‹ Vie et aventures de Nicolas NicklebyChapitre 14 sur 16 · Chapitre 28 Le danger redouble : gare à la catastrophe.

Chapitre 28 Le danger redouble : gare à la catastrophe.

Au lieu de retourner chez lui, Ralph se jeta dans le premier cabriolet qu’il trouva sur son chemin, et, se faisant conduire au poste de police du quartier où avait eu lieu la déconvenue de M. Squeers, se fit descendre à une petite distance, paya le cocher, et fit le reste à pied. Après voir pris des renseignements sur le digne objet de sa sollicitude, il se trouva qu’il avait bien fait d’arriver ; car M. Squeers allait justement monter en voiture, comme un gentleman, pour aller passer son délai de huitaine à la Conciergerie.

Sur sa demande de dire un mot au prisonnier, il fut introduit dans une espèce de salle d’attente où, à raison de sa profession libérale et de son rang respectable, M. Squeers avait eu la permission de rester pendant le jour. En y entrant, il put reconnaître, à la lueur d’une chandelle fumeuse et coulante, le maître de pension profondément endormi sur un banc, dans un coin éloigné. Un verre vide, placé devant lui sur une table, faisait voir, avec son état somnolent et des exhalaisons de grog à l’eau-de-vie, que M. Squeers venait de chercher dans ce réconfort agréable un oubli temporaire de sa situation peu réjouissante.

Il eut bien du mal à se réveiller, tant son sommeil était lourd et léthargique. Il finit pourtant par retrouver petit à petit une lueur de raison, et par s’asseoir sur son séant. Alors montrant aux yeux de son visiteur une figure jaune comme de la cire, un nez rouge comme du vermillon, une barbe de hérisson, avec enjolivement d’un mouchoir blanc sale, tâché de sang, sur la tête, et noué sous le menton, il se mit à regarder Ralph fixement dans un silence morne, jusqu’à ce qu’il lâcha la bride à ses sentiments, en ces termes énergiques :

« Eh bien ! mon beau monsieur, vous venez voir votre ouvrage ; car c’est bien vous qui avez tout fait !

– Qu’est-ce que vous avez donc à la tête ? demanda Ralph.

– Vous le demandez ? Ne savez-vous pas bien que c’est votre homme, votre espion, votre janissaire, qui est venu me la casser ? répondit Squeers d’un air de reproche. Ah ! ce que j’ai ? Vous venez un peu tard pour me le demander.

– Pourquoi ne m’avez-vous pas envoyé chercher ? dit Ralph. Comment vouliez-vous que je vienne plus tôt, si je n’étais pas prévenu de ce qui vous était arrivé ?

– Ma famille ! s’écria M. Squeers avec de hoquets, en levant les yeux sur le plafond. Ma fille ! à un âge où toute la sensibilité s’exalte à la fois. Mon fils, le jeune héros de la maison, l’ornement et l’orgueil de son village ravi ! en voilà un coup porté à ma famille ! Le manteau d’armes du blason des Squeers est en pièces ; leur soleil est descendu pour s’éteindre dans les flots de l’Océan !

– Vous venez de boire, dit Ralph, et vous n’avez pas encore cuvé votre vin.

– Je ne viens toujours pas de boire à votre santé, vieux grippe-sou ! répliqua M. Squeers. Ainsi vous n’avez rien à y voir. »

Ralph réprima l’indignation qu’éveillait dans son âme l’insolence inaccoutumée du maître d’école, et lui demanda une seconde fois pourquoi il ne l’avait pas envoyé chercher.

« Et qu’est-ce que j’y aurais gagné ? répondit Squeers ; cela ne me ferait pas grand bien de leur apprendre que j’ai l’honneur de votre connaissance, et ils ne voudraient pas me relâcher sans caution, avant plus ample informé. En attendant, me voilà ici serré, bel et bien, pendant que vous voilà là-bas libre et à votre aise.

– Comme vous le serez aussi sous peu de jours, repartit Ralph avec une gaieté feinte. Ils ne peuvent pas vous faire de mal, vous sentez.

– En effet, répliqua l’autre avec colère, je suppose qu’ils ne peuvent pas me faire de mal, si je leur explique comment il s’est fait que je me suis trouvé dans l’excellente compagnie de ce vieux cadavre de Sliderskew, que j’aurais voulu voir morte et enterrée, ressuscitée même pour être disséquée, et pendue à des fils de fer dans un musée d’anatomie, avant d’avoir jamais eu rien à faire avec elle. « Prisonnier, m’a dit longuement ce matin le monsieur à la tête poudrée ; prisonnier, comme on vous a trouvé nanti de ce document ; comme vous étiez occupé avec elle à faire disparaître frauduleusement d’autres papiers, sans pouvoir donner d’explications satisfaisantes ; je vous renvoie à la semaine prochaine pour faire une enquête et citer les témoins ; en attendant, je ne puis accepter de caution pour vous relâcher sur parole. » Comment voulez-vous maintenant que je donne des explications satisfaisantes ? Je n’ai qu’une chose à faire. Je passerai le prospectus de mon établissement en disant : C’est moi qui suis le Wackford Squeers ci-nommé, monsieur. C’est moi qui suis l’homme reconnu par des attestations irréfragables pour être d’une rigidité de morale et d’une intégrité de principes exagérées. S’il y a quelque chose de mal dans toute cette affaire, ce n’est pas ma faute. Je n’avais pas du tout de mauvaises intentions, monsieur. On ne m’avait pas dit qu’il y eût du mal. C’était seulement pour rendre service à un ami, mon ami M. Ralph Nickleby de Golden-square ; faites-le venir, monsieur, et demandez-lui compte de ce qui s’est fait ; car c’est lui, et non pas moi, qui en est l’auteur.

– Qu’est-ce que c’est que ce document qu’on a trouvé dans votre poche ? demanda Ralph esquivant pour le moment la question.

– Quel document, dites-vous ? Eh bien ! le document, répliqua Squeers : celui de Madeleine je ne sais plus qui ; c’était un testament, voilà ce que c’était que ce document.

– De quelle nature ? quel est le testateur ? la date, le montant du legs, les dispositions ? demanda Ralph avec ardeur.

– C’est un testament en sa faveur, je n’en sais pas davantage, répondit Squeers, et vous n’en sauriez pas plus que moi, si vous aviez reçu comme moi un bon coup de soufflet sur la tête. C’est grâce à vous et à votre prudence soupçonneuse qu’ils le tiennent maintenant ; si vous me l’aviez laissé jeter au feu, et que vous eussiez voulu me croire sur parole, on n’aurait eu qu’un petit tas de cendres dans l’âtre, au lieu de le trouver sain et sauf dans la poche de ma redingote.

– Battu sur toute la ligne ! murmura Ralph.

– Ah ! dit Squeers en soupirant, car, entre le grog absorbé et les douleurs de sa tête cassée, il délirait étrangement ; au délicieux village de Dotheboys, près de Greta-bridge, dans le Yorkshire, les jeunes pensionnaires sont nourris, vêtus, blanchis, fournis de livres et d’argent de poche, pourvus de toutes les choses nécessaires ; on leur enseigne toutes les langues mortes et vivantes, les mathématiques, l’orthographe, la géométrie, l’astronomie, la trigonométrie, ou, sous une autre forme, les trigonomiques, ou avec une diphtongue : tout enfin. Tout, chaque chose, tablier de savetier ; en, adjectif, le contraire de hors ; S-q-u, double e, r-s, Squeers, nom substantif, éducateur de la jeunesse ; total, tout en Squeers. »

Pendant qu’il battait ainsi la campagne, Ralph eut le temps de recouvrer sa présence d’esprit ; il sentit aussitôt la nécessité de dissiper de son mieux les appréhensions du maître de pension, et de lui faire croire que la meilleure tactique pour se sauver de là, c’était de garder un silence absolu.

