambre qu’il avait essayé d’apprendre le violon sous ses couvertures, et que, cédant aux objections des autres élèves, il avait, bien malgré lui, renoncé à ce projet. En toute autre occasion, il eût quitté cette chambre avec douleur ; en songeant à tout ce qu’il y avait appris aux nombreuses heures qu’il y avait passées, il eût pleuré pour l’amour de ses rêves mêmes. Mais il n’y avait pas, il n’y avait jamais eu de Pecksniff ; et le néant de Pecksniff étendait son effet à la chambre où, assise sur un lit à part, cette chose qui était censée la Grande Abstraction, avait souvent prêché la morale avec un tel effet que Tom avait senti ses yeux se mouiller, tandis qu’il restait sans souffle suspendu aux lèvres éloquentes du moraliste.

Tom Pinch connaissait bien l’homme qu’on avait chargé de porter sa malle. C’était un des garçons du Dragon. Il arriva en frappant lourdement du pied sur l’escalier et adressa un salut franc et brusque à Tom (à qui d’ordinaire il faisait un signe de tête amical accompagné d’un sourire), comme s’il était instruit de ce qui s’était passé et qu’il désirât faire comprendre à Tom qu’il ne l’en estimait pas moins pour cela. Ce salut fut exécuté gauchement, l’homme n’était qu’un valet d’écurie ; mais Tom lui en sut gré, et le plaisir qu’il en eut le consola de son départ.

Tom voulait l’aider à enlever la malle ; mais l’homme n’eut pas plus de peine à l’emporter, si lourde qu’elle fût, qu’un éléphant n’en aurait à porter une tour. Il la balançait en dégringolant l’escalier, avec tant d’aisance qu’il avait l’air de dire : « Voyez-vous, avec une carrure comme ça il vaut mieux porter une malle que de s’en aller les bras ballants. » Tom prit le sac de nuit et accompagna le porteur jusqu’au bas de l’escalier. A la porte extérieure se tenait Jane, qui pleurait de toutes ses forces, et sur les marches était mistress Lupin, qui sanglotait et tendit la main à Tom.

« Vous allez venir au Dragon, monsieur Pinch ?

– Non, dit Tom, non. Je vais aller à pied à Salisbury cette nuit même. Je ne pourrais m’arrêter ici. Pour l’amour du ciel, ne me faites pas de la peine comme ça, madame Lupin.

– Mais vous viendrez au Dragon, monsieur Pinch, ne fût-ce que pour cette nuit. Vous y viendrez à titre de visiteur, vous comprenez, et non comme voyageur.

– Dieu me bénisse ! dit Tom, s’essuyant les yeux. Tant de bienveillance est capable de vous briser le cœur ! Je désire me rendre cette nuit à Salisbury, chère bonne créature. Si vous voulez bien me garder ma malle jusqu’à ce que je vous écrive à ce sujet, je considérerai cela comme le plus grand service que vous puissiez me rendre.

– Je voudrais, s’écria mistress Lupin, que vous eussiez vingt malles, monsieur Pinch, afin de pouvoir vous les garder toutes.

– Merci, dit Tom. Je vous reconnais bien là. Adieu ! adieu ! »

Il y avait bien des gens, jeunes et vieux, debout autour de la porte ; plusieurs d’entre eux pleuraient avec mistress Lupin, tandis que les uns s’efforçaient de montrer de la fermeté à l’instar de Tom, et que les autres étaient pénétrés d’admiration pour Pecksniff, un homme capable de bâtir une église, comme on dit, rien qu’en touchant une feuille de papier, et que d’autres enfin étaient partagés entre ce sentiment et leur sympathie pour Tom. M. Pecksniff s’était montré au haut des marches, en même temps que son ancien élève ; et, tandis que Tom parlait avec mistress Lupin, il étendit la main, comme s’il voulait dire : « Partez ! » Quand Tom fut parti et eut tourné le coin, M. Pecksniff secoua la tête, ferma les yeux et aussi la porte en poussant un profond soupir. Là-dessus, les plus chauds partisans de Tom dirent qu’il fallait qu’il eût commis quelque méfait épouvantable ; qu’autrement jamais un homme tel que M. Pecksniff n’eût été aussi ému. S’il s’était agi d’une brouille ordinaire, observèrent-ils, M. Pecksniff eût dit quelque chose ; mais puisqu’il n’en avait rien fait, c’est que M. Pinch devait l’avoir blessé cruellement.

