‹ Vie et aventures de Nicolas NicklebyChapitre 15 sur 16 · Chapitre 30 Ralph donne un dernier rendez-vous, et n’y manque pas.

Chapitre 30 Ralph donne un dernier rendez-vous, et n’y manque pas.

Ralph Nickleby se glissa donc à tâtons hors de la maison des frère Cheeryble, et s’esquiva comme un voleur. Une fois dans la rue, il commença par marcher, les mains en avant, semblable à un aveugle qui cherche son chemin, regardant souvent par-dessus son épaule, comme s’il était poursuivi en imagination ou en réalité par quelque indiscret dont les questions l’importunent et qui veut le retenir malgré lui. C’est ainsi qu’il tourna le dos à la Cité et se mit en route pour retourner chez lui.

La nuit était sombre ; le vent âpre et froid chassait devant lui avec rage les nuages rapides. Mais il y en avait un, tout noir, une masse lugubre qui semblait suivre Nickleby. Au lieu de se mêler à la chasse impétueuse dans laquelle les autres étaient entraînés, celui-là se traînait tristement par derrière et glissait plutôt qu’il ne courait, comme une ombre furtive. Ralph se retournait souvent pour le regarder, et, plus d’une fois, il s’arrêta pour le laisser passer devant, mais il avait beau faire, chaque fois qu’il recommençait sa marche, l’autre se retrouvait derrière lui, avançant lentement, lugubrement, comme un enterrement.

Il avait à passer par un pauvre petit cimetière, – un méchant terrain, élevé seulement de quelques pieds au-dessus du niveau de la rue dont il n’était séparé que par un parapet très bas, surmonté d’une grille en fer : lieu fétide, malsain, dégoûtant, où il n’y avait pas jusqu’au gazon de chiendent qui ne semblât dire, par ses touffes maigres et chétives, qu’il ne tenait sa nourriture que du corps des pauvres diables enterrés là, et qu’il poussait ses racines dans la bière de misérables accoutumés à pourrir, dès leur vivant, dans des cours humides et dans des taudis d’ivrognes affamés. Ci-gisent, on peut bien le dire, ces morts de bas étage, séparés des vivants par une pelletée de terre et quatre planches, bien drus, bien serrés les uns contre les autres, à tout touche, associant la corruption de leurs cadavres, comme autrefois celle de leurs âmes – une vraie canaille de morts. Ci-gît la mort, presque côte à côte avec la vie, à quelques pouces seulement de la foule qui les pile en passant, le pied sur la gorge. Ci-gît la modeste famille des défunts, mes chers frères et mes chères sœurs, comme les appelait le gros rougeaud de curé qui les a dépêchés, quand on les a mis en terre.

En passant par là, Ralph se rappela qu’il avait autrefois été appelé à juger, comme juré, le cadavre d’un homme qui s’était coupé le cou et qu’on avait enterré dans cet endroit. Il ne pouvait pas s’expliquer pourquoi ce souvenir lui revenait pour la première fois à l’esprit, lui qui avait si souvent passé et repassé par là, sans y penser, ni pourquoi il y prenait le moindre intérêt. Mais le fait n’en était pas moins constant. Il s’arrêta, il saisit de ses mains les barres de fer de la grille, et se mit à regarder avec avidité au travers, où pouvait être son tombeau.

Pendant qu’il était ainsi occupé à regarder, il vit venir à sa rencontre un groupe d’ivrognes, criant, chantant, faisant tapage, et suivis d’autres personnes qui leur faisaient des remontrances et les engageaient à s’en retourner chez eux tranquillement. Mais ils étaient de trop belle humeur, et l’un d’eux, un méchant petit bossu, se mit à danser. Sa mine fantastique et grotesque excitait les éclats de rire du petit nombre de gens qui se trouvaient là. Ralph lui-même se sentit en gaieté, et mêla ses éclats de rire à ceux d’un homme qui était près de lui et qui se retourna pour le regarder en face. La troupe joyeuse passe : Ralph reste seul, et reprend son examen mortuaire avec un redoublement d’intérêt, se rappelant que le dernier témoin qui, dans l’enquête, avait vu le suicidé encore vivant, avait déclaré qu’il était très gai quand il l’avait quitté, disposition qui, dans le temps, les avait tous surpris, lui et les autres jurés.

A force de considérer, dans cet amas de tombeaux, la place où gisait celui-là, sa mémoire lui représenta avec force l’image vivante du personnage lui-même, ses traits, les circonstances qui l’avaient conduit là : tous souvenirs qui lui faisaient plaisir. Et il s’appesantit si bien sur ce sujet qu’il en emporta l’impression encore toute fraîche en s’en allant, absolument comme dans son enfance, il se rappelait avoir été longtemps poursuivi par le souvenir d’un marmouset dont il avait vu un jour le portrait dessiné à la craie sur une porte. Cependant, à mesure qu’il approcha de chez lui, l’image s’effaça, et il commença à penser à la triste solitude qu’il allait trouver dans sa maison.

Ce sentiment finit par devenir si fort que, quand il fut à sa porte, il eut de la peine à se décider à tourner la clef dans la serrure. En entrant dans le corridor, il lui sembla qu’en la fermant, il mettait une dernière barrière entre le monde et lui. Il ne la poussa pas moins avec un grand bruit ; il n’y avait pas de lumière. Comme tout lui parut triste, froid et silencieux !

Tremblant des pieds à la tête, il monta dans la chambre où nous l’avons déjà vu si troublé. Il s’était bien promis de ne pas penser à ce qui venait d’arriver, avant d’être rentré chez lui. Maintenant qu’il y était, il fallut bien y réfléchir.

Son fils unique ! – son unique enfant ! Il n’avait pas eu l’ombre d’un doute sur l’exactitude du récit de Brooker. Il sentait que c’était vrai. Il en reconnaissait tous les détails, comme s’il y avait assisté tout du long. Son unique enfant ! et il était mort ! mort aux côtés de Nicolas – plein d’affection, d’amour pour lui, et le regardant comme un ange protecteur ! C’est ce qui lui faisait le plus de chagrin.

Tout le monde venait de lui tourner le dos et de l’abandonner au moment où il avait le plus besoin d’appui. Son argent même n’avait plus de prise sur eux. Tout va éclater au vu et au su de tout le monde. Et puis encore ce jeune lord tué en duel, son faux ami parti à l’étranger et soustrait à ses poursuites ; ses trois cent mille francs perdus d’un coup ; son complot avec Gride, déjoué au moment même du succès, ses autres plans dévoilés, sa sûreté compromise, son malheureux fils maudissant en mourant son persécuteur, son père, et bénissant Nicolas. Tout s’écroulait à la fois, et l’engloutissait sous des ruines qui l’écrasaient dans la poussière.

Quand il aurait su que son fils était vivant ; quand la ruse infernale de Brooker ne l’aurait pas empêché de le voir grandir chez lui, sous ses yeux, il sentait bien que, selon tout apparence, il n’aurait jamais fait qu’un père négligent, indifférent, rude, dur. Mais il lui venait aussi à l’idée que peut-être il aurait changé, que son fils aurait pu être pour lui une douceur dans sa maison, et qu’ils auraient pu vivre heureux ensemble. Il commençait à penser que la mort supposée de cet enfant et la fuite de la mère avaient pu contribuer à le rendre morose et sec comme il était. Il croyait se rappeler un temps où il était bien loin d’être si roide et si endurci. Il n’était pas éloigné de l’idée que ce qui lui avait fait tout d’abord haïr Nicolas, ç’avait été de le voir jeune et brillant, comme le séducteur qui, en lui ravissant sa femme, avait porté chez lui le déshonneur et détruit ses premiers rêves de fortune.

Mais, qu’était-ce qu’une pensée de tendresse ou un regret de pur instinct dans le tourbillon de sa colère et de ses remords ? Une simple goutte d’eau paisible dans une mer en furie. Sa haine contre Nicolas s’était accrue de sa propre défaite, nourrie de la hardiesse du téméraire à contrecarrer ses desseins, grossis de ses défis et surtout de son succès. Que de raisons pour le porter à son paroxysme, qu’elle avait fini par atteindre graduellement et par un progrès constant ! C’était devenu comme une véritable folie. Quoi ! c’était lui, Nicolas, lui seul qui avait été la planche de salut de son misérable enfant, son enfant à lui, Nickleby ! C’était lui qui avait été son protecteur et son ami fidèle ; c’était lui qui lui avait fait connaître cette tendresse et cet amour dont il avait été sevré dès sa naissance ; c’était lui qui lui avait appris à haïr son propre père, à exécrer jusqu’à son nom ! C’était lui qui en savourait le souvenir et le bonheur, au milieu de son triomphe insolent, pendant que le cœur de l’usurier ne pouvait plus se repaître que de fiel et de couleuvres amères. L’affection mutuelle du mourant et de Nicolas entrelacés était pour lui une insupportable agonie. Le tableau de son lit de mort, de Nicolas à ses côtés, le soignant, le servant, pendant que l’autre le remerciait de sa voix éteinte et rendait le dernier soupir dans ses bras, lorsqu’au contraire lui, le père, son rêve aurait été d’en faire de mortels ennemis et de souffler sa haine héréditaire à son enfant, tout cela lui donnait des attaques de frénésie. Il grinçait des dents, il agitait ses bras dans le vide, il regardait autour de lui d’un air égaré, avec des yeux qui étincelaient à travers les ténèbres.

