‹ Vie et aventures de Martin ChuzzlewitChapitre 3 sur 14 · Chapitre 8 Ce qui se passait à Eden : événement au dehors. – Martin fait une découverte d’une certaine importance.

Chapitre 8 Ce qui se passait à Eden : événement au dehors. – Martin fait une découverte d’une certaine importance.

De M. Moddle à Eden la transition est facile et naturelle. M. Moddle, vivant dans l’atmosphère de l’amour de miss Pecksniff, se trouvait (s’il eût pu seulement s’en douter) dans un paradis terrestre. La florissante ville d’Eden était aussi un paradis terrestre, du moins sur le plan du propriétaire. On aurait pu, par une licence poétique, représenter miss Pecksniff comme quelque chose de trop bon pour l’homme dans son état de chute et de dégradation. Tel était exactement le caractère de la florissante ville d’Eden, sauf les exagérations poétiques de Zephaniah Scadder, du général Choke et autres galants hommes enveloppés dans les serres de ce grand aigle américain qui ne cesse de planer au haut des cieux dans le plus pur éther, et qui jamais, jamais, jamais ne tombe dans la boue : il aurait trop grand’peur de se crotter les ailes.

Quand Mark Tapley, laissant Martin dans les bureaux d’architecture et d’arpentage, eut bien fortifié et relevé son courage par le spectacle approfondi de leurs misères communes, il se mit avec une ardeur nouvelle à rechercher les moyens d’y faire face, se félicitant en chemin du sort digne d’envie qu’il avait enfin conquis :

« Souvent j’avais pensé qu’une île désolée me conviendrait parfaitement ; mais là je n’aurais eu à songer qu’à moi, et, comme je suis un homme qui s’accommode de tout, il n’y aurait pas eu beaucoup de mérite à cela. Maintenant il faut que je soigne mon compagnon ; c’est l’espèce d’homme dont j’avais besoin. J’avais besoin d’un homme comme celui-ci, qui glisse toujours sur ses jambes quand il devrait s’y tenir le plus solidement. J’avais besoin d’un homme si novice dans l’apprentissage de la vie, qu’il ne sût faire autre chose que des caricatures sur son cahier. J’avais besoin d’un homme comme celui-ci, toujours fourré dans sa grande redingote et son manteau, et recoquillé sur lui-même. Et je l’ai trouvé ! s’écria M. Tapley après un moment de silence. Quel bonheur ! »

Il s’arrêta pour regarder autour de lui, hésitant sur le choix de la hutte à laquelle il frapperait.

« Je ne sais pas trop où m’adresser, se dit-il ; voilà la vérité. Ces cabanes ont toutes l’extérieur aussi séduisant l’une que l’autre, et au-dedans elles sont sans doute aussi commodes ; je suis sûr qu’il n’y manque rien de ce que pourrait désirer un alligator dans l’état de pure nature. Voyons ! Le citoyen que j’ai rencontré hier au soir demeure sous l’eau, dans ce chenil à droite. Il est inutile que je le dérange, s’il est possible, ce pauvre homme ; car il n’est pas gai à voir : c’est un colon dans toutes les règles. Voilà bien une maison qui possède une fenêtre, mais je crains que ses habitants ne soient fiers. Je ne sais pas si une porte ne sera point non plus trop aristocratique ; mais va pour la première ! »

Il se dirigea vers la hutte la plus proche et frappa avec sa main. On l’invita à entrer ; il entra.

« Voisin, dit Mark, car je suis votre voisin, bien que vous ne me connaissiez pas, je viens vous demander quelque chose. Holà ! holà ! Je suis sans doute au lit… Je fais un rêve !… »

Il poussa cette exclamation en entendant prononcer son nom et en se sentant saisi aux pans de son habit par deux petits garçons dont il avait souvent lavé le visage et fait cuire le souper, à bord de ce noble paquebot, si bon marcheur, appelé le Screw.

« Mes yeux se trompent ! dit Mark. Je ne puis les croire. Ca ne peut pas être ma chère amie qui fit le passage avec moi et qui est là à allaiter sa petite fille, qui me paraît, j’ai le regret de le dire, un peu délicate ; ça ne peut pas être non plus son mari qui vint la chercher à New-York. Et ceux-ci, ajouta-t-il en jetant un regard sur les enfants, ne sont pas les deux jeunes fripons que je connaissais si bien, quoiqu’ils leur ressemblent extraordinairement, il faut que je l’avoue. »

La femme se mit à pleurer, dans la joie qu’elle avait de revoir Mark ; l’homme lui secoua les mains, qu’il ne voulait plus lâcher ; les deux garçons se pendirent à ses jambes ; la petite fille malade, dans les bras de sa mère, tendit ses petits doigts brûlants et murmura du fond de sa gorge rauque et desséchée le nom de Mark, qu’elle se rappelait bien.

C’était certainement la même famille, dont l’air salubre d’Eden avait altéré naturellement la constitution ; mais c’était la même famille.

« Voilà, dit Martin reprenant haleine, une nouvelle espèce de bonjour. Ca vous saisit tout à coup. Attendez un peu ! Je vais revenir. Je suis à vous. Mais je vois ici des gentlemen qui ne sont pas de ma connaissance. Sont-ils inscrits sur la liste de nos visiteurs ? »

Cette question se rapportait à certains pourceaux maigres et décharnés qui étaient entrés dans la hutte après lui et qui rôdaient sur les talons de la famille. Comme ils n’appartenaient point à l’habitation, ils furent chassés par les deux petits garçons.

« Je ne suis point superstitieux à l’endroit des crapauds, dit Mark, promenant son regard autour de la chambre ; mais, si vous pouviez engager deux ou trois de ces animaux, que je vois en votre compagnie, à prendre également le large, je crois, mes jeunes amis, qu’ils trouveraient le grand air plus rafraîchissant. Non que j’ai rien contre eux. Le crapaud est un joli petit animal, dit M. Tapley s’asseyant sur un tabouret ; bien moucheté, ressemblant assez par le gosier à un vieux gentleman ; il a les yeux brillants, la peau fraîche et polie, mais je crois que ses agréments gagneraient encore à être vus dehors. »

Tandis qu’il faisait semblant, par de pareils discours, de se trouver parfaitement à son aise et d’être l’homme du monde le plus indifférent, un véritable sans-souci, Mark Tapley continuait de promener son regard autour de lui. L’aspect blême et misérable de la famille : le changement qui s’était opéré chez la pauvre mère, cette enfant minée par la fièvre qu’elle tenait sur son sein, l’abattement complet et le peu d’espérance qu’on lisait sur tous les visages, étaient autant d’indices frappants pour Mark et produisaient une profonde impression sur son esprit. Il vit tout cela aussi clairement et aussi vite qu’il aperçut avec ses yeux corporels les planches grossières soutenues par des chevilles qui étaient enfoncées entre les troncs d’arbre dont la maison était composée ; dans un coin, le coffre à farine servant aussi de table ; les couvertures, les bêches et autres objets mobilier accrochés aux murs ; l’humidité qui couvrait le sol de moisissure, et une moisson de végétaux pourris dans chaque crevasse de la baraque.

« Comment se fait-il que vous soyez venu ici ? demanda l’homme quand le premier mouvement de surprise fut surmonté.

– Comment ? répondit Mark. Nous sommes arrivés hier au soir par le steamer. Notre intention est de faire vite et bien notre fortune et de nous retirer ensuite pour vivre de nos rentes aussitôt que nous aurons réalisé. Mais comment allez-vous tous ? Vous avez une fameuse mine !

– Nous sommes encore languissants, dit la pauvre femme se penchant par-dessus son enfant ; mais nous irons mieux quand nous serons acclimatés à ce pays.

– Il y en a ici, pensa Mark, qui s’acclimateront auparavant avec l’éternité. »

Ce qui ne l’empêcha pas de leur répondre gaiement : « Comment, si vous irez mieux ! Certainement vous irez mieux, et nous aussi. Il s’agit maintenant de ne pas nous laisser abattre et de vivre en bons voisins. Nous finirons par nous tirer de là, n’ayez pas peur. Ceci me rappelle, par parenthèse, que mon compagnon est tout malade en ce moment, et que je suis entré ici pour vous demander votre assistance. Je vous serais obligé de venir le voir et de me donner votre opinion sur lui, mon ami. »

Il eût fallu que Mark Tapley adressât à ces braves gens une prière bien déraisonnable pour que, reconnaissants comme ils l’étaient envers lui pour ses bons soins à bord du vaisseau, ils ne s’empressassent point d’y déférer. L’homme se leva pour l’accompagner sans perdre une minute. Avant de s’éloigner, Mark prit dans ses bras l’enfant malade et essaya de consoler sa mère ; mais il vit bien que le doigt de la Mort était là.

Ils trouvèrent Martin dans la maison ; il était couché sur le sol et enveloppé de sa couverture. Selon toute apparence, il était très-malade ; il tremblait et frissonnait affreusement, non pas comme les gens qui ont froid, mais avec une sorte de spasme convulsif qui tordait tout son corps. L’ami de Mark déclara que c’était une fièvre d’un caractère grave, accompagnée de tremblement intermittent, maladie très-commune dans ce pays ; et il prédit que cela empirerait le lendemain et bien des jours encore après. Lui-même, dit-il, il l’avait eue par accès pendant deux ans ou à peu près ; mais, grâce à Dieu, il s’en était tiré la vie sauve, tandis qu’autour de lui il y en avait beaucoup qui avaient succombé.

« La vie sauve ! Une pauvre vie à ce qu’il me semble ! pensa Mark regardant à la dérobée le visage décharné de son ami. Vive Eden ! »

Ils possédaient quelques remèdes dans leur coffre ; le voisin, grâce à la triste expérience qu’il avait acquise, enseigna à Mark quand et comment il devait les administrer, et de quelle façon il pourrait le mieux possible soulager les souffrances de Martin. Là ne s’arrêtèrent pas ses attentions ; en effet, il allait et venait sans cesse, et rendait à Mark toute sorte de services dans les tentatives énergiques que faisait ce dernier pour améliorer un peu leur situation. Cependant il ne pouvait leur donner grande consolation ni grande espérance pour l’avenir. La saison était mauvaise ; le pays un tombeau. L’enfant du colon mourut cette nuit même ; et Mark, sans en rien dire à Martin, aida le lendemain à enterrer la petite fille au pied d’un arbre.

Outre les soins nombreux et divers qu’il avait à donner à Martin qui, à mesure que son état empirait, devenait de plus en plus exigeant, Mark travaillait au dehors, de grand matin et jusqu’à une heure avancée ; avec l’assistance de son ami et d’autres voisins, il s’exerçait à tirer parti du terrain de la concession. Non qu’il eût au cœur la moindre fibre d’espoir ni dans l’esprit aucun but déterminé ; c’était seulement pour satisfaire l’ardeur habituelle de son humeur et la puissance surnaturelle qu’il possédait sur lui-même : car intérieurement il croyait leur position désespérée et, comme il disait, « ça marchait ferme. »

« Pour ce qui est de ça, ça marche aussi ferme qu’on peut le désirer, disait-il en confidence à Martin dans un moment de loisir, c’est-à-dire un soir qu’il lavait le linge de la maison, après une rude journée ; je ne peux pas en disconvenir. C’est une chance comme je n’en retrouverai jamais, à ce que je vois !

– Mais, monsieur, dit Mark, ça pouvait être bien plus fort encore, sans le guignon qui s’acharne toujours après moi pour me donner des crocs-en-jambe. La nuit où nous sommes arrivés ici, je trouvais que la chose prenait une jolie tournure. Ca, je l’avoue ; une jolie petite tournure.

– C’est pourtant bien joli comme ça ! dit Martin avec humeur.

– Ah ! dit Mark ; ah ! c’est sûr ; voilà la question. Le premier matin où je suis sorti, qu’est-il arrivé ? C’est que je suis tombé sur une famille que je connaissais et qui, depuis ce moment jusqu’à présent, n’a cessé de nous aider de toutes façons. Ca n’est pas juste, vous comprenez ; ce n’est pas ce que j’avais le droit d’attendre. Si j’étais tombé sur un serpent qui m’eût mordu ; ou bien si j’étais tombé sur un patriote pur sang, qui m’eût fait sentir son grand couteau ; ou encore si j’étais tombé sur une collection de Sympathiseurs avec leurs cols de chemise rabattus, et qu’ils eussent fait de moi un lion, j’eusse pu me distinguer et conquérir quelque mérite. Mais à la manière dont les choses marchent, le principal objet de mon voyage est manqué dès le début. Au reste, ce serait de même partout où je serais allé. Comment vous trouvez-vous ce soir, monsieur ?

– Plus mal que jamais, répondit le pauvre Martin.

– C’est quelque chose, répliqua Mark, mais cela ne suffit pas. Pour que satisfaction me soit donnée, il faut que je tombe à mon tour très-malade en restant jovial jusqu’au bout.

– Au nom du ciel ! ne parlez pas ainsi, dit Martin avec un frémissement de terreur. Qu’est-ce que je ferais, Mark, si vous tombiez malade ?… »

Le courage de M. Tapley parut stimulé par cette remarque, quelque peu flatteuse qu’elle fût pour lui dans la forme. Il se remit à savonner avec plus d’ardeur que jamais, et fit observer que son baromètre s’élevait.

« Monsieur, dit Tapley frottant vigoureusement son linge, il y a ici une bonne chose qui me dispose à être jovial : c’est que notre colonie représente les Etats-Unis en petit. Il y est resté deux ou trois colons américains qui sont venus tranquillement ici, comme si c’était le pays le plus salubre et le plus beau du monde. Mais ils sont comme le coq qui s’était caché pour sauver sa vie, et qui fut trahi par son cocorico. Ces animaux-là ne peuvent s’empêcher de chanter victoire. Ils sont nés pour cela, et il faut qu’ils chantent à tout prix. »

En achevant ces paroles, Mark avait détourné ses yeux de sa besogne et les dirigeait vers la porte, où son regard rencontra celui d’un homme maigre, vêtu d’une houppelande bleue et coiffé d’un chapeau de paille ; cet homme avait à la bouche une courte pipe noire, à la main un lourd bâton tout garni de nœuds. Il fumait et chiquait tout en marchant ; et comme il crachait fréquemment, il marquait son passage par une traînée de tabac décomposé.

« En voici un !… s’écria Mark. Hannibal Chollop.

