‹ Vie et aventures de Nicolas NicklebyChapitre 4 sur 16 · Chapitre 11 Faisant office d’huissier introducteur, en présentant à la société un certain nombre de personnages divers.

Chapitre 11 Faisant office d’huissier introducteur, en présentant à la société un certain nombre de personnages divers.

L’orage avait depuis longtemps fait place au calme le plus profond, et la soirée était déjà pas mal avancée. Quant au souper, il n’en était plus question, que pour le digérer ; et la digestion s’en faisait, grâce à une tranquillité parfaite, à une conversation enjouée, à un usage modéré du grog au cognac, dans des conditions aussi favorables que peuvent le désirer les connaisseurs qui ont étudié l’anatomie et les fonctions de la constitution humaine, lorsque les trois amis, ou plutôt les deux amis, car aux yeux de la religion comme de la municipalité, en vertu de leur union dans le saint était du mariage, M. et Mme Browdie ne faisaient plus qu’un, furent mis en émoi par un bruit de colère et de menaces au bas des escaliers, qui atteignit bientôt une telle consistance, avec accompagnement d’expressions si hyperboliquement féroces et sanguinaires, qu’on eût pu croire que la tête du Sarrasin était véritablement descendue dans l’établissement pour se planter sur les épaules de quelque Sarrasin réel, vivant, féroce, inexorable.

Au lieu de dégénérer promptement, après les premiers éclats, en un simple grognement de murmures sourds, comme presque toujours cela se passe dans les disputes des tavernes, des assemblées législatives ou autres, le tumulte dont nous parlons ne faisait au contraire que s’accroître, et, quoique les cris ne parussent sortir que d’une paire de poumons, ils paraissaient d’une qualité tellement supérieure et répétaient avec tant de plaisir et de vigueur les mots de « coquin ! gueux ! insolent ! canaille ! » et une variété d’autres compliments qui n’étaient pas moins flatteurs pour l’adversaire auquel on les adressait, qu’un concert d’une douzaine de voix, dans des circonstances ordinaires, n’aurait pas fait la moitié autant de tapage, ni produit, il s’en faut, un aussi grand émoi.

« Tiens ! qu’est-ce qu’il y a donc ? » dit Nicolas se précipitant vers la porte.

John Browdie avait déjà fait quelques enjambées dans la même direction, lorsque Mme Browdie devint pâle, s’appuya sur sa chaise, et pria son mari d’une voix défaillante de faire attention que, s’il allait s’exposer à quelque danger, son intention était d’avoir immédiatement une attaque de nerfs, et qu’elle pourrait avoir des suites plus sérieuses qu’il ne croyait.

John parut un peu déconcerté de cette dernière partie de l’avis que lui donna sa femme, quoique en même temps sa physionomie laissât paraître une espèce d’orgueil et de joie paternelle ; mais enfin ne pouvant se résoudre à se tenir là les bras croisés pendant qu’on se battait ailleurs, il fit avec sa femme une espèce de compromis en lui prenant le bras pour descendre promptement sur les pas de Nicolas, qui était déjà au bas de l’escalier.

Le corridor du café de l’hôtel était le théâtre du désordre, et l’on y voyait rassemblé tout l’établissement, habitués et domestiques, sans compter deux ou trois cochers et valets d’écurie. Ils formaient le cercle autour d’un jeune homme auquel on pouvait donner, d’après sa mine, deux ou trois ans de plus qu’à Nicolas, et qui ne paraissait pas s’être contenté des provocations dont nous venons de parler tout à l’heure ; il fallut qu’il eût poussé bien plus loin son indignation, car il n’avait plus à ses pieds que des bas, et l’on voyait seulement, non loin de là, une paire de pantoufles à la hauteur de la tête d’un personnage inconnu, étendu de tout son long dans un coin vis-à-vis, et qui avait tout l’air d’avoir été premièrement couché par terre par un coup de pied bien appliqué, puis ensuite souffleté gentiment avec les pantoufles.

Les chalands du café, les garçons, les cochers, les valets d’écurie, sans parler d’une fille de comptoir qui regardait par derrière la fenêtre à demi ouverte, avaient l’air pour le moment, autant qu’on en pouvait juger par leurs clignements d’yeux, leurs hochements de tête, leurs exclamations échangées à voix basse, fortement disposés à prendre parti contre le jeune gentleman, qui n’avait plus que ses bas dans les pieds. Nicolas s’en aperçut, et voyant un jeune homme à peu près de son âge qui n’avait pas l’air d’être un tapageur de profession, dans une situation difficile, cédant à une inspiration généreuse, qui n’est pas rare chez les jeunes gens, se sentit au contraire vigoureusement disposé à prendre son parti contre tout le monde, et c’est ce qui fit qu’il se jeta étourdiment au centre du groupe, demandant, d’un ton plus vif peut-être qu’il n’était prudent de le faire en pareille circonstance, pourquoi tout ce bruit-la.

« Hello ! dit un des valets d’écurie, voilà quelque prince déguisé.

– Place pour le fils aîné de l’empereur de Russie, messieurs ! » cria l’autre.

Sans faire attention à ces plaisanteries toujours sûres de l’accueil le plus sympathique lorsqu’elle s’attaquent dans la foule aux personnes bien mises, Nicolas regarda négligemment autour de lui, et, s’adressant au jeune gentleman qui avait eu le temps de ramasser ses pantoufles et de les chausser, il lui répéta d’un air courtois sa question.

« Oh mon Dieu ! rien du tout, » répondit-il.