« C’en est fait, s’écria-t-il, je suis écrasé, ruiné. Le misérable me l’avait bien dit : La nuit commence ! Quoi ! il n’y a pas moyen de leur ravir leur triomphe, de braver leur pitié, leur cruelle compassion. Quoi ! le diable ne viendra pas à mon aide ! »

Aussitôt, voilà que l’image qu’il avait évoquée ce soir, en passant au cimetière, revient lui trotter dans la tête. Il la voyait là gisant devant lui. Elle avait la tête couverte, telle que la première fois qu’il avait vu le corps. C’étaient bien aussi ses pieds roides, crispés, marbrés. Et puis, après cela, les parents du défunt venant, tout tremblants, raconter la chose au jury, les cris de douleur des femmes, le silence morne des hommes, la consternation, l’agitation, le trouble, la victoire remportée sur le monde par ce morceau d’argile qui, en un tour de main, en avait fini avec la vie et laissé derrière lui tout ce remue-ménage.

Il ne dit plus un mot, resta un moment, sortit de la chambre, grimpa doucement l’escalier sonore, monta en haut, tout en haut, jusqu’au grenier sur le devant, ferma la porte derrière lui et s’arrêta.

Ce n’était plus qu’un galetas. Cependant on y voyait encore un vieux bois de lit démantibulé, celui où avait couché son fils, car il n’y en avait jamais eu d’autre. Il se détourna vivement pour ne pas le voir, et alla s’asseoir le plus loin de là qu’il put.

La lueur affaiblie des lanternes en bas dans la rue projetait encore assez de clarté par la fenêtre nue, sans jalousie et sans rideau, pour montrer l’aspect général de cette chambre à débarras, sans éclairer distinctement les divers objets qui s’y trouvaient pêle-mêle, de vieilles malles rattachées avec des ficelles, des meubles cassés. Il y avait un plafond en planches, haut d’un côté, et de l’autre descendant jusqu’au niveau du carreau de la mansarde. Ce fut vers la partie la plus haute que Ralph dirigea sa vue : il y tint les yeux attachés quelques minutes, se leva, traîna là un vieux coffre qui lui avait servi de siège, monta dessus, tâta la muraille à deux mains au-dessus de sa tête, finit par rencontrer le gros clou à crochet enfoncé solidement dans une poutre.

En ce moment, il fut interrompu par un grand coup de marteau à la porte de la rue. Après un instant d’hésitation, il ouvrit la fenêtre et demanda : « Qui est là ?

– Je demande à parler à M. Nickleby.

– Qu’est-ce que vous lui voulez ?

– Je ne reconnais pas la voix de M. Nickleby, » dit le visiteur.

Et en effet, sa voix n’était plus la même, quoique ce fût bien Nickleby qui parlait.

« Vous vous trompez, c’est bien moi.

– Je viens de la part des frères pour savoir ce que vous voulez qu’on fasse de l’homme que vous avez vu ce soir. Quoiqu’il soit déjà minuit, ils m’envoient vous le demander, pour ne rien faire contre votre avis.

– Qu’on le garde jusqu’à demain, répliqua Ralph ; après cela, qu’on l’amène ici avec mon neveu ; et les frères aussi ; ils peuvent compter que je serai prêt à les recevoir.

– A quelle heure ?

– A l’heure qu’ils voudront, répondit Ralph avec rage ; l’après-midi si cela leur convient, n’importe l’heure, la minute, tout m’est égal. »

Il écouta l’homme partir, jusqu’à ce qu’il n’entendît plus le bruit de ses pas, et alors, en regardant le ciel, il vit, il crut bien voir ce même nuage noir qui l’avait escorté jusque chez lui, et qui paraissait à présent rivé au-dessus de sa maison.

« Je comprends, murmura-t-il, c’est bien cela. Toutes ces nuits sans sommeil, ces rêves, ces frayeurs récentes, voilà le mot de l’énigme. Ah ! s’il était vrai qu’un homme peut vendre son âme pour obtenir le droit de faire ce qu’il veut seulement une minute, je ferais bon marché de la mienne, et je ne demanderais pas un long terme. »

Le vent apporta à son oreille le son d’une grosse cloche… Une !

« Va donc, cria l’usurier, continue de mentir avec ta langue de fer. Sonne joyeusement des naissances qui portent le deuil dans le cœur des neveux déconfits ; carillonne des mariages qui portent la joie dans l’enfer ; tinte tristement des décès, où le mort n’est pas encore en terre, que les héritiers ont déjà usé ses chaussures ; appelle à la prière des saints qui ne sont que des hypocrites, et surtout ne manque pas de saluer à toute volée le retour de l’année nouvelle, qui abrège d’autant la durée de ce monde maudit. Je n’ai pas besoin de cloche, moi, ni des registres du sacristain. Qu’on me jette sur un fumier et qu’on m’y laisse pourrir, pour que j’aie le plaisir au moins d’infecter l’air ! »

Il jeta autour de lui un regard sauvage, mélange affreux de haine, de désespoir et de frénésie, menaça le ciel à poings fermés, le ciel non moins sombre et non moins menaçant, puis ferma la fenêtre.

La pluie et la grêle viennent taper contre les vitres. Les cheminées craquent et dégringolent. La croisée s’agite et crie sous l’effort du vent comme sous une main impatiente qui voudrait l’ouvrir au risque de la briser. Mais non, il n’y avait pas de main derrière, et elle ne s’ouvrit plus.

· · ·

« Tiens ! dit un voisin, comment est-ce donc que cela se fait ? Ces messieurs disent qu’ils ne peuvent pas parvenir à se faire entendre dans la maison, et que voilà deux heures qu’ils y perdent leurs peines.

– Pourtant, lui répond un autre, il est bien revenu hier au soir, car je l’ai entendu parler de la fenêtre du grenier à quelqu’un qui était dans la rue. »

Il y avait donc un petit groupe de curieux rassemblés. En entendant parler de la fenêtre, ils passèrent de l’autre côté de la rue, pour la regarder. Ce fut pour eux une occasion de faire l’observation que la maison était encore fermée, telle que la gouvernante l’avait laissée la veille au soir. De là, bon nombre de suppositions. Deux ou trois des plus hardis finissent par entrer par une croisée sur le derrière, pendant que les autres attendent avec impatience au dehors le résultat de leurs recherches.

Ils commencèrent par visiter tout le rez-de-chaussée, puis le premier étage, en ouvrant, à mesure, les volets pour donner du jour. Ne trouvant personne, et voyant tout en ordre, ils hésitèrent à pousser plus loin. Cependant, sur l’observation faite par l’un d’eux, qu’ils n’étaient pas encore allés au grenier, où il était, la dernière fois que quelqu’un l’avait pu voir, ils se décident à le visiter aussi, et montent doucement, car le silence mystérieux qui régnait dans toute la maison les rendait timides.

Après s’être arrêtés un moment sur le palier, ils se regardèrent les uns les autres. Celui qui avait le premier proposé de continuer leur examen, tourna la clef, poussa la porte, passa la tête et recula aussitôt.

« C’est bien singulier, dit-il à voix basse, il est caché là, derrière la porte. Voyez plutôt. »

On se presse pour voir, mais l’un d’eux, mieux avisé, jette les autres de côté en jetant un grand cri, tire son couteau de sa poche, se précipite au milieu de la chambre, coupe la corde et reçoit le cadavre.

Ralph avait détaché une corde de l’une des vieilles malles qui étaient là, et s’était pendu au crochet de fer, immédiatement au-dessous de la trappe, à ce même endroit qui avait si souvent attiré, quatorze ans auparavant, les yeux effrayés de son fils, pauvre créature abandonnée, chétive, livrée à toutes les terreurs de l’enfance.

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Quelques semaines se passent, et le premier choc de ces événements commence à s’amortir. Madeleine a été retirée de la maison de Mme Nickleby, Frank a fait une absence ; Nicolas et Catherine se sont mis sérieusement à la besogne pour essayer d’étouffer leurs regrets, de ne plus vivre que l’un pour l’autre et pour leur mère, beaucoup moins résignée qu’eux à ces révolutions imprévues, lorsqu’un soir M. Linkinwater arrive chargé par les frères d’une invitation à dîner, pour le surlendemain. Elle n’était pas adressée seulement à Mme Nickleby, à Catherine, à Nicolas, mais elle comprenait aussi Mlle la Creevy, dont le nom était spécifié d’une manière toute particulière.

« Ah ça ! mes chers amis, dit Mme Nickleby quand ils eurent reçu le message avec l’honneur qu’il méritait, et que M. Timothée fut retourné chez les frères, qu’est-ce que vous pensez de cela ?

– Et vous, ma mère, dit en souriant Nicolas, qu’est-ce que vous en pensez vous-même ?

– Mon cher fils, je vous le répète, reprit-elle avec un air de mystère impénétrable, qu’est-ce que signifie cette invitation à dîner ? quelle en est l’intention et le but ?

– Moi, dit Nicolas, j’ai grande envie de conclure de là qu’en cette circonstance ils vont nous donner à boire et à manger chez eux, et que l’intention et le but pourraient bien être de nous faire plaisir.