« Je vous le répète encore une fois, ils ne peuvent pas vous faire de mal. Vous aurez un recours contre eux pour arrestation illégale, et ce sera encore pour vous un profit. Nous saurons bien forger une histoire qui vous tirerait vingt fois d’un embarras aussi vulgaire que celui-là, et, si on vous demande une garantie pour caution de vingt-cinq mille francs, en cas de rappel et citation nouvelle, vous l’aurez. Tout ce que vous avez à faire, c’est de ne pas dire la vérité. Vous avez les idées un peu embrouillées ce soir, ce qui vous empêche d’y voir aussi clair que si vous étiez plus tranquille ; mais voilà tout ce que vous avez à faire, et vous ferez bien de ne pas l’oublier, car, si vous alliez vous couper, cela gâterait tout.

– Oh ! dit Squeers, qui l’avait regardé pendant tout ce temps-là d’un air rusé, la tête penchée de côté, comme un vieux corbeau ; n’ai-je que cela à faire, croyez-vous ? Eh bien ! alors, écoutez un mot ou deux que j’ai à vous dire. Je n’ai pas envie qu’on aille faire des histoires pour mon compte, pas plus que je n’en veux faire moi-même. Si je vois que cela tourne mal pour moi, j’espère que vous en prendrez votre part, et j’aurai soin d’y veiller. Vous ne m’avez jamais dit qu’il y eût des risques à courir. Quand j’ai fait marché avec vous, ce n’était pas pour me fourrer dans ce guêpier, et mon intention n’est pas de prendre la chose en douceur comme vous le pensez. Je me suis laissé aller à vos instigations, de fil en aiguille, parce que nous avions déjà fait quelques affaires d’une certaine nature ensemble, et que, si je vous avais indisposé, vous auriez bien pu me faire du tort dans mon commerce, au lieu que, si je vous ménageais, vous pouviez me donner un bon coup d’épaule. C’est bien. Si tout va comme il faut, à la bonne heure, je n’ai rien à dire, mais si cela va mal, ça change bien les choses, je dirai et je ferai ce que je croirai le plus utile à mes intérêts, sans demander conseil à personne. Mon influence morale sur mes pensionnaires, ajouta M. Squeers avec un redoublement de gravité, chancelle sur sa base. L’image de Mme Squeers, de ma fille et de mon fils Wackford, réduits à mourir de faim, est toujours présente à mes yeux. Devant cette considération, toutes les autres s’effacent et disparaissent. Comme père et comme époux, je ne connais qu’un chiffre dans toute l’arithmétique, c’est le numéro un ; quand il disparaît, adieu le bonheur de la famille. »

Dieu sait combien de temps M. Squeers aurait encore déclamé sur ce ton, et la discussion orageuse qui en serait sortie, s’il n’avait pas été interrompu en ce moment par l’arrivée de la voiture qu’il avait fait demander et d’un agent qui devait lui tenir compagnie en route. Alors il percha, avec une grande dignité, son chapeau sur le haut du mouchoir qui enveloppait sa tête, fourra sa main dans son gousset, passa l’autre dans le bras de son conducteur et se laissa emmener.

« C’était bien ce que j’avais deviné en voyant qu’il ne m’avait pas envoyé chercher, se dit Ralph. Voilà un drôle, je le vois bien à travers ses propos d’ivrogne, qui a pris son parti ; il veut me charger. Ils me voient si bien traqué et poursuivi, que non seulement ils sont tous saisis de frayeur, mais qu’ils me montre les dents, comme les animaux de la fable, eux qui, pas plus tard qu’hier, n’avaient pour moi que des coups de chapeau et des révérences. Mais, qu’est-ce que cela me fait ? je ne cèderai pas, je ne reculerai pas d’une semelle. »

Il retourna chez lui, où il fut bien aise de trouver sa gouvernante indisposée, pour avoir une bonne raison de s’enfermer seul et de l’envoyer se coucher à son logis, car elle demeurait à sa porte. Alors, il s’assit à la lumière d’une simple chandelle et se mit à réfléchir, pour la première fois, à tous les événements de la journée.

Il n’avait ni bu ni mangé depuis la veille au soir, et, en outre de ses souffrances morales, il s’était fatiguer à aller sans repos d’un lieu à l’autre, pendant plusieurs heures de suite. Il se sentait faible et épuisé, et cependant il ne put rien prendre qu’un verre d’eau et continua de rester assis, la tête dans sa main, sans penser, sans dormir, essayant péniblement et sans succès l’un et l’autre, et forcé de reconnaître que tout autre sentiment que celui de l’ennui et de la désolation était émoussé dans son âme.

Il était près de dix heures quand il entendit frapper à sa porte.

Il ne bougea pas : il resta assis sur sa chaise comme s’il n’avait pas même la force d’y faire attention. Les coups, souvent répétés, furent, à plusieurs reprises, accompagnés d’une voix qui disait du dehors qu’on voyait de la lumière à sa fenêtre (c’était sa chandelle), avant qu’il pût se décider à se lever pour descendre.

« Monsieur Nickleby, il y a des nouvelles terribles pour vous, et on m’envoie vous prier de venir tout de suite, lui dit une voix qu’il crut reconnaître » « Il mit sa main devant ses yeux pour regarder à la porte en ouvrant : c’était Tim Linkinwater qui était là sur les marches.)

– De venir où ? demanda Ralph.

– Chez nous, où vous êtes venu ce matin. J’ai une voiture.

– Et pourquoi voulez-vous que j’y aille ? dit Ralph.

– Ne me demandez pas pourquoi, mais venez vite avec moi, je vous prie.

– Une nouvelle édition de ce matin, répondit Ralph faisant mine de refermer la porte.

– Non, non, cria Timothée en lui prenant le bras de l’air le plus sérieux, c’est seulement pour vous dire quelque chose qui vient d’arriver, quelque chose d’épouvantable, monsieur Nickleby, et qui vous touche de très près. Vous imaginez-vous que je vous parlerais comme je vous parle, ou que je viendrais à cette heure-ci vous trouver sans cela ? »

Ralph le considéra de plus près, et, voyant son agitation, se sentit défaillir, sans savoir que dire ou que penser.

« Vous ferez mieux de venir le savoir plus tôt que plus tard, dit Timothée, cela peut avoir de l’importance pour vous. Au nom du ciel, venez donc. »

Peut-être, en tout autre temps, l’obstination et la colère de Ralph n’auraient-elles jamais voulu entendre à une invitation partie de la maison Cheeryble, si pressante qu’elle pût être. Mais alors, après un moment d’hésitation, il alla chercher son chapeau dans le vestibule et revint monter en voiture sans dire un mot.

Timothée se rappela bien depuis, et il en parla souvent, qu’au moment où Ralph Nickleby rentra chez lui pour aller chercher son chapeau, il le vit, à la lueur de la bougie qu’il avait posée sur une chaise, chanceler et trébucher comme un homme ivre. Il se rappela bien aussi qu’en mettant le pied sur le marchepied de la voiture, il se retourna et lui vit la face si sombre et si blême, l’air si égaré et si hors de lui, qu’il en eut la chair de poule et ne savait pas s’il devait faire route avec lui. On se plut à croire qu’il était en proie à quelque triste pressentiment, quoiqu’il soit plus naturel de penser que la rude journée qu’il avait traversée suffisait pour expliquer son émotion.

On garda, pendant toute la course, un profond silence. Une fois arrivés, Ralph entra dans la maison, sur les pas de son conducteur, et fut introduit dans la chambre où se tenaient les deux frères. Il fut si frappé, pour ne pas dire si effrayé de la compassion muette qu’il lisait dans leurs traits et dans ceux du vieux caissier, qu’il pouvait à peine ouvrir la bouche.