Là-dessus il s’éleva un murmure des spectateurs, et quelques uns des plus hardis se mirent à crier : « Ah ! rien du tout ! – Excusez du peu ! – Rien du tout, hein ! – Il appelle cela rien, ce monsieur, il est bien heureux de trouver que ce n’est rien. » Après avoir épuisé leur répertoire d’expressions ironiques du même genre, deux ou trois individus de l’écurie commencèrent à bousculer Nicolas et le jeune gentleman, auteur du tumulte, tantôt tombant sur eux par accident, tantôt leur marchant sur les pieds, et ainsi de suite. Mais, comme chacun pouvait en prendre sa part en payant son écot, et que ce n’était pas ici comme une partie de cartes, où le nombre de joueurs est nécessairement limité, John Browdie se mit aussi de la partie, et faisant une trouée dans la foule, au grand effroi de sa femme, tombant à droite, tombant à gauche, tombant en avant, tombant en arrière sur ceux qui le gênaient, enfonçant même du coude par occasion le chapeau du plus grand des deux valets d’écurie, qui s’étaient montrés particulièrement hostiles à la cause de Nicolas, il fit bientôt prendre une autre tournure à l’affaire, et plus d’un gaillard solide se recula en boitillant à distance respectueuse, maudissant, les larmes dans les yeux, le lourdaud de campagnard dont le pied venait d’écraser le sien.

« Que je le voie recommencer, dit le monsieur qui avait été étendu dans le coin d’un coup de pied dans le derrière, se relevant en même temps, non pas comme on pouvait le croire, pour prendre sa revanche contre son adversaire, mais de peur que Browdie, sans y faire attention, ne lui marchât sur le corps, que je le voie recommencer ! je ne dis que ça.

– Eh bien ! moi, que je vous entende recommencer vos observations, dit le jeune homme, et je vais d’un coup de poing vous envoyer la tête au beau milieu de ces verres à boire qui sont là derrière vous. »

Là-dessus, un des garçons, qui n’avait cessé de se frotter les mains de plaisir en voyant cette scène divertissante, tant qu’il s’était agi seulement de casser des têtes et non des verres, conjura sérieusement les spectateurs d’aller chercher la police, assurant qu’autrement il était bien sûr qu’il y aurait mort d’homme, et que d’ailleurs c’était lui qui était responsable de la porcelaine et des cristaux de l’établissement.

« Ce n’est pas la peine que personne se dérange pour aller chercher la police, dit le jeune homme, je veux rester à l’auberge toute la nuit, et l’on me trouvera bien ici demain matin, si l’on veut m’attaquer en justice.

– Pourquoi l’avez-vous frappé, aussi ? dit l’un des assistants.

– Oui, pourquoi l’avez-vous frappé ? » demandèrent tous les autres.

Le jeune homme, qui n’avait pas le bonheur de jouir de la popularité de ces honnêtes gens, regarda froidement autour de lui, et s’adressant à Nicolas :

« Vous me demandiez tout à l’heure, dit-il, ce qu’il y avait ? Voici ce qu’il y a, c’est bien simple. Cet individu, que vous voyez là-bas, était en train de boire, avec un de ses amis, dans le café, quand je suis venu moi-même y passer une demi-heure avant d’aller au lit : car j’ai préféré coucher ici, plutôt que d’aller à cette heure avancée de la nuit à la maison où l’on ne m’attend que demain. Si bien que cet individu se mit à s’exprimer en termes malhonnêtes et d’une familiarité insolente sur le compte d’une demoiselle que j’ai l’honneur de connaître et que je reconnus dans la conversation au portrait qu’il en fît au milieu de quelques inventions de son cru. Comme il parlait assez haut pour se faire entendre des personnes qui étaient là, je lui représentai très poliment qu’il se trompait dans ses conjectures, et, comme elles étaient d’une nature offensante, je le priai de ne pas recommencer. En effet, il se contint un bout de temps ; mais, comme il se mit en sortant à renouer conversation avec plus d’insolence que jamais, je n’ai pas pu m’empêcher de sauter sur lui et de lui faciliter son départ au moyen d’un coup de pied, qui l’a mis dans la position où vous venez de le voir tout à l’heure. Eh bien ! je prétends savoir mieux que personne ce que j’ai à faire, ajouta le jeune homme encore un peu échauffé de sa récente querelle, et s’il y a quelqu’un ici qui juge à propos de reprendre la discussion pour son propre compte, ce n’est pas moi qui m’y opposerai, qu’il vienne. »

Il se trouva justement que, dans la disposition d’esprit où était Nicolas, il n’y avait pas une dispute dont le dénouement lui parût plus louable et plus honorable. Toujours poursuivi par souvenir de sa belle inconnue, il ne pouvait pas y avoir de sujet de querelle auquel il se montrât plus sympathique ; et naturellement il se disait que c’était là ce qu’il aurait fait lui-même, si quelque hâbleur audacieux avait osé parler d’elle d’une manière légère en sa présence. Sensible à ces considérations, il épousa avec une grande chaleur la querelle du jeune gentleman, déclarant qu’il avait bien fait et qu’il ne l’en estimait que plus, et aussitôt John Browdie, sans être tout à fait aussi sûr du point de droit, protesta avec autant de véhémence que l’avait fait Nicolas.