Tom était trop loin pour pouvoir entendre ces commentaires intelligents, et il allongeait le pas aussi vite que possible, lorsqu’il arriva en vue du tourniquet où la famille du péager avait crié : « Monsieur Pinch ! » Certaine matinée de grande gelée, quand le brave Tom allait à la rencontre du jeune Martin, il avait traversé le village, et cette barrière était sa dernière épreuve ; mais lorsqu’il vit les enfants du péager se traîner hors de la maison, il fut tenté de prendre ses jambes à son cou et de s’enfuir à travers champs.

« Qu’avez-vous donc, cher monsieur Pinch ? O cher monsieur ! s’écria la femme du péager. Quel malheur vous est-il donc arrivé, pour que vous vous en alliez comme cela avec un sac de nuit ?

– Je vais à Salisbury, dit Tom.

– Comment, bon Dieu ! Où est le cabriolet alors ? s’écria la femme du péager en parcourant des yeux la route, comme si elle s’imaginait que Tom avait peut-être versé sans s’en douter.

– Je ne suis pas venu en voiture, dit Tom ; je… » Il ne pouvait pas éviter une explication, et pensant bien que la bonne femme le rattraperait toujours à la dernière question, s’il échappait à la première : « J’ai quitté, dit-il, M. Pecksniff. »

Le péager, personnage morose, qui, assis à l’intérieur dans son fauteuil de Windsor, fumait perpétuellement sa pipe solitaire et s’était habilement posté entre deux petites fenêtres qui commandaient le haut et le bas de la route, si bien qu’en voyant quelque chose arriver d’en haut il pensait avec plaisir au tribut qu’il allait percevoir, et qu’en le voyant redescendre la route il pensait avec plaisir au tribut qu’il avait perçu, le péager, disons-nous, fut dehors en un instant.

« Quitter M. Pecksniff !… s’écria-t-il.

– Oui, dit Tom, je le quitte. »

Le péager regarda sa femme, ne sachant pas trop s’il lui demanderait quelque renseignement, ou s’il lui ordonnerait de rester là un moment à veiller sur les enfants. Mais l’étonnement le rendant plus grognon encore que de coutume, il préféra ce dernier parti et renvoya à la maison sa femme, à qui la curiosité mettait la puce à l’oreille.

« Vous quittez M. Pecksniff ! s’écria le péager, croisant les bras et écartant les jambes. Ma foi ! on m’aurait dit que sa tête le quittait, que je n’en aurais pas été plus étonné.

– Oui, dit Tom, j’aurais dit comme vous hier. Bonne nuit ! »

Si un lourd troupeau de bœufs n’était arrivé sur ces entrefaites, le péager n’eût pas manqué de courir droit au village pour y prendre des informations. Quand le troupeau eut franchi la barrière, notre homme alluma une autre pipe et tint conseil avec sa femme. Mais les efforts réunis de leur sagacité ne purent aboutir à aucun résultat, et le couple alla se mettre au lit sans y voir goutte (pour parler au figuré). Mais plusieurs fois, cette même nuit, quand une charrette ou tout autre véhicule survenait, et que le conducteur demandait au péager : « Quelles nouvelles ? » celui-ci considérait l’homme à la clarté de la lanterne pour s’assurer si le sujet dont il était préoccupé lui-même n’intéressait pas aussi l’individu, et il disait alors en enroulant son manteau de nuit autour de ses jambes :

« Avez-vous entendu parler là-bas de M. Pecksniff ?

– Ah ! sûrement !

– Et peut-être aussi de son jeune homme M. Pinch ?

– Ah !

– Ils ne sont plus ensemble. »

Après cette confidence, le péager chaque fois se renfonçait de nouveau dans sa maison et disparaissait complètement, laissant l’autre continuer sa route tout ébahi.