Cependant il prit un siège et balbutia quelques mots : « Qu’est-ce… qu’est-ce que vous avez à me dire… de plus que ce que vous m’avez déjà dit ? »

La chambre où ils étaient réunis était une grande pièce, dans l’ancien style, mal éclairée, et terminée par une fenêtre en ogive, autour de laquelle étaient suspendus de grands rideaux en tapisserie. En jetant les yeux de ce côté, il vit dans l’embrasure une ombre obscure qui lui parut un homme. Il fut confirmé dans cette opinion en voyant l’objet se mouvoir, comme pour éviter son regard pénétrant.

« Qu’est-ce que c’est que cet homme que je vois là-bas ? dit-il.

– C’est un homme qui nous a apporté, il y a deux heures, la nouvelle qui nous a engagés à vous envoyer chercher, répondit le frère Charles ; ne vous en occupez pas, monsieur, ne vous en occupez pas pour l’instant.

– Encore des énigmes, dit Ralph d’une voix affaiblie. Eh bien ! monsieur ? »

Il fut obligé de détourner ses regards de la fenêtre pour les porter vers les frères, mais, sans leur laisser le temps de prendre la parole, il se retourna encore malgré lui. Il était évident que la présence de ce témoin invisible lui causait de l’inquiétude et de la gêne, car il répéta ce mouvement plusieurs fois et finit, dans un état nerveux qui ne lui laissait pas la liberté de changer de position, par s’asseoir de manière à l’avoir en face de lui, marmottant pour excuse que la lumière lui faisait mal.

Les frères commencèrent par avoir ensemble un petit bout d’entretien à part. On voyait qu’ils étaient très agités. Ralph leur jetait de temps en temps un coup d’œil étonné, et finalement leur dit, en faisant un effort visible pour reprendre son assurance : « Ah ça, qu’est-ce qu’il y a ? Si on me dérange de chez moi à cette heure-ci, il faut au moins que ce soit pour quelque chose. Qu’est-ce que vous avez de nouveau à me dire ? » Puis, après un moment de silence, il ajouta : « Est-ce que ma nièce serait morte ? »

Cette supposition erronée n’en donnait pas moins l’occasion aux deux frères de commencer l’ouverture de la communication funèbre qu’ils avaient à lui faire. Le frère Charles se retourna pour lui dire qu’il s’agissait bien en effet d’un décès, mais que ce n’était pas celui de sa nièce, qui était bien portante.

« Vous ne m’auriez pas fait venir par hasard, dit Ralph avec des yeux étincelants de joie, pour m’annoncer la mort de son frère ? Oh ! non, je serais trop content. Vous me le diriez, que je n’oserais pas le croire. Ce serait une nouvelle trop heureuse pour être vraie.

– Fi ! c’est horrible, cœur dénaturé et endurci, cria l’autre frère avec horreur. Préparez-vous à une nouvelle qui va vous faire trembler et frémir, pour peu qu’il vous reste dans le cœur quelque sentiment d’humanité. Si je vous disais qu’un pauvre malheureux jeune homme, un enfant plutôt, qui n’a jamais su ce que c’est que les tendres caresses, ou les heures agréables qui font de notre enfance un temps qu’on se rappelle toute la vie comme un doux songe ; une créature sensible, innocente, aimante, qui ne vous a jamais fait ni tort ni peine, mais dont vous avez fait la victime de la haine méchante que vous aviez conçue pour votre neveu, et sur lequel vous avez fait retomber le poids de vos mauvaises passions contre son ami ; si je vous disais que, succombant enfin à vos persécutions, monsieur, à la misère et à la douleur d’une vie, courte en durée, mais longue en souffrance, cette pauvre créature est allée déposer contre vous devant le juge souverain à qui vous aurez à en rendre compte ?…

– Si vous me disiez, dit Ralph, si vous me disiez qu’en effet il est mort, je vous pardonnerais tout le reste. Dites-moi qu’il est mort, et je me reconnais votre obligé, votre débiteur pour toute ma vie. Ah ! il est mort ! je le lis dans vos yeux. Qui est-ce qui triomphe enfin de nous deux ? Est-ce là votre nouvelle effrayante ? votre terrible communication ? Vous voyez comme j’y suis sensible. Vous avez bien fait de m’envoyer chercher. J’aurais volontiers fait quarante lieues à pied, par la boue, la crotte, les ténèbres, pour apprendre une pareille nouvelle, en ce moment. »

Même dans l’emportement de sa joie féroce et sauvage, Ralph put voir encore dans les traits des deux frères le même sentiment de compassion indéfinissable qu’auparavant, malgré le dégoût et l’horreur qu’exprimait leur physionomie.

« Et c’est sans doute lui, dit Ralph montrant du doigt l’embrasure de la fenêtre, qui vous a apporté cette nouvelle. C’est sans doute lui qui est là assis dans l’ombre, dans l’espérance de jouir de mon abattement et de ma consternation. Ha ! ha ! ha ! Je puis bien l’assurer que je serai longtemps pour lui une rude épine dans le flanc. Et vous, je vous le répète, vous ne le connaissez pas ; et vous regretterez le jour où vous avez pris en pitié ce vagabond.

– Vous me prenez pour votre neveu, dit une voix sourde. Il vaudrait mieux pour vous et pour moi que ce fût lui. »

L’individu qu’il avait aperçu dans l’obscurité se leva, et vint vers lui à pas lents. Ralph tressaillit, en voyant qu’il se trouvait en face non pas de Nicolas, comme il l’avait supposé, mais de Brooker.

Ce n’est pas qu’il crût avoir de motif de le craindre : il n’avait jamais eu peur de lui. Cependant la pâleur que Timothée avait déjà observée sur sa face le soir même revint aussi effrayante. On le vit trembler de tous ses membres, et sa voix était profondément altérée, lorsque fixant les yeux sur le nouveau venu :

« Qu’est-ce que ce coquin fait ici ? Ne savez-vous pas que c’est un galérien, un repris de justice, un voleur ?

– Ecoutez ce qu’il a à vous dire, monsieur Nickleby, écoutez-le, quel qu’il soit, » crièrent ensemble les frères avec tant de chaleur que Ralph se retourna vers eux avec surprise, pendant qu’ils lui montraient Brooker ; il se mit donc à le considérer machinalement.

« Cet enfant, dit l’homme, ce jeune garçon dont ces messieurs vous parlaient tout à l’heure…

– Ce jeune garçon…, répéta Ralph jetant sur lui des yeux égarés.

– Que j’ai vu, étendu mort et glacé sur son lit, et qui est maintenant dans la tombe…

– Qui est maintenant dans la tombe, » répéta Ralph par écho, du ton d’un homme qui parle dans ses rêves.

L’individu leva les yeux, et croisant les mains d’un air solennel :

« C’était votre fils unique, j’en prends le ciel à témoin. »

Ralph restait assis, dans un silence lugubre, pressant ses deux mains sur ses tempes. Et, lorsqu’il les retira une minute après, jamais on n’a vu personne défiguré par la blessure la plus hideuse, comme le visage de spectre qu’il découvrit aux yeux des frères. Il regarda Brooker, qui, pendant ce temps-là, s’était tenu à une petite distance, sans dire un mot, sans faire le moindre bruit, le moindre geste.