« Qu’il y prenne garde, je ne dis que ça, dit l’adversaire malheureux qui se faisait en ce moment donner un coup de brosse par le garçon pour faire disparaître les traces de sa dernière chute sur le parquet poudreux. Il me le payera de m’avoir frappé pour rien. Je ne lui dis que ça. Ne voilà-t-il pas à présent qu’il ne sera plus permis à un homme de trouver jolie une jolie fille, sans se faire mettre en pièces pour cela. »

Cette réflexion parut toucher d’une manière toute particulière la demoiselle de comptoir, qui dit, en arrangeant son bonnet devant la glace, « qu’il ne manquerait plus que cela, et que, s’il fallait punir les gens pour des actions si innocentes et si naturelles, il y aurait bientôt plus de battus que de personnes pour les battre : et que, pour elle, elle ne comprenait pas la conduite du gentleman. Voilà quelle était son opinion. »

« Ma chère demoiselle, lui dit le jeune gentleman à l’oreille en s’avançant du côté de la fenêtre.

– Cela ne signifie rien, monsieur, » répliqua la demoiselle sèchement, quoiqu’elle ne pût s’empêcher en se détournant de sourire et de se mordre les lèvres (sur quoi Mme Browdie, qui était encore debout sur l’escalier, lui jeta un regard de dédain et cria à son mari de revenir).

« Mais écoutez-moi donc, dit le jeune homme toujours tout bas. Si l’on était criminel pour oser trouver jolie une jolie figure, je serais moi-même le plus grand coupable du monde en ce moment, car je ne sais pas résister à cela : une jolie figure fait sur moi l’effet le plus extraordinaire ; elle m’apaise et me subjugue au milieu même de l’emportement le plus fougueux et le plus obstiné. Vous n’avez qu’à voir l’effet que la vôtre a déjà produit sur moi.

– Oh ! c’est très joli, répliqua la demoiselle en secouant la tête ; mais…

– Oui, je sais que c’est très joli, dit le jeune homme contemplant avec un air d’admiration la figure de la demoiselle de comptoir ; c’est justement là, vous savez, ce que je vous disais à l’instant ; mais on ne doit parler de la beauté qu’avec respect, en termes honnêtes, comme il sied à un privilège si précieux et si excellent, tandis que ce drôle ne sais pas plus… »

La jeune personne interrompit là la conversation en passant la tête par la fenêtre pour demander d’une voix perçante au garçon si c’est que cet homme qui venait de se faire battre, avait l’intention de rester dans le corridor toute la nuit, ou s’il voulait bien débarrasser le passage. Les garçons transmirent les instructions de la demoiselle aux valets d’écurie, qui ne furent pas longs à changer de ton aussi, si bien que l’infortunée victime fut en un clin d’œil jetée à la porte comme un paquet.

« Je suis sûr d’avoir déjà vu ce drôle-là, dit Nicolas.

– Vraiment ? répliqua sa nouvelle connaissance.

– Oh ! je le parierais, dit Nicolas réfléchissant ; où donc puis-je avoir… Tiens, j’y suis, c’est le commis d’un bureau de placement, dans le beau quartier de Londres. Je savais bien que sa figure ne m’était pas inconnue. »

Et c’était bien en effet Tom, le vilain commis en question.

« Quelle drôle de chose ! dit Nicolas réfléchissant à tous les incidents étranges qui de temps en temps, au moment où il s’y attendait le moins, lui ramenaient ce bureau de placement sous les yeux, sans rime ni raison.

– Je vous suis très obligé de la bonté que vous avez mise à vous faire l’avocat de ma cause lorsqu’elle en avait tant besoin, dit en riant le jeune homme, et il tira sa carte de sa poche pour la lui remettre. Peut-être voudrez-vous bien me faire la faveur de me dire où je puis aller vous offrir mes remerciements ? »

Nicolas prit la carte, et, en y jetant involontairement les yeux, en même temps qu’il répondait au compliment poli du jeune homme, il montra tout à coup la plus grande surprise.

« Monsieur Frank Cheeryble ! dit Nicolas. Vous ne seriez pas, par hasard, le neveu de Cheeryble frères que l’on attend demain ?

– Je ne me donne pas d’habitude, répondit M. Frank en plaisantant, le titre de neveu de Cheeryble frères. Mais je suis en effet le neveu des deux excellents frères connus sous cette raison commerciale, et j’en suis tout fier ; mais vous, monsieur, je vois que vous devez être monsieur Nickleby, dont j’ai tant entendu parler. Ma foi, je ne m’attendais pas à faire ainsi votre connaissance ; mais, pour être singulière, cette rencontre ne m’en est pas moins agréable, je vous assure. »

Nicolas paya ces compliments de la même monnaie, et ils échangèrent des poignées de main cordiales. Puis il lui présenta John Browdie, qui n’avait pas encore pu revenir de son admiration pour le jeune inconnu, depuis qu’il avait su si habilement retourner la demoiselle de comptoir. Puis vint la présentation à Mme Browdie, puis finalement ils montèrent tous pour passer ensemble une demi-heure d’amusement véritable et de satisfaction réciproque ; mais disons à l’honneur de Mme John Browdie, qu’elle commença la conversation par déclarer que, de toutes les petites effrontées qu’elle avait jamais vues, la demoiselle d’en bas était bien la plus légère et la plus laide.