– Ne le laissez pas entrer !… dit Martin d’une voix éteinte.

– Il n’attendra pas la permission, répliqua Mark. Il entrera bien tout seul, monsieur. »

Et, en effet, le personnage entra. Son visage était aussi dur, aussi noueux que son bâton ; ses mains étaient comme son visage ; sa tête ressemblait à un vieux balai de cheminée noirci. Il s’assit sur le coffre avec son chapeau sur la tête ; puis, croisant les jambes et regardant Mark, il dit, sans retirer sa pipe de sa bouche :

« Eh bien, monsieur Co !… Comment ça va-t-il, monsieur ? »

Il est nécessaire de faire connaître ici au lecteur que M. Tapley s’était gravement introduit sous ce nom auprès des étrangers.

« Très-bien, monsieur ; très-bien, dit-il.

– N’est-ce pas M. Chuzzlewit que je vois ? s’écria le visiteur. Comment ça va-t-il, monsieur ? »

« Ne prenez pas garde à moi, monsieur, dit M. Chollop d’un ton obligeant ; je suis à l’épreuve de la fièvre, et même de la fièvre intermittente.

– Mon motif était plus personnel, dit Martin se montrant de nouveau. J’avais peur que vous ne fussiez au moment de…

– Monsieur, répliqua M. Chollop, je puis calculer ma distance à un pouce près. »

Et aussitôt il le favorisa d’une démonstration de cette heureuse faculté.

« Monsieur, dit Hannibal, qu’on me donne seulement un but à deux pieds de distance en direction circulaire, et je m’engage à ne pas le dépasser. Je suis allé jusqu’à dix pieds, mais c’était un pari.

– J’espère que vous l’avez gagné, monsieur ? dit Mark.

– Mais certainement, monsieur. J’ai empoché l’enjeu. Oui, monsieur. »

L’américain garda quelque temps le silence, mais ce temps il l’employa activement à former un cercle magique autour du coffre sur lequel il était assis. Le cercle une fois complet, notre homme recommença à parler.

« Comment trouvez-vous notre pays, monsieur ? » demanda-t-il en regardant Martin.

Le malade répondit : « Je ne l’aime pas du tout. »

Chollop continua de fumer sans la moindre apparence d’émotion jusqu’à ce qu’il se sentit disposé à parler de nouveau. Ce moment étant arrivé enfin, Chollop retira sa pipe de sa bouche et dit :

« Je ne suis pas surpris de vous entendre tenir ce langage. La chose exige une certaine élévation, une certaine préparation de l’intelligence. L’esprit de l’homme doit être préparé à la liberté, monsieur Co. »

Il s’adressait à Mark, ayant vu que Martin, qui désirait le voir partir, à moitié fou déjà par l’irritation fébrile que la voix bourdonnante de ce nouveau fléau lui rendait tout à fait insupportable, avait fermé les yeux et s’était retourné sur son lit de douleur.

« Une petite préparation physique ne serait pas de trop non plus, monsieur, dit Mark, avant de venir habiter un bon vieux marécage comme celui-ci.

– Considérez-vous, monsieur, cette contrée comme un marécage ? demanda gravement Chollop.

– Parbleu ! oui, monsieur, répondit Mark. Pour moi ça ne fait pas de doute.

– Ce sentiment est tout à fait européen, dit le major ; il ne me surprend point. Que diraient vos millions d’Anglais s’ils voyaient un tel marécage en Angleterre ?

– Ils diraient, répondit Mark, qu’il est fort malsain, et qu’ils aimeraient mieux s’inoculer la fièvre par quelque autre moyen.

– C’est européen ! remarqua Chollop avec une pitié sardonique ; tout à fait européen ! »

Ici il s’étendit sur son siège, l’air froid, calme et silencieux comme s’il était chez lui, et continuant de fumer comme un tuyau d’usine.

Naturellement, M. Chollop était un des hommes « les plus remarquables » du pays ; mais en réalité et à part cela, c’était un personnage notable. Ses amis tant du Sud que de l’Ouest le représentaient habituellement comme « un splendide exemple des produits bruts de notre pays. » Il était fort estimé pour son dévouement à la liberté rationnelle. Afin de la mieux propager, il portait habituellement dans la poche de son habit une paire de revolvers, chacun à sept canons. Il portait aussi, entre autres breloques, une canne à épée qu’il appelait son « chatouilleur, » et un énorme couteau qu’il appelait, vu la tournure plaisante de son esprit, « mon tranchelard, » par allusion à l’utilité de cet instrument pour ventiler l’estomac d’un adversaire dans une dispute un peu solide. Il avait usé avec distinction de ces outils en plusieurs occasions, toutes dûment enregistrées dans les journaux, et il s’était fait un joli renom par la façon tout à fait galante dont il avait fait sauter un œil à un gentleman, qui se permettait de venir frapper à sa porte.

M. Chollop avait le goût de la vie errante, et dans une société moins avancée on eût pu le prendre par erreur pour un grand vagabond. Mais comme l’on comprenait et appréciait parfaitement ses belles qualités dans les régions où le sort l’avait placé et où plus d’un esprit d’élite sympathisait avec lui, il pouvait être considéré comme étant né sous une heureuse étoile, ce qui n’arrive pas toujours à un homme qui devance tellement le siècle dans lequel il est né. Comme pour satisfaire plus commodément ses goûts de chatouillement et de ventilation, il préférait vivre sur les confins de la société, dans les bourgs et les villes les plus reculés ; il avait l’habitude d’émigrer de ville en ville et de fonder dans chacune quelque affaire nouvelle, la plupart du temps un journal qu’il vendait presque aussitôt après, ayant soin presque toujours de clore le marché en provoquant, perforant, criblant de balles de pistolet ou de coups de couteau le nouvel éditeur, avant même que ce dernier eût pris possession de sa propriété.

C’était une spéculation de ce genre qui l’avait attiré à Eden ; mais ayant abandonné son idée, il était au moment de partir. Auprès des étrangers il se posait toujours en adorateur de la liberté ; il était un des plus chauds avocats de la loi de Lynch et de l’esclavage ; et il ne manquait jamais de recommander, tant par écrit que dans ses discours, « de goudronner et d’emplumer » tout individu impopulaire en dissentiment d’opinion avec lui. Il appelait cela « planter l’étendard de la civilisation dans les jardins vierges encore de ma belle patrie. »

Il est à peu près hors de doute que Chollop eût planté cet étendard à Eden aux dépens de Mark pour lui faire expier la franchise de son langage (car la liberté naturelle n’a le droit de parler que pour faire son propre éloge), n’eût été la désolation complète et la ruine qui pesaient sur la colonie, et le prochain départ qu’il méditait. Pour le moment, il se contenta de montrer à Mark un de ses pistolets, et de lui demander ce qu’il pensait de cet engin.

« Il n’y a pas longtemps, monsieur, dit-il, que j’ai tué avec ceci un homme dans l’Etat de l’Illinois.

– Vraiment ? dit Mark sans témoigner le moindre trouble. C’est de votre part une grande preuve de liberté ; c’est un acte très-indépendant.

– Je l’ai tué, monsieur, poursuivit Chollop, parce qu’il avait soutenu dans le Portique spartiate, journal tri-hebdomadaire, que les anciens Athéniens avaient devancé le Locofoco ticket.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Mark.

– Les Européens ne savent pas ! dit Chollop, continuant de fumer tranquillement. C’est tout à fait européen ! »

Après avoir consacré quelques soins à l’entretien du cercle magique, l’Américain reprit ainsi la parole :

« Vous ne vous trouvez donc pas très-bien à Eden ?

– Certes non, dit Mark.

– Vous regrettez les impôts de votre pays ; vous regrettez les taxes sur les maisons.

– Et les maisons aussi, dit Mark.

– Et les impôts sur les fenêtres, monsieur.

– Et les fenêtres aussi pour payer les impôts, dit Mark.

– Ici vous n’avez ni barrières, ni prisons, ni billots, ni roue, ni échafaud, ni poucettes, ni piquets, ni piloris.

– Rien que des revolvers et des tranchelard, répliqua Mark. Des bagatelles ! ça ne vaut pas la peine d’en parler ! »

L’homme qui les avait rencontrés le soir même de leur arrivée se traîna en ce moment jusqu’à la porte où il se montra.

« Eh bien ! monsieur, dit Chollop, comment allez-vous ? »

L’homme avait beaucoup de peine à aller, c’est-à-dire à faire seulement quelques pas ; ce fut dans ce sens qu’il répondit.

« M. Co et moi, monsieur, dit Chollop, nous avons une petite discussion. Il faut avoir un fameux toupet pour oser défendre l’ancien monde contre le nouveau, n’est-il pas vrai ?

– Oh ! oui, répliqua le misérable fantôme.

– Je faisais simplement observer à monsieur, dit Mark s’adressant au dernier visiteur, que je regardais la ville où nous avons l’honneur de vivre comme passablement marécageuse. Quel est votre sentiment à cet égard ?

– Je pense qu’elle est peut-être humide de temps en temps, répondit l’homme.

– Mais non pas aussi humide que l’Angleterre, monsieur ? s’écria Chollop, le visage empreint de colère.

– Oh ! certainement non, pas si humide que l’Angleterre, dit l’homme ; sans parler des institutions.

– J’espère, dit Chollop d’un ton tranchant, qu’il n’existe pas dans toute l’Amérique un marécage qui, en comparaison de cette petite île-là, ne soit un paradis. Vous avez fait votre arrangement à fond et en règle avec Scadder, n’est-ce pas, monsieur ? » dit-il à Mark.

Celui-ci répondit affirmativement. M. Chollop cligna de l’œil à l’autre citoyen.

« Scadder est un habile homme, monsieur ! C’est un homme d’avenir ! C’est un homme qui ira loin, monsieur ! très-loin. »

M. Chollop cligna encore de l’œil à l’autre citoyen.

« Si cela ne dépendait que de moi, dit Mark, il monterait bien haut ; aussi haut que le bout d’une bonne grande potence. »

M. Chollop était si enchanté que son excellent compatriote eût floué un Anglais, et que l’Anglais en éprouvât du ressentiment, qu’il ne put se contenir davantage et laissa échapper une explosion de joie. Mais ce fut surtout chez l’autre que cette démonstration passionnée fut le plus étrange : il fallait voir ce pestiféré, ce fiévreux, ce misérable fantôme ; cela lui causa un tel plaisir que, rien qu’en y songeant, il semblait avoir oublié sa propre ruine, et qu’il rit à gorge déployée quand Chollop ajouta que Scadder était un fin matois et qu’il avait su tirer par ce moyen un lopin de capital anglais, « aussi vrai que le soleil nous éclaire. »

Après avoir savouré à l’aise cette aimable plaisanterie, M. Hannibal Chollop resta à fumer et façonner son cercle, sans autrement se préoccuper soit de causer, soit de prendre congé, probablement en vertu de cette illusion générale, qui admet en principe que, pour un citoyen libre et éclairé des Etats-Unis, convertir la maison d’autrui en un crachoir durant deux ou trois heures est une attention délicate pleine d’attrait et de politesse, et dont personne ne saurait se lasser. Enfin il se leva.

« Allons, je m’en vais, » dit-il.

Mark l’engagea à prendre un soin particulier de sa santé.

« Avant que je sorte, dit brusquement Chollop, j’ai un petit mot à vous communiquer. Vous êtes diablement fin. »

Mark le remercia pour ce compliment.

« Mais vous êtes par trop fin, ça n’ira pas longtemps comme ça. Je ne connais pas dans les bois de panthère ni de jaguar qui soit jamais criblé de part en part comme vous le serez, à coup sûr.

– Pour quelle raison ? demanda Mark.

– Il faut qu’on nous honore, monsieur, répliqua Chollop d’un ton de menace. Vous n’êtes plus maintenant dans un pays despotique. Nous sommes un modèle pour le monde, et il faut qu’on nous honore, je ne vous dis que ça.

– Eh quoi, ai-je parlé trop librement ? s’écria Mark.

– J’ai tiré sur un homme, j’ai fait feu sur un homme pour moins que cela, dit Chollop en fronçant le sourcil. J’ai connu des gens solides qui pour moins que cela ont été obligés de se sauver en toute hâte. J’ai vu pour moins que cela des individus appliqués au supplice de Lynch et mis en capilotade par un peuple éclairé. Nous sommes l’intelligence et la vertu du monde, la crème de la nature humaine et la fleur de la force morale. Nous avons l’épiderme sensible, il faut qu’on nous honore ; sinon nous nous levons et nous grognons. Je vous le dis, il ne nous faut pas grand’chose pour montrer les dents. Vous ferez mieux de nous honorer, entendez-vous ? »

Après cette recommandation prudente, M. Chollop s’éloigna avec son tranchelard déchireur ou chatouilleur et ses revolvers, le tout prêt à agir au moindre signal.

« Sortez de dessous la couverture, monsieur, dit Mark ; il est parti. Qu’est-ce que ceci ? ajouta-t-il doucement en s’agenouillant pour regarder de plus près le visage de son associé et en prenant sa main brûlante. Voyez un peu l’effet de toute cette jacasserie et de cette fanfaronnade ! Le voilà qui délire ce soir, il ne me reconnaît plus !… »

Martin, en effet, était dangereusement malade, ou plutôt il était à toute extrémité. Il resta dans cet état durant plusieurs jours, assisté par les pauvres amis de Mark, qui soignaient Martin sans se préoccuper de leurs souffrances. Mark, fatigué d’esprit et de corps, travaillant tout le jour et veillant toute la nuit, épuisé par sa vie nouvelle, rude et fatigante, en butte aux plus tristes et aux plus décourageantes difficultés de toute sorte, ne se plaignait jamais et ne cédait pas d’un pouce. Si autrefois il avait jugé Martin égoïste ou présomptueux ; s’il ne l’avait trouvé énergique que par saccades et par accès, pour succomber ensuite sans défense aux coups de la fortune, maintenant il avait oublié tout cela. Il ne se rappelait plus que les bonnes qualités de son compagnon de voyage, et il lui était dévoué à la vie et à la mort.

Il s’écoula bien des semaines avant que Martin fût redevenu assez fort pour sortir sans l’appui d’un bâton et du bras de Mark ; et même alors sa convalescence fut très-lente, faute d’un air salubre et d’une nourriture saine. Il était encore languissant et faible, lorsque le malheur qu’il avait tant redouté fondit sur eux. Mark tomba malade à son tour.