« Messieurs, dit Brooker, je ne cherche pas à m’excuser : il y a longtemps que je me suis condamné moi-même. Quand je vais vous raconter mon histoire, peut-être me plaindrez-vous d’avoir été entraîné par des traitements odieux à sortir de mon naturel ; mais, si je le fais, c’est seulement parce que je vous dois un récit détaillé, ce n’est pas pour me blanchir devant vous. Je suis coupable. »

Il s’arrêta pour se recueillir, détourna les yeux loin de Ralph pour les porter vers les frères, à qui il s’adressa ainsi d’un ton humble et soumis :

« Parmi les personnes qui faisaient des affaires avec cet homme, il peut y avoir de vingt à vingt-cinq ans, messieurs, il y avait un gentleman, grand chasseur, grand buveur, qui, après avoir gaspillé sa fortune, était bien aise de traiter de même celle de sa sœur. Ils n’avaient plus l’un et l’autre ni père ni mère : ils vivaient ensemble ; c’était lui qui tenait la maison. A cette époque, monsieur que voilà (montrant Ralph), peut-être pour bien asseoir son influence, peut-être pour amener la demoiselle à ses fins, je n’en sais rien, fréquentait souvent leur maison dans le comté de Leicester, et venait y passer plusieurs jours de suite. Ils avaient eu beaucoup de rapports ensemble, il en avait peut-être encore ; ou peut-être venait-il seulement pour ravauder les affaires de son client, qui étaient en fort mauvais état ; ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’y perdait pas. La demoiselle, sans être très jeune, était, dit-on, une belle personne et possédait une jolie fortune. Dans la suite des temps il l’épousa. Comme il ne l’avait épousée que par intérêt, il tint par la même raison son mariage secret, car il y avait dans le testament du père une clause qui disait que, si elle se mariait contre le consentement de son frère, le bien dont elle avait seulement l’usufruit tant qu’elle resterait fille passerait tout entier à une autre branche de la famille. Or, le frère ne voulait pas donner son consentement, il voulait le vendre, et un bon prix. M. Nickleby ne voulait pas entendre parler de ce sacrifice : ils continuèrent donc de tenir leur mariage secret et d’attendre qu’il se cassât le cou en tombant de cheval, ou qu’il attrapât une bonne fièvre chaude par suite de ses excès. Il n’en fit rien, et pendant ce temps-là un fils naquit de ce mariage clandestin. On mit l’enfant en nourrice, bien loin de là. La mère ne le vit en tout qu’une fois ou deux, à la dérobée. Le père, dans sa soif d’argent, se croyant à la veille de mettre la main dessus, car son beau-frère était très malade et dépérissait de jour en jour, se garda bien d’aller jamais visiter son enfant, pour éviter tout soupçon. Le frère traînait toujours, et la femme de M. Nickleby pressait instamment son mari de déclarer leur mariage, mais elle ne fut accueillie que par un refus péremptoire. Elle restait donc seule dans une maison de campagne fort triste, ne voyant, pour ainsi dire, personne que quelques chasseurs qui venaient s’enivrer là et faire du tapage. Lui, de son côté, il demeurait à Londres pour s’occuper de nos affaires. Il y eut naturellement des querelles, des récriminations ; enfin, il y avait déjà à près sept ans qu’ils étaient mariés, et n’avaient plus que quelques semaines à attendre pour voir mourir le frère, ce qui aurait arrangé tout, lorsqu’elle se fit enlever par un jeune homme et planta là son mari. »

Ici il fit une petite pause. Ralph ne bougea pas. Les frères firent signe à Brooker de continuer.

« Ce fut alors que je reçus de sa propre bouche la confidence de toutes ces circonstances. A dire vrai, c’était déjà le secret de la comédie, car il était connu du frère et de bien d’autres ; et, d’ailleurs, s’il m’en fit confidence, ce n’était que parce qu’il avait besoin de moi. Il se mit à la poursuite des fugitifs, on a dit que c’était pour tirer quelque argent du déshonneur de sa femme ; moi, je crois que c’était plutôt pour se porter à quelque vengeance violente, car, s’il est avare, il n’est pas moins vindicatif ; peut-être plus. Il ne put pas les retrouver, et la femme mourut bientôt après. Avant de partir pour ses recherches, je ne sais pas si c’est qu’il commençait à croire qu’il pourrait aimer l’enfant, ou si c’était seulement pour éviter qu’il tombât jamais entre les mains de la mère ; toujours est-il qu’il me chargea de le ramener chez lui, ce que je fis. »

Brooker prit ici, jusqu’à la fin de son récit, un ton plus humble, et baissa la voix.

« Cet homme, continua-t-il en montrant Ralph, avait mal agi avec moi ; il m’avait traité cruellement : je lui en ai dit deux mots il n’y a pas longtemps, quand je l’ai rencontré dans la rue ; aussi je le haïssais. J’amenai donc l’enfant chez lui et je le logeai dans le grenier sur le devant. Négligé, comme il avait toujours été, il était maladif, et je fus obligé d’appeler un médecin qui déclara qu’il fallait le changer d’air, si on ne voulait pas qu’il mourût. Je crois que c’est là ce qui m’a donné la première idée de faire ce que j’ai fait. M. Nickleby fit un voyage de six semaines. A son retour, je lui annonçai, en appuyant mon dire de preuves apparentes et circonstanciées, que l’enfant était mort et enterré. Soit que cela dérangeât quelque projet qu’il avait en tête, soit qu’il ne fût pas entièrement dépourvu de quelque sentiment d’affection naturelle, le fait est qu’il en montra du chagrin, ce qui me confirma dans mon dessein de lui faire cette révélation plus tard, pour en tirer de l’argent. J’avais entendu parler, comme bien d’autres, des pensions du Yorkshire. J’emmenai l’enfant dans une de ces maisons tenue par un nommé Squeers, et je l’y laissai sous le nom de Smike que je lui donnai. Chaque année j’envoyais le prix de la pension ; c’est cinq cents francs par an que j’ai donnés pour lui, pendant six ans, sans jamais souffler un mot de mon secret pendant ce temps-là, car j’avais fini par être si mal au service du père, que je l’avais laissé là après des querelles répétées. J’ai été transporté. Je suis resté, pour faire ma peine, absent d’Angleterre à peu près huit ans. Aussitôt que je fus rentré, je n’ai rien de plus pressé que de faire le voyage du Yorkshire ; je me cache un soir dans le village, je prends des informations sur les pensionnaires, et j’apprends que justement celui que j’avais placé là venait de se sauver avec un jeune homme qui portait le même nom que le père de Smike. Je me mets à chercher dans Londres M. Nickleby : je le vois, je lui parle, je cherche à lui faire comprendre que j’ai un secret à lui dire, en lui demandant un petit secours d’argent pour m’aider à vivre ; il me reçoit avec des menaces. Alors je rencontre son clerc, et, de fil en aiguille, je lui montre qu’il peut avoir de bonnes raisons pour entrer en pourparler avec moi ; je finis par lui confier ce qui se passe ; c’est moi, enfin, qui lui ai dit que le jeune homme n’était pas le fils de celui qui le réclamait comme étant son père. Pendant tout ce temps-là je n’avais pas encore revu Smike. Je finis par apprendre de la même source qu’il était malade et l’endroit où il était. Je me mets en route pour tâcher, s’il est possible, d’aller me rappeler à son souvenir, afin de donner plus de poids à mon récit. J’arrive jusqu’à lui à l’improviste, mais, avant que je puisse seulement lui adresser la parole, il me reconnaît : il était bien payé pour ne pas m’avoir oublié, le pauvre garçon ; et moi, de mon côté, j’aurais juré que c’était bien lui quand je l’aurais rencontré dans les Indes. C’était bien encore la même figure piteuse que je lui avais connue quand il était tout petit. Je reste indécis quelques jours ; enfin je vais trouver le jeune monsieur qui en avait soin, mais il m’apprend sa mort. Il peut vous dire comme Smike m’avait reconnu tout de suite, combien de fois il lui a fait mon portrait comme l’ayant conduit et laissé à la pension, combien de fois il lui a parlé d’un grenier comme étant resté dans son souvenir : eh bien ! c’est celui dont je vous ai parlé et que vous pourriez voir encore dans la maison de son père. Voilà mon histoire. Je ne demande pas mieux que d’être confronté, face à face, avec le maître de pension, et d’être mis à toutes les épreuves qu’on voudra. On verra que tout cela est bien vrai. Je n’en ai que trop le reproche sur ma conscience.