Ce M. Frank Cheeryble, à en juger par le dernier incident, était un jeune homme qui avait la tête un peu chaude. Ce n’est pas absolument un miracle ni un phénomène dans l’histoire philosophique de l’humanité ; mais c’était en même temps un garçon de bonne humeur, qui avait de l’entrain et de la gaieté, dont la physionomie et la manière rappelaient tout à fait à Nicolas les excellents frères. Son ton était simple comme le leur. Il avait dans toute sa personne cet air de franche bonhomie qui gagne naturellement le cœur de tous ceux qui ont quelques sentiments généreux. De plus, c’était un garçon de bonne mine, intelligent, plein de vivacité, extrêmement enjoué, et qui, au bout de cinq minutes, s’était fait à toutes les excentricités de John Browdie, aussi aisément que s’il le connaissait d’enfance. Aussi ne faut-il pas s’étonner qu’au moment où il fallut se séparer pour aller coucher, il eût produit l’impression la plus favorable, non seulement sur le digne enfant du Yorkshire et sur sa femme, mais encore sur Nicolas qui, ruminant tout cela le long de son chemin, en retournant chez lui, finit par conclure qu’il venait de jeter là les fondements d’une liaison très agréable et très désirable pour lui.

« Mais n’est-ce pas une chose extraordinaire, se disait Nicolas, que la rencontre de cet employé du bureau de placement ? Il n’est pas vraisemblable que le neveu connaisse cette belle demoiselle. Lorsque Tim Linkinwater m’a donné à entendre l’autre jour que M. Frank venait ici pour être associé à ses oncles, il m’a dit en même temps qu’il était resté en Allemagne pendant quatre ans, pour y diriger les affaires de la maison, et qu’il avait passé les six derniers mois à établir une agence d’affaires dans le nord de l’Angleterre, cela fait bien quatre ans et demi… quatre ans et demi ! Elle, elle ne peut pas avoir plus de dix-sept ans, mettons dix-huit tout au plus ; c’était donc un enfant quand il a quitté Londres. Il ne pouvait la connaître, probablement même il ne l’avait jamais vue. Ainsi ce n’est pas lui qui peut me donner des renseignements sur elle ; et, dans tous les cas, ajoutait Nicolas pour répondre à son idée fixe, il ne peut pas y avoir de danger qu’elle ait eu une première inclination de ce côté, c’est évident. »

Serait-il vrai que l’égoïsme fût un ingrédient nécessaire dans la composition chimique de cette passion qu’on appelle l’amour ? ou bien vaut-il mieux croire toutes les belles choses qu’en ont dit les poètes, dans l’exercice de leur vocation infaillible ? Il y a sans contredit des exemples authentiques de messieurs qui ont cédé leurs dames ou de dames qui ont cédé leurs messieurs avec des circonstances qui font le plus grand honneur à leur magnanimité ; mais est-il aussi sûr que la majorité de ces messieurs et de ces dames n’ont pas fait de nécessité vertu, et n’ont pas noblement renoncé à ce qu’ils savaient bien ne pouvoir atteindre, à peu près comme un simple soldat de nos armées pourrait faire le vœu de ne jamais accepter l’ordre de la Jarretière, ou comme un pauvre curé, très pieux et très instruit, mais sans famille, je ne parle pas de ses enfants qui lui en font souvent une considérable, pourrait renoncer à un évêché ?

Voilà, par exemple, Nicolas Nickleby qui se serait reproché comme une bassesse de calculer en lui-même les chances que sa rencontre avec Frank pouvait lui donner d’accroître sa faveur auprès des frères Cheeryble ; le voilà déjà plongé dans un autre ordre de calculs bien plus déraisonnables. Ce même neveu ne serait-il pas par hasard son rival dans le cœur de la belle inconnue ? C’était une question qu’il discutait en lui-même avec autant de gravité que si, une fois réglée, elle devait décider toutes les autres : et il revenait incessamment sur ce sujet, tout indigné, tout contrarié qu’il y eût quelqu’un au monde qui se permît de faire la cour à une femme avec laquelle il n’avait pas échangé un seul mot dans toute sa vie.

A coup sûr, loin de méconnaître le mérite de sa nouvelle connaissance, il se le serait plutôt exagéré ; mais enfin c’était déjà de la part de son rival supposé, une espèce d’outrage personnel que d’avoir du mérite, du moins aux yeux de cette demoiselle seulement, car partout ailleurs, Nicolas lui permettait volontiers d’en avoir autant qu’il lui plairait. Vous voyez bien qu’il y avait dans tout cela un égoïsme véritable. Et pourtant Nicolas était une des natures les plus franches et les plus généreuses ; il n’y avait peut-être pas d’homme qui eût moins de pensées basses et sordides ; et nous n’avons aucune raison de supposer qu’amoureux fou comme il l’était, ses pensées et ses sentiments ne fussent pas en tout semblables à ceux de tous les gens qui se trouvent aussi dans cet état de passion que les poètes nous représentent comme sublime.

Au reste, il ne s’amusa pas à analyser, comme nous le faisons, ses secrets sentiments ; il alla toujours son train, continuant ses rêves tout le long du chemin, et puis toute la nuit sur le même sujet. Car, après s’être bien persuadé que Frank ne pouvait connaître ni par conséquent courtiser la demoiselle mystérieuse, il commença à entrevoir qu’il n’en était guère plus avancé, que peut-être ne la reverrait-il jamais. Puis, sur cette hypothèse, il construisit le plus ingénieux échafaudage de chagrins plus affligeants les uns que les autres. La vision chimérique qu’il s’était faite à propos de M. Frank n’était plus rien auprès : c’était comme le supplice de Tantale qui ne lui laissait aucun repos et fatiguait jusqu’à son sommeil.