Mark lutta contre le mal ; mais le mal l’emporta dans la lutte et brisa ses efforts.

« Me voilà présentement terrassé, monsieur, dit-il un matin en se laissant tomber sur son lit ; mais je n’en suis pas moins de bonne humeur. »

Oui, il était terrassé, et le coup était terrible ! Il n’y avait que Martin pour ne pas voir ça tout de suite.

Si les amis de Mark s’étaient montrés tendre pour Martin (et ils l’avaient été au plus haut degré), ils le furent vingt fois plus pour Mark. C’était à présent le tour de Martin de travailler, de rester assis en veillant auprès du lit, et d’écouter à travers les longues, longues nuits, le moindre bruit dans la lugubre solitude, et d’entendre le pauvre Tapley, dans l’égarement de son délire, jouant aux quilles à l’auberge du Dragon, tenants de galants propos à mistress Lupin, faisant son apprentissage de marin à bord du Screw, cheminant en compagnie du vieux Tom Pinch sur les routes d’Angleterre, et brûlant des troncs d’arbre à Eden, le tout ensemble.

Mais soit que Martin lui donnât de la tisane, ou quelque médicament, ou l’assistât de ses soins, ou rentrât au logis en revenant de faire dehors quelque besogne fatigante, le patient Tapley s’écriait d’une voix gaie : « Je suis toujours jovial, monsieur, je suis jovial ! »

Et maintenant, quand Martin commença à penser à tout cela et à considérer Mark étendu dans son lit, Mark qui jamais ne faisait entendre un reproche ni un murmure, pas même une expression de regret, et qui s’efforçait de rester ferme et courageux, il se mit à réfléchir et à se demander comment l’homme que le ciel avait si peu favorisé l’emportait tellement sur celui qui avait reçu tant de dons en partage. Et comme c’était un grand sujet de méditation que de veiller près du lit d’un malade, et surtout d’un malade qu’il avait été habitué à voir plein d’activité et d’énergie, il commença aussi à se demander en quoi lui et Mark différaient l’un de l’autre.

La présence fréquente de l’amie de Mark, la femme qui avait traversé l’Océan sur le même bâtiment, ne fut pas moins éloquente pour fournir à Martin la conclusion de sa thèse. Cela lui rappela combien il avait tenu une conduite différente de celle de Mark Tapley, quand celui-ci, par exemple, avait assisté cette pauvre mère de famille. Je ne sais comment il associa Tom Pinch à ces réflexions ; et, songeant que Tom n’eût pas manqué, en face des mêmes circonstances, de rendre les mêmes services, il commença à comprendre sous quels rapports deux individus qui différaient totalement pouvaient se ressembler d’une manière parfaite, et ne pas lui ressembler du tout. A première vue, ces réflexions n’avaient rien de bien affligeant ; cependant elles lui firent de la peine tout de même.

La nature de Martin était franche et généreuse : mais ce jeune homme avait été élevé dans la maison de son grand-père ; et on peut être sûr que les petits vices domestiques produisent autour d’eux les effets les plus contraires à leur propre intérêt. Voyez l’égoïsme en particulier. Voyez le soupçon, l’astuce, la dissimulation, la cupidité. Martin avait à son insu raisonné comme un enfant : « Mon grand-père pense tellement à lui-même, qu’à moins de faire comme lui, je ne manquerai pas d’être oublié de tout le monde. » C’est ainsi qu’il était devenu égoïste lui-même.

Mais il ne s’en était jamais douté. Si quelqu’un lui eût reproché ce vice, Martin eût repoussé d’un air indigné l’accusation et se fût considéré comme la victime d’une noire calomnie. Jamais même il n’eût entrevu la vérité, si, au sortir de ce lit de douleur où sa vie était en danger, obligé de veiller à son tour sur un malade précieux, il n’avait pas compris que le moi de l’égoïste avait eu un pied dans la tombe, et que c’était après tout quelque chose de bien précaire et de bien chétif dans ce monde.

Il était naturel qu’il réfléchît (ce n’est pas le temps qui lui manquait, la maladie dura des mois) sur sa propre guérison et sur le péril extrême où se trouvait Mark. Cela le conduisit à considérer lequel d’eux méritait le mieux d’être épargné, et pourquoi. Alors le voile se souleva un peu : le moi, le moi, le moi, se laissa voir dans la coulisse.

Il se demanda en outre, lorsque la mort menaçait Mark (et c’est ce qu’en pareille circonstance se demandent et doivent se demander la plupart des hommes) s’il avait bien mérité et reconnu son devoir envers lui, s’il avait bien mérité et reconnu tant de fidélité et de zèle de la part de son serviteur. Non. Quelque courte qu’eût été la durée de leur association, il trouva qu’en beaucoup, beaucoup d’occasions, il avait des reproches à se faire, et, en s’interrogeant plus sérieusement encore à ce sujet, il vit le rideau se lever davantage, et le moi, le moi, le moi, s’avancer sur la scène.

Il fallut bien du temps avant que Martin fixât assez profondément dans son esprit la connaissance de lui-même pour pouvoir complètement discerner la vérité. Mais dans la hideuse solitude du lieu le plus hideux, lorsque l’espérance était si éloignée, l’ambition éteinte, lorsque la mort était venue frapper à la porte d’à côté, il fit un retour sur lui-même, comme dans une ville assiégée par la peste : et alors il reconnut la faute de sa vie entière, qu’il ne put regarder qu’avec horreur.

Eden était une triste école pour donner une pareille leçon ; mais ses marais, ses halliers et son air pestilentiel étaient des maîtres de philosophie qui en valent bien d’autres.

Il prit donc une détermination solennelle : c’était, quand la force lui serait revenue, de ne plus chercher à nier ni à fuir la conviction sur ce point, mais d’accepter comme un fait établi que l’égoïsme était dans son cœur et devait en être arraché. Il éprouvait (et avec raison) une telle incertitude sur son propre caractère, qu’il résolut de ne pas dire à Mark un seul mot, soit de ses regrets inutiles, soit de son honnête projet, mais de garder pour lui-même, pour lui seul, sa résolution : et là dedans il n’y avait pas l’ombre d’orgueil ; il n’y avait au contraire qu’humilité et constance, la meilleure cuirasse derrière laquelle Martin pût mettre sa faiblesse à l’abri, tant le séjour d’Eden l’avait abattu, ou plutôt tans le séjour d’Eden l’avait relevé !

Après une longue maladie de langueur pendant laquelle, ne pouvant plus parler à certains moments de crise désespérée, Mark avait encore écrit d’une main défaillante sur une ardoise ce mot : « Jovial ! » le pauvre garçon offrit quelques symptômes d’un retour à la santé. Ces symptômes allaient et venaient avec des intermittences ; cependant il commença à entrer en convalescence définitive, et de jour en jour il continua à aller mieux.

Dès qu’il fut assez bien pour pouvoir causer sans se fatiguer, Martin le consulta sur un projet qu’il avait en tête, et que, peu de mois auparavant, il eût mis à exécution sans prendre avis de personne autre que lui-même.

« Nos affaires sont dans un état désespéré, dit-il. Le pays est abandonné ; sa ruine doit être un fait connu, et il n’y a pas à espérer que nous vendions à qui que ce soit, ni à aucun prix, ce que nous avons acheté, quand même ce serait honnête. Nous nous sommes embarqués dans une entreprise folle, et nous y avons échoué. Le seul espoir qui nous reste, la seule fin à laquelle nous devions aspirer, c’est de quitter pour jamais ce lieu et de nous en retourner en Angleterre. Comment ? par quels moyens ? Il faut y retourner, Mark, voilà tout.

– Oui, voilà tout, monsieur ; rien que cela ! répondit Mark en appuyant sur les mots d’une manière significative.

– De ce côté-ci de l’eau, dit Martin, nous n’avons qu’un ami qui puisse nous assister ; cet ami, c’est M. Bevan.

– J’ai songé à lui pendant que vous étiez malade, dit Mark.

– Si ce n’était le temps qu’il y faudrait perdre, j’écrirais même à mon grand-père, et je le supplierais de nous envoyer l’argent nécessaire pour nous tirer de la trappe dans laquelle nous nous sommes si cruellement laissé prendre. Tenterai-je d’abord un effort auprès de M. Bevan ?

– Je suis de cet avis, dit Mark. C’est un aimable gentleman.

– Le peu d’objets que nous avons achetés ici, et qui nous ont dévoré le reste de notre argent, produiraient une certaine somme s’ils étaient vendus, et nous pourrions en remettre immédiatement le prix à M. Bevan. Mais le diable, c’est que nous ne pourrons pas les vendre ici.

– Ici, dit M. Tapley secouant la tête d’un air chagrin, il n’y a à acheter que des cadavres… et des cochons.

– Ecrirai-je en conséquence à M. Bevan en ne lui demandant d’argent que ce qu’il nous en faudra tout juste pour nous mettre à même de gagner, par la voie la moins coûteuse, New-York ou tout autre port où nous puissions espérer de prendre passage pour notre pays, en nous engageant à quelque titre que ce soit à bord ? Nous lui expliquerions en même temps dans quel embarras nous nous trouvons, et lui promettrions de faire tout notre possible pour le rembourser dès notre arrivée en Angleterre, dussé-je recourir pour cela à mon grand-père.

– Assurément, répondit Mark ; tout ce que nous risquons c’est qu’il refuse, et il peut aussi ne pas refuser. Si cela vous était égal, vous pourriez essayer, monsieur…

– Egal ! s’écria Martin. C’est ma faute si nous sommes ici, et je ferai tout pour en sortir. J’ai assez de chagrin de songer au passé. Si je vous avais consulté plus tôt, Mark, jamais nous ne fussions venus ici, j’en suis certain. »

Cette déclaration surprit beaucoup M. Tapley : toutefois il protesta avec une grande chaleur, disant qu’ils seraient venus tout de même à Eden, et que pour lui il s’était déterminé à y aller sitôt qu’il en avait entendu parler.

Martin lui donna alors lecture de la lettre à M. Bevan, qu’il avait préparée d’avance. Cette lettre était écrite avec franchise et intelligence ; elle établissait la situation sans la moindre réserve ; elle décrivait toutes les souffrances que les deux voyageurs avaient endurées, et exposait leur demande en termes modestes, mais positifs. Mark l’approuva complètement. Ils résolurent de l’envoyer par le premier paquebot qui viendrait à passer et s’arrêterait à Eden pour y prendre du bois, qu’on y trouvait en quantité considérable. Ne sachant à quelle adresse envoyer cette lettre à M. Bevan, Martin se détermina à la mettre sous enveloppe pour la recommander aux soins du fameux M. Norris, de New-York, avec prière sur l’enveloppe de la faire passer sans retard à M. Bevan.

Plus d’une semaine s’écoula avant qu’un bateau parût ; mais enfin, un matin, Martin et Mark furent éveillés de très-bonne heure par le ronflement à haute pression de l’Esaü Slodge, appelé ainsi du nom d’un des hommes « les plus remarquables » du pays, lequel avait été très-éminent quelque part. Ayant couru en toute hâte au débarcadère, ils montèrent à bord ; et comme ils attendaient ensuite avec anxiété pour voir partir le bateau, ils s’arrêtèrent sur le passavant ; négligence qui fit crier au capitaine de l’Esaü Slodge « qu’il voulait être passé au sas comme de la farine et haché menu comme chair à pâté s’il ne leur faisait pas faire un plongeon dans le liquide ; qu’ils eussent à débarrasser le plancher, et plus vite que ça !… » Autrement dit, pour expliquer la métaphore, qu’ils les ferait jeter dans la rivière.

Selon toute vraisemblance, ils ne devaient pas recevoir de réponse avant huit ou dix semaines au plus tôt. En attendant, ils consacrèrent le peu de forces qu’ils avaient à travailler à l’amélioration de leur terrain, et à en assainir une partie pour la préparer à un emploi utile. Tout mauvais fermiers qu’ils étaient, ils en savaient encore plus long que leurs voisins : Mark, en effet, possédait en agriculture quelques notions qu’il communiqua à Martin ; tandis que les autres colons qui restaient sur le sol marécageux (une simple poignée d’hommes rongés par la maladie) semblaient être venus là avec l’idée que l’agriculture était une science innée chez l’humanité entière. Martin et Mark s’assistaient mutuellement, à leur manière, dans ces épreuves et dans toutes les autres ; mais ils apportaient à leur tâche aussi peu d’espérance et autant de tristesse qu’une bande de convicts dans une colonie pénitentiaire.

Souvent, la nuit, quand Mark et Martin étaient seuls et couchés en attendant le sommeil, ils se mettaient à parler de la patrie, des lieux qui leur étaient familiers, des maisons, des routes et des gens qu’ils avaient connus ; parfois avec une vive espérance de les revoir, et parfois aussi avec un calme sombre, comme si cette espérance était morte. C’était pour Mark Tapley un grand sujet d’étonnement de trouver, à travers ces diverses conversations, un singulier changement chez Martin.

« Je ne sais plus qu’en croire, pensait-il une nuit ; il n’est pas ce que j’avais supposé. Il en est venu à ne plus penser à lui-même. J’ai envie de le mettre à l’épreuve. Dormez-vous, monsieur ?

– Non, Mark.

– Songez-vous au pays, monsieur ?

– Oui, Mark.

– J’en faisais autant, monsieur. Je me demandais si M. Pinch et M. Pecksniff étaient toujours bien ensemble.

– Pauvre Tom ! dit Martin d’une voix pensive.

– Une pauvre tête, monsieur, fit observer Tapley. Il touche de l’orgue pour rien, monsieur. Il ne prend aucun soin de lui-même.

– Je voudrais bien qu’il en prît davantage, dit Martin : je ne sais pas pourquoi, j’ai peut-être tort, car peut-être alors ne l’aimerions-nous pas à moitié autant.

– Il gagne à être connu, monsieur, insinua Mark.

– Oui, dit Martin après un court silence. Je le sais bien, Mark. »

Il y avait dans sa parole un tel accent de regret, que son compagnon crut devoir abandonner ce thème et resta silencieux à son tour durant quelque temps, jusqu’à ce qu’une autre idée lui fût venue.