– Malheureux homme, dirent les frères, quelle réparation de vos torts pouvez-vous faire à présent ?

– Aucune, messieurs, aucune ! Je n’en ai plus à faire, pas plus que d’espérance à concevoir. Je suis vieux par l’âge, et plus vieux encore par la misère et le chagrin. Je n’attends de cet aveu que de nouvelles souffrances et peut-être un nouveau châtiment, mais cela ne m’empêche pas de le faire et d’y persister, quoi qu’il arrive. J’étais destiné sans doute à devenir l’instrument de ces terribles représailles contre un homme qui, dans la poursuite téméraire de ses mauvais desseins, a persécuté, traqué son pauvre enfant jusqu’à le faire mourir à la peine. Je n’échapperai pas plus que lui à la loi, je le sais, je viens trop tard pour rien réparer, et, pas plus dans ce monde que dans l’autre, je ne puis trouver maintenant d’espérance… »

Il avait à peine fini de parler, que la lampe placée sur la table tout près de Ralph, la seule qui éclairât la chambre, fut renversée par terre et les laissa dans l’obscurité. Pendant le court intervalle de temps qui se passa pour demander et apporter une autre lumière, Nickleby avait disparu.

Les bons frères et Tim Linkinwater restèrent quelque temps à discuter pour savoir s’il n’allait pas revenir, et, quand il fut évident qu’il était parti tout de bon, ils hésitèrent s’ils l’enverraient encore chercher oui ou non. Enfin, se rappelant sa mine étrange et son silence obstiné, pendant qu’il était assis là immobile, tout le temps de cet entretien, ils supposèrent qu’il pouvait bien être malade et se déterminèrent, malgré l’heure avancée, à envoyer chez lui, sous quelque prétexte, savoir de ses nouvelles. La présence de Brooker, dont ils ne savaient que faire, sans consulter auparavant les dispositions de M. Nickleby à son égard, leur parut un prétexte honnête, et ils résolurent de lui dépêcher un message avant de se mettre au lit.

q

Le lendemain des révélations de Brooker, Nicolas retourna chez lui. Sa première entrevue avec sa famille fut agitée par bien des émotions de part et d’autre, car il les avait tenus au courant, dans ses lettres, de ce qui s’était passé, et, outre qu’ils partageaient naturellement ses chagrins, ils pleuraient tous comme lui la perte d’un jeune homme dont la misère et l’abandon avaient été son premier titre à leur compassion, mais que sa candeur et sa reconnaissance leur avaient rendu plus cher de jour en jour.

« Assurément, dit Mme Nickleby en s’essuyant les yeux et en poussant des sanglots amers, je puis dire que j’ai perdu la meilleure, la plus zélée, la plus obligeante créature du monde, celle dont j’ai reçu les soins les plus attentifs de toute ma vie, après vous, Nicolas et Catherine, et votre pauvre papa, et cette coquine de bonne qui est partie en emportant mon linge… et les douze petites fourchettes, cela va sans dire. C’était bien l’être le plus facile, le plus égal, le plus attaché, le plus fidèle. Comment ferai-je maintenant pour reposer mes yeux sur ce jardin qu’il mettait son orgueil à embellir pour moi, ou pour entrer dans sa chambre pleine de toutes ces petites inventions qu’il se plaisait à imaginer pour nous faire plaisir, et où il réussissait si bien ? Il ne se doutait guère qu’il les laisserait là encore imparfaites. Non, en vérité, je ne puis pas me résigner à cette idée. Ah ! c’est un grand chagrin pour moi, un grand chagrin. Au moins, mon cher Nicolas, ce sera pour vous une consolation, jusqu’à la fin de vos jours, de vous rappeler combien vous avez toujours été bon et aimable pour lui, et la mienne sera de penser que nous étions aussi en d’excellents termes ensemble, et qu’il m’aimait beaucoup ; le pauvre garçon. Votre attachement pour lui, mon cher, était bien naturel et bien profond : c’est un terrible coup pour vous. Il n’y a qu’à voir comme vous êtes changé pour le comprendre. Mais moi, personne ne peut deviner ce que j’éprouve, non, personne, c’est tout à fait impossible. »

Pendant que Mme Nickleby exprimait ainsi, en toute sincérité de cœur, des chagrins réels, mais qui, selon sa coutume, avaient un air trop personnel, par l’habitude qu’elle avait de rapporter tout à soi, elle n’était pas la seule qui ressentît de la peine dans la maison. Catherine, tout accoutumée qu’elle était à s’effacer devant les autres, ne pouvait retenir son chagrin. Madeleine n’y était guère moins sensible, et la pauvre, la bonne l’honnête petite demoiselle la Creevy, qui, en l’absence de Nicolas, était venue leur faire une visite, et qui, depuis la mauvaise nouvelle, n’avait fait que les consoler et les distraire de son mieux, ne le vit pas plutôt arriver à la porte, qu’elle s’assit au bas de l’escalier et fondit en larmes, refusant pendant longtemps toute consolation.

« Cela me fait tant de peine, criait l’excellente fille, de le voir revenir tout seul ! Je ne peux pas m’empêcher de penser combien il a dû souffrir ! Je n’en serais peut-être pas si émue s’il le paraissait davantage lui-même ; mais voyez avec quelle fermeté admirable il supporte tout cela.

– Mais, dit Nicolas, il le faut bien ; je n’ai pas de mérite à cela.

– Sans doute, sans doute, répliqua la petite femme, et vous avez raison ; mais que voulez-vous, excusez-moi de ma faiblesse : je trouve… je sais bien que j’ai tort de le dire, et je vais m’en repentir tout à l’heure… que vous méritiez une autre récompense pour tout ce que vous avez fait.

– Quoi ! dit Nicolas avec douceur, quelle meilleure récompense pouvais-je attendre, que de voir ses derniers jours heureux et tranquilles, et de me rappeler toujours que je lui ai tenu compagnie jusqu’à la fin, sans avoir eu le regret, ce que mille circonstances auraient pu faire, de n’être pas alors à ses côtés ?

– C’est vrai, répondit miss la Creevy avec des sanglots ; c’est moi qui ai tort. Je sais bien que je ne suis qu’une ingrate, une impie, une méchante petite folle. »

Et tout en faisant cet aveu, la bonne fille recommençait à pleurer, à faire des efforts pour se contraindre, à essayer de rire. Le rire et les pleurs, mis aux prises sans transition, luttaient à qui resterait maître du champ de bataille. La victoire fut indécise, car miss la Creevy, pour les tirer de peine, finit par une attaque de nerfs.

Nicolas attendit qu’elles fussent toutes remises et calmées pour monter à sa chambre, où il avait besoin de se retirer, pour prendre un peu de repos après un si long voyage, et se jetant tout habillé sur son lit, il tomba dans un profond sommeil. A son réveil, il trouva Catherine assise à son chevet, et, quand elle lui eu vu ouvrir les yeux, elle se pencha sur lui pour l’embrasser.

« Je suis venue vous dire combien je suis heureuse de vous voir de retour à la maison.

– Et moi, Catherine, je ne saurais vous dire tout le plaisir que j’ai de vous revoir.

– Nous soupirions tant après votre retour ! reprit Catherine, maman et moi… et Madeleine.

– Ne me disiez-vous pas, dans votre dernière lettre, qu’elle était tout à fait bien à présent ? dit Nicolas vivement, en rougissant ; n’a-t-il pas été question, depuis mon départ, de quelques arrangements que les frères Cheeryble ont en vue pour elle ?