– Belle conclusion, ma foi !

– Ma chère mère, je n’ai pas encore pu en tirer de plus sérieuse que celle-là.

– Eh bien ! alors, je vais vous dire une chose, continua Mme Nickleby. Si cela vous étonne, voilà tout. Je vous dirai donc que ce dîner là sera suivi de quelque chose.

– D’un thé, peut-être, ou d’un souper, reprit Nicolas.

– Vous feriez bien, mon cher, de ne pas dire des absurdités, répliqua Mme Nickleby avec dignité. Cela n’est jamais bienséant, mais ça vous va moins qu’à personne. Ce que je veux dire, c’est que les MM. Cheeryble ne nous inviteraient pas avec tant de cérémonie à dîner, si ce n’était pas pour quelque chose. N’ayez pas peur, vous verrez. Je sais bien qu’il suffit que je dise quelque chose pour que vous ne vouliez pas le croire. Attendez, je ne vous dis que cela : je ne peux pas mieux dire pour tout le monde ; c’est le moyen d’éviter toute discussion. Seulement, rappelez-vous bien ce que je vous dis, et n’allez pas dire après que je ne l’avais pas dit. »

Après avoir ainsi bien stipulé son droit, Mme Nickleby, qui ne cessait pas d’avoir l’esprit troublé jour et nuit par l’apparition d’un exprès venant à bride abattue annoncer à Nicolas de la part des frères, qu’ils l’avaient enfin associé à leur maison, abandonna ce sujet pour passer à un autre.

« C’est une chose bien extraordinaire, ajouta-t-elle, bien extraordinaire qu’ils aient invité miss la Creevy. Cela m’étonne ; je n’en reviens pas. Certainement j’en suis bien aise, j’en suis charmée, et je ne doute pas qu’elle ne se tienne très bien, comme toujours. C’est un grand plaisir pour nous de penser que nous ayons pu lui procurer l’honneur d’être introduite en pareille société, et j’en suis toute contente, plus qu’on ne peut dire, car c’est assurément une petite personne excellente et de très bon ton. Je voudrais pourtant bien qu’on lui dît, en ami, de ne pas attifer son bonnet d’une manière si comique et de ne pas faire tant de révérences superflues ; mais, comme de raison, c’est impossible, et si cela lui plaît de se rendre ridicule, après tout elle en a le droit. On ne se connaît jamais bien soi-même ; cela a toujours été et cela sera toujours. »

Cette réflexion morale lui rappelant la nécessité de faire quelque frais pour la circonstance, ne fût-ce que pour corriger le mauvais effet de miss la Creevy par sa mise élégante, Mme Nickleby tint conseil avec sa fille relativement à certains rubans, à ses gants, à sa parure. Question compliquée et dont l’importance sans égale eut bientôt mis en déroute tous les autres sujets de conversation secondaire.

Le grand jour arrive, et Mme Nickleby se met entre les mains de Catherine une heure après le déjeuner, fait sa toilette à son aise, et se trouve prête assez tôt pour laisser à sa fille le temps de s’occuper de la sienne : ce qui ne fut pas long, tant elle y mit de simplicité ; et pourtant elle s’en acquitta avec tant de goût, qu’elle n’avait jamais eu un air plus charmant ni plus aimable. Miss la Creevy, de son côté, arriva avec deux cartons (dont le fond, par parenthèse, tomba par terre en les sortant de l’omnibus) et un petit paquet enveloppé soigneusement dans un journal, sur lequel un monsieur avait eu la maladresse de s’asseoir quand elle était descendue : il fallut un coup de fer pour réparer le dommage. Enfin voilà tout le monde en grande tenue, y compris Nicolas, qui était venu les chercher dans une voiture envoyée exprès par les frères. Mme Nickleby, pendant ce temps-là, se creusait la tête à deviner ce qu’on leur donnerait à dîner, et fatiguait Nicolas de questions sur ce qu’il avait pu en savoir le matin à la ville ; s’il avait senti de la cuisine l’odeur de la tortue ou de quelque autre bonne chose. Elle entremêlait ses interrogations de réminiscences sur les dîners où elle avait assisté il y avait quelque vingt ans ; elle en détaillait le menu, sans oublier d’énumérer aussi le nom des convives, peu intéressant pour ses auditeurs, qui n’en connaissaient malheureusement pas un.

Le vieux maître d’hôtel les reçut avec un profond respect et des sourires de satisfaction en les introduisant dans le salon, où les frères leur firent un accueil si cordial et si tendre, que Mme Nickleby, dans son embarras, eut à peine assez de présence d’esprit pour ne pas oublier de présenter Mlle la Creevy. Catherine fut encore plus émue de la cérémonie de la réception ; car elle savait que les frères étaient instruits de tout ce qui s’était passé entre elle et leur neveu, position embarrassante dont elle sentait toute la délicatesse. Aussi son bras tremblait-il sur celui de Nicolas, quand M. Charles lui offrit le sien pour la conduire à son fauteuil.

« Avez-vous vu Madeleine, ma chère demoiselle, dit-il, depuis qu’elle est sortie de chez vous ?

– Non, monsieur, répliqua-t-elle, pas encore.

– Et vous n’avez pas entendu parler d’elle ? Quoi ! elle ne vous a pas donné de ses nouvelles ?

– Je n’en ai reçu qu’une fois, et par lettre, répondit doucement Catherine. Je n’aurais jamais cru qu’elle dût m’oublier sitôt.

– Ah ! dit le vieux gentleman en lui serrant la main et en lui parlant avec l’affection qu’il aurait pu montrer pour une fille chérie ; pauvre petite ! Qu’est-ce que vous dites de cela, frère Ned ? Madeleine qui ne lui a écrit qu’une fois, une seule fois, Ned ; et Mlle Nickleby n’aurait jamais cru qu’elle l’oubliât sitôt.

– Ah ! c’est mal, c’est mal, très mal ! » dit le frère.

Ils échangèrent ensemble un coup d’œil, et, regardant quelque temps Catherine sans mot dire, ils se donnèrent une poignée de main et se firent des signes de tête comme s’ils se félicitaient mutuellement de quelque particularité secrète qui leur faisait beaucoup de plaisir.

« Allons ! allons ! dit le frère Charles, passez dans cette chambre, ma petite, la porte là-bas, et voyez si vous n’y trouverez pas une lettre d’elle pour vous. Je crois qu’il y en a une sur le guéridon. Si vous en trouvez une, vous n’avez que faire de vous presser pour la lire. Prenez votre temps ; nous ne dînons pas encore. Vous avez bien le temps de revenir ici ; ne vous pressez pas. »

Catherine se retira sur cette invitation. Frère Charles suivit des yeux sa gracieuse personne et se retourna vers Mme Nickleby en lui disant :

« Nous avons pris la liberté de vous inviter une heure avant de nous mettre à table, madame, parce que nous voulions, d’ici là, vous entretenir d’une petite affaire. Ned, mon cher frère, voudriez-vous vous charger de dire à madame ce dont nous sommes convenus ? Monsieur Nickleby, voulez-vous avoir la complaisance de venir avec moi ? »

Sans autre explication, il laissa ensemble Mme Nickleby, miss la Creevy et son frère Ned. Nicolas suivit M. Charles dans son cabinet particulier, où il fut tout étonné de trouver Frank, qu’il croyait bien loin.

« Allons ! jeunes gens, dit M. Cheeryble, qu’on se donne une poignée de main.

– Ma foi ! dit Nicolas tendant la sienne, je ne me ferai pas prier pour ça.

– Ni moi, » répliqua Frank en la serrant fortement.

Le vieux gentleman, en les regardant avec délices, se disait qu’il était impossible de voir à côté l’un de l’autre deux jeunes gens mieux faits ni mieux tournés. Il fut quelque temps avant de détacher ses yeux de ce spectacle, puis, rompant le silence, il leur dit, en allant s’asseoir à son bureau :

« Je désire vous voir toujours amis, de bons et solides amis, et, sans cette assurance, je ne sais pas si j’aurais le courage de vous dire ce que je vais vous dire. Frank, venez près de moi, et vous, M. Nickleby, voulez-vous vous placer de l’autre côté ? »

Les deux jeunes gens s’avancèrent l’un à la droite, l’autre à la gauche du frère Charles, qui tira de son secrétaire un papier et le déplia en disant :

« Voici une copie du testament du grand-père maternel de Madeleine, par lequel il lui lègue la somme de trois cent mille francs, payables à l’époque de sa majorité ou de son mariage. Il paraît que ce brave homme, fâché contre elle (son unique parente) de ce qu’elle n’avait pas voulu, malgré ses instances répétées, venir se mettre sous sa protection, à la condition de se séparer de son père, fit d’abord un testament pour assurer cette somme, c’est-à-dire tout son bien, à un établissement charitable. Mais apparemment qu’il se repentit plus tard de cette détermination, car, trois semaines après, il se décida à faire celui-ci, qui fut soustrait frauduleusement à l’époque de sa mort, pendant que l’autre, trouvé seul dans sa succession, fut enregistré et exécuté. Des négociations amiables, qui ne viennent que de se terminer, ont été entamées, depuis que ce titre a passé dans nos mains, et, comme l’authenticité en est incontestable, et qu’on a fini par trouver des témoins, l’argent est restitué ; en conséquence, Madeleine est rentrée dans ses droits, et se trouve ou se trouvera, à l’époque désignée de son mariage ou de sa majorité, maîtresse de sa fortune. Vous m’avez bien compris ?