« Ah ! monsieur !… dit Mark avec un soupir. Mon Dieu ! vous avez risqué gros jeu pour l’amour d’une jeune dame !… »

Martin répondit avec tant d’empressement et d’énergie, que pour cela il s’assit sur son séant dans son lit :

« Je vous dirai, Mark, que je n’en suis pas du tout certain. Je commence à n’avoir pas là-dessus les idées bien nettes. Ce dont vous pouvez être certain, c’est qu’elle, elle est très-malheureuse. Elle a sacrifié le repos de son cœur ; elle a compromis au plus haut degré ses intérêts ; elle ne peut, comme je l’ai fait, s’éloigner brusquement de ceux qui son jaloux d’elle et ses ennemis déclarés. Elle a à souffrir, Mark ; à souffrir, la pauvre fille ! sans pouvoir agir. Je commence à croire que le fardeau qu’elle a à supporter est bien plus lourd que ne le fût jamais le mien. Sur mon âme, je le crois ! »

M. Tapley ouvrait de grands yeux dans l’ombre, mais sans interrompre son interlocuteur.

« Et, ajouta Martin, puisque nous sommes sur ce sujet, je vous dirai un secret. Cette bague…

– Quelle bague, monsieur ? demanda Mark, ouvrant des yeux plus grands encore.

– Cette bague qu’elle me donna quand nous nous séparâmes. Elle l’avait achetée ; elle l’avait achetée, sachant que j’étais pauvre et fier (Dieu me pardonne, fier !) et que j’avais besoin d’argent.

– Qui vous a dit cela, monsieur ? demanda Mark.

– Je le dis, moi. Je le sais. J’y ai pensé, mon cher ami, des centaines de fois, pendant que vous étiez malade. Et moi qui, comme une brute, la lui pris des mains et la mis à la mienne, sans jamais y songer qu’au moment où je m’en séparai, et où une faible lueur de vérité m’apparut comme un éclair !… Mais il est tard, dit Martin s’interrompant, et vous êtes faible et fatigué, je le sais. Vous ne parlez que pour me ranimer. Bonne nuit ! Dieu vous bénisse, Mark !

– Dieu vous bénisse, monsieur ! Mais je suis trompé dans toutes les règles, pensa M. Tapley, se retournant avec un visage plein de joie. C’est un abus de confiance, me voilà volé. Je n’étais pas entré chez lui pour cette sorte de service. Il n’y a plus de mérite à être jovial avec lui ! »

Le temps s’écoula, et d’autres steamboats, arrivant du lieu sur lequel les espérances des deux voyageurs étaient concentrées, vinrent prendre leur provision de bois : mais aucun d’eux n’apportait de réponse à la lettre. La pluie, la chaleur, l’impur limon et la vapeur malsaine, avec une nourriture mauvaise et dangereuse, exerçaient leurs ravages. La terre, l’air, la végétation, l’eau même que buvaient les colons, tout était chargé de propriétés meurtrières. L’amie de Tapley, sa compagne de route, avait depuis longtemps perdu deux enfants, et elle venait d’enterrer le dernier. Mais ces détails sont trop communs pour avoir besoin d’être relevés ou longuement enregistrés. Les citoyens habiles s’enrichissent, et leurs victimes sans amis souffrent et meurent et sont oubliées. Voilà tout.

Enfin un bateau arriva haletant sur la triste rivière et s’arrêta à Eden. Mark, à son arrivée, le guettait du seuil de la hutte de bois ; on lui tendit, du bord, une lettre qu’il porta bien vite à Martin.

Ils se contemplaient l’un l’autre en tremblant.

« Cette lettre paraît lourde, » murmura Martin.

Ils l’ouvrirent. Il s’en échappa une petite liasse de bank-notes qui tomba à terre.

Ce qu’ils dirent, ou firent, ou pensèrent tout d’abord, aucun d’eux n’en eut l’idée. Tout ce que Mark put dire plus tard, c’est qu’il avait couru, hors d’haleine, jusqu’au rivage, avant que le bateau se fût éloigné, pour demander quand il reviendrait et pourrait le reprendre à son bord avec son compagnon.

On lui répondit : « Dans dix ou douze jours. » Nonobstant la longueur de ce terme, ils commencèrent, dès la nuit même, à réunir leurs effets et à faire leurs paquets. Quand cet accès d’ardeur fut passé, chacun d’eux se mit à penser (ils se le rappelèrent plus tard) qu’il ne manquerait pas de mourir avant le retour du bateau.

Ils vivaient encore cependant quand le bateau revint, après un laps de trois semaines qui s’étaient traînées bien lentement. Par un jour d’automne, au lever du soleil, ils s’installaient sur le pont.

« Courage ! nous nous reverrons ! cria Martin en adressant de la main un adieu à deux maigres figures debout sur le rivage. Nous nous reverrons dans le vieux monde !

– Ou dans l’autre, ajouta Mark à demi-voix. Quand on les voit là l’un près de l’autre et si tranquilles, c’est pire que tout le reste ! »

Comme le bâtiment se remettait en marche, Martin et Mark se contemplèrent mutuellement, puis ils regardèrent en arrière le lieu d’où le bateau fuyait rapidement. La maison de bois avec sa porte ouverte et les arbres languissants qui l’entouraient ; le brouillard épais du matin et le soleil tout rouge qui à travers ce voile semblait éclipsé ; la vapeur qui s’élevait de la terre et de l’eau ; la rivière rapide qui rendait les bords hideux qu’elle baignait plus plats et plus tristes encore : que de fois tout cet ensemble revint dans leurs rêves ! Et que de fois ce fut pour eux un bonheur de s’éveiller alors et de trouver que ce n’étaient que des ombres qui s’étaient évanouies !

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Parmi les passagers qui se trouvaient à bord sur le steamboat, il y avait un gentleman maigre assis sur une sorte de lit de camp très-bas, et ayant les jambes posées sur un baril de farine très-haut, comme s’il regardait la campagne avec ses chevilles. Ce personnage attira tout d’abord l’attention de Martin et de Mark Tapley.

Il avait des cheveux noirs et roides, partagés sur le milieu de la tête et pendants sur son habit ; une petite touffe de poil au menton ; il ne portait point de cravate ; son chapeau était blanc ; son costume tout noir était long des manches et court des jambes ; ses bas bruns étaient sales, et ses souliers lacés. Son teint, naturellement crotté, le paraissait encore davantage par suite d’une économie trop parcimonieuse d’eau de savon : la même observation s’appliquait à la partie de son costume sujette au blanchissage, et qu’il eût pu changer dans l’intérêt de son bien-être personnel, et pour la satisfaction des yeux de ses amis. Il devait avoir trente-cinq ans. Ramassé en croix ou en tas, sous l’ombre d’un grand parapluie de coton vert, il ruminait sa chique de tabac comme une vache son tourteau.

Au reste, cela n’avait rien de bien particulier, car tous les gentlemen à bord semblaient être brouillés avec leur blanchisseuse et avoir renoncé, dès leur plus tendre jeunesse, à se laver. Tous paraissaient aussi avoir le gosier bouché avec ce même genre de sucre d’orge : tous étaient disloqués dans la majeure partie de leurs articulations. Cependant celui que nous avons décrit offrait un air particulier de sagacité et d’expérience qui fit deviner à Martin que c’était un caractère rare : le fait ne tarda pas à se vérifier.

« Comment vous portez-vous, monsieur ? dit une voix à l’oreille de Martin.

– Comment vous portez-vous, monsieur ? » dit celui-ci.

Celui qui lui parlait ainsi était un gentleman, grand et maigre, avec un bonnet de tapisserie et une longue redingote flottante en drap de billard, ornée aux poches d’agréments en velours noir.

« Vous êtes Européen, monsieur ?

– Oui, dit Martin.

– Vous êtes heureux, monsieur. »

Martin le pensait bien ; mais il ne fut pas long à découvrir que le gentleman et lui attachaient chacun un sens différent à cette observation.

« Vous êtes heureux, monsieur, d’avoir l’occasion de contempler notre Elijah Pogram, monsieur.

– Votre Elijahpogram !… répéta Martin, croyant que ces deux mots n’en faisaient qu’un, et qu’il s’agissait de quelque monument.

– Oui, monsieur. »

Martin s’efforça de paraître le comprendre, mais il n’en put venir à bout.

« Oui, monsieur, dit le gentleman, notre Elijah Pogram, qui est assis là, près de la chaudière. »

Le gentleman abrité par le parapluie porta à son sourcil l’index de sa main droite, comme s’il roulait dans sa pensée des affaires d’Etat.

« C’est là Elijah Pogram ? dit Martin.

– Oui, monsieur, répliqua l’autre. C’est Elijah Pogram.

– Mon Dieu ! dit Martin. Je suis étonné. »

Mais il n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait être cet Elijah Pogram. Jamais de sa vie il n’avait entendu citer ce nom.

« Si la chaudière de ce vaisseau venait à sauter, monsieur, dit sa nouvelle connaissance, à sauter en ce moment, ce serait un jour de fête dans le calendrier du despotisme, un jour qui égalerait presque dans ses effets sur la race humaine notre glorieux 4 juillet. Oui, monsieur, c’est l’honorable Elijah Pogram, membre du congrès, une des plus fortes intelligences de notre pays, monsieur. Qu’est-ce que vous dites de ce sourcil-là, monsieur ?

– Tout à fait remarquable, dit Martin.

– Oui, monsieur. Notre immortel Chiggle, monsieur, passe pour avoir observé, lorsqu’il fit sa célèbre statue de Pogram, laquelle a soulevé tant de discussions et de préjugés en Europe, que ce front était plus que le front d’un mortel. Ceci précéda le Défi de Pogram, et fut considéré depuis comme une prédiction terriblement heureuse.

– Qu’est-ce que le Défi de Pogram ? demanda Martin, pensant que peut-être c’était l’enseigne d’un cabaret.

– Une harangue, monsieur, repartit son nouvel ami.

– Oh ! certainement, s’écria Martin. A quoi songeais-je !… Il a défié…

– Il a défié le monde entier, monsieur, répondit gravement l’autre. Il a défié le monde en général de le disputer à notre pays en quoi que ce soit, et il a développé les ressources intérieures que nous possédons pour soutenir la guerre contre tout l’univers. Désirez-vous faire connaissance avec Elijah Pogram, monsieur ?

– S’il vous plaît, dit Martin.

– Monsieur Pogram, dit l’étranger (or M. Pogram avait entendu jusqu’au moindre mot de la conversation), voici un gentleman européen, monsieur, un gentleman anglais, monsieur. Mais je pense que des ennemis généreux peuvent se rencontrer sur le terrain neutre de la vie privée. »

Le languissant M. Pogram secoua les mains de Martin, à peu près comme, dans les horloges de bois, un de ces petits bonshommes qui sont au bout de leur rouleau. Mais il se dédommagea en se remettant à chiquer de plus belle, comme s’il venait d’être remonté.

« M. Pogram, dit l’introducteur, est dévoué au service du pays, monsieur. Pendant les vacances du congrès, il va reconnaître par lui-même ces libres Etats-Unis, dont il est un des fils les plus favorisés. »

Martin ne put s’empêcher de trouver que, si l’honorable Elijah Pogram fût resté chez lui et qu’il eût envoyé ses souliers en voyage, ils en auraient fait autant que lui ; car c’était bien la seule partie de cet homme politique qui fût en position de voir quelque chose.

Au bout de peu de temps, cependant, M. Pogram se leva, et, ayant craché certains restes de chique qui eussent pu nuire à la netteté de sa prononciation, il se posa de façon à s’appuyer à l’aise contre la galerie, et il commença à parler à Martin, tout en continuant de s’abriter sous son grand parapluie vert.

Il venait d’articuler ces mots : « Comment trouvez-vous… ? » quand Martin l’interrompit en disant : « Ce pays, je présume ?

– Oui, monsieur », dit Elijah Pogram.

Une troupe de passagers fit aussitôt cercle autour d’eux par un sentiment de curiosité. Martin entendit son nouvel ami glisser à l’oreille d’un autre ami, en se frottant les mains : « Pogram va vous le pulvériser comme verre, je vous en réponds. »

« Mais, dit Martin après un moment d’hésitation, je sais par expérience que vous prenez sur l’étranger un avantage peu équitable quand vous lui posez cette question. Vous n’acceptez la réponse que dans un seul sens. Je ne saurais répondre dans ce sens-là, car ce serait manquer à l’honneur. Par conséquent, j’aime mieux ne pas répondre du tout. »

Cependant M. Pogram devait prononcer un grand discours, dans la prochaine session, sur les relations étrangères, et il devait en outre écrire sur le même sujet des articles énergiques : or, comme il goûtait fort la libre et indépendante coutume (très-innocente et agréable en effet) de se procurer des renseignements quelconques sous forme de confidences, et ensuite de les livrer à la publicité d’une façon qui lui fût utile, il était résolu à obtenir de Martin, de manière ou d’autre, le secret de ses opinions : car, faute de tirer de lui quelque chose, il eût été forcé d’inventer, et l’invention eût été un travail fatigant. Il prit note dans sa mémoire de la réponse de Martin, et continua ainsi la conversation :

« Vous venez d’Eden, monsieur ? Comment avez-vous trouvé Eden ? »

Martin exprima franchement et en termes énergiques sa pensée sur cette partie du pays.

« C’est chose étrange, dit Pogram, se tournant vers le groupe des curieux, que cette haine pour notre pays et ses institutions ! Cette antipathie nationale est donc bien profondément enracinée dans le cœur des Anglais !

– Bon Dieu ! monsieur, s’écria Martin, la société des terrains d’Eden, avec M. Scadder à sa tête et toutes les misères qu’elle a engendrées à sa porte, est-elle donc une institution de l’Amérique ? Est-ce une partie intégrante d’aucune forme de gouvernement connu ?

Pogram reprit en regardant à nouveau le cercle, et continuant son raisonnement là où Martin l’avait interrompu :

« J’estime que ce fait provient en partie de la jalousie et du préjugé, en partie de ce que les Anglais sont naturellement incapables d’apprécier les hautes institutions de notre terre natale. »

Puis, se retournant vers Martin :

« Je présume, monsieur, que, durant votre séjour dans la ville d’Eden, vous aurez eu occasion de voir un gentleman nommé Chollop ?

– Oui, répondit Martin ; mais mon ami que voici pourra mieux que moi vous satisfaire à ce sujet : car, à cette époque, j’étais dangereusement malade. Mark ! le gentleman parle de M. Chollop.