– Oh ! pas un mot de cela, répondit Catherine ; je ne saurais songer à me séparer d’elle sans un vrai chagrin ; et vous, Nicolas, sans doute vous ne le désirez pas non plus ? »

Nicolas rougit encore, et s’asseyant près de sa sœur à la fenêtre, sur un petit canapé :

« Non, Catherine, dit-il, non, je ne le désire pas ; je ne ferais pas à d’autres l’aveu de mes véritables sentiments, mais à vous, Catherine, je vous dirai franchement et simplement… que je l’aime. »

Les yeux de Catherine s’enflammèrent, et elle allait ouvrir la bouche pour répondre, quand Nicolas, lui mettant la main sur son bras, continua ainsi :

« Que personne n’en sache rien que vous !… elle, surtout !

– Cher Nicolas !

– Elle, surtout !… Jamais, quoique ce soit bien long, jamais. Quelquefois j’aime à penser qu’il doit venir un temps où je pourrai le lui dire sans crainte. Mais c’est si loin, dans un horizon si reculé ; il faut qu’il se passe tant de temps d’ici-là, et, quand le moment viendra, s’il vient toutefois, je me ressemblerai si peu à moi-même, j’aurai depuis si longtemps dépassé mes jours de jeunesse romanesque, sans que rien altère pourtant mon amour pour elle, que je ne puis m’empêcher de reconnaître que de pareilles espérances sont de pures chimères. Alors j’essaye de les étouffer de mes propres mains, et de surmonter ma peine, plutôt que de les voir se flétrir à la longue et me faire mourir à petit feu. Non, Catherine ; depuis mon départ, j’ai eu perpétuellement devant les yeux, dans ce pauvre garçon que nous avons perdu, un exemple de plus de la libéralité généreuse de ces nobles frères. Je veux en être digne autant qu’il est en moi, et, si j’ai jamais auparavant chancelé dans mon devoir vigoureux, je n’en suis que plus résolu à le remplir strictement désormais, et à me mettre à l’abri de toute tentation sans délai.

– Avant d’ajouter un mot, cher Nicolas, dit Catherine qui devint toute pâle, il faut que vous entendiez ce que j’ai à vous confier. C’était pour cela que j’étais venue, mais le courage m’a manqué ; ce que vous venez de dire me donne du cœur. » Elle trembla et fondit en larmes.

Il y avait dans toute sa personne quelque chose qui préparait Nicolas à ce qu’il allait entendre.

Catherine essaya de parler, mais ses pleurs l’en empêchèrent.

« Allons ! petite fille, dit Nicolas ; quoi donc ! Catherine, du courage, ma sœur. Je crois savoir ce que vous voulez me dire. Vous voulez me parler de M. Frank, n’est-ce pas ? »

Catherine pencha la tête sur l’épaule de son frère, et lui dit en sanglotant : « Oui.

– Et peut-être que, depuis mon départ, il vous a offert sa main, n’est-ce pas ? oui ?… C’est bon, c’est bon ; vous voyez bien qu’il n’est pas si difficile de me dire tout. Il vous a offert sa main ?

– Oui, et je l’ai refusée.

– Oui ? et puis ?

– Je lui ai dit, ajouta-t-elle d’une voix tremblante, tout ce que, depuis, ma mère m’a confié que vous lui aviez dit à elle-même, et pourtant, je n’ai pu lui cacher, pas plus qu’à vous, que c’était un grand chagrin, une triste épreuve pour moi ; mais c’est égal, je l’ai fait avec fermeté, et l’ai prié de ne plus me revoir.

– Je reconnais là ma brave Catherine, dit Nicolas en la pressant sur son cœur ; j’étais bien sûr que vous le feriez.

– Il a essayé d’ébranler ma résolution, en me déclarant que, malgré ma décision, non-seulement il informerait ses oncles du parti qu’il avait pris, mais qu’il en parlerait aussi dès que vous seriez de retour. J’ai peur, ajouta-t-elle d’un air moins ferme, j’ai peur de ne lui avoir pas assez montré combien j’étais touchée d’un amour si désintéressé, et la sincérité de mes souhaits pour son bonheur à venir. Si vous venez à en causer avec lui, vous me feriez bien plaisir de le lui faire savoir.

– Et vous avez pu supposer, Catherine, quand vous avez cru devoir faire ce sacrifice au devoir et à l’honneur, que je serais moins courageux que vous ? lui dit Nicolas avec tendresse.

– Oh ! non ! non ! mais votre position n’est pas la même, et…

– Elle est tout à fait la même, reprit Nicolas en l’interrompant ; Madeleine n’est pas, il est vrai, la proche parente de nos bienfaiteurs, mais elle leur appartient par des liens qui ne sont pas moins chers. Et, s’ils m’ont conté d’abord son histoire, c’est qu’ils avaient en moi une confiance sans limites, et m’ont cru franc comme l’acier. Voyez quelle bassesse ce serait de ma part de profiter des circonstances qui l’ont amenée sous notre toit, ou du léger service que j’ai eu le bonheur de lui rendre, pour chercher à conquérir son affection, quand il en résulterait pour les frères, si j’y avais réussi, un désappointement dans leur désir de l’établir comme leur propre fille, et le soupçon trop naturel que j’ai fondé l’espoir de ma fortune sur leur compassion pour une jeune personne, prise ainsi dans mes filets par un calcul honteux, comme si j’avais fait servir à mes vœux intéressés sa reconnaissance même et la générosité de ses sentiments, spéculant bassement sur son malheur ! Moi aussi, Catherine, dont le devoir, le plaisir et l’orgueil est de leur reconnaître d’autres titres à mon dévouement, que je n’oublierai jamais ; moi, qui déjà leur dois une vie aisée et heureuse, sans avoir le droit d’en demander davantage, j’ai pris le parti bien arrêté de m’ôter ce souci cruel. Je ne sais même pas si je n’ai pas à me reprocher d’avoir attendu trop longtemps. Dès aujourd’hui, je veux, sans réserve et sans équivoque, ouvrir mon âme à M. Cheeryble, et le supplier de prendre les mesures les plus promptes pour chercher à cette jeune personne l’abri d’une autre hospitalité que celle de notre toit.

– Aujourd’hui ? sitôt ?

– Voilà bien des jours et des semaines que j’y songe ; pourquoi différerais-je encore ? Si la scène douloureuse que je viens d’avoir sous les yeux m’a fait faire des réflexions, si elle a éveillé plus vivement encore en moi les scrupules et le sentiment du devoir, pourquoi attendrais-je que le temps en eût refroidi l’impression salutaire ? Ce n’est pas vous, Catherine, qui m’en donneriez le conseil, ne m’en ayant pas donné l’exemple !

– Mais vous, c’est différent, vous pouvez devenir riche, qui sait ? dit Catherine.

– Je puis devenir riche ! répéta Nicolas avec un sourire plein de tristesse ; c’est vrai, comme aussi je puis devenir vieux. Mais ne parlons plus de cela ; riche ou pauvre, jeune ou vieux, nous serons toujours l’un pour l’autre ce que nous sommes, vous et moi ; que ce soit là notre consolation. Nous ferons ménage commun, voulez-vous ? au moins nous n’y serons point solitaires. Et si, fidèles à ces premières résolutions, nous avions le courage de n’en jamais changer ! ce ne serait qu’un anneau de plus à la chaîne qui nous lie déjà l’un à l’autre. Il me semble que c’est hier, Catherine, que nous étions camarades d’enfance, et que nous partagions nos jeux folâtres. Eh bien ! il nous semblera que nous sommes seulement au lendemain, lorsque, reportant en arrière notre pensée vers ces chagrins d’aujourd’hui, comme nous les reportons à présent vers notre enfance, nous nous rappellerons, avec une mélancolie qui ne sera pas sans charme, la peine qu’ils ont pu nous causer. Qui sait si, devenus alors de bonnes vieilles gens, devisant du passé où nous avions le pied plus alerte et la tête moins chenue, nous n’irons pas jusqu’à nous féliciter de ces épreuves qui auront augmenté notre tendresse réciproque et rendu notre vie à ce courant paisible et tranquille où nous aurons été entraînés doucement ? Qui sait si nous ne verrons pas les jeunes gens d’alors, comme nous le sommes aujourd’hui, devinant quelque chose de notre histoire, nous montrer de la sympathie, et venir confier à l’oreille discrète du vieux célibataire et de sa vieille sœur, des peines de cœur qui pèseront sur leur inexpérience, tour à tour pleine de crainte et d’espérance. »

Au milieu de ses pleurs, Catherine ne put refuser un sourire à ce tableau de leur vieillesse, et ses pleurs semblèrent moins amers en tombant le long de ses joues.