Malgré tout ce qu’on a pu dire de contraire en prose ou en vers, il n’y a pas encore un cas d’observation bien établi qui autorise à croire que jamais l’aurore ait différé ou hâté d’une heure son retour pour se donner le plaisir jaloux de désespérer quelque amoureux inoffensif. Le soleil sait bien qu’il a des devoirs publics à remplir, et, docile aux tables dressées dans l’observatoire de Greenwich, il se lève invariablement selon les prescriptions de l’almanach, sans jamais se laisser influencer par aucune considération particulière. L’aurore ramena donc aussi pour Nicolas l’ouverture régulière de son bureau, le train courant des affaires, et par-dessus le marché M. Frank Cheeryble, accompagné d’une suite de sourires et de compliments de bon accueil des dignes frères, et d’une réception plus grave et plus bureaucratique, mais non moins cordiale au fond, de la part de M. Tim Linkinwater.

« Comprend-on que M. Frank et M. Nickleby se soient rencontrés hier au soir ? dit Tim Linkinwater, descendant lentement de son tabouret et promenant ses yeux autour du bureau le dos appuyé contre son pupitre, comme il faisait toujours quand il avait quelque chose de très particulier à dire. Il y a dans cette rencontre des deux jeunes gens hier au soir, une coïncidence vraiment remarquable. Et puis qu’on vienne me dire à présent qu’il y ait un lieu au monde comme Londres pour ces coïncidences-là !

– Je ne m’y connais pas, dit Frank, mais…

– Vous ne vous y connaissez pas, monsieur Francis, reprit Timothée en l’interrompant d’un air obstiné, à la bonne heure, mais il n’est pas grand besoin de s’y connaître. S’il y a un autre lieu au monde pour cela, où est-il ? Est-ce en Europe ? Non, sans aucun doute. Est-ce en Asie ? pas davantage. En Afrique ? pas le moins du monde. En Amérique ? vous savez bien vous-même le contraire. Eh bien ! alors, dit Timothée, en se croisant les bras, où est-ce ?

– Je n’avais pas l’intention de vous contester ce point-là, Timothée, dit le jeune Cheeryble, en riant. Je ne voudrais pas commettre une pareille hérésie. Tout ce que je voulais vous dire, quand vous m’avez interrompu, c’est que j’en suis très obligé à la coïncidence, voilà tout.

– Oh ! si vous ne me contestez pas ce point-là, dit Timothée en se radoucissant, c’est différent. Eh bien ! tenez, je vais vous dire : je n’aurais pas été fâché que vous me l’eussiez contesté ; je voudrais bien qu’on me le contestât, vous ou tout autre. Je vous aurai bientôt terrassé mon homme par un argument sans réplique, » ajouta Timothée en tapant doucement ses lunettes sur l’index de sa main gauche.

Comme il n’y avait là personne pour défendre contre Timothée les quatre parties du monde, ou plutôt pour subir l’échec honteux que lui aurait infailliblement procuré une telle témérité, Timothée ne poussa pas plus loin sa démonstration devenue inutile et remonta sur son tabouret.

« Frère Ned, dit Charles, après avoir donné à Timothée quelques petites tapes d’amitié dans le dos, nous devons nous trouver tout heureux d’avoir près de nous maintenant deux jeunes gens de la force de notre neveu Frank et de M. Nickleby : ce doit être pour nous une source de plaisir et de grande satisfaction.

– Certainement, Charles, certainement, répondit l’autre.

– Quant à Timothée, ajouta le frère Ned, ce n’est pas la peine d’en parler, c’est un petit garçon, un enfant que nous regardons comme rien du tout, et auquel il ne faut pas penser. Qu’est-ce que vous en dites de cela, monsieur Timothée, vilain garnement ?

– Je dis que je suis jaloux de vos deux favoris, et que je vais chercher une autre place. Ainsi vous n’avez qu’à vous pourvoir de votre côté, s’il vous plaît. »

Timothée trouva cette plaisanterie si délicieuse, si extraordinaire, si mirobolante, qu’il posa sa plume sur l’encrier, et descendant ou plutôt se précipitant de son siège, en dépit de ses habitudes méthodiques, il se mit à se pâmer de rire, secouant sa tête tout le temps si violemment qu’il s’en échappa une nuée d’atomes de poudre qui volèrent par tout le bureau. Les frères n’étaient pas en reste non plus, et riaient d’aussi bon cœur que lui à l’idée d’une séparation volontaire. Nicolas et Frank faisaient chorus, et riaient encore plus fort que les autres, peut-être pour dissimuler une autre émotion produite chez eux par ce petit incident. Et, à vrai dire, après les premiers éclats de rire, l’attendrissement gagnait aussi les trois vieux amis, sans qu’ils voulussent le laisser paraître. Ainsi cet accès de gaieté franche et naïve leur procura plus de bonheur et de vrai plaisir que jamais assemblée élégante n’en a trouvé peut-être dans le trait d’esprit le plus aigu, décoché contre quelque absent.

« Monsieur Nickleby, dit le frère Charles en l’attirant à part et lui pressant doucement la main, je suis impatient, mon cher monsieur, de voir si vous êtes établi convenablement et à votre aise dans votre cottage. Nous nous reprocherions de laisser ceux qui nous rendent service souffrir de quelque privation ou de quelque gêne qu’il serait en notre pouvoir de faire disparaître. Je désire aussi beaucoup voir votre mère et votre sœur, faire connaissance avec elles, monsieur Nickleby, et trouver une occasion de relever leur courage en leur donnant l’assurance que tous les petits services que nous pourrons leur rendre sont bien au-dessous de tout ce que nous devons à votre zèle et à l’ardeur que vous déployez dans votre emploi. Pas un mot, mon cher monsieur, je vous en prie. C’est demain dimanche. Je prendrai la liberté d’y aller vers l’heure du thé, dans l’espérance de vous trouver chez vous. Si vous n’y êtes pas, vous savez, ou si ces dames ont de la répugnance pour une visite intempestive, et qu’elles préfèrent ne pas nous voir encore, je puis y retourner un autre jour : tous les jours me conviendront. Que cela soit bien entendu entre nous. Dites-moi, frère Ned, mon cher ami, je voudrais vous dire un mot par là. »

Les deux jumeaux sortirent du bureau, en se donnant le bras. Nicolas crut voir dans cette nouvelle preuve d’amitié, et dans toutes celles qui lui furent prodiguées ce jour-là même une espèce de bienvenue par laquelle les frères voulaient fêter le retour de leur neveu, en lui renouvelant à lui-même toutes les assurances flatteuses qu’il en avait déjà reçues auparavant, et ces attentions délicates ajoutaient de plus en plus à ses sentiments d’affection reconnaissante.