Tom était depuis longtemps au lit qu’on en parlait encore : mais pour le moment il se dirigeait vers Salisbury, pressant le pas pour y arriver. D’abord la soirée avait été belle ; mais après le coucher du soleil, le ciel se chargea de nuages et devint obscur, et au bout de quelques instants il tomba une pluie violente. Durant trois mortelles lieues Tom se traîna péniblement, tout mouillé qu’il était, jusqu’à ce qu’enfin les lumières apparurent et que le voyageur pénétra dans l’enceinte bénie de la ville.

Il alla à l’auberge où jadis il avait attendu Martin, et ayant brièvement répondu aux questions qu’on lui fit sur M. Pecksniff, il demanda un lit. Il n’avait pas le cœur soit à prendre le thé soit à souper, à manger ou boire quoi que ce fût ; mais il s’assit à une table vide dans le salon, tandis qu’on lui apprêtait son lit, repassant dans son esprit tout ce qui était arrivé pendant cette journée mémorable, et s’interrogeant avec stupeur sur ce qu’il allait pouvoir faire dans l’avenir. Ce fut pour lui un grand soulagement quand la servante entra et lui dit que le lit était prêt.

C’était un lit à colonnes, bas et creux au milieu comme une auge ; la chambre était obstruée de tables hors de service et de commodes de rebut, toutes couvertes de linge humide. Au-dessus de la cheminée s’étalait une pittoresque peinture à l’huile représentant un bœuf remarquablement gras, et près de là, également au pied du lit, brillait aussi le portrait de quelque ancien maître de la maison, qu’on pouvait aussi bien prendre pour le frère du bœuf, tant il lui ressemblait exactement. Une collection variée d’étranges odeurs était en partie confondue dans un parfum dominant de très-vieille lavande ; et la fenêtre n’avait pas été ouverte depuis si longtemps, qu’il y avait prescription ; elle ne voulait plus s’ouvrir.

Tous ces détails étaient en eux-mêmes sans importance ; mais ils ajoutaient à l’étrangeté du lieu, et n’étaient pas de nature à faire oublier à Tom sa nouvelle position. Pecksniff était parti de ce monde, ou plutôt il n’avait jamais existé, et c’est tout au plus si Tom put se résoudre à dire ses prières sans lui. Cependant il se sentit plus heureux après et s’endormit ; il rêva qu’il y avait une fois un Pecksniff qui n’avait jamais existé.

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Dans la matinée du jour qui suivit celui où miss Pecksniff dit adieu aux murs témoins de sa jeunesse et des jeux de son enfance, elle arriva saine et sauve au bureau de la diligence, à Londres. Là, elle fut reçue par Mme Todgers et conduite à sa paisible demeure, sous l’ombre du Monument. Mme Todgers paraissait un peu préoccupée, parce qu’elle pensait aux coulis de sa cuisine et qu’elle avait d’autres inquiétudes semblables se rattachant à la nature de son établissement ; mais elle n’en déploya pas moins sa vivacité habituelle et la chaleur de ses manières engageantes.

« Et comment, dit-elle, ma douce miss Pecksniff, comment va votre magnifique papa ? »

Miss Pecksniff lui fit entendre (confidentiellement) qu’il aspirait à introduire chez lui une magnifique maman. Et elle réitéra sa première déclaration, à savoir qu’elle n’était ni assez aveugle ni assez imbécile pour supporter cela.

Cette nouvelle choqua plus Mme Todgers qu’on n’eût pu le supposer. Elle en témoigna une vive amertume. Elle dit que les hommes étaient des imposteurs, et que, plus ils s’exprimaient avec chaleur, en général, plus ils étaient faux et perfides. Elle devina avec une justesse surprenante que l’objet des affections de M. Pecksniff était artificieux, indigne, infâme ; et, comme Charity la confirmait pleinement dans ces conjectures, elle protesta, les larmes aux yeux, qu’elle aimait miss Pecksniff comme une sœur et ressentait les injures de son amie comme elle eût ressenti les siennes propres.

« Je n’ai vu qu’une seule fois depuis son mariage votre bien chère sœur, dit Mme Todgers, et je ne lui ai pas trouvé bonne mine. Ma douce miss Pecksniff, j’avais toujours pensé que c’était vous qui deviez faire ce mariage.