– Certainement, » dit Frank. Nicolas, qui n’osait pas dire un mot, de peur que le timbre de sa voix ne trahît sa faiblesse, inclina seulement la tête par forme d’assentiment.

« C’est vous, Frank, qui avez bien voulu vous charger du recouvrement de ce titre. La fortune n’est pas considérable ; mais nous avons de l’amitié pour Madeleine, et, quelle que soit la modicité de son bien, nous aimerions mieux vous voir allier avec elle qu’avec tout autre demoiselle de notre connaissance qui aurait le triple de la dot ; vous conviendrait-il de demander sa main ?

– Non, monsieur ; quand je me suis occupé de lui faire rendre ses droits, je la croyais déjà engagée de cœur avec une personne qui a tous les titres du monde à sa reconnaissance, et, si je ne me trompe, à son affection ; des titres que personne ne saurait lui disputer. J’ai peur de m’être trop pressé dans mon jugement à cet égard, mais…

– Vous n’en faites jamais d’autres, cria le frère Charles oubliant son air de dignité empruntée ; toujours trop pressée dans vos jugements. Comment pouvez-vous croire, Frank, que nous vous laisserons marier par intérêt, quand vous pouvez épouser par amour une jeune fille aimable et belle, un vrai modèle de mérite et de vertu ? Comment avez-vous eu la hardiesse d’aller faire la cour à la sœur de M. Nickleby, sans nous faire part de vos intentions, et sans nous charger de faire votre déclaration ?

– Je n’osais pas espérer…

– Ah ! vous n’osiez pas espérer ? Alors, raison de plus pour ne pas vous passer de notre entremise. Monsieur Nickleby, je suis bien aise de vous dire que Frank, ordinairement trop pressé dans ses jugements, ne s’est pourtant pas trompé cette fois-ci, par hasard. Il a jugé vrai. Le cœur de Madeleine est engagé. Donnez-moi là main, monsieur ; oui il est engagé avec vous, et elle ne pouvait pas faire un choix plus naturel et plus honorable. Sa petite fortune est donc à vous, mais elle vous apporte, monsieur, dans sa personne, un trésor plus précieux que si elle vous donnait cinquante fois plus. C’est vous qu’elle préfère, monsieur Nickleby : et nous, ses meilleurs amis, nous lui aurions conseillé nous-mêmes cette préférence. Quant à M. Frank, la préférence qu’il donne ailleurs n’est pas moins sûre de notre agrément. Il faut qu’il ait la petite main de votre sœur, monsieur, quand elle l’aurait refusée un million de fois ; il le faut et il l’aura ! Vous vous êtes conduit noblement, avant de connaître nos sentiments, mais, maintenant que vous les connaissez, monsieur, vous devez faire ce qu’on vous dit. Comment ! n’êtes-vous pas les enfants d’un digne gentleman ? Il a été un temps, monsieur, où mon cher frère et moi, nous n’étions que deux pauvres petits garçons, allant à l’aventure, presque nu-pieds, chercher fortune. Que sommes-nous de plus aujourd’hui, sauf les années et une position plus avantageuse dans le monde ? Nous n’avons pas changé. Non, non, Dieu merci !… Ah ! Ned, Ned, quel heureux jour pour vous et pour moi ! Si notre pauvre mère était seulement encore de ce monde pour nous voir à présent, frère Ned, quelle joie pour sa chère âme, comme elle eût été fière de ses enfants ! »

Le frère Ned, qui venait d’entrer avec Mme Nickleby, sans être aperçu par les deux jeunes gens, répondit à cet appel en courant serrer tendrement son frère Charles dans ses bras.

« Amenez-moi ma petite Catherine, dit celui-ci après un moment de silence. Amenez-la moi, frère Ned. Que je la voie, cette chère Catherine, que je l’embrasse. J’en ai le droit maintenant. J’en avais déjà bien envie la première fois qu’elle est venue : je me suis retenu vingt fois… Ah ! Eh bien ! mon petit colibri, n’avez-vous pas trouvé la lettre ? N’avez-vous pas trouvé plutôt Madeleine elle-même qui était là à vous attendre et à vous espérer ? N’avez-vous pas reconnu qu’elle n’avait pas oublié tout à fait son amie, sa garde-malade, sa douce compagne ? Mais que je vous embrasse ; voilà le meilleur de la chose.

– Laissez donc, mon frère, laissez donc, dit Ned, vous allez rendre Frank jaloux comme un tigre, et il faudra vous couper la gorge avec lui avant le dîner ; la belle affaire !

– En ce cas, Ned, qu’il l’emmène, qu’il l’emmène ! Madeleine est dans la chambre voisine : que tous les amoureux nous laissent tranquilles, qu’ils aillent causer ensemble de l’autre côté, s’ils ont quelque chose à se dire. Mettez-les dehors, Ned, tous. »

Et le frère Charles commença l’exécution en conduisant à la porte la jeune fille confuse, et en la congédiant avec un baiser. Frank ne se le fit pas dire deux fois pour la suivre. Quant à Nicolas, c’était lui qui avait ouvert la marche. Il ne resta donc plus que Mme Nickleby et miss la Creevy, qui sanglotaient à qui mieux mieux, les deux frères et Tim Linkinwater, qui circulait à la ronde distribuant à tout le monde de joyeuses poignées de main, sa ronde face toute rayonnante et pleine de sourires.

« Eh bien ! M. Tim Linkinwater, dit le frère Charles, qui avait toujours la parole en main. Voilà toute cette jeunesse heureuse, monsieur !

– C’est égal, vous n’avez pas pu y tenir : vous ne les avez pas fait languir aussi longtemps que vous l’aviez dit, répondit Timothée d’un air goguenard. Vous deviez tant, selon vous, garder M. Nickleby et M. Frank dans votre cabinet, je ne sais pas combien d’heures, et leur dire je ne sais pas combien de choses avant d’en venir au fait !

– Là ! a-t-on jamais vu un vilain homme comme ce Timothée ? Je vous le demande, frère Ned, a-t-on jamais vu son pareil ? Ne voilà-t-il pas qu’il m’accuse d’impatience. Cela lui va bien, à lui qui n’a pas cessé de nous ennuyer du matin jusqu’au soir, et de nous persécuter pour lui permettre d’aller leur vendre la mèche, avant que nous eussions dressé toutes nos batteries ni arrangé un seul mariage. Ah ! le vilain traître !

– Vous avez bien raison, frère Charles, répliqua Ned, Timothée n’est qu’un vilain traître. Tenez ! voulez-vous que je vous dise, c’est de plus un jeune fou. Il n’a ni gravité ni caractère. Que voulez-vous ? il faut que jeunesse se passe. Quand il aura jeté son premier feu, qui sait si ce ne sera pas plus tard un membre respectable de la société ? »

Accoutumés comme ils étaient à ce genre de badinage aux dépens de Tim Linkinwater, ils en riaient tous les trois de bon cœur, et riraient encore, si les frères, s’apercevant que Mme Nickleby n’en pouvait plus, et qu’elle était à la lettre accablée de son bonheur, ne lui avaient pas pris un bras chacun pour l’emmener, sous prétexte d’avoir à la consulter sur des arrangements de la dernière importance.

On sait que Tim Linkinwater et miss la Creevy s’étaient souvent rencontrés ensemble, et qu’à chaque fois ils avaient toujours fourni une conversation agréable et surtout animée, comme une bonne paire d’amis. C’était bien le moins qu’aujourd’hui Timothée, la voyant sangloter encore, trouvât tout naturel de chercher à la consoler. Or, miss la Creevy était assise sur un grand divan de forme antique, où il y avait de la place de reste pour deux personnes. Il était donc naturel encore que Timothée y prît place auprès d’elle. Et, si Timothée, dans un grand jour de fête comme celui-là, se montrait plus éveillé qu’à l’ordinaire et même plus coquet dans sa mise, quoi de plus naturel encore ?

Tim était donc assis à côté de miss la Creevy, les jambes croisées l’une sur l’autre, de manière que le bout de son pied (il avait le pied mignon, que faisaient mieux valoir encore aujourd’hui des souliers vernis et des bas de soie noire bien tirés) donna, nous parlons au figuré, dans l’œil de sa voisine, quand il lui dit, pour la calmer :

« Ne pleurez pas.

– Je ne puis pas m’en empêcher.

– Non, ne pleurez pas : je vous en prie. Je vous en prie, ne pleurez pas.

– Je suis si heureuse ! dit la petite femme en sanglotant plus fort.

– C’est le cas de rire alors, dit Timothée. Riez plutôt. »

On n’a jamais pu savoir ce que faisait par là le bras de Timothée, mais il se donna un coup de coude contre le coin de la fenêtre, de l’autre côté de miss la Creevy : il est évident qu’il n’avait que faire là.

« Riez donc, dit Timothée, ou bien vous allez me faire pleurer aussi.

– Et pourquoi donc iriez-vous pleurer ? demanda-t-elle en souriant.