La nouvelle qu’elle allait recevoir le lendemain une visite (et quelle visite !) éveilla dans l’âme de Mme Nickleby un mélange de ravissement et de regrets ; car, si elle y voyait d’un côté le gage de sa prochaine rentrée dans la bonne société et dans les plaisirs presque oubliés déjà de visites du matin, de soirées pour prendre le thé, etc., elle ne pouvait pas, de l’autre, s’empêcher de songer avec amertume et découragement qu’elle n’avait plus sa théière d’argent, dont le couvercle était surmonté d’un bouton en ivoire, ni son petit pot au lait assorti, qui avaient fait la joie de son cœur dans le temps jadis, et qu’elle avait bien soin de garder toute l’année d’un bout à l’autre, enveloppés dans leur coiffe de chamois sur une certaine tablette tout en haut, que son imagination attristée lui représentait encore avec les plus vives couleurs, comme si elle y était.

« Je me demande qui est-ce qui a acheté à la vente cette boîte aux épices, dit Mme Nickleby en secouant la tête ; elle était toujours dans le coin à gauche, tout près des oignons confits. Vous vous rappelez cette boîte aux épices ? Catherine.

– Parfaitement, maman.

– Je serais tentée de croire qu’il n’en est rien, Catherine, répondit Mme Nickleby d’un ton sévère, à voir l’air froid et indifférent dont vous en parlez. Il y a dans les pertes que nous avons faites, je l’avoue, quelque chose qui m’est plus pénible encore que ces pertes mêmes, soyez-en sûre, Catherine, je vous le dis sincèrement, et Mme Nickleby se frottait le nez de l’air le plus contrarié du monde, c’est de voir autour de moi des gens qui prennent les choses avec un si beau calme et une froideur si désespérante.

– Ma chère maman, dit Catherine glissant doucement son bras autour du cou de sa mère, pourquoi dire des choses que je sais bien que vous ne pensez pas ? Comment voulez-vous que je croie sérieusement que vous êtes fâchée de me voir heureuse et contente ? Vous et Nicolas, vous me restez tous les deux ; nous voici réunis encore une fois : cela ne vaut-il pas bien quelques misérables bagatelles dont nous ne sentons jamais le besoin ? Après que j’ai vu de mes yeux toute la misère et la désolation que la mort peut traîner après elle, que j’ai connu la douleur de vivre seule et solitaire au milieu même de la foule, que j’ai passé par l’agonie d’une séparation cruelle au sein de l’affliction et de la pauvreté, qui nous auraient rendu plus nécessaire la consolation de les supporter ensemble, pouvez-vous vous étonner que je trouve ici un lieu de tranquillité et de repos, où, vous sentant à mes côtés, je ne sens plus ni désir, ni regret ? Il fut un temps, ce n’est pas encore bien loin de nous, où toutes les douceurs de notre ancienne existence revenaient souvent tourmenter ma mémoire, je l’avoue, plus souvent peut-être que vous ne pouvez croire ; mais j’affectais de ne point y penser, dans l’espérance que je réussirais à vous les faire moins regretter à vous-même. Ah ! non, je n’étais pas insensible. Plût à Dieu que je l’eusse été, j’en aurais été plus heureuse. Chère maman, dit Catherine avec une vive émotion, je ne vois plus qu’une différence entre cette maison où nous sommes et celle où nous avons tous passé tant d’heureuses années, c’est que le meilleur, le plus noble cœur qui ait jamais souffert en ce monde, a disparu d’ici pour monter en paix dans les cieux.

– Catherine ! ma chère Catherine ! cria Mme Nickleby.

– J’ai pensé bien des fois, dit Catherine en soupirant, à ses paroles si tendres. Vers la fin, quand il montait se coucher, en passant devant la petite chambre, il y regardait et me disait : « Que la bénédiction de Dieu soit sur vous, ma chère petite, » et sa figure était si pâle, maman ! Oh ! oui, il avait le cœur brisé, c’était de chagrin. A cette époque-là je ne pensais guère à ça, j’étais trop jeune. »

Un flot de larmes vinrent au secours de Catherine et soulagèrent sa peine. Elle posa sa tête sur le sein de sa mère, et pleura comme un petit enfant.

C’est une remarque à faire à l’honneur de notre nature, qu’aussitôt que notre cœur se sent touché et attendri par quelque pensée de bonheur tranquille ou d’affection pure, seul moment où la mémoire des morts lui revient avec le plus de puissance irrésistible, on croirait que nos bonnes pensées, que nos sympathies honnêtes sont des charmes dont la vertu donne à l’âme le pouvoir d’entretenir quelque commerce vague et mystérieux avec les esprits de ceux que nous avons chèrement aimés dans la vie. Hélas ! combien de fois, combien de temps ces anges patients voltigent-ils au-dessus de notre tête, attendant en vain, pour correspondre avec nous, le mot magique qu’il nous serait souvent si facile de prononcer et qui sort si rarement de notre bouche que bientôt même on l’oublie à jamais.