« N’ai-je pas raison, Catherine ? dit-il après un court silence.

– Oui, vous avez raison, mon cher frère, et je ne puis vous dire combien je me sens heureuse d’avoir fait ce que vous m’auriez conseillé de faire.

– Vous n’en avez pas de regret ?

– N… o… n, dit Catherine d’une voix timide, en traçant sur le parquet, avec son petit pied, quelque figure incohérente, je n’ai point de regret, sans doute, d’avoir fait ce que me commandaient l’honneur et le devoir, mais je regrette d’y avoir été obligée, du moins je le regrette quelquefois, et quelquefois je… Tenez ! je ne sais plus ce que je veux dire. Je ne suis qu’une pauvre fille, Nicolas, pardonnez-moi d’avoir été très agitée. »

Ce n’est pas trop dire que d’assurer que, si Nicolas eût eu dans la main trois cent mille francs, il aurait, sur-le-champ, dans son affection généreuse pour la jeune fille aux joues rougissantes, aux yeux baissés vers la terre, sacrifié jusqu’à son dernier liard, pour assurer son bonheur, sans songer au sien. Malheureusement il n’avait, pour la consoler et ranimer son courage, que des paroles bonnes et tendres ; mais elles étaient si bonnes et si tendres, si pleines d’amour et d’encouragement, que la pauvre Catherine jeta ses bras à son cou, en lui promettant de ne plus verser une larme.

« Quel homme, se disait Nicolas avec orgueil, en s’en allant bientôt après chez les frères Cheeryble, ne trouverait pas le prix de tous ses sacrifices de fortune dans la possession d’un cœur comme celui de Catherine, un cœur d’un prix inestimable, si l’or et l’argent n’étaient pas estimés avant tout ! Frank a plus de bien qu’il ne lui en faut. Tout son bien ne saurait lui procurer un trésor comme ma sœur. Et pourtant, dans ces mariages qu’on appelle inégaux, le parti le plus riche est toujours celui qui est censé faire un grand sacrifice, pendant que l’autre passe pour faire un bon marché. Mais quoi ! je raisonne là comme un amoureux, ou plutôt comme un niais, ce qui pourrait bien être la même chose. »

C’est ainsi que, s’adressant à lui-même des compliments peu flatteurs pour réprimer des idées si mal en harmonie avec le devoir qu’il allait remplir, il continua sa route, et se présenta devant Timothée Linkinwater.

« Ah ! monsieur Nickleby, cria Timothée, vous voilà donc, Dieu merci ! Comment vous portez-vous, bien ? N’est-ce pas que vous ne vous êtes jamais mieux porté ?

– Très bien, dit Nicolas en lui donnant les deux mains.

– Ah ! dit Timothée, vous avez l’air fatigué malgré cela, maintenant que je vous regarde. Tenez ! écoutez-moi celui-là, l’entendez-vous ? (C’était Dick, le vieux merle.) Je ne le reconnaissais plus depuis votre départ. Il ne peut plus se passer de vous maintenant. Il vous fait fête comme à moi.

– Dick est perdu dans mon estime, dit Nicolas, s’il me croit aussi digne que vous de son affection ; je lui croyais plus d’intelligence.

– Que je vous dise, monsieur, dit Timothée se tenant dans son attitude favorite, et montrant du bout de sa plume la cage de son favori, vous me croirez, si vous voulez, mais les seules personnes auxquelles il ait jamais voulu faire attention, c’est M. Charles et M. Ned, vous et moi. »

Ici Timothée s’arrêta pour regarder, du coin de l’œil, Nicolas avec intérêt, et rencontrant tout à coup celui de son jeune ami, il répéta avec embarras : « Vous et moi, monsieur, vous et moi. » Autre coup d’œil à Nicolas. Puis, lui serrant la main : « Mais excusez-moi, lui dit-il, je suis un vilain égoïste de vous parler de choses qui n’intéressent que moi. Parlons plutôt de ce pauvre garçon. A-t-il dit, avant de mourir, quelque mot des frères Cheeryble ?

– Oui, dit Nicolas, il en a parlé bien des fois.

– A la bonne heure, reprit Timothée en s’essuyant les yeux, c’est bien de sa part.

– Et vous aussi, il a parlé de vous vingt fois, en me recommandant de faire ses amitiés à M. Linkinwater.

– Non, non, ne me dites pas cela, cria Timothée avec des sanglots à fendre le cœur. Pauvre garçon ! je suis bien fâché qu’on n’ait pas pu l’enterrer à Londres. Il n’y a pas, dans toute la ville, un endroit pour se faire enterrer agréablement, comme ce petit cimetière, de l’autre côté de la place. Il y a des maisons de banque tout autour, et vous ne pouvez pas y faire un pas, par le beau temps, sans voir de tous côtés, par les fenêtres ouvertes, les registres et les coffres-forts… Vraiment ! Il vous a chargé de ses amitiés pour moi ? Je ne m’attendais guère qu’il eût pensé à moi. Pauvre garçon ! pauvre garçon ! me faire ses amitiés ! »

Timothée était si profondément touché de cette petite marque de bon souvenir, qu’il fut quelque temps incapable de reprendre la conversation. Nicolas en profita pour s’esquiver et se rendre au cabinet du frère Charles.

Ce n’était pas sans peine qu’il avait préparé d’avance son cœur et son courage à cette entrevue. Mais la chaleur de l’accueil dont il se vit reçu, l’air cordial, la compassion simple et naturelle du bon vieillard, lui allèrent à l’âme et l’attendrirent malgré lui.

« Allons ! allons ! mon cher monsieur, dit l’excellent négociant, il ne faut pas vous laisser abattre. Non ! non ! au contraire, il faut apprendre à supporter le malheur, et nous rappeler qu’il y a des consolations jusqu’au sein de la mort même. Plus ce pauvre jeune homme aurait vécu de jours encore, moins il aurait été fait pour le monde, plus il aurait senti ce qui lui manquait, et il n’en aurait été que plus malheureux. Tout est pour le mieux, mon cher monsieur ; oui, tout est pour le mieux.

– Je n’ai pas été sans penser à tout cela, monsieur, répliqua Nicolas faisant un effort pour pouvoir parler. Je le sens bien comme vous.

– A la bonne heure, répliqua M. Cheeryble qui, tout en donnant des consolations, n’était guère moins ému lui-même que le bon vieux Timothée ; à la bonne heure !… Où donc est mon frère Ned ? monsieur Tim Linkinwater, où donc est mon frère Ned ?

– Il est sorti avec M. Trimmers, pour faire conduire ce malheureux, que vous savez, à l’hôpital, et envoyer une surveillante à ses enfants, répondit Timothée.

– Mon frère Ned est un brave homme… un digne homme, s’écria le frère Charles en fermant la porte et revenant vers Nicolas. Il sera ravi de vous revoir, mon cher monsieur ; il ne se passait pas de jour, sans qu’on parlât ici de vous.