– Oh ! oui, monsieur, oui, je comprends, dit Mark.

– Un splendide spécimen des produits bruts de notre pays, n’est-ce pas, monsieur ? dit Pogram d’un ton d’interrogation.

– Ma foi, oui, monsieur ! » s’écria Mark.

L’honorable Elijah Pogram lança un regard à ses amis, comme pour leur dire : « Observez bien ceci ! Voyez ce qui va suivre ! » Et ces derniers, de leur côté, rendirent hommage au génie de Pogram par un murmure d’approbation.

« Notre cher compatriote, dit Pogram avec l’accent de l’enthousiasme, est le modèle d’un homme tout frais sorti du moule de la nature. C’est le véritable enfant de ce libre hémisphère ! vert comme nos montagnes, brillant et coulant comme nos lacs minéraux, pur des flétrissantes conventions du monde comme le sont nos grandes prairies sans limites ! Il est rude peut-être : nos ours ne le sont-ils pas ? Il est sauvage peut-être : nos buffles le sont aussi. Mais c’est un enfant de la Nature, un fils de la Liberté ; et sa réponse énergique au Despotisme et à la Tyrannie, c’est que sa brillante demeure est dans le Soleil couchant ! »

Une partie de ce discours se rapportait à Chollop, une autre à un maître de poste de l’Ouest qui, ayant fait faillite publique, peu de temps auparavant (encore un caractère qu’il n’est pas rare de rencontrer en Amérique), avait été destitué. Pour le défendre, M. Pogram (il avait voté pour M. Pogram) avait vociféré ces dernières paroles du haut de son siège de législateur et les avait lancées à la tête d’un président impopulaire. Cela produisit un brillant effet ; car les auditeurs furent enchantés ; et l’un d’eux dit à Martin : « Je suppose que vous avez maintenant une idée de la tournure d’éloquence qu’il y a dans notre pays, et que vous ne demandez pas votre reste. »

M. Pogram attendit que ses auditeurs fussent redevenus calmes pour dire à Mark :

« Vous ne semblez pas de mon avis, monsieur ?

– Eh bien, répondit Mark, je n’aimais pas beaucoup ce gentleman, voilà la vérité, monsieur. Je le trouvais un peu trop tapageur, et je n’aimais pas du tout qu’il portât sur lui tous ces petits arguments meurtriers dont il est pourvu, ni qu’il fût si prompt à s’en servir.

– C’est singulier, dit Pogram, levant assez haut son parapluie pour regarder autour de lui, à l’abri de ce meuble. C’est singulier ! Voyez-vous cette opposition obstinée à nos institutions qui fait le fond de l’esprit des Anglais !

– Ma foi ! vous êtes de drôles de gens ! s’écria Martin. Ne dirait-on pas que Chollop et la classe qu’il représente sont une de vos institutions ? Des pistolets à revolver, des cannes à épée, des coutelas de boucher et autres instruments pareils, sont-ce là des institutions dont vous ayez lieu d’être fiers ? Des duels sanglants, des combats féroces, des attaques sauvages, des coups de feu et des coups de poignard en pleine rue, sont-ce là vos institutions ? Vous verrez que bientôt on voudra me faire croire que le Déshonneur et la Fraude font partie des institutions de la grande république ! »

Tandis que ces paroles sortaient des lèvres de Martin, l’honorable Elijah Pogram parcourait de nouveau des yeux le cercle.

« Cette haine mortelle contre nos institutions, observa-t-il, pourrait servir de texte à une étude psychologique. Le voilà maintenant qui fait allusion à la Répudiation !

– Ah ! dit Martin en riant, vous pouvez, si cela vous plaît, faire de toute chose une institution, et j’avoue que je ne m’attendais pas à celles-là. Tout ça chez nous ferait partie d’une institution que nous appelons du nom générique d’Old Bailey[9]. »

En ce moment, la cloche sonna le dîner ; chacun se précipita vers la cabine. L’honorable Elijah Pogram y courut avec une telle hâte qu’il oublia que son parapluie était ouvert, et l’enfonça si fortement dans la porte de la cabine qu’il devint impossible soit de l’en retirer, soit de l’y faire entrer. Durant une minute à peu près, cet accident produisit un désordre complet parmi les passagers affamés qui se trouvaient derrière Pogram et qui, voyant les plats sur la table et entendant fonctionner les couteaux et les fourchettes, savaient bien ce qui les menaçait s’ils tardaient davantage à arriver : aussi étaient-ils presque fous de désespoir, tandis que plusieurs citoyens vertueux déjà assis à table étaient en grand péril de s’étouffer par suite des efforts extraordinaires qu’ils faisaient pour absorber tous les mets avant la venue des autres convives.

Cependant les affamés enlevèrent d’assaut le parapluie et se ruèrent par la brèche. L’honorable Elijah Pogram et Martin se trouvèrent, après une lutte acharnée, assis l’un près de l’autre, aussi à leur aise qu’ils eussent pu l’être au parterre d’un théâtre de Londres ; et, pendant plus de quatre minutes consécutives, Pogram ne fit autre chose que de happer, comme un corbeau, d’énormes morceaux de tout ce qu’il pouvait attraper. Quand il eut bien regagné le temps perdu, il commença à parler à Martin et le pria de ne point se gêner le moins du monde et de causer avec lui en pleine liberté, car il avait le calme du vrai philosophe. Cette invitation fut très-agréable à Martin : car il avait pris d’abord Elijah pour un sectateur de cette autre école de philosophie républicaine, dont les nobles maximes sont gravées avec le couteau sur le corps du disciple, et écrites non pas avec une plume et de l’encre, mais avec des plumes et du goudron.

« Que pensez-vous, monsieur, de mes compatriotes ici présents ? demanda Elijah Pogram.

– Oh ! très-aimables, » dit Martin.

Ils étaient en effet très-aimables. Pas un seul n’avait prononcé une parole : chacun d’eux n’était occupé, selon l’usage, qu’à se repaître ; et la majeure partie de la compagnie se composait décidément de vrais gloutons !

L’honorable Elijah Pogram regarda Martin comme s’il voulait dire : « Vous ne pensez pas du tout ce que vous dites, j’en suis sûr ! » Et il ne tarda pas à être confirmé dans cette opinion.

En face d’eux était assis un gentleman adonné à tel point à la mastication du tabac, que la liqueur de cette herbe, en dégouttant sur sa bouche et sur son menton, où elle séchait ensuite, lui avait composé comme une petite barbe ; ornement si commun, du reste, que c’était à peine s’il attirait l’attention de Martin : or, cet excellent citoyen, impatient de démontrer à tout venant son droit d’égalité, se mit à sucer quelques instants son couteau, puis le plongea dans le beurre au moment même où Martin se disposait à en prendre, laissant en souvenir un jus qui eût soulevé le cœur d’un vidangeur.

Quand Elijah Pogram (pour qui cet incident n’était qu’un détail journalier) vit Martin repousser l’assiette et s’abstenir de prendre du beurre, il fut enchanté et dit :

« Vraiment, votre haine mortelle à vous autres Anglais pour les institutions de notre pays est quelque chose d’étourdissant.

– Sur ma vie, s’écria Martin à son tour, voilà bien le plus étrange rapprochement qu’on ait jamais fait. Un homme s’érige volontairement en pourceau, et ça devient une institution !…

– Nous n’avons pas le temps d’acquérir des formes, dit Elijah Pogram.

– Acquérir !… s’écria Martin. Mais il n’est pas question de rien acquérir. Il s’agit de ne pas perdre la politesse naturelle même à un sauvage, et cette bonne éducation instinctive qui avertit un homme de ne blesser ni dégoûter personne. Ne pensez-vous pas, par exemple, que l’individu en question ne sait pas parfaitement à quoi s’en tenir, mais qu’il regarde comme chose très-belle et très-indépendante de se montrer une brute dans les petits actes de la vie privée ?

– C’est un compatriote, dit M. Pogram, et naturellement il est vif et sans façon.

– Voyez cependant, M. Pogram, ce qui s’ensuit, continua Martin. La majeure partie de vos concitoyens débutent par négliger obstinément les petites précautions sociales, qui n’ont rien de commun avec l’élégance, la coutume, l’usage, le gouvernement ou la patrie, mais qui sont des actes de politesse générale, de convenance naturelle et humaine. Vous les approuvez en cela, puisque vous trouvez que toutes les critiques qu’on peut faire de leurs infractions à la sociabilité sont une attaque contre un des plus beaux traits de votre caractère national. A force de dédaigner les petites obligations, ils arrivent dans un laps de temps régulier à en mépriser de grandes, et, par exemple, à refuser de payer leurs dettes. J’ignore s’ils le font ou s’ils ne sont pas éloignés de le faire ; mais chacun, s’il veut bien y prendre garde, peut voir aisément que ce résultat se produira un jour par un progrès tout naturel, et que ce sera comme le développement d’un grand arbre qui doit tomber bientôt parce qu’il est pourri à la racine. »

M. Pogram avait l’esprit trop philosophique pour envisager ainsi les choses. Ils remontèrent sur le pont : là, l’homme politique, reprenant son premier poste, se remit à mâcher du tabac jusqu’à ce qu’il tombât dans un état léthargique voisin de l’insensibilité.

Après un pénible voyage de plusieurs jours, ils arrivèrent au même quai où Mark avait failli si bien rester en arrière, le soir de leur départ pour Eden. Le capitaine Kedgick, l’ancien hôte, était sur le rivage, et grande fut sa surprise de voir Martin et Mark Tapley descendre du bateau.

« Comment !… de retour ! s’écria-t-il. Ma parole, vous m’étonnez !…

– Pouvons-nous loger chez vous jusqu’à demain, capitaine ? dit Martin.

– Vous pouvez y rester un an si cela vous plaît, je vous le déclare, répondit froidement Kedgick. Mais notre population ne vous verra point revenir avec satisfaction.

– Pourquoi notre retour lui déplairait-il, capitaine Kedgick ? dit Martin.

– Mes concitoyens pensaient que vous alliez coloniser, répondit Kedgick en secouant la tête : il ont été attrapés, vous ne sauriez le nier.

– Qu’entendez-vous par là ? s’écria Martin.

– Vous n’eussiez pas dû les recevoir en audience, dit le capitaine. Certainement non.

– Mon bon ami, répliqua Martin, est-ce que c’est moi qui ai demandé à les recevoir ? Cela a-t-il dépendu de ma volonté ? N’est-ce pas vous qui m’avez dit qu’ils monteraient de force et que, sans cela, je serais écorché comme un chat sauvage ? ne m’avez-vous pas menacé en leur nom de toute sorte de vengeances si je refusais de les recevoir ?

– Je n’en sais rien, dit le capitaine : mais, quand notre peuple fait jabot, son jabot est empesé fièrement roide, je vous en avertis. »

Là-dessus, il se mit à marcher en arrière à côté de Mark, tandis que Martin et Elijah Pogram se rendaient à l’Hôtel National.

« Nous voilà revenus vivants, comme vous voyez ! dit Mark.

– Ce n’était pas là sur quoi je comptais, dit le capitaine en grommelant. On n’a pas le droit d’être un homme public à moins de répondre aux vœux du public. Notre population d’élite n’eût pas couru à son lever si elle avait su cela. »

Rien ne réussit à ébranler le capitaine, qui persistait à trouver très-mauvais qu’ils ne fussent pas morts tous deux à Eden. Les pensionnaires de l’Hôtel National s’exprimèrent fortement dans le même sens sur ce sujet : mais par bonheur il arriva que le temps leur manqua pour réfléchir sur cette injure ; car on prit immédiatement la résolution de fondre sur l’honorable Elijah Pogram et de lui donner sur-le-champ un lever.

Comme le repas général du soir avait eu lieu dans la maison avant l’arrivée du bateau, Martin, Mark et Pogram prenaient ensemble le thé et les sandwiches à la table publique, quand la députation entra pour annoncer cet hommage. Ladite députation se composait de six gentlemen pensionnaires et d’un jeune garçon qui avait la voix très-perçante.

« Monsieur ! dit l’orateur de la troupe.

– Monsieur Pogram ! » cria le jeune homme à la voix perçante.

L’orateur, ainsi remémoré de la présence du jeune homme à la voix perçante, le présenta.

« Le docteur Ginery Dunkle, monsieur. Un gentleman d’un grand génie poétique. Il n’y a pas longtemps qu’il nous est venu ici, monsieur, et pour nous, monsieur, c’est une acquisition précieuse, je vous l’assure. Oui, monsieur ; M. Jodd, monsieur ; M. Izzard, monsieur ; M. Julius Bib, monsieur.

– Julius Washington Merryweather Bib, dit ce dernier gentleman, comme s’il se parlait à lui-même.

– Je vous demande pardon, monsieur, excusez-moi. M. Julius Washington Merryweather Bib, monsieur ; un gentleman très-estimé, monsieur, dans le commerce des friperies. Le colonel Groper, monsieur. Le professeur Piper, monsieur. Mon nom à moi, monsieur, est Oscar Buffum. »

Chaque individu faisait une glissade, à mesure qu’il était nommé, venait donner de la tête contre l’honorable Elijah Pogram, lui pressait les mains et se retirait en arrière. Les présentations étant achevées, l’orateur reprit :

« Monsieur…

– Monsieur Pogram !… cria le jeune homme à la voix perçante.

– Peut-être, dit l’orateur d’un ton de découragement, peut-être serez-vous assez bon, docteur Ginery Dunkle, pour vous charger vous-même de remplir notre petit office ? »

Comme le jeune homme à la voix perçante ne désirait rien tant, il se porta aussitôt en avant.

« Monsieur Pogram ! monsieur ! Quelques-uns de nos concitoyens, monsieur, ayant appris la nouvelle de votre arrivée à l’Hôtel National, et pénétrés du caractère patriotique de vos services publics, désirent, monsieur, avoir le bonheur de vous contempler, de jouir de votre société, monsieur, et de se délasser avec vous, monsieur, dans ces moments qui…

– Sont… souffla Buffum.

– Qui sont si particulièrement le partage, monsieur, de notre grande et heureuse patrie.

– Ecoutez ! cria le colonel Groper, d’une voix retentissante. Très-bien ! Ecoutez-le ! Très-bien !