– Oh ! mon Dieu non ! s’écria Cherry, secouant la tête. Oh ! non, mistress Todgers. Je vous remercie. Non ! je n’aurais voulu de lui ni pour or ni pour argent.

– J’ose dire que vous avez raison, répliqua Mme Todgers avec un soupir. Je l’avais craint longtemps. Mais personne ne voudrait croire, ma chère miss Pecksniff, les désagréments que nous a causés ce mariage, ici, entre nous, dans cette maison.

– Mon Dieu ! madame Todgers !…

– C’est épouvantable, épouvantable ! dit mistress Todgers avec une énergie marquée. Vous vous rappelez, ma chère, notre plus jeune gentleman ?

– Certainement oui.

– Vous n’aurez pas été sans remarquer quels yeux il faisait d’habitude à votre sœur, et quel silence de pierre il gardait lorsqu’elle était en compagnie ?

– Il est certain que je ne vis jamais rien de semblable, dit Cherry d’un air maussade. Quelle stupidité, madame Todgers !

– Ma chère, reprit cette dame à voix basse, je l’ai vu mainte et mainte fois, à dîner, accoudé par-dessus sa tourte, sa cuiller parfaitement immobile dans sa bouche, et occupé à contempler votre sœur. Je l’ai vu debout, dans un coin de notre salon, regarder votre sœur d’un air si triste et si mélancolique, qu’il ressemblait plutôt à un piquet qu’à un homme ; il y avait de quoi vous en tirer des larmes.

– Jamais je n’ai vu cela ! s’écria Cherry ; c’est tout ce que je puis dire.

– Mais, dit Mme Todgers, poursuivant son sujet, quand le mariage eut lieu, quand il fut annoncé sur le journal qu’on lut tout haut ici, au déjeuner, je crus que notre jeune homme avait perdu à jamais l’usage de ses sens. Vrai, je le crus. La violence de ce jeune homme, ma chère miss Pecksniff, les opinions effrayantes qu’il exprimait au sujet du suicide, les gestes extraordinaires auxquels il se livrait en prenant son thé, la voracité désespérée avec laquelle il mordait son pain et son beurre, la manière dont il invectivait M. Jinkins, tout contribuait à former un tableau qu’on ne saurait oublier, quand on vivrait cent ans.

– C’est dommage qu’il ne se soit pas détruit, vraiment, fit observer miss Pecksniff.

– Se détruire, lui !… Cela prit, ma foi ! une autre tournure, le soir même. Il voulut alors détruire les autres. Il y avait, ma chère, parmi ces messieurs, une petite castille (j’espère que cette expression ne vous semble pas trop basse, miss Pecksniff ; nos gentlemen l’ont constamment à la bouche) ; il y avait une petite castille toute pacifique, quand soudain notre jeune homme se leva écumant de rage, et, s’il n’avait été retenu par trois de ces messieurs, il eût tué M. Jinkins avec un tire-bottes. »

Le visage de miss Pecksniff exprimait une indifférence suprême.

« Et maintenant, dit Mme Todgers, maintenant c’est le plus doux des hommes. Il suffit de le regarder pour lui tirer des larmes des yeux. Le dimanche, il reste assis près de moi tout le long du jour, parlant d’une voix si triste, que c’est tout au plus si je trouve ensuite assez de force morale pour m’occuper des soins à donner à mes pensionnaires. Sa seule consolation est dans la société des dames. Il me mène souvent au théâtre à demi-place, tellement que je crains quelquefois qu’il ne dépasse ses moyens, et je vois des larmes mouiller ses yeux durant tout le temps, surtout si la pièce est d’une nature comique. Personne ne s’imaginerai la peur qu’il m’a causée hier, ajouta Mme Todgers, portant la main à son cœur. Tenez, j’étais ici : la servant avait laissé tomber par la fenêtre de sa chambre son tapis de lit… Je crus que c’était ce malheureux, et qu’enfin il avait fait son coup ! »

Le froid dédain avec lequel miss Charity accueillit le récit pathétique de l’état auquel le jeune gentleman était réduit, n’annonçait pas beaucoup de sympathie pour cet infortuné. Elle traita cette question avec une grande légèreté, et coupa court à la conversation en s’informant s’il n’était pas survenu quelque autre changement dans la pension bourgeoise des gentlemen du commerce.