– Parce que je suis heureux aussi : je ne le suis pas moins que vous et je veux faire comme vous. »

A coup sûr, il n’y a jamais eu d’homme qui se soit autant trémoussé que Timothée en ce moment. Son pauvre coude ! Il le cogna encore contre la fenêtre, toujours à la même place, et miss la Creevy lui demanda si c’est qu’il avait fait vœu de casser les vitres.

« Je me faisais un plaisir de penser d’avance à celui que vous causerait ce coup de théâtre, dit Timothée plus rassis.

– C’est bien aimable à vous d’avoir pensé à moi, répondit miss la Creevy, et vous ne vous trompiez pas. Rien au monde ne pouvait me faire la moitié autant de plaisir. »

Pourquoi donc miss la Creevy et Tim Linkinwater se disaient-ils cela tout bas ? Il n’y avait pourtant pas là de mystère. Pourquoi donc aussi Tim Linkinwater regardait-il si obstinément miss la Creevy, et pourquoi miss la Creevy regardait-elle si obstinément le parquet ?

« Comme c’est agréable pour des gens comme nous, qui avons passé toute notre vie seuls au monde, de voir unir des jeunes gens que nous aimons, avec tant d’années de bonheur devant eux !

– Ah ! oui ! cria la petite femme, faisant explosion de tout son cœur.

– Quoique pourtant cela fasse sentir davantage, poursuivit Timothée, le vide d’une existence solitaire et comme exilée du monde, n’est-ce pas ? »

Miss la Creevy dit qu’elle ne savait pas trop. Pourquoi donc disait-elle qu’elle ne savait pas trop ? car enfin elle devait bien savoir si c’était vrai ou faux.

« Il me semble, continua Timothée, que cela devrait nous donner l’envie de nous marier tous ; qu’en dites-vous ?

– Quelle folie ! répliqua miss la Creevy en riant. Est-ce que nous ne sommes pas trop vieux ?

– Ma foi non ! dit Timothée ; nous sommes plutôt trop vieux pour rester dans le célibat. Pourquoi, par exemple, ne nous marierions-nous pas tous les deux, au lieu de rester là, tout le long de l’hiver, seuls au coin de notre feu respectif ? Nous pourrions faire l’économie d’une cheminée, en mariant nos feux ensemble.

– Ah ! monsieur Linkinwater, vous vous moquez.

– Moi ! non, du tout. Bien loin de là. Tenez ! si vous voulez, je veux bien. Allons ! un petit oui.

– On en rirait trop dans le monde.

– Laissez-les rire, cria Timothée d’une voix de stentor. Nous avons un bon caractère ; nous rirons avec les autres. Combien de fois n’avons-nous pas déjà ri à cœur joie depuis que nous nous connaissons !

– Pour ça, c’est vrai, cria miss la Creevy prête à céder, à ce qu’il sembla à Timothée.

– C’est bien le plus heureux temps que j’aie passé dans toute ma vie… au moins, loin des affaires de la maison Cheeryble frères, dit-il. Allons, ma chère, dites donc que vous le voulez bien.

– Non, non ! il ne faut pas penser à cela. Et que diraient les frères ?

– Mais, Dieu merci ! cria Timothée dans son innocence, il me semble que c’est une chose à laquelle je peux bien penser sans leur demander conseil. Et puis, est-ce que vous croyez que, s’ils nous ont laissés seuls ici, c’était pour autre chose ?

– Je ne pourrai plus jamais les regarder en face, s’écria miss la Creevy, qui ne résistait plus que faiblement.

– Allons ! dit Timothée, nous ferons un couple fort heureux. Nous demeurerons dans cette vieille maison que j’habite déjà depuis quarante-quatre ans. Nous irons ensemble à la vieille église, où je n’ai pas manqué d’aller tous les dimanches, depuis le même temps. Nous aurons sous la main toutes mes vieilles connaissances, Dick, le portique, la pompe, les pots de fleurs, et les enfants de M. Frank, et les enfants de M. Nickleby, à qui nous servirons de grand-père et de grand-mère. Soyons cet heureux couple, pleins de petits soins l’un pour l’autre. Et s’il nous arrivait de devenir sourds, ou infirmes, ou aveugles, ou perclus, ne serions-nous pas bien aises d’avoir là quelqu’un que nous aimons, pour causer avec nous et nous tenir compagnie ? Soyons ce couple heureux. Je vous en prie, ma chère demoiselle. »

Cinq minutes après cette proposition honnête et directe, la petite Mlle la Creevy et Timothée jasaient ensemble à leur aise, comme s’ils étaient mariés depuis vingt ans, sans jamais s’être querellés. Et puis, cinq minutes après encore, quand miss la Creevy eut le temps d’aller voir dans la glace si elle n’avait pas les yeux rouges et de rajuster ses cheveux, Timothée se rendit d’un pas majestueux au salon, s’écriant en chemin : « Il n’y a pas une femme comme elle dans toute la ville de Londres ; non, il n’y en a pas. »

Cependant le maître d’hôtel, à la face apoplectique, ne savait que devenir en voyant différer si longtemps le dîner sans qu’on l’eût prévenu. Nicolas, dont mes lecteurs et mes lectrices peuvent deviner par eux-mêmes ou par elles-mêmes quelles avaient été pendant ce temps-là les occupations, descendit en courant les escaliers, docile à l’appel impatient du fidèle serviteur. Mais là il rencontra une surprise nouvelle.

Il aperçut, sur son chemin, dans un corridor, un étranger élégamment vêtu de noir, qui se dirigeait aussi du côté de la salle à manger. Comme il boitait un peu et marchait lentement, Nicolas ralentissait le pas par derrière, et le suivait de près, se demandant qui ce pouvait être, quand l’autre se retourna tout à coup et lui prit les deux mains.

« Newman Noggs ! cria Nicolas enchanté.

– Oui, Newman, votre vrai Newman, votre vrai, vieux, fidèle Newman. Mon brave garçon, mon petit Nick, je vous souhaite joie, santé, bonheur, tout ce que vous pouvez désirer. Je suis tout saisi de vous revoir ; c’est trop fort pour moi, mon cher ami, j’en suis comme un enfant.

– Qu’est-ce donc que vous êtes devenu ? Qu’avez-vous fait tout ce temps-là ? dit Nicolas. Que de fois j’ai demandé de vos nouvelles et toujours reçu la même réponse, que j’entendrais parler de vous avant peu !

– Je le sais, je le sais, reprit Newman. Ils n’étaient pas moins impatients que vous de nous réunir tous. Je leur ai donné un petit coup de main. Et moi, moi, regardez-moi, Nick, regardez-moi donc.

– Je vois bien, dit Nicolas d’un ton de doux reproche. Ce n’est pas de moi que vous auriez jamais voulu accepter cela.

– Que voulez-vous ? à cette époque-là, je ne savais pas seulement où j’en étais. Je n’aurais jamais eu le courage de m’habiller comme un monsieur. Cela m’aurait rappelé mon ancien temps, et je n’en aurais été que plus misérable. Mais, à présent, je suis un autre homme, mon petit Nick. Mon brave garçon, ah ! je ne peux seulement pas parler ; ne me dites rien ; n’ayez pas mauvaise opinion de moi, de ce que je pleure comme cela. Vous ne savez pas du tout ce que je sens aujourd’hui, vous ne pouvez pas le savoir, vous ne le saurez jamais. »

Ils entrèrent ensemble dans la salle à manger, bras dessus, bras dessous, et se mirent à table auprès l’un de l’autre.

Jamais, depuis que le monde est monde, il n’y eut pareil dîner. Il y avait d’abord un commis suranné de la banque, l’ami de Tim Linkinwater ; il y avait après cela une vieille demoiselle joufflue, la sœur de Tim Linkinwater. Et puis tant de prévenance de la part de la sœur de Tim Linkinwater pour miss la Creevy, et puis tant de plaisanteries amusantes de la part du commis suranné de la banque ! Et Tim Linkinwater, lui-même, était-il gai et léger comme un papillon, et la petite Mlle la Creevy, était-elle comique ! à eux seuls ils auraient fait la plus charmante réunion qu’on pût voir. Et Mme Nickleby donc, avec ses airs de grandeur et de condescendance ! et Madeleine avec Nicolas, tous doux la rougeur au front, quel joli couple ! Nicolas et Frank étaient tout empressés, tout fiers de leurs conquêtes. A eux quatre ils ne faisaient pas grand bruit, c’était le silence timide et tremblant du bonheur. Il y avait ensuite Newman avec sa joie immodérée qu’il croyait modérer pourtant. Enfin, les deux frères jumeaux, nageant dans la joie, et échangeant entre eux de tels regards, que le vieux maître d’hôtel en restait transpercé derrière la chaise de ses maîtres et sentait ses yeux s’obscurcir pendant qu’il les promenait tout humides autour de la table.

Quand la première fraîcheur, qui gâte toujours un dîner au début, fut passée, et que chacun se fut mis à son aise, la conversation devint plus générale, ce qui ne fit qu’ajouter, s’il est possible, à l’harmonie universelle et doubler le plaisir de tout le monde. Les frères étaient en extase, et leur insistance polie pour ne laisser sortir personne de table, avant qu’ils eussent adressé leurs compliments individuellement à toutes les dames à la ronde, donna l’occasion au commis suranné de dire tant d’excellentes choses, qu’il se surpassa en vérité et se fit la réputation d’un homme d’un esprit prodigieux.