– En conséquence, monsieur, poursuivit le docteur, ils demandent, comme une marque de leur respect, l’honneur de votre présence à un petit lever qui aura lieu dans le salon des dames, à huit heures. »

M. Pogram s’inclina et dit :

« Mes chers compatriotes…

– Bien ! cria le colonel. Ecoutez-le ! Très-bien !

M. Pogram adressa un salut particulier au colonel, puis il continua ainsi :

« L’approbation que vous donnez à mes travaux pour la cause commune va droit à mon cœur. En tout temps, en tous lieux, mes amis, dans le salon des dames comme sur le champ de bataille…

– Bien ! très-bien ! Ecoutez-le ! écoutez-le ! dit le colonel.

– Le nom de Pogram sera fier de s’unir à vous. Et puisse-t-on, mes amis, écrire sur ma tombe : « Il fut membre du congrès de notre patrie commune, et se montra actif dans l’accomplissement de son mandat. »

Le jeune homme à la voix perçante dit alors :

« Le comité, monsieur, vous attendra à huit heures moins cinq minutes. Je vous salue, monsieur ! »

M. Pogram lui serra les mains, puis serra successivement celles des autres ; et, quand ils revinrent à huit heures moins cinq, ils dirent l’un après l’autre, d’une voix sépulcrale : « Comment vous portez-vous, monsieur ? » et tous serrèrent successivement la main de M. Pogram, comme si dans l’intervalle il se fût écoulé un an d’absence, et qu’ils se rencontrassent par hasard à un enterrement.

Mais M. Pogram avait mis le temps à profit pour rafraîchir sa toilette, et il avait composé sa chevelure et son visage d’après sa statue de Pogram, si bien que chacun n’eut qu’à entr’ouvrir un œil pour s’écrier : « C’est lui ! le voilà tel qu’au jour où il prononça le Défi ! » Les membres du comité s’étaient également parés ; et, lorsqu’ils entrèrent en corps dans le salon des dames, un grand nombre de dames et de gentlemen qui attendaient battirent des mains en criant : « Pogram ! Pogram ! » et quelques-uns montèrent sur des chaises pour le voir.

Le héros de cette ovation populaire souriait et parcourait la salle du regard tandis que le comité la traversait ; en même temps il faisait observer au jeune homme à la voix glapissante qu’il connaissait bien déjà la beauté des femmes de leur commune patrie, mais que jamais il ne l’avait vue briller d’un tel éclat ni d’une telle perfection. Ce que le jeune homme glapissant transcrivit dans le journal du lendemain, à la grande surprise d’Elijah Pogram.

« Nous vous prierons, monsieur, s’il vous plaît, dit Buffum, posant les mains sur M. Pogram comme s’il lui prenait mesure pour un habit, de vouloir bien vous asseoir contre la muraille, à droite, dans le coin le plus reculé, afin que nos concitoyens aient plus de place. Nous serions fort heureux si vous pouviez vous adosser contre la patère du rideau, monsieur, en tenant votre jambe gauche parfaitement immobile derrière le poêle. »

M. Pogram fit ce qu’on lui demandait, et se serra dans un si petit coin que la statue de Pogram ne l’y eût pas reconnu.

Alors commencèrent les plaisirs de la soirée. Des gentlemen présentèrent des dames, puis ils se présentèrent eux-mêmes, puis ils se présentèrent les uns les autres ; ils demandaient à Elijah Pogram ce qu’il pensait de telle ou telle question politique, puis ils le regardaient et se regardaient de l’air le plus ennuyé du monde. Les dames montées sur les chaises contemplaient Elijah Pogram à travers leurs lorgnons et disaient à haute voix : « Je voudrais bien qu’il parlât. Pourquoi ne parle-t-il pas ? Oh ! priez-le donc de parler ! » Et Elijah Pogram partageait ses regards entre les dames et le reste de l’assistance, prononçant des opinions parlementaires, à mesure qu’on lui en demandait. Mais le principal objet du meeting semblait être de ne laisser, à aucun prix, Elijah Pogram s’échapper de son coin : tant ils l’y tenaient serré et surveillé de près.

Dans le cours de la soirée, il se fit un grand mouvement à la porte : c’était le signe d’arrivée d’une personne notable. Immédiatement après, on vit un vieux gentleman très-exalté se ruer sur la foule et se frayer un chemin vers l’honorable Elijah Pogram. Martin, qui avait trouvé un petit poste d’observation dans un coin éloigné où il se tenait avec Mark près de lui (car maintenant il ne l’oubliait plus aussi souvent qu’autrefois, bien qu’il lui arrivât de l’oublier parfois encore), Martin, disons-nous, crut reconnaître ce gentleman ; mais il ne lui resta plus de doute quand celui-ci cria de sa voix la plus forte avec les yeux hors de la tête :

« Monsieur, mistress Hominy !

– Que le ciel la bénisse, Mark ! La voilà de retour ici.

– Oui, monsieur, la voici, répondit M. Tapley. Pogram la connaît. Un caractère public ! Toujours elle tient l’œil fixé sur sa patrie, monsieur ! Si le mari de cette dame partage ma manière de voir, ça doit faire un gentleman bien jovial. »

Un passage fut ouvert ; et mistress Hominy, avec sa démarche fièrement aristocratique, son mouchoir de poche, ses mains jointes et son chapeau classique, s’avança seule à pas lents. A sa vue, M. Pogram manifesta une impression de plaisir, et un chut ! général se fit entendre. Car c’était chose notoire que, lorsqu’une femme telle que mistress Hominy rencontrait un homme tel que Pogram, la scène devait être intéressante.

Leurs premiers compliments furent échangés sur un ton de voix trop bas pour arriver aux oreilles impatientes de la foule : mais bientôt on put les entendre mieux, car mistress Hominy comprit sa position et reconnut ce qu’on attendait d’elle.

Mistress Hominy interpella d’abord assez vivement M. Pogram et lui fit subir un rigide interrogatoire, à propos de certain vote qu’il avait émis et que, en sa qualité de mère des Gracques modernes, elle avait jugé nécessaire de stigmatiser dans un factum spécial écrit pour les besoins de la cause en caractères gothiques. Mais M. Pogram put échapper à cette mercuriale en faisant, d’une manière très-opportune, allusion à la bannière étoilée qui, à ce qu’il paraît, a la propriété remarquable d’éteindre les bourrasques quand on la hisse du côté où souffle le vent. Mistress Hominy lui fit donc grâce sur ce point. Tous deux alors s’étendirent sur certaines questions de tarifs, de traités de commerce, de limites territoriales, d’importation et d’exportation, et produisirent un puissant effet sur leurs auditeurs. Et mistress Hominy parla, non-seulement selon l’expression reçue, « comme un livre, » mais encore comme ses propres livres, qu’elle citait mot pour mot.

« Mon Dieu ! qu’est-ce que c’est que cela ? s’écria mistress Hominy, ouvrant un petit billet remis entre ses mains par le gentleman fougueux qui lui avait servi d’introducteur. Dites-moi donc… Oh ! très-bien maintenant ! N’est-ce pas bien singulier ? »

Et elle lut à haute voix ce qui suit :

« Deux dames de lettres présentent leurs compliments à la mère des Gracques modernes, et la prient d’être assez bonne, en sa qualité de compatriote illustre, pour les mettre en présence de l’honorable (et distingué) Elijah Pogram, que ces deux dames ont souvent contemplé sur le marbre palpitant de Chiggle, ce grand sculpteur qui saisit les âmes. Si la mère des Gracques modernes répond verbalement qu’elle accède à la demande des deux dames, celles-ci auront immédiatement le plaisir de se joindre à l’éclatante assemblée pour rendre hommage à la conduite patriotique d’un Pogram. Comme un gage d’union de plus entre les deux dames et la mère des Gracques modernes, il est utile de faire observer que ces deux dames sont transcendantales. »

Mistress Hominy s’empressa de se lever pour aller à la porte, d’où elle revint, au bout d’une minute, avec les deux dames, qu’elle conduisit, à travers le couloir pratiqué dans la foule, avec cette majesté de démarche qui lui était si particulière, jusqu’au grand Elijah Pogram. C’était tout à fait la dernière scène de Coriolan, comme le cria dans son enthousiasme le jeune homme.

L’une des deux dames de lettres portait une perruque brune, d’une largeur extraordinaire ; sur le front de l’autre était attaché par des liens invisibles un camée massif qui, pour la taille et la forme, ressemblait à ces tartes aux framboises qu’on achète vulgairement moyennant un penny. Ce camée représentait la façade du Capitole de Washington.

« Miss Toppit et miss Codger ! dit mistress Hominy.

– Codger…, murmura Mark, n’est-ce pas, monsieur, la dame dont il est si souvent question dans les journaux anglais ; la plus vieille citoyenne de ce pays ; une femme qui ne se rappelle jamais rien ?

– Etre présentée à un Pogram par une Hominy, dit miss Codger, c’est une circonstance pour faire vibrer ce que nous appelons nos sentiments. Mais pourquoi les appelons-nous ainsi, ou comment sont-ils émus, ou même sont-ils vraiment émus, ou s’ils le sont, le sommes-nous, ou bien y a-t-il réellement, chose miraculeuse ! un Pogram ou une Hominy, ou un principe actif auquel on puisse conférer ces noms ? autant de questions où l’esprit s’égare, faute de lumières ; autant de questions trop vastes pour qu’on puisse les pénétrer dans un moment de surprise comme celui-ci.

– L’âme et la matière, dit la dame à la perruque, glissent rapidement dans le tourbillon de l’immensité. Le Sublime rugit, et le calme Idéal dort paisiblement dans les salles murmurantes de l’Imagination. Qu’il est doux de les entendre ! Mais alors le sombre philosophe éclate de rire et dit au Grotesque : « Holà ! arrête-moi cette mascarade, et qu’on m’amène tout cela ici ! » Et la vision s’évanouit. »

Après ces belles paroles, les deux dames prirent la main de Pogram et la pressèrent contre leurs lèvres, comme une palme patriotique. Cet hommage étant rendu, la mère des Gracques modernes demanda des chaises, et les trois femmes de lettres se mirent ardemment à l’œuvre pour montrer le pauvre Pogram sous toutes ses faces et faire ressortir ses plus brillantes couleurs.

Comment Pogram perdit pied, et comment les trois dames n’eurent jamais pied, c’est là un fait historique qu’il est inutile de raconter. Il suffira de dire que tous quatre n’ayant plus pied et étant également incapables de nager, ils éclaboussèrent les paroles dans toutes les directions et barbotèrent d’une fameuse manière. En résumé, ceci fut considéré comme le plus brillant exercice intellectuel qui jamais eût lieu à l’Hôtel National. Plusieurs fois les larmes en vinrent aux yeux du jeune homme à la voix glapissante ; et toute la compagnie se sentit prise de maux de tête, ce qui se conçoit, vu les efforts qu’elle avait faits pour comprendre.

Lorsque enfin il devint nécessaire de délivrer Elijah Pogram de l’angle où il était reclus, le comité, en le voyant se retirer dans la chambre voisine, ne put plus résister à l’enthousiasme de son admiration.

« Cette admiration, dit M. Buffum, il fallait qu’elle se fît jour par la parole ; sinon, elle allait faire explosion. Je vous suis reconnaissant, monsieur Pogram. Vous m’inspirez, monsieur, une haute vénération et une émotion profonde. Le sentiment que je voudrais proposer d’exprimer, c’est celui-ci : « Puissiez-vous, monsieur, être toujours aussi ferme que votre statue de marbre ! Puisse cette image être toujours pour ses ennemis une aussi grande cause de terreur que vous-même ! »

Il y a lieu de supposer que la statue était encore plus terrible pour ses amis ; car ladite statue était une œuvre de l’école sublime ou fantastique. Elle représentait l’honorable Elijah Pogram saisi par un coup de vent, avec les cheveux complètement hérissés et les narines démesurément dilatées. Toutefois M. Pogram remercia son ami et compatriote de la proposition qu’il avait émise ; et le comité, après un nouvel et solennel échange de poignées de mains, alla se coucher, à l’exception du docteur. Celui-ci se rendit sans perdre une minute au bureau de rédaction du journal ; là, il écrivit un petit poëme sur les événements de la soirée, portant en tête : Fragment inspiré par la vue de l’honorable Elijah Pogram engagé dans une discussion philosophique avec trois des plus belles filles de la Colombie ; par le docteur GINERY DUNKLE, de Troy.

Si Pogram trouvait à aller se coucher autant de bonheur que Martin, il était bien récompensé de ses fatigues.

Le lendemain, les voyageurs se remirent en route. Martin et Mark avaient eu soin d’abord de revendre à tout prix leurs outils aux marchands mêmes de qui ils les avaient achetés. Bientôt on arriva à une courte distance de New-York. Quand Pogram fut au moment de se séparer de ses compagnons de voyage, il devint soucieux et, après quelques instants de réflexion, il prit Martin à part.

« Nous allons nous quitter, monsieur, dit-il.

– Je vous en prie, dit Martin, ne vous en affligez pas ; c’est un malheur dont il faut nous consoler.

– Ce n’est pas cela, monsieur, répliqua Pogram ; ce n’est pas du tout cela. Mais je désire que vous acceptiez un exemplaire de mon discours.

– Je vous remercie, dit Martin ; vous êtes trop bon. J’en suis très-flatté.

– Ce n’est pas cela encore, reprit Pogram : auriez-vous le courage d’en introduire un exemplaire dans votre pays ?

– Certainement, dit Martin ; pourquoi pas ?

– Les sentiments en sont énergiques, monsieur, dit Pogram, d’une voix sourde et avec hésitation.

– Cela n’y fait rien, dit Martin ; j’en emporterai une douzaine d’exemplaires si vous le désirez.

– Non, monsieur, répliqua Pogram ; non pas une douzaine. C’est plus que je ne veux. Si vous n’êtes pas fâché d’en courir le risque, monsieur, voici un exemplaire pour votre lord chancelier (il l’exhiba) et un autre pour votre principal secrétaire d’Etat. Je serais satisfait, monsieur, s’ils jetaient les yeux sur ce discours, qui leur donnera une idée exacte de mes opinions, afin que dans l’avenir ils ne viennent pas plaider l’ignorance. Pourtant n’allez pas vous compromettre pour moi, monsieur !

– Il n’y a pas le moindre danger, je vous assure, » dit Martin.