– Pour vous dire la vérité, monsieur, je suis bien aise de vous trouver seul, dit Nicolas avec une hésitation bien naturelle, car je suis impatient de vous dire quelque chose. Pourriez-vous m’accorder quelques minutes ?

– Certainement, certainement, répondit le frère Charles en le regardant d’un air embarrassé. Parlez, mon cher monsieur, parlez.

– Je ne sais vraiment comment ni par où commencer. Si jamais mortel a eu des raisons de se sentir pénétré d’amour et de respect pour un autre, d’éprouver pour lui un attachement qui lui ferait du dévouement le plus pénible un plaisir et une grâce, de lui conserver un souvenir de reconnaissance égal à son zèle et à sa fidélité, ce sont là des sentiments que je dois avoir et que j’ai pour vous en effet, de tout mon cœur et de toute mon âme, vous pouvez le croire.

– Je le crois, reprit le vieux gentleman, et je suis heureux de le croire. Je n’en ai jamais douté ; je n’en douterai jamais, soyez-en sûr.

– La bonté que vous avez de me le dire m’encourage à continuer. La première fois que vous m’avez chargé d’une mission de confiance auprès de Mlle Bray, j’aurais dû vous dire que je l’avais déjà vue longtemps auparavant ; que sa beauté avait produit sur moi une impression ineffaçable, et que j’avais fait des efforts inutiles pour la retrouver et la connaître. Si je ne vous en ai pas parlé c’est que j’avais espéré, mais vainement, pouvoir vaincre cette faiblesse et subordonner toute autre considération à mon devoir envers vous.

– Monsieur Nickleby, dit le frère Charles, vous n’avez pas trahi la confiance que j’avais placée en vous, et vous n’en avez pas abusé pour en tirer avantage. Je sais bien que non.

– Non, dit Nicolas avec fermeté, je ne l’ai pas fait. Tout en éprouvant que la nécessité de me dominer et de me contraindre devenait de jour en jour plus pressante et plus difficile, jamais je ne me suis permis une parole ou un regard que j’eusse dû désavouer, si vous aviez été là. Mais je sens qu’une société constante, une compagnie de tous les jours avec cette charmante demoiselle, deviendraient fatales à ma tranquillité, et finiraient par triompher des résolutions que j’ai prises dès le début, que j’ai fidèlement gardées jusqu’à ce jour. En un mot, monsieur, je ne peux m’en fier à moi-même, et je viens vous prier avec instance d’éloigner cette demoiselle que vous aviez confiée à ma mère et à ma sœur, et de le faire sans délai. Je sais que vous ou tout autre personne que moi, mais vous surtout, en considérant l’immense distance qui me sépare de cette jeune demoiselle, votre pupille et l’objet de votre intérêt particulier, vous ne pouvez regarder mon amour pour elle, même en pensée, que comme le comble de l’audace et de la témérité. Je le reconnais. Mais aussi qui pourrait l’avoir vue, savoir tous ses malheurs et son courage comme moi, et ne pas l’aimer ? Je n’ai pas d’autre excuse. Et, comme je ne me sens pas la force d’échapper à cette tentation, ni de réprimer ma passion, si l’objet en reste toujours sous mes yeux, que puis-je faire de mieux que de venir vous prier et vous supplier de l’éloigner, pour me laisser les moyens de l’oublier, si je puis ?

– Monsieur Nickleby, dit le frère Charles après un moment de silence, on ne peut pas vous demander davantage. C’est moi qui ai eu tort de mettre un jeune homme de votre âge à cette épreuve. J’aurais dû prévoir ce qui arrive. Merci ! monsieur, merci ! On éloignera Madeleine.

– J’aurais encore une grâce à vous demander, monsieur et cher protecteur ; pour lui permettre de ne se rappeler mon nom qu’avec estime, c’est de ne lui révéler jamais l’aveu que je viens de vous faire.

– Je n’y manquerai pas. Et maintenant est-ce là tout ce que vous aviez à me dire ?

– Non ! répondit Nicolas en levant vers lui les yeux, ce n’est pas tout.

– C’est bon ! je sais le reste, dit M. Cheeryble, très visiblement satisfait de cette prompte réplique.

– Quand est-ce que vous en avez eu connaissance ?

– Ce matin, à mon retour.

– Vous avez donc cru de votre devoir de venir immédiatement me dire ce que vous teniez apparemment de votre sœur ?

– Oui, monsieur, quoique je vous avoue que j’eusse été bien aise de m’en expliquer d’abord avec M. Frank.

– Frank est venu chez moi hier au soir, répliqua le vieux gentleman : vous avez bien fait, monsieur Nickleby, très bien fait, et je vous en remercie de nouveau, monsieur. »

Nicolas demanda la permission d’ajouter quelques mots sur ce chapitre. Il espérait qu’il n’y avait rien dans ce qu’il avait dit qui dût amener une rupture dans l’amitié de Catherine et de Madeleine, unies désormais par un attachement si tendre que l’idée d’y renoncer serait pour elles une source de véritable affliction, pour lui une source de remords et de regrets d’en avoir été la cause malheureuse. Un jour à venir, quand tout cela serait oublié, il espérait aussi que M. Frank et lui n’en resteraient pas moins bons amis ; il pouvait promettre, au nom de son modeste intérieur et de celle qui ne demandait qu’à y rester pour partager son humble fortune, que pas un mot, pas un souvenir pénible de ce côté ne viendrait troubler leur harmonie. Il raconta avec exactitude tout ce qui s’était passé entre Catherine et lui, le matin même. Il parla d’elle avec une telle chaleur d’orgueil et d’affection fraternels ; il mit tant de gaieté et de bonne humeur à rappeler la promesse qu’ils s’étaient faite de surmonter tout regret intéressé, et de passer leur vie contents et heureux de l’amour l’un de l’autre, qu’il eût été difficile de l’entendre sans en être attendri. Enfin, plus attendri lui-même qu’il ne l’avait encore été, il exprima en peu de mots, simples, mais plus expressifs que les phrases les plus éloquentes, son dévouement aux frères et son ferme espoir de vivre et mourir à leur service.

Le frère Charles écouta tout cela dans un profond silence, sa chaise tournée de manière que Nicolas ne pût voir son visage. Le peu de mots qu’il avait dits, il ne les avait pas non plus prononcés avec son aisance accoutumée, mais plutôt avec une sorte d’embarras et de roideur qui n’étaient pas dans sa manière. Nicolas crut devoir lui demander s’il ne l’avait pas offensé sans le vouloir. « Non, non, dit-il, vous avez bien fait ; » mais il n’en dit pas davantage.

« Frank, ajouta-t-il après que Nicolas eut fini, est un imprudent, un écervelé ;… oui, très imprudent ; un vrai fou. Je vais m’occuper de mettre ordre à cela promptement. N’en parlons plus ; cela me fait de la peine. Revenez me voir dans une demi-heure. J’ai d’étranges nouvelles à vous annoncer, mon cher monsieur, et votre oncle nous a donné rendez-vous cette après-dînée à vous et à moi pour aller chez lui.

– Aller chez lui ! avec vous, monsieur ! s’écria Nicolas.

– Oui, avec moi, revenez me voir dans une demi-heure ; je vous en dirai davantage. »

Nicolas n’y manqua pas, et là, il apprit tout ce qui s’était passé la veille et tout ce qu’on savait du rendez-vous pris avec les frères Cheeryble. C’était pour le soir même, et, pour mieux suivre les événements, il nous faut revenir sur nos pas et nous attacher à ceux de Ralph, à partir du moment où il sortit de leur maison. Nous laisserons donc là Nicolas, un peu rassuré en les voyant reprendre avec lui leur air de bonté habituel, quoiqu’il crût y démêler je ne sais quoi d’extraordinaire, qui sentait la gêne, l’incertitude, le trouble.

q

Page 1