M. Bailey, lui apprit-on, était parti, et il avait eu pour successeur (ô déclin des grandeurs humaines !) une vieille femme qui s’appelait, disait-on, Tamaroo, chose évidemment impossible. Il fut démontré plus tard que les malins pensionnaires avaient tiré ce mot d’une ballade anglaise, dans laquelle il est censé exprimer la rude et ardente nature d’un certain cocher de fiacre, et que ce nom fut appliqué au successeur femelle de M. Bailey, par la raison que cette brave femme n’avait en elle rien du tout qui dénotât une nature ardente, sauf par occasion quelques attaques de ce qu’on appelle le feu de Saint-Antoine. Cette duègne avait été prise dans la maison en accomplissement d’un vœu fait par Mme Todgers, qui s’était promis que jamais plus, à l’avenir, de jeunes drôles ne terniraient de leur ombre les portes de l’établissement commercial ; ce qu’il y avait surtout de remarquable en elle, c’est qu’elle ne comprenait absolument rien à tout ce qu’on pouvait lui dire ou lui demander. Pour les messages, pour les petites commissions, cette femme était une véritable buse ; si on l’envoyait porter des lettres au bureau de poste, il n’était pas rare de la voir s’efforcer d’insinuer en chemin ces lettres dans des fentes que le hasard avait faites à des portes particulières, persuadée dans son illusion que toute porte qui avait un trou était bonne pour faire l’affaire. C’était une très-petite vieille femme qui avait toujours un tablier grossier, avec une bavette par devant qui s’ouvrait par derrière, ainsi que des bandes et des compresses à ses poignets, qui paraissaient affligés d’une foulure perpétuelle. En toute occasion, elle se faisait tirer l’oreille pour ouvrir la porte de la rue ; mais elle ne se faisait pas prier pour la refermer ; enfin, elle servait à table avec un chapeau sur la tête.

Tel était le seul changement important, en dehors de la métamorphose qui s’était opérée dans l’esprit du plus jeune gentleman. Quant à lui, il ne démentait pas le récit de Mme Todgers, car il avait plutôt la sensibilité plus grande encore que celle qu’elle lui avait prêtée. Il nourrissait, entre autres, des idées terribles sur le destin, et parlait beaucoup de la « mission » des gens, sujet sur lequel il paraissait avoir certaines notions particulières généralement inintelligibles. Par exemple, il déclarait que la mission de la pauvre Merry avait été de le briser dans sa fleur. Il était frêle, abondant en larmes ; car, n’ignorant pas que la mission d’un berger est de siffler son troupeau, et que la mission d’un maître d’équipage est de jouer de toutes mains, que la mission de tel homme est d’être le violon payé, et la mission de tel autre de payer les violons, il s’était mis en tête que sa mission particulière à lui était de s’en prendre à ses yeux. Ce qu’il pratiquait à toute heure.

Souvent il apprenait à Mme Todgers que le soleil s’était couché sur sa tombe, que les flots l’avaient enseveli, que le char de Jaggernaut l’avait écrasé, que l’arbre mortel de Java, l’upas, l’avait infecté de son venin. Ce jeune homme s’appelait Moddle.

Vis-à-vis de cet infortuné Moddle, miss Pecksniff se tint d’abord sur une réserve hautaine, ne se sentant pas d’humeur à se payer d’oraisons funèbres en l’honneur de sa sœur mariée. Cette infortune nouvelle fut un surcroît d’affliction pour le pauvre jeune homme, ce qui lui valut en sus une remontrance de Mme Todgers.

« Jusqu’à elle qui s’éloigne de moi, madame Todgers ! dit Moddle.

– Dame ! aussi, pourquoi ne faites-vous pas quelque effort afin d’être un petit peu plus gai, monsieur ? répliqua Mme Todgers.

– Plus gai, mistress Todgers ! plus gai ! s’écria le jeune gentleman, quand sa vue me rappelle des jours à jamais évanouis, mistress Todgers !

– Alors, s’il en est ainsi, vous feriez mieux de l’éviter pendant quelque temps et de refaire après connaissance avec elle, petit à petit ; voilà mon avis.