La pauvre Mme Nickleby était trop accoutumée à dire sans réserve tout ce qui lui passait par la tête, pour qu’il lui fût jamais venu dans l’idée que sa fille pût nourrir de semblables pensées en secret, d’autant plus que les plus rudes épreuves et les plus injustes reproches ne lui en avaient jamais arraché la confidence. Mais maintenant que le bonheur dont les faisait jouir tout ce que Nicolas venait de leur dire, ainsi que les habitudes paisibles de leur nouvelle vie, avait rappelé ces souvenirs dans l’âme de Catherine avec tant de force qu’elle n’avait pu les réprimer, Mme Nickleby commença à entrevoir qu’elle pouvait bien avoir été de temps en temps un peu irréfléchie, et elle sentit quelque chose qui ressemblait au remords en embrassant sa fille et en cédant aux émotions qu’une conversation pareille avait naturellement éveillées.

Jugez si ce soir-là on mit tout en l’air dans la maison, et si on fit d’immenses préparatifs pour la visite annoncée ; on n’oublia pas même un grand bouquet, qu’on se procura chez le jardinier à côté et que l’on divisa en une foule d’autres plus petits pour orner la maison. Mme Nickleby en aurait volontiers tapissé tout le salon d’après les principes de goût qui lui étaient particuliers, et qui n’auraient pas manqué d’attirer l’attention, si Catherine ne s’était pas offerte à lui en épargner la peine, pour les disposer elle-même avec l’élégance la plus simple et la plus naturelle. Jamais le cottage n’avait paru plus joli que lorsqu’il fut le lendemain éclairé par le jour le plus gai et le soleil le plus brillant ; mais ni l’orgueil de Smike, en regardant son jardin, ni celui de Mme Nickleby, en passant en revue son mobilier, ni celui de Catherine, en jetant partout son coup d’œil de maîtresse de maison, n’approchaient de l’orgueil avec lequel Nicolas contemplait Catherine elle-même ; et, en effet, le plus riche château de toute l’Angleterre aurait été fier de trouver dans la beauté de ses traits et dans l’élégance de ses formes son ornement le plus rare et le plus précieux.

Vers six heures du soir Mme Nickleby fut jetée dans la plus vive agitation par le coup de marteau depuis si longtemps attendu, et son agitation ne fit que s’accroître en entendant le pas de deux paires de bottes dans le corridor, ce qui fit prophétiser à la bonne dame, hors d’elle même, que ce devaient être les deux MM. Cheeryble, et tout en se trompant elle ne se trompait pas. Ce n’étaient pas les deux frères, comme elle l’avait auguré, mais c’étaient M. Charles Cheeryble et M. Frank Cheeryble, son neveu, qui commença par s’excuser de cette visite indiscrète, en demandant mille pardons qui lui furent tous accordés de la meilleure grâce du monde par Mme Nickleby, car elle avait compté ses cuillers et savait qu’elle en aurait plus qu’il n’en fallait pour son thé. L’apparition de ce visiteur imprévu ne causa donc pas le moindre embarras (si ce n’est peut-être à Catherine, qui en fut quitte pour rougir deux ou trois fois dans le commencement). Et d’ailleurs le vieux gentleman fut si cordial et si bon, et le jeune gentleman l’imita si bien en cela, qu’il n’y avait pas trace de cette roideur cérémonieuse qui gâte presque toujours une première entrevue, et que Catherine se surprit plus d’une fois à se demander quand est-ce que la présentation officielle allait commencer.

Une fois à table à prendre le thé, la conversation s’engagea sur une foule de sujets variés ; elle fut même plus d’une fois animée par des discussions qui ne manquaient pas d’avoir leur côté plaisant. Par exemple, en faisant allusion au récent voyage de son neveu en Allemagne, le vieux M. Cheeryble informa la compagnie que le susdit jeune M. Cheeryble était véhémentement soupçonné d’être devenu passionnément amoureux de la fille d’un certain bourgmestre allemand : accusation que le jeune M. Cheeryble repoussa de toutes les forces de son indignation, ce qui fournit à Mme Nickleby l’occasion de remarquer finement que la chaleur même de cette résistance lui donnait lieu de penser qu’il devait y avoir quelque chose de vrai. Alors le jeune M. Cheeryble supplia instamment le vieux M. Cheeryble de confesser qu’il avait voulu seulement plaisanter, ce que le vieux M. Cheeryble finit par avouer après s’être bien fait prier, car le jeune M. Cheeryble y tenait si expressément, que, selon l’observation répétée depuis bien des fois par Mme Nickleby, en se rappelant cette scène, il en eut le visage tout coloré : et elle en fit d’autant plus volontiers la remarque, que les jeunes gens en général ne forment pas une classe renommée pour sa discrétion et sa modestie, surtout quand il s’agit d’une conquête, car alors ce n’est pas leur visage qui se colore d’une rougeur modeste, mais c’est plutôt l’histoire de leurs amours qu’ils colorent à leur guise sans respect pour la vérité.