En parlant ainsi, il mit les pamphlets dans sa poche, et M. Pogram s’éclipsa.

M. Bevan, en répondant à Martin, l’avait averti qu’à une certaine époque (qui heureusement se trouvait être d’accord avec le retour des colons) il se trouverait en ville à un hôtel qu’il désignait, et qu’il les y attendrait avec impatience. Ils s’y rendirent sans perdre une minute et eurent la satisfaction non-seulement de l’y rencontrer, mais encore d’être accueillis par cet excellent ami avec la chaleur d’âme et la cordialité qui lui étaient particulières.

« Je suis vraiment fâché et honteux de vous avoir demandé assistance, dit Martin. Mais veuillez nous regarder. Voyez en quel état nous sommes, et jugez à quelles extrémités nous sommes réduits !

– Loin de me plaindre que vous m’ayez mis à même de vous rendre service, répliqua M. Bevan, je me reproche d’avoir été involontairement la cause première de vos malheurs. Après tout ce qu’on vous avait dit pour vous dissuader d’aller à Eden, je vous croyais guéri de l’idée que la fortune y fût si facile à faire, et je n’aurais pas cru que vous fussiez plus tenté que moi de faire ce voyage.

– Le fait est, dit Martin, que je me suis jeté dans cette affaire en véritable étourdi, et moins on en dira à ce sujet, mieux cela vaudra. Mark que voici n’avait pas voix au chapitre.

– Fort bien. Mais n’a-t-il pas eu voix après à quelque autre chapitre ? répliqua M. Bevan, riant de façon à faire comprendre qu’il connaissait bien Mark, et Martin aussi.

– Pas une voix très-influente, malheureusement, dit Martin en rougissant. Mais si l’on dit qu’il faut vivre pour apprendre, monsieur Bevan, il est bien plus juste de dire encore qu’il faut manquer de mourir pour apprendre, et ça n’est pas long.

– Maintenant, dit M. Bevan, voyons vos plans. Vous projetez de retourner tout de suite dans votre pays ?

– Oh ! oui, répondit vivement Martin, qui devint tout pâle à l’idée que son désir pourrait rencontrer une objection. C’est aussi votre opinion, j’espère ?

– Sans nul doute. Car je ne sais pas en vérité pourquoi vous êtes venus ici ; quoiqu’il ne soit pas extraordinaire, j’ai regret de le dire, qu’on éprouve le besoin d’aller encore au delà. Vous ignorez probablement que le vaisseau qui vous amena avec notre ami le général Fladdock est dans le port ?

– Vraiment ! s’écria Martin.

– Oui, et son départ est annoncé pour demain. »

La nouvelle avait de quoi séduire, mais à la manière de Tantale : en effet, Martin savait bien que ce serait en vain qu’il chercherait de l’emploi sur un navire de cette classe. L’argent qu’il possédait en poche n’était pas le quart de la somme qu’il avait empruntée déjà ; et, quand cet argent eût suffi pour payer le double prix du passage, c’est à peine si Martin eût osé l’y dépenser. Il soumit sa position à M. Bevan et lui confia leurs projets.

« Tout cela, dit son ami, n’est pas plus gai qu’Eden. Il faut que vous preniez à bord votre place comme un chrétien ; du moins autant qu’un voyageur de la chambre d’avant peut être logé en chrétien, et que vous me permettiez d’ajouter à votre dette envers moi quelques dollars de plus que vous ne le désiriez. Si Mark veut bien se rendre au vaisseau et voir combien il y a de places retenues, et s’il trouve que vous pourrez y être admis sans courir le risque d’être suffoqués, mon avis est que vous partiez. Jusque-là nous nous tiendrons mutuellement compagnie, vous et moi ; nous n’irons point chez les Norris, à moins que vous ne le désiriez, et nous dînerons tous trois ensemble ce soir. »

Martin ne put qu’exprimer sa reconnaissance et accepter un plan si bien conçu. Cependant il sortit de la chambre après Mark et avisa avec lui à prendre passage sur le Screw, dussent-ils coucher sur le plancher nu du pont : pas n’était besoin de presser beaucoup M. Tapley à cet égard ; il promit avec chaleur d’agir dans ce sens.

Lorsqu’il retrouva Martin, tous deux étant seuls, Mark laissa paraître une vive exaltation : évidemment il avait à faire une communication dont il s’attendait à tirer beaucoup d’honneur.

« J’ai refait M. Bevan, dit Mark.

– Refait M. Bevan !… répéta Martin.

– Le cuisinier du Screw est parti pour se marier hier, monsieur, » dit M. Tapley.

Le regard de Martin appela une plus ample explication.

« Et quand je me suis rendu à bord, et que le bruit s’y est répandu que c’était moi, le second est venu me demander si je ne voudrais pas prendre la place dudit cuisinier, dans le passage jusqu’en Angleterre. « Car vous en avez l’habitude, m’a-t-il dit ; pendant votre voyage, vous étiez toujours à cuisiner pour tout le monde. » C’est vrai tout de même, ajouta Mark, quoique je ne me fusse jamais occupé de cuisine auparavant, je vous le jure.

– Et qu’avez-vous dit ? demanda Martin.

– Ce que j’ai dit ! s’écria Mark. Que je prendrais tout ce que je pourrais attraper. « S’il en est ainsi, dit le second, eh bien ! qu’on apporte un verre de rhum. » Ce qu’on fit aussitôt. Et mes gages, monsieur, ajouta Mark avec une joie enthousiaste, payeront votre passage ; et j’ai mis le rouleau[10] dans votre case pour en prendre possession (c’est la meilleure qu’il y ait dans le coin), et en avant Rule Britannia ! les Bretons salueront la patrie !

– Jamais il n’exista un aussi brave garçon que vous ! s’écria Martin, lui prenant la main. Mais qu’entendez-vous par ces mots : « Nous avons refait M. Bevan ? »

– Comment ! ne voyez-vous pas !… dit Mark. Nous ne l’avertirons pas, vous concevez. Nous prendrons son argent, mais nous ne le dépenserons pas, et nous ne le garderons pas non plus. Voici ce que nous ferons : nous lui écrirons un petit billet pour lui expliquer cet arrangement ; nous mettrons l’argent sous même enveloppe, et laisserons le tout au comptoir, pour qu’on le lui remette quand nous serons partis. Voyez-vous la chose ? »

Le plaisir que cette idée causa à Martin ne fut pas inférieur à celui qu’en éprouvait Mark. Tout fut exécuté à merveille. Ils passèrent une joyeuse soirée, couchèrent à l’hôtel, laissèrent la lettre disposée comme il avait été convenu, et montèrent sur le vaisseau le lendemain matin de bonne heure, avec le cœur d’autant plus léger qu’ils étaient délivrés du poids de leur misère passée.

« Adieu ! cent mille fois adieu ! dit Martin à leur ami. Comment pourrai-je me rappeler toutes vos bontés ? Comment pourrai-je vous remercier assez ?

– Si jamais, répondit son ami, vous devenez un homme riche ou puissant, vous ferez tous vos efforts pour décider votre gouvernement à se montrer plus soigneux des intérêts de ceux de ses sujets qui cherchent au-dehors des moyens d’existence. Apprenez-lui ce que vous savez de l’émigration pour votre propre compte, et montrez-lui tout le mal qu’il pourrait prévenir à peu de frais. »

En avant, enfants, en avant ! L’ancre est levée. Le vaisseau nage à pleines voiles : son beaupré hardi est tourné vers l’Angleterre. L’Amérique n’apparaît plus au loin par derrière que comme un nuage !

« Eh bien, cuisinier, à quoi pensez-vous donc qui vous absorbe tellement ? dit Martin.

– Je me demandais ce que je ferais, monsieur, répondit Mark, si j’étais peintre et si l’on me chargeait de représenter l’aigle américain.

– Vous le peindriez sous la forme d’un aigle, je suppose.

– Non, dit Mark. Je n’en ferais rien. Je le représenterais comme une chauve-souris, à cause de sa vue basse ; comme une poule pattue, à cause de sa forfanterie ; comme une pie, image de sa probité ; comme un paon, à cause de sa vanité ; comme une autruche, parce qu’il se cache la tête dans la boue pensant ainsi n’être pas aperçue…

– Et comme un phénix, à cause du pouvoir qu’il a de renaître des cendres de ses défauts et de ses vices pour prendre un nouvel essor dans l’azur du ciel. Allons, Mark ; espérons qu’il renaîtra comme le phénix ! »

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Midi sonnait. L’eau montait dans le port anglais où le Screw devait aborder, quand, poussé galamment par la force de la marée haute, ce bâtiment jeta l’ancre dans le fleuve.

Toute brillante qu’était cette scène, toute fraîche et pleine de mouvement, de souffle, de liberté et d’éclat qu’elle pouvait être, ce n’était rien en comparaison de la vie et de l’exaltation qui remplissaient le cœur des deux compagnons de voyage, à la vue des vieilles églises, des toits et des noires cheminées du pays. Le bruissement éloigné qui s’élevait en sons rauques des rues populeuses était pour leurs oreilles une musique suave ; les rangées de curieux qui les observaient du haut des parapets étaient pour eux autant d’amis tendrement aimés ; le dôme de fumée qui surplombait la ville était plus radieux et plus beau à leurs yeux que ne l’eussent été les plus riches soieries de Perse flottant dans les airs. Et quoique l’eau courant sur son sillage lumineux tournât sans s’arrêter jamais pour bondir avec des jets rayonnants autour des grands navires qu’elle soulevait ; quoiqu’elle tombât du tranchant des rames comme une pluie jaillissante de diamants ; quoiqu’elle se jouât avec les lourds bateaux et passât rapide, avec mille élans folâtres, à travers les vieux anneaux de fer tout rouillés et rivés fortement dans la muraille des quais ; cependant l’eau elle-même n’était pas à moitié aussi agitée, aussi mouvante que les deux cœurs de Martin et de Mark, au moment où cet immense bonheur leur était accordé de reprendre possession du sol natal.

Un an s’était écoulé depuis que ces flèches et ces toits avaient disparu à leurs yeux. Ces douze mois leur avaient semblé douze ans. Ils se signalaient çà et là l’un à l’autre quelques changements sans importance, et s’étonnaient qu’il y en eût si peu et de si légers. Sous le rapport de la santé, de la fortune, des perspectives d’avenir et des ressources, ils revenaient plus pauvres qu’ils n’étaient partis. Mais c’était la patrie ! Et, bien que la patrie ne soit qu’un nom, un mot, ce mot-là a tant d’éloquence ! Il a plus de force en vérité que n’en eût jamais la parole d’un magicien ou la réponse de l’esprit évoqué par ses conjurations.

Comme ils étaient débarqués avec très-peu d’argent dans leur poche et sans avoir en tête un plan d’opérations bien défini, ils se mirent à la recherche d’une taverne à bon marché, où ils se régalèrent de biftecks fumeux et de pots de bière mousseuse, comme peuvent se régaler des hommes qui viennent d’échapper à la mer et qui apprécient les généreuses friandises de la cuisine de terre. Lorsqu’ils eurent bien festoyé, comme eussent pu le faire deux gargantuas, ils ranimèrent le feu, relevèrent les rideaux rouges qui couvraient la fenêtre, et s’étant constitué chacun un sofa avec deux grands et lourds fauteuils réunis, ils se mirent à regarder avec délices le tableau de la rue.

Cette rue elle-même était enchantée, cachée à demi comme elle l’était sous une atmosphère de biftecks et de bière forte, écumante, de la bière anglaise pour tout dire. Sur les vitres de la croisée pesait un tel brouillard, que M. Tapley fut obligé de se lever et d’essuyer l’humide voile avec son mouchoir, pour bien s’assurer que les passants étaient des mortels ordinaires. Et même alors un petit nuage tournant en spirale monta au-dessus des deux verres de grog bouillant et déroba presque l’un à l’autre les deux amis.

Cette chambre était un des ces réduits inimaginables qu’on ne saurait rencontrer ailleurs que dans une taverne, et qu’on ne s’explique de trouver là qu’en raison de la faculté que l’architecte a dû avoir de se griser tout son soûl en bâtissant une taverne. Elle recélait plus d’angles qu’il n’y en a dans le cerveau d’un homme entêté ; elle était pleine d’un tas de petites cellules insensées dans lesquelles on n’eût pu faire entrer aucun objet qui ne fût inventé et fabriqué tout exprès ; elle avait de mystérieuses soupentes avec des encoignures et des traces d’escalier dans le plafond ; on avait eu soin de la munir d’une sonnette qui vibrait dans la chambre même, à deux pieds environ de la poignée de son cordon, et qui ne communiquait avec aucune autre partie de la maison. La chambre était au-dessous du niveau de la rue et avançait sur l’alignement, de sorte qu’il arrivait sans cesse aux passants de frotter les panneaux de la fenêtre avec leurs boutons ou de les racler avec leurs paniers, et souvent aussi à des enfants terribles de venir soudain se poser entre le jour et le consommateur sérieux pour se moquer de lui ou lui tirer la langue, comme ils eussent fait à un médecin ; ou bien encore ils s’amusaient, les gamins, à se faire des plaques blanches au bout du nez en l’aplatissant contre les carreaux, puis ils disparaissaient majestueusement comme des spectres.

Martin et Mark étaient donc assis et occupés à regarder passer la foule, tout en discutant entre eux sur la première démarche qu’ils auraient à faire.

« Naturellement il nous faut voir miss Mary, dit Mark.

– Naturellement, répéta Martin. Mais j’ignore où elle peut être. N’ayant pas eu le courage de lui écrire dans notre malheur (vous-même d’ailleurs vous jugiez le silence préférable), par conséquent n’ayant plus entendu parler d’elle depuis que nous quittâmes New-York pour la première fois, je ne sais où elle est, mon cher.

– Mon avis est, monsieur, répondit Mark, que ce que nous avons de mieux à faire est de nous rendre tout droit au Dragon. Il n’y a pas nécessité pour vous, à moins que vous ne le préfériez, de vous montrer en cet endroit où vous êtes connu. Vous pourrez vous arrêter à dix mille de là. Moi je ferai la route entière. Mme Lupin me contera toutes les nouvelles, M. Pinch me fournira tous les renseignements dont nous avons besoin, et il sera fièrement content, M. Pinch, de nous rendre ce service. Je propose donc ceci : partir dès cette après-midi ; nous arrêter quand nous serons fatigués ; monter dans quelque charrette en route quand nous le pourrons ; quand nous ne le pourrons pas, nous servir de nos jambes ; faire cela tout de suite et à bon marché.