– Mais je ne puis l’éviter, répliqua Moddle ; je n’ai pas assez de force d’esprit pour cela. Oh ! mistress Todgers, si vous saviez quelle consolation je trouve dans son nez !

– Son nez, monsieur ! s’écria mistress Todgers.

– Son profil en général, dit le jeune gentleman, mais particulièrement son nez. » Puis, s’abandonnant à un flux de douleur, il ajouta : « Il ressemble tellement à celui de celle qui est à un autre, mistress Todgers ! »

La clairvoyante matrone ne manqua point de reporter cette conversation à Charity qui commença par rire, mais qui, à partir du soir même, traita M. Moddle avec un surcroît de considération et lui présenta son profil autant que possible. M. Moddle ne fut pas moins sentimental que de coutume ; il le fut même un peu plus ; cependant il resta assis à contempler Charity avec des yeux brillants et une expression reconnaissante.

« Eh bien ! monsieur, dit le lendemain la maîtresse de la pension bourgeoise, vous avez relevé la tête hier au soir. Voilà que vous commencez à vous retourner, j’imagine.

– C’est seulement parce qu’elle ressemble tant à celle qui est à un autre, mistress Todgers, répondit le jeune homme. Quand elle parle et quand elle sourit, je crois revoir le sourcil de sa sœur, mistress Todgers. »

Ceci fut reporté de même à Charity, qui, le soir suivant, parla et sourit de la manière la plus séduisante, plaisantant M. Moddle sur l’abattement de son esprit, et le provoqua à jouer une partie de cribbage. M. Moddle ramassa le gant. Ils jouèrent plusieurs parties de cribbage à six pence, et Charity les gagna toutes. On eût pu attribuer ce résultat à la galanterie du plus jeune gentleman ; mais la vérité est qu’il fallait l’imputer aussi à son état moral : car, ayant fréquemment les yeux baignés de larmes, il prenait les as pour des dix, les valets pour des reines, ce qui ne laissait pas que de jeter une certaine confusion dans son jeu.

La septième soirée de cribbage, quand mistress Todgers, qui était assise près d’eux, proposa qu’au lieu d’intéresser la partie ils jouassent « pour l’amour[8], » on vit M. Moddle changer de couleur. Le quatorzième soir, au moment où miss Pecksniff montait l’escalier pour aller se coucher, il baisa au passage ses manchettes, croyant lui avoir baisé la main, mais il avait manqué son coup.

En résumé, M. Moddle commençait à être frappé de l’idée que miss Pecksniff avait pour mission de le consoler ; et miss Pecksniff commença à réfléchir sur la probabilité que sa mission était de devenir Mme Moddle. C’était un jeune gentleman (notez que miss Pecksniff n’était plus une très-jeune personne), qui avait des espérances et qui possédait déjà presque assez pour vivre. Ce n’était pas, ma foi, si mal.

D’ailleurs… d’ailleurs… il avait passé pour être dévoué à Merry. Merry n’en avait fait que rire, mais elle en avait autrefois parlé à sa sœur comme d’une conquête. Il avait meilleur air, meilleure tournure, meilleur langage, meilleur caractère, meilleures manières que Jonas. Il était facile à diriger ; il ne s’appliquerait qu’à consulter les goûts de sa fiancée, et on pourrait le mener comme un agneau, tandis que Jonas n’était qu’un ours. Quel plaisir !

Cependant le cribbage allait toujours son train, et mistress Todgers allait de son côté ; car le plus jeune gentleman, lui faussant compagnie, commença à engager de lui-même miss Pecksniff à jouer. Il commença aussi, suivant l’expression de mistress Todgers, à se glisser au logis entre ses repas et à s’esquiver de son bureau à des heures illicites ; et, par deux fois, comme il l’apprit lui-même à mistress Todgers, il reçut des lettres anonymes contenant des prospectus de magasins de nouveautés pour corbeilles de noces. Evidemment c’était un tour de ce déloyal, de ce drôle de Jinkins ; seulement, Moddle n’avait pas de preuves suffisantes pour le provoquer à ce sujet. Tout cela, comme disait mistress Todgers à miss Pecksniff, c’était aussi clair et visible que le soleil en plein midi.