« Ma chère Catherine, dit Mme Nickleby, prenant sa fille dans un petit coin sitôt qu’elles furent remontées au salon, on n’est pas sérieux, n’est-ce pas, ce que vous me dites là de miss la Creevy avec M. Linkinwater ?

– Si, vraiment, maman.

– Ce n’est pas possible. Je n’ai jamais rien vu de pareil de ma vie ! s’écria Mme Nickleby.

– Pourquoi pas ? reprit Catherine ; M. Linkinwater est un excellent homme, et bien conservé pour son âge.

– Lui ! c’est vrai, ma chère, répondit Mme Nickleby ; oui, certainement, personne n’a rien à dire contre lui, si ce n’est que, sur ma parole, c’est l’homme le plus faible et le plus léger que j’aie jamais vu. Mais elle, direz-vous qu’elle est bien conservée pour son âge ? Aller proposer sa main à une femme qui doit avoir, oh ! certainement le double du mien ! Et elle, avoir le front de l’accepter ! cela n’est pas possible. Tenez ! cette femme me dégoûte. »

Et elle se mit à secouer la tête d’un air très significatif, en se retirant là-dessus. Et toute la soirée, au milieu de la gaieté et des réjouissances qui suivirent le repas, et dont elle prit sa part, sauf cette exception, elle garda avec miss la Creevy, qu’elle tint à distance, un air majestueux, destiné à lui faire comprendre ce qu’elle pensait de l’inconvenance de sa conduite, et à lui déclarer sans feinte et sans ménagement son mécontentement extrême de la trouver en flagrant délit d’indélicatesse.

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Nicolas était de ces hommes qui ne sont jamais complètement heureux, tant qu’ils ne font pas partager leur bonheur à ceux de leurs amis qui ont pris part à leurs jours de détresse. Au milieu de toutes les séductions d’espérance et d’amour dont il était entouré, son cœur aimant soupirait après le bon John Browdie. Il ne pouvait pas se rappeler leur première rencontre sans un sourire, ni leur seconde entrevue sans une larme. Il croyait voir encore le pauvre Smike, leur paquet sur l’épaule, trottant gaiement à ses côtés : il croyait entendre encore les bonnes et simples paroles d’encouragement de l’honnête villageois du Yorkshire, en leur faisant ses adieux sur la route de Londres.

Madeleine et lui se mirent bien des fois à leur secrétaire pour composer en commun la lettre dans laquelle ils voulaient expliquer en détail à John leur changement de fortune, et l’assurer de la reconnaissance et de l’amitié de Nicolas. Mais, je ne sais pas comment cela se fait, ils ne purent jamais venir à bout de finir la lettre. Ils avaient beau s’y mettre avec les meilleures intentions du monde, il se trouvait qu’ils avaient toujours à parler d’autre chose, et, quand Nicolas voulut essayer de la faire à lui tout seul, il reconnut qu’il lui était impossible d’écrire la moitié de ce qu’il aurait voulu lui dire ; ou, s’il avait jeté quelques lignes sur le papier, ils les effaçait bientôt, tant il était mécontent de les trouver froides et insuffisantes, par comparaison avec les sentiments qu’il aurait voulu lui exprimer. A la fin, fatigué et honteux de différer de jour en jour, sans aboutir à rien, il prit la résolution dont l’avait déjà pressé Madeleine, de faire au plus tôt un petit tour dans le Yorkshire, et d’aller tout bonnement se présenter à M. et Mme Browdie, sans autre avis.

C’est ce qui fait qu’un beau jour, entre sept et huit heures du soir, Catherine et lui s’en allèrent au bureau de la Tête de Sarrasin retenir une place pour Greta-Bridge, dans la voiture du lendemain matin. En sortant de là, ils avaient à se diriger vers le quartier occidental de Londres pour quelques emplettes de voyage, et, comme la soirée était belle, ils furent bien aises d’y aller à pied, avant de monter en voiture pour retourner chez eux.

La Tête de Sarrasin leur rappelait tant de souvenirs, et d’ailleurs Catherine avait tant à dire sur Frank, Nicolas tant d’anecdotes à raconter de Madeleine, et chacun d’eux tant de plaisir à tout entendre ; ils étaient si heureux, si confiants, si causants, qu’il y avait déjà une heure qu’ils avaient plongé dans ce labyrinthe de rues entre Seven-Dials et Soho, qui n’aboutit à aucune grande voie de communication, lorsque Nicolas commença à craindre qu’ils ne se fussent égarés.

Il n’en avait encore que la crainte ; il en eut bientôt la certitude ; car, en regardant de tous côtés, en allant voir à un bout de la rue, puis à l’autre, il ne put trouver d’indication qui l’aidât à se retrouver, et crut prudent de revenir sur ses pas pour chercher quelque endroit où il pût demander son chemin.

C’était une rue de traverse où il ne passait personne. Personne non plus au comptoir, dans le petit nombre de boutiques qu’ils pouvaient voir. Enfin, attiré par la faible lueur d’une chandelle qui se réfléchissait au fond d’une espèce de cave sur le trottoir, Nicolas allait descendre deux ou trois marches pour aller présenter sa requête aux gens du souterrain, quand il fut arrêté par la voix criarde d’une femme en colère.

« Venez donc, lui dit Catherine, c’est une querelle ; vous n’aurez que des coups à gagner par là.

– Attendez un instant, Catherine, lui répondit son frère ; voyons s’il n’y aurait pas quelque chose : chut ! »

– Grand fainéant, vilain propre à rien, maudit animal ! criait la dame en frappant du pied, voulez-vous tourner ce cylindre pour la lessive ?

– C’est ce que je fais, âme de ma vie ! répliqua une voix d’homme ; je ne fais pas autre chose ; je tourne, tourne, tourne comme un damné de vieux cheval de manège dans un chien de moulin. Ma vie n’est qu’un diable de satané tour de meule perpétuel.

– Si cela ne vous plaît pas, pourquoi n’allez-vous pas vous enrôler comme soldat ? continua la femme, personne ne vous en empêche.

– Soldat ! cria le monsieur, soldat ! que dirait sa délicieuse petite femme de le voir en veste rouge à courte queue ? de l’entendre appeler à la parade à grands coups de tambour ? Elle serait bien fâchée de lui voir faire l’exercice à feu avec un vrai fusil, les cheveux coupés, les favoris rasés, les yeux fixes, immobiles ; droite, gauche, avec un pantalon astiqué de blanc d’Espagne.

– Cher Nicolas, lui dit tout bas Catherine, reconnaissez-vous cela ? C’est M. Mantalini, je vous assure.

– Voyez un peu si c’est vrai, jetez un coup d’œil par là, pendant que je vais lui demander mon chemin. Tenez ! descendez une ou deux marches. »

Nicolas l’entraîne sur ses pas, descend l’escalier et regarde au fond d’une petite crypte planchéiée. Là, au milieu d’un amas de linge et de paniers de blanchisseuse, lui apparaît un homme en manches retroussées, mais avec un reste de vieux pantalon rapiécé de la bonne faiseuse, un gilet de couleurs brillantes, ses moustaches et ses favoris d’autrefois, moins leur lustre emprunté, cherchant à apaiser la colère d’une égrillarde de femme qui n’était pas sa légitime épouse, mais la propriétaire de l’établissement, occupé à tourner en même temps de toutes ses forces le cylindre dont les craquements et le sifflement aigu faisaient un bruit assourdissant. C’était là le gracieux, l’élégant, le séduisant, l’éblouissant Mantalini d’autrefois !

« Trompeur, traître ! cria la dame en menaçant de se porter à des violences personnelles contre la figure de M. Mantalini.

– Trompeur ! sapristi ! Eh bien ! ma chère âme, mon joli petit séduisant poulet d’amour, allons ! calmez-vous, dit l’esclave soumis avec humilité.

– Je ne veux pas, moi, cria plus fort la belle dame, je veux vous arracher les yeux.

– Ah ! quel diable de mouton enragé !

– On ne peut pas avoir un moment de tranquillité avec vous. Vous êtes resté dehors hier toute la journée à faire des vôtres. Je sais bien où. Oui, oui, je sais bien où. Ce n’est donc pas assez d’avoir payé pour vous soixante-sept francs pour vous faire sortir de prison et vivre ici comme un gentleman ! Il faut encore que vous repreniez votre train ordinaire, et que vous continuiez de me briser le cœur.

– Non, non, je ne briserai jamais son cœur. Je veux être un bon enfant ; je ne le ferai plus jamais, jamais je ne redeviendrai mauvais sujet. Je lui demande seulement un petit pardon, dit M. Mantalini quittant la manivelle pour croiser des mains suppliantes. Elle se raccommodera avec son bel ami, en voyant comme il aime son méchant toutou. Elle aura pitié de lui. Elle ne l’égratignera pas, elle ne le griffera pas, au contraire, elle le caressera, elle le consolera. Ah ! nom d’un chien ! »

Très peu sensible, en apparence, à cet appel plein de tendresse, la dame se préparait à lui faire quelque réplique courroucée, quand Nicolas, élevant la voix, lui demanda le chemin de Piccadilly.