– A moins que ce ne soit à bon marché, nous aurions quelque peine à le faire, dit Martin en tirant la bourse et l’étalant dans le creux de sa main.

– Raison de plus pour ne pas perdre de temps, monsieur, répliqua Mark ; attendu que, quand vous aurez vu la jeune dame et appris dans quelles dispositions d’esprit se trouve le vieux gentleman, etc., etc., alors vous saurez ce que vous aurez à faire ensuite.

– Sans doute, dit Martin. Vous avez parfaitement raison. »

Ils portaient l’un et l’autre leur verre à leurs lèvres quand leur main s’arrêta à mi-route : leur regard venait d’être frappé par une figure qui lentement, très-lentement et d’un air très-réfléchi, passait en ce moment sous la fenêtre.

C’était M. Pecksniff. Il était paisible, calme, mais fier, d’une fierté honnête ; vêtu avec un soin particulier, souriant avec plus de douceur encore que d’habitude, réfléchissant aux beautés de son art, abstraction faite de toute sordide pensée de gain, et glissant paisiblement le long du disque lumineux de la croisée, comme Rotomago dans la lanterne magique.

A l’instant où M. Pecksniff allait s’éloigner, une personne venant dans le sens opposé s’arrêta pour le suivre de l’œil avec un profond intérêt et un respect marqué, presque avec vénération ; et l’aubergiste, s’élançant de sa maison comme s’il eût aperçu également le vertueux architecte, rejoignit la personne qui s’était arrêtée, lui parla, secoua aussi la tête avec gravité et contempla également M. Pecksniff.

Martin et Mark restèrent à s’entre-regarder, comme s’ils n’en pouvaient croire leurs yeux : et cependant l’aubergiste était toujours là, et l’autre individu y était de même. En dépit de l’indignation qu’il avait ressentie rien qu’en entrevoyant M. Pecksniff, Martin ne put s’empêcher de rire de bon cœur : Mark ne résista point à semblable envie.

« Il faut approfondir la chose ! dit Martin. Appelez le maître de la taverne, Mark. »

M. Tapley sortit pour exécuter ces instructions, et il revint aussitôt, ramenant leur hôte à face bouffie.

« Dites-moi, je vous prie, monsieur l’hôte, demanda Martin, quel est ce gentleman qui vient de passer par ici et que vous suiviez de l’œil ? »

L’aubergiste ranima le feu, comme si, dans son désir de produire le plus d’effet possible par sa réponse, il était devenu indifférent au prix du charbon ; puis enfonçant ses mains dans ses poches, il répondit après s’être gonflé, afin de donner à sa réplique le plus d’ampleur possible :

« Ceci, messieurs, c’est le grand M. Pecksniff ! le célèbre architecte, messieurs ! »

En disant cela, il promena son regard de l’un à l’autre, comme pour s’apprêter à secourir le premier des deux qui serait foudroyé par cette nouvelle.

« Le grand M. Pecksniff, le célèbre architecte, messieurs, est venu ici pour assister à la pose de la première pierre d’un nouveau et splendide monument public.

– Est-ce d’après ses dessins qu’on doit construire ce monument ? demanda Martin.

– Le grand M. Pecksniff, le célèbre architecte, messieurs, répondit l’aubergiste qui semblait éprouver un plaisir indicible à répéter ces pompeuses épithètes, a remporté le premier prix, et c’est lui qui élèvera le monument.

– Qui est-ce qui pose la pierre ? demanda Martin.

– Notre membre des Communes est venu tout exprès. En semblable occasion, l’on n’irait pas prendre des gens de rien. Pour contenter nos directeurs, il ne fallait pas moins qu’un membre de la chambre des Communes, qui y a été renvoyé dans l’intérêt des gentlemen.

– Quel est cet intérêt ? demanda Martin.

– Comment ! ne le savez-vous pas ? » répliqua l’aubergiste.

Il était clair que l’aubergiste n’en savait rien. A l’époque des élections, on lui avait toujours dit que c’était le côté des gentlemen ; aussitôt il avait mis ses bottes à revers et il avait voté pour les gentlemen.

« Quand la cérémonie aura-t-elle lieu ? demanda Martin.

– Aujourd’hui, » répondit l’aubergiste. Et tirant sa montre, il ajouta d’un ton expressif : « Dans la minute. »

Martin se hâta de lui demander s’il n’y aurait pas moyen d’y assister ; et apprenant qu’on ne ferait aucune difficulté pour recevoir une personne convenable, à moins qu’il n’y eût pas la moindre place, il partit aussitôt avec Mark, et ils ne furent pas longs à faire la course.

Ils eurent la chance de pouvoir se faufiler dans un bon coin de l’enceinte, où ils pouvaient voir tout ce qui se passerait, sans trop de crainte d’être aperçus par M. Pecksniff. Ils n’étaient certes pas arrivés une minute trop tôt : car, tandis qu’ils étaient en train de se féliciter de la place qu’ils avaient pu trouver, on entendit à peu de distance un grand tapage, et aussitôt chacun tourna son regard vers la porte. Plusieurs dames se préparèrent à agiter leurs mouchoirs ; et il arriva qu’un instituteur appartenant à l’école de Charité, s’étant fourvoyé par là et ayant été très-applaudi par méprise, fut hué par contre-coup lorsqu’on reconnut l’erreur.

« Peut-être aura-t-il amené Tom Pinch avec lui, dit Martin à l’oreille de M. Tapley.

– Oh ! non, monsieur ; ne croirait-il pas lui faire trop d’honneur ? » dit également tout bas M. Tapley.

Le temps leur manqua pour discuter le plus ou moins de probabilité de la question : car les enfants de l’école de Charité, en linge bien blanc, arrivèrent, défilant deux par deux, et leur vue causa une si profonde émotion à tous les spectateurs que plusieurs d’entre eux ne purent retenir leurs larmes. Suivait une troupe de musiciens, conduite par un tambour consciencieux qui ne cessait de battre sa caisse. Parurent ensuite un grand nombre de gentlemen tenant des baguettes et portant sur la poitrine des nœuds de rubans : leur présence dans la cérémonie ne se définissait pas clairement ; ils marchaient à la queue leu leu, et obstruèrent l’entrée pendant un très-long temps. Ils étaient suivis du maire et de la corporation, qui entouraient le membre des Communes représentant les intérêts des gentlemen : ce dernier avait à sa droite le grand M. Pecksniff, le célèbre architecte, et chemin faisant il causait familièrement avec lui. Alors les dames agitèrent leurs mouchoirs, les gentlemen leurs chapeaux, les enfants de l’école de la Charité poussèrent des cris aigus, et le membre de la chambre des Communes représentant les intérêts des gentlemen se mit à saluer.

Quand le silence se fut rétabli, le membre des Communes se frotta les mains, remua la tête et jeta autour de lui des regards bienveillants : ce membre ne pouvait rien faire sans qu’une dame quelconque agitât son mouchoir avec une ardeur frénétique. S’il posait sa main sur l’épaule du maçon pour donner à cet homme quelques instructions, comme on trouvait ses manières bienveillantes vis-à-vis des classes ouvrières ! C’est ainsi qu’il savait transformer pour ces pauvres chères âmes le travail en plaisir !

On apporta une truelle d’argent ; et quand le membre des Communes, ayant relevé le bout de sa manche, opéra avec un peu de mortier un petit tour d’escamotage, l’air fut déchiré, tant les applaudissements retentirent avec violence. La façon dégagée dont il pratiqua cette œuvre d’artisan était quelque chose de prodigieux. Personne ne pouvait concevoir où ce représentant des intérêts des gentlemen avait pris un tel talent.

Lorsqu’il eut façonné une sorte de petit gâchis sous la direction du maçon, on apporta un petit vase contenant des médailles avec lesquelles le membre des Communes jongla comme pour faire une conjuration magique. Sur quoi l’on s’écria : « Que c’est drôle ! que c’est joli ! Quelle verve spirituelle ! » Les médailles étant mises en leur lieu et place, un vieux savant lut l’inscription, composée en latin, et non en anglais, ce qu’on n’aurait jamais l’idée de faire. Cette inscription causa un vif plaisir à l’assemblée, surtout quand il se trouvait un bon substantif très-long, appartenant à la troisième déclinaison et marié à l’ablatif avec un adjectif ; alors les auditeurs étaient émus et charmés au plus haut degré.

Maintenant c’était le tour de la pierre, qu’on posa au bruit des acclamations de la foule. Quand elle fut solidement fixée, le membre des Communes frappa dessus par trois fois avec le manche de la truelle, comme pour demander, avec une nuance de gaieté fine, s’il y avait quelqu’un à la maison. M. Pecksniff déroula alors son plan (un plan prodigieux), et les spectateurs s’approchèrent avec empressement pour le voir et l’admirer.

Martin, qui s’était démené durant tout le cours de la cérémonie (bien inutilement, selon Mark), ne put contenir davantage son impatience : s’avançant parmi d’autres curieux, il regarda de très-près par-dessus l’épaule de M. Pecksniff, qui ne se doutait guère du voisinage, lorsque les dessins et plans eurent été déroulés. Il revint vers Mark en écumant de rage.

« Eh bien ! qu’y a-t-il donc, monsieur ? s’écria Mark.

– Ce qu’il y a ?… C’est mon projet de bâtiment.

– Votre projet, monsieur ? dit Mark.

– Mon collège. C’est moi qui l’ai composé ; c’est moi qui ai tout fait. Il s’est borné à y ajouter quatre fenêtres, le misérable ! et il l’a gâté ! »

Mark pouvait à peine d’abord ajouter foi à cette nouvelle ; mais s’étant convaincu ensuite qu’elle n’avait rien que de réel, il engagea Martin à ne point faire un éclat insensé, jusqu’à ce que son accès de colère fût passé.

Pendant ce temps, le membre des Communes adressait un speechà l’assemblée sur la tâche agréable qu’il venait de remplir.

Il dit que, depuis le jour où il avait pris place au parlement pour y représenter les intérêts des gentlemen de cette ville, et il pouvait ajouter, il l’espérait du moins, les intérêts des dames aussi (mouchoirs), ç’avait été pour lui un devoir charmant de venir souvent parmi ses commettants comme d’élever la voix pour eux dans un autre endroit (mouchoirs et applaudissements). Mais il n’était jamais venu parmi eux et jamais il n’avait élevé sa voix avec un plaisir aussi doux de moitié, aussi profond, aussi pur de tout mélange. « Cette journée, ajouta-t-il, sera éternellement mémorable pour moi, non-seulement à cause des motifs que j’ai indiqués, mais encore parce qu’elle m’a fourni l’occasion de faire personnellement connaissance avec un gentleman… »

Ici, il montra M. Pecksniff, qui fut couvert des plus bruyantes acclamations, et il posa sa main sur son cœur.

« Un gentleman qui, je suis heureux de le penser, remportera d’ici à la fois honneur et profit ; un gentleman dont la réputation était parvenue déjà jusqu’à moi (et à l’oreille de qui n’était-elle pas arrivée !), mais dont jusqu’à présent je n’avais pas eu l’insigne honneur de contempler les traits intelligents, et dont jamais non plus je n’avais eu le vif plaisir de goûter sa conversation intéressante. »

Chacun des assistants paraissait enchanté de cette communication, et les applaudissements redoublèrent.

« Mais j’espère, dit le membre des Communes, que mon honorable ami (naturellement il ajouta : « S’il veut bien me permettre de l’appeler ainsi ; » et naturellement M. Pecksniff s’inclina en signe d’adhésion) me fournira plus d’une occasion de cultiver sa connaissance, et que j’aurai dans l’avenir le bonheur extraordinaire de penser qu’en ce jour j’aurai posé à la fois les deux premières pierres de deux monuments qui dureront autant que ma vie ! »

Nouveaux applaudissements. Pendant tout ce temps, Martin couvrait de malédictions M. Pecksniff et ne savait à quel saint se vouer.

Cependant M. Pecksniff répondit en ces termes :

« Mes amis, mon devoir est de bâtir et non de parler ; d’agir, non de discourir ; de travailler avec le marbre, la pierre et la brique, et non avec le beau langage. Je suis profondément ému. Que Dieu vous bénisse ! »

Cette petite harangue, qui semblait s’échapper du fond du cœur de M. Pecksniff, porta l’enthousiasme jusqu’au plus haut point. Les mouchoirs s’agitèrent de nouveau ; on cria aux jeunes enfants de l’école de Charité de devenir, s’ils le pouvaient, autant de Pecksniffs ; les membres de la corporation, les gentlemen porteurs de baguettes, le député du parlement, tous acclamèrent M. Pecksniff. Trois vivat pour M. Pecksniff ! Encore trois vivat pour M. Pecksniff ! Trois autres encore pour M. Pecksniff, s’il vous plaît, gentlemen ! Un encore, gentlemen, pour M. Pecksniff, et un fameux, pour en finir !

En résumé, M. Pecksniff passa pour avoir accompli une grande œuvre, et il fut récompensé avec cordialité, distinction et libéralité. Lorsque le cortège se remit en marche, et que Martin et Mark se trouvèrent presque seuls sur le terrain, le sujet de la conversation générale c’était le mérite de Pecksniff, et le désir que tout le monde avait de le connaître. Pour un peu, on l’aurait fait passer avant le membre des Communes.

« Comparez avec notre position celle que ce drôle occupe aujourd’hui !… dit amèrement Martin.

– Dieu vous bénisse ! monsieur, s’écria Mark ; à quoi bon vous échauffer ? Il y a des architectes qui sont habiles à construire les fondations ; il y en a d’autres qui bâtissent sur les fondations lorsqu’elles sont faites. Mais à la fin tout s’arrangera, monsieur, tout s’arrangera !

– Et en attendant…

– En attendant, comme vous dites, monsieur, nous avons bien des choses à faire ; nous avons à aller bien loin. Ainsi, le mot d’ordre c’est « hardi et jovial. »

– Mark, vous êtes le meilleur précepteur qu’il y ait au monde, dit Martin, et je ne serai pas un mauvais élève, autant qu’il dépendra de moi ; j’y suis bien résolu. Ainsi, partons ! Nous allons voir qui marchera le mieux des deux, mon vieux camarade ! »

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