« Ma chère miss Pecksniff, dit mistress Todgers, vous pouvez tenir pour certain qu’il brûle d’envie de se déclarer.

– Mon Dieu ! pourquoi donc alors n’en fait-il rien ? s’écria Cherry…

– Les hommes sont beaucoup plus timides que nous ne le croyons, ma chère, répliqua mistress Todgers. Ils se déconcertent pour un rien. J’ai vu les paroles voltiger sur les lèvres de Todgers pendant des mois, des mois et des mois, avant qu’il se prononçât. »

Miss Pecksniff insinua que M. Todgers n’était pas un bon exemple à citer.

« Oh ! pardon. Oh ! certainement si, ma chère, Dieu merci. J’étais très-gentille dans ce temps-là, je vous assure, dit mistress Todgers en se rengorgeant. Tenez ! vous avez donné à M. Moddle trop peu d’encouragement. Miss Pecksniff, si vous désirez qu’il parle, et qu’il parle vite, la chose dépend de vous.

– Mais je ne sais point du tout quel encouragement il faut lui donner, mistress Todgers. Il se promène avec moi, il joue avec moi aux cartes, et il vient s’asseoir seul à côté de moi.

– Fort bien, dit mistress Todgers. C’est indispensable, ma chère.

– Et il s’assied tout près de moi.

– C’est également très-bien, dit mistress Todgers.

– Et il me regarde.

– Je crois bien ! dit mistress Todgers.

– Et il appuie son bras sur le dossier de la chaise ou du sofa, n’importe, derrière moi, bien entendu.

– Certainement, dit mistress Todgers.

– Et alors il commence à pleurer. »

Mistress Todgers reconnut qu’il pouvait faire mieux que cela, et que sans doute il mettrait à profit le souvenir du signal donné par le grand lord Nelson, à la bataille de Trafalgar. Au reste, dit-elle, il irait rondement ou, à ne rien se dissimuler, il serait mené rondement, si miss Pecksniff prenait une position décidée, et lui montrait tout uniment ce qu’il avait à faire.

Déterminée à régler sa conduite d’après cette opinion, la jeune demoiselle reçut M. Moddle, dans les occasions qui se présentèrent ensuite, avec un air de contrainte, et, l’amenant par degrés à lui demander avec inquiétude pourquoi elle était si changée, elle lui avoua que, pour leur repos et leur bonheur mutuel, elle jugeait nécessaire qu’ils prissent un parti décidé. Dans ces derniers temps ils avaient été fréquemment ensemble, dit-elle, et ils avaient goûté par avance les douceurs d’une réciprocité sincère dans les sentiments. Jamais elle ne pourrait l’oublier. Jamais elle ne cesserait de penser à lui avec l’amitié la plus vive ; mais déjà l’on avait commencé à jaser, déjà on les avait observés, et il était nécessaire qu’ils ne fussent l’un pour l’autre rien de plus que ne sont un gentleman et une demoiselle dans les relations ordinaires de la société. Elle se félicitait d’avoir eu le courage de lui en parler franchement, avant que ses propres sentiments allassent trop loin ; elle convenait que pour elle l’épreuve était rude : mais, malgré sa faiblesse et ses regrets, elle espérait bien en triompher.

Moddle qui, pendant ce temps, était tombé au dernier degré de la stupidité, et qui pleurait abondamment, conclut de la déclaration précédente que sa mission était de communiquer à autrui la fatalité qui était tombée sur lui, et que, étant une sorte de vampire involontaire, il avait pour victime numéro un miss Pecksniff, que le sort lui avait assignée. Miss Pecksniff combattit cette opinion, coupable, selon elle ; ce qui excita Moddle à lui demander si elle voudrait bien se contenter d’un cœur flétri ; et comme, après examen, il parut qu’on s’en contenterait, il s’engagea par un serment lugubre qui fut accepté et rendu.

Il supporta sa bonne fortune avec la plus grande modération. Loin de se montrer triomphant, il versa plus de larmes encore qu’on ne lui en avait jamais vu verser, et il dit en sanglotant :

« Oh ! quel jour que celui-ci ! Je ne pourrai jamais retourner au bureau cette après-midi. Quel jour d’épreuve que celui-ci, grand Dieu ! »

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