M. Mantalini se retourna, aperçut Catherine, et, sans dire un mot, sauta d’un bond dans un lit caché derrière la porte, et s’enfonça tout entier sous le couvre-pied, en gigotant avec une vivacité convulsive.

« Dieu me damne ! cria-t-il d’une voix étouffée, c’est la petite Nickleby. Fermez la porte, soufflez la chandelle, renversez le lit par-dessus moi. Ah ! chien ! chien ! chien ! »

La femme regarda M. Nicolas d’abord, M. Mantalini après, sans s’expliquer comment l’apparition de l’étranger pouvait produire un tel effet. Mais, M. Mantalini ayant eu la malheureuse idée de sortir le bout de son nez de dessous les draps, dans son impatience, pour s’assurer si les nouveaux venus étaient partis, tout à coup, avec une dextérité qui témoignait d’une longue pratique, elle lui lança sur le corps un gros panier de linge, qui le fit gigoter avec plus de violence que jamais, mais sans le décider à faire le moindre effort pour dégager sa tête suffoquée. Nicolas, trouvant l’occasion favorable pour déguerpir, avant d’attirer sur lui le torrent de cette colère féminine, entraîne Catherine, et laisse à l’objet infortuné de cette reconnaissance inattendue le soin d’expliquer, comme il l’entendra, sa conduite.

Le lendemain matin, il se met en route. Le temps était froid ; un vrai temps d’hiver, qui lui rappelait naturellement les circonstances pénibles de son premier voyage sur la même route, avec les changements et les vicissitudes survenues depuis dans son sort. Il fut seul, dans l’intérieur, pendant la plus grande partie du chemin, et, de temps en temps, après avoir fait un somme, il mettait la tête à la portière pour reconnaître quelque endroit devant lequel il se rappelait avoir déjà passé, soit en allant à Dotheboys-Hall, soit en revenant à pied tout du long avec le pauvre Smike. Alors, il avait peine à croire que tout le reste ne fût pas un songe. Il s’imaginait encore être avec lui, harassé de son long voyage sur la route de Londres, sans savoir que devenir dans ce monde tout grand ouvert devant eux.

Pour ajouter à l’illusion, il vint à tomber de la neige pendant la nuit. Et, en traversant Stamford et Grantham, en revoyant le petit cabaret où il avait entendu raconter l’histoire du vaillant baron de Grogzwig, il lui semblait que c’était hier qu’il avait vu tout cela, et que pas un flocon de cette blanche couverture, qui lui cachait les toits, n’avait encore eu le temps de fondre au soleil. Se livrant volontiers à l’entraînement des souvenirs qui se pressaient en foule dans son esprit, il se persuadait sans peine qu’il était encore sur la banquette avec Squeers et ses marmots ; il entendait leurs voix dans l’air. Il entendait dans son cœur, mais cette fois avec un mélange de plaisir qui atténuait sa peine, ses soupirs et ses regrets de la maison de sa mère. Au milieu de ces visions volontaires, il s’endormit, rêva de Madeleine, et tout fut oublié.

Il passa la nuit, à son arrivée, dans l’auberge de Greta Bridge, et, se levant le lendemain de très bonne heure, se rendit au bourg pour s’informer de la maison de John Browdie. Il demeurait dans le faubourg ; c’était à présent un père de famille, et, comme il était connu de tout le monde, Nicolas n’eut pas de peine à trouver un petit garçon pour lui servir de guide jusqu’à sa porte.

Là, il le congédia, et, dans son impatience, ne prenant pas le temps de s’arrêter pour donner un coup d’œil au riant aspect du jardin ni du cottage, il alla droit à la cuisine, où il frappa gaillardement avec sa canne.

« Halloh ! cria une voix à l’intérieur ; qu’est-ce qu’il y a ? Est-ce que le bourg est en feu ? On le dirait au tapage que vous faites. »

En disant ces mots, John Browdie vint lui-même ouvrir, et ouvrit, par la même occasion, de grands yeux, jeta un cri, battit des mains, et fit éclater sa joie bruyante en disant :

« Dieu me bénisse ! c’est le parrain. C’est lui, ma foi ! Tilly, voici M. Nickleby. Donne-moi donc la main, mon garçon. Viens par ici, viens t’asseoir auprès du feu ; tu vas boire un coup avec moi. Je ne veux pas que tu dises un mot avant de m’avoir avalé ça… Là ! c’est bon. Sapristi, c’est égal ! Je suis joliment content de te voir. »

Et, pour hâter le succès de son invitation, John entraîna Nicolas dans la cuisine, le fit asseoir sur un large siège auprès d’un feu d’enfer, versa d’une dame-jeanne une bonne demi-pinte de spiritueux, lui mit le verre en main, ouvrant la bouche béante, et renversant la tête en arrière en lui faisant signe d’avaler promptement, et se tint debout devant lui avec une grimace délicieuse de satisfaction qui donnait à sa grande face rougeaude une expression de bon accueil. L’aimable géant que c’était là !

« J’aurais bien dû m’en douter, pourtant, qu’il n’y avait personne que toi qui pût venir me taper comme cela des coups de bâton à ma porte. Dis donc, est-ce comme ça que tu lui tapais… la porte, au maître d’école ? Ha ! ha ! ha ! Mais à propos… Qu’est-ce qu’on dit donc ici du maître d’école ?

– Tiens ! vous savez déjà cela ? dit Nicolas.

– Dame ! on en parlait dans le bourg hier au soir. Mais personne ne voulait y croire : c’est si drôle !

– Après bien des retards et bien des détours, reprit Nicolas, il vient d’être condamné à la déportation pour sept ans, comme receleur d’un testament volé. Mais ce n’est pas tout : il a encore à répondre d’une accusation de complicité dans un complot.

– Peste ! cria John, un complot ! Est-ce que c’est quelque chose comme la conspiration des poudres ? Hein ? quelque chose dans le gendre de Guy Fawks ?

– Non, non ; c’est un complot relatif à sa pension. Je vais vous expliquer la chose.

– C’est bon ! c’est bon ! tu m’expliqueras cela plus tard. Il faut commencer par déjeuner, car tu as faim et moi aussi. D’ailleurs ne faut-il pas que Tilly soit de moitié dans toutes les explications ? Elle dit comme ça qu’il faut une confiance mutuelle. Ha ! ha ! ha ! la bonne pièce, avec sa confiance mutuelle ! »

L’entrée de Mme Browdie en petit bonnet élégant, avec force excuses de s’être laissée surprendre prenant à la cuisine son repas du matin, arrêta John tout court dans la discussion de ce grave sujet, et décida le déjeuner. Il se composait d’une vaste pile de tartines grillées, d’œufs frais, de jambon, d’une tourte à la mode du pays, et de quelques autres pièces froides, qui recevaient à chaque instant du renfort de l’arrière-cuisine, sous la direction d’une bonne grosse servante. C’était un menu merveilleusement approprié aux exigences d’une matinée d’un froid perçant, et tout le monde y fit fête. Il fallut bien finir pourtant. On avait, pendant ce temps-là, allumé un bon feu dans la plus belle chambre, et l’on s’y transporta pour entendre ce que Nicolas avait à raconter.

Il leur raconta tout de point en point, et jamais récit n’éveilla tant d’émotions variées dans l’âme de ses auditeurs avides. Tantôt l’honnête John grognait de colère, tantôt il trépignait de joie. Ici il se promettait bien d’aller à Londres pour les voir, ces bons frères Cheeryble. Là, il jurait ses grands dieux que Tim Linkinwater recevrait prochainement un jambon par la diligence, et franc de port, encore, et un jambon comme jamais couteau de cuisinier n’en avait coupé une tranche. Quand Nicolas se mit à faire le portrait de Madeleine, John resta la bouche béante, poussant du coude, à chaque instant, Mathilde, et criant le plus bas qu’il pouvait, que « ça devait être un beau brin de fille. » Et quand son jeune ami en fut venu à lui faire part de son bonheur, et à lui dire qu’il avait tenu à lui apporter en personne toutes les assurances d’amitié qu’il n’avait pas voulu confier au papier, qui les aurait refroidies ;… que son voyage n’était à autre fin que de leur faire partager sa félicité ; qu’une fois marié, il espérait bien qu’ils allaient venir le voir, que Madeleine les en pressait aussi vivement que lui… alors John ne put plus se contenir, et, jetant sur sa femme un coup d’œil indigné en lui demandant comment elle avait le courage de rire, il passa sa manche sur ses yeux et se mit à pleurer comme un veau.

Après de longues causeries de part et d’autre : « Ah ça ! dit John d’un air sérieux, pour en revenir à notre maître d’école, si la nouvelle va s’en répandre aujourd’hui dans la pension, je ne réponds pas de la peau de la vieille Squeers, ni de Fanny, da.

– Ah ! John ! que dites-vous là ? cria Mme Browdie.

– Dame ! quand tu répéteras « ah ! John ! » cela n’empêche pas que je ne réponde pas des pensionnaires. Aussitôt qu’on a dit dans le pays que le maître était dans l’embarras, il y a déjà eu des pères et des mères qui ont envoyé retirer leurs enfants. Si ceux qui restent on vent de la chose, vous pouvez vous attendre à une révolte, et une fameuse encore !… Quelle révolution ! le sang va-t-il couler à flots ! »

Sérieusement, John Browdie était assez inquiet pour prendre le parti de monter à cheval et d’aller sur-le-champ faire un tour à la pension, invitant Nicolas à l’accompagner. Mais celui-ci s’y refusa, par la bonne raison que sa présence ne ferait qu’ajouter au chagrin amer de ces dames.

« C’est vrai ! dit John. Je ne sais pas comment je n’avais pas pensé à cela.

– Il faut que je m’en retourne demain, dit Nicolas, mais j’ai l’intention de vous demander à dîner aujourd’hui, et, si Mme Browdie peut disposer d’un lit pour moi…

– Un lit ! cria John. Deux lits plutôt, si tu veux : nous ne t’en laisserons pas manquer. Laisse-moi seulement revenir, ce ne sera pas long, et, Dieu merci ! nous allons passer une bonne journée. »

Là-dessus, il donne à sa femme un baiser cordial, et à Nicolas une poignée de main qui ne l’était pas moins, enfourche son bidet, et le voilà parti, laissant à Mme Browdie le soin de faire ses préparatifs pour fêter son hôte, pendant que son jeune ami irait faire un tour dans le voisinage, et revoir les lieux dont le souvenir ne lui rappelait que trop, en même temps, des circonstances douloureuses.

John se met au petit galop, arrive à Dotheboys-Hall, attache son cheval à une porte, et se dirige vers celle de la pension qu’il trouve fermée en dedans à double tour et au verrou. On entendait du dehors un bruit terrible, un tapage infernal dont il eut bientôt le secret en appliquant son œil à une fente commode pour un observateur.

La nouvelle de la catastrophe de M. Squeers avait franchi, en effet, les murs de Dotheboys-Hall ; il n’y avait pas à en douter. Et, selon toute apparence, il n’y avait pas longtemps que les petits messieurs en étaient informés, car la révolte venait d’éclater.

C’était justement un jour de soufre à la mélasse, et Mme Squeers était entrée dans la chambre avec son chaudron et sa cuiller, suivie de Mlle Fanny et de l’aimable Wackford, qui, en l’absence de son père, s’était adjugé quelques menues attributions du pouvoir exécutif, comme de donner à ses jeunes amis des coups de pied avec ses souliers ferrés, de tirer les cheveux aux plus petits, de pincer les autres jusqu’au sang, en choisissant l’endroit sensible ; en un mot, de se rendre, de mille manières, aussi utile et aussi agréable que possible à sa mère. Leur apparition dans la classe, par un mouvement spontané ou prémédité, on ne saurait le dire, devint le signal de la révolte. Un détachement d’insurgés commença par se précipiter vers la porte pour la barricader, un autre monta sur les bancs et sur les pupitres. Le plus fort, et, par conséquent, le dernier venu, moins épuisé que les autres, se saisit de la canne, et, regardant Mme Squeers en face, d’un air déterminé, lui arracha son chapeau de castor avec son bonnet, pour s’en coiffer lui-même, s’arma de la fameuse cuiller de bois, et la somma, sous peine de mort, de se mettre à genoux, et de prendre immédiatement une ration de son remède. Avant que la respectable dame eût eu seulement le temps de se reconnaître, ou d’opposer la moindre résistance, elle se trouva mise à genoux par une foule de petits bourreaux qui la forcèrent, à grands cris, d’avaler une bonne cuillerée de son odieux mélange, rendu plus savoureux que d’habitude par l’immersion de maître Wackford, dont ils plongèrent la tête dans le chaudron. Enorgueillie par ce premier succès, la populace effrénée dont on voyait les malignes figures groupées en une variété de spectres maigres et affamés, plus hideux les uns que les autres, poursuivit le cours de ses exploits. Le chef des conjurés insistait pour que Mme Squeers prit une nouvelle dose, et que maître Wackford recommençât l’exercice du plongeon à la mélasse ; enfin, Mlle Squeers elle-même était l’objet d’un assaut furieux, quand John Browdie, enfonçant la porte d’un vigoureux coup de pied, vint à la rescousse. Les hourras, les cris perçants, les grognements, les huées, les battements de mains cessèrent comme par enchantement, et furent remplacés par un morne silence.

« Voilà de jolis garçons ! dit John en regardant avec assurance autour de lui. Qu’est-ce que vous voulez donc faire, petits mutins que vous êtes ?

– Squeers est en prison, nous voulons nous sauver, crièrent à la fois une vingtaine de voix. Nous ne voulons pas rester ; nous ne resterons pas.

– Eh bien ! ne restez pas ! répliqua John. Qu’est-ce qui vous force à rester ? Mais au moins sauvez-vous comme des hommes, sans faire de mal aux femmes.

– Vivat ! crièrent les voix perçantes d’un ton plus perçant que jamais.

– Vivat ! répéta John. A la bonne heure ! criez vivat comme des hommes. Tenez, regardez-moi bien ; hip, hip, hip, vivat !

– Vivat ! répondit le chœur.

– Allons ! encore un vivat ! dit John ; mais plus fort encore. »

Les pensionnaires obéirent.

« Tor ! dit John. N’ayez pas peur ; jusqu’à ce que nous en ayons poussé un bon.

– Vivat !

– A présent, dit John, nous n’en ferons plus qu’un pour le bouquet, et puis vous détalerez aussi vite que vous voudrez. Prenez bien votre respiration. Squeers est à la geôle. La pension est licenciée, n, i, ni, c’est fini. Pensez bien à ça, et mettez bien tout votre cœur dans celui-là ; c’est le dernier. Vivat ! »

Alors il s’éleva un tel concert d’allégresse, que les murs de Dotheboys-Hall n’en avaient jamais entendu, et ne devaient plus jamais en entendre de pareil. Quand le dernier son expira, l’école était déserte, et, de tout ce peuple tapageur qui l’animait cinq minutes avant, il n’en restait plus un seul.

« Très bien, monsieur Browdie, très bien, dit Mlle Squeers encore toute rouge et tout enflammée des suites de la bagarre, mais surtout courroucée comme une mégère. Vous êtes venu exciter nos pensionnaires à se sauver, vous nous le payerez bien. Si papa est dans le malheur, s’il est accablé par ses hennemis, n’allez pas croire que nous nous laisserons pour cela insulter et fouler aux pieds par vous et par Tilda.

– No-on ! répliqua John brusquement. Ce n’est pas non plus notre intention, sur ma parole. Ayez meilleure opinion de nous, Fanny. Je suis bien aise d’avoir réussi à tirer de leurs mains la vieille. Oui, parbleu ! J’en suis bien aise. Mais pour vous insulter, non. Vous êtes assez malheureuse sans cela, et d’ailleurs je ne suis pas homme à insulter personne. Tilly n’est pas non plus de caractère à ça : je vous le dis tout net. Bien mieux, que je vous dise encore. S’il vous faut l’aide de quelque ami pour vous sortir d’ici (vous n’avez pas besoin de retrousser votre nez, Fanny, c’est comme ça), vous nous retrouverez, moi et Tilly, sans rancune du passé, et tout prêts à vous donner un coup de main. Mais, parce que je vous dis ça, ne vous figurez pas que je sois honteux de ce que j’ai fait, car, au contraire, voyez-vous, je le répète encore, vivat ! et que le diable emporte le maître d’école, là ! »

Après ces adieux, John Browdie sortit à grands pas, remonta sur sa bête, se remit au galop, en fredonnant gaiement quelques refrains d’une vieille chanson, dont les sabots de son cheval faisaient le joyeux accompagnement et se dépêcha d’aller retrouver sa femme et Nicolas.

Pendant plusieurs jours la campagne du voisinage fut encombrée de petits fugitifs qui, selon le bruit général, avaient reçu secrètement de M. et de Mme Browdie de quoi manger et de quoi boire, avec quelques schellings par-dessus le marché pour s’en retourner dans leurs familles. Mais John s’en est toujours défendu vigoureusement, non pas cependant sans un certain rire sournois qui donnait plutôt des soupçons aux incrédules et pleine conviction à ceux qui ne savaient qu’en croire.

Il ne restait plus qu’un petit nombre de jeunes enfants d’un caractère timide, qui, tout misérables qu’ils avaient été dans cette geôle, et malgré les larmes qu’ils y avaient versées chaque jour, ne connaissaient pas d’autre asile, y tenaient par une espèce d’habitude. Ceux-là, quand leurs esprits furent moins échauffés, se mirent à pleurer et à regretter ce dernier refuge. On en trouva quelques uns tout en larmes au coin des haies, effrayés de leur isolement. Il y en avait un qui avait un oiseau mort dans sa petite cage. Il avait fait avec lui plus de sept lieues à l’aventure, et ce ne fut que quand il l’eut vu expirer qu’il perdit courage et le déposa près de lui. On en découvrit un autre dans une cour tout près de la pension, couché avec un chien dans sa niche, qui montrait les dents à ceux qui voulaient reprendre son hôte, et léchait la pâle figure du pauvre petit endormi.

On les recueillit, avec quelques autres traînards qui finirent aussi par être réclamés, peut-être pour les aller perdre encore. Enfin, dans le cours des temps, les voisins eux-mêmes finirent par oublier Dotheboys-Hall et sa révolte, ou n’en reparlèrent plus que comme une tradition du passé.

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