Après le thé on fit un tour dans le jardin, et, comme la soirée était belle, on le quitta pour enfiler quelques sentiers dans la campagne et se promener de long en large sur le chemin jusqu’à la brune. La société tout entière sembla trouver le temps très court. Catherine conduisait la bande, s’appuyant sur le bras de son frère, et causant avec lui et M. Frank Cheeryble. Mme Nickleby et le frère Charles suivaient par derrière à une petite distance. La pauvre dame était si sensible à la bonté que son cavalier mettait à lui exprimer son amitié pour Nicolas et son admiration pour Catherine, que le torrent impétueux de ses divagations ordinaires se contint pour cette fois dans des limites raisonnables. Smike, qui n’avait jamais été de sa vie l’objet d’un plus vif intérêt que dans cette journée, marchait près d’eux, voltigeant d’un groupe à l’autre, selon que le frère Charles lui mettait la main sur l’épaule, le retenait près de lui, ou que Nicolas se retournait d’un visage souriant pour lui faire signe de venir causer avec son vieil ami, celui qui le comprenait le mieux, et qui savait le moyen inconnu aux autres de dérider son front.

L’orgueil est un des sept péchés capitaux ; mais ce n’est sans doute pas l’orgueil qu’une mère éprouve en pensant à ses enfants, ou ce serait un péché composé de deux vertus cardinales : la foi et l’espérance. Péché ou vertu, cet orgueil-là gonfla le cœur de Mme Nickleby pendant toute la soirée, et, quand on reprit le chemin de la maison, on voyait encore briller, à la lumière, sur ses joues, les traces des plus douces larmes qu’elle eût versées jamais. Après un petit souper, dont la gaieté tranquille était en parfaite harmonie avec ces dispositions d’esprit, les deux gentlemen finirent par prendre congé de ces dames. Il y eut encore là, au départ, une circonstance qui devint l’occasion d’une foule de plaisanteries amusantes, c’est que M. Frank Cheeryble serra une fois de plus qu’il n’est d’usage la main de Catherine, oubliant tout à fait qu’il lui avait déjà dit adieu. L’oncle Charles y vit une preuve accablante que son neveu distrait ne pensait qu’à sa flamme allemande, supposition qui fut aussitôt accueillie par un immense éclat de rire. Il ne faut pas grand’chose pour égayer des cœurs innocents.

Bref, ce fut un jour de bonheur tranquille et serein ; nous avons tous quelques beaux jours (j’en souhaite même beaucoup de pareils à mes lecteurs) sur lesquels nous revenons toujours avec un plaisir particulier. Eh bien ! c’était un de ceux-là, et bien des fois plus tard il en fut parlé comme d’un jour qui tenait une place mémorable dans le calendrier de ceux qui avaient eu le bonheur d’en prendre leur part.

Pourtant, n’y avait-il pas une exception, et pour celui qui avait le plus besoin d’être heureux ?

Qui est-ce donc que celui-là qui, dans le silence de sa chambre, tomba à genoux pour faire à Dieu la prière que lui avait apprise son premier ami, puis joignit les mains et les étendit dans le vide, d’un air désespéré, avant de tomber la face contre terre dans un accès du chagrin le plus amer ?

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Il y a des gens qui, ne vivant uniquement que pour s’enrichir n’importe comment, et qui, ne se faisant aucune illusion sur la bassesse et la turpitude des moyens auxquels ils ont recours journellement dans ce but, affectent néanmoins, au point de s’y tromper quelquefois eux-mêmes, une grande dignité morale, et secouent la tête ou poussent de profonds soupirs, en se plaignant de la corruption du monde. Parmi les plus abominables coquins qui aient jamais posé le pied ou plutôt qui aient jamais rampé sur cette terre (car c’est la seule attitude qui convienne à ces êtres bas et dégradés), il y en a qui vous enregistrent bravement, jour par jour, leurs faits et gestes dans un journal, et tiennent avec le ciel un compte ouvert de doit et avoir, où l’on est toujours sûr de trouver la balance à leur avantage. Est-ce une insulte gratuite à la Providence ? (s’il y a rien de gratuit dans l’âme intéressée, vile et fausse de ces hommes qui se traînent dans les sentiers les plus fangeux de la vie) ou bien est-ce réellement une espérance qu’ils conservent encore de tromper jusqu’au ciel même et de faire dans l’autre monde un placement par les mêmes procédés qui leur ont procuré de bons placements dans celui-ci ? Il ne s’agit pas de savoir comment cela se fait ; ce qu’il y a de sûr, c’est que cela est ; et ce qu’il y a de sûr aussi, c’est qu’une pareille exactitude dans la tenue des livres de ces messieurs, comme l’ont prouvé certains mémoires biographiques qui ont révélé bien des choses, ne peut pas manquer d’avoir son utilité, quand ce ne serait que d’épargner à l’ange, chargé de tenir là-haut la comptabilité, de la peine et du temps.

Ralph Nickleby n’était pas de ces gens-là : grave, inflexible, obstiné, impénétrable, Ralph ne se souciait de rien, dans la vie ou après la vie, que de la satisfaction de ses deux passions, dont la première était l’avarice, l’appétit le plus impérieux de sa nature, et dont la seconde était la haine. Ne voulant voir en lui-même qu’un type de l’humanité tout entière, il ne se donnait pas la peine de dissimuler son véritable caractère aux yeux du monde en général ; et, dans le fond de son cœur, sitôt qu’il lui venait une mauvaise pensée, il se hâtait de l’accueillir avec joie, et de la caresser avec amour. Le seul précepte de philosophie que Ralph Nickleby pratiquât à la lettre, c’était le connais-toi toi-même. Il se connaissait bien lui-même, et c’est pour cela qu’il haïssait tous les hommes, parce qu’il aimait à croire qu’ils lui ressemblaient tous, ayant été jetés dans le même moule. En effet, s’il n’y a pas d’homme qui se haïsse lui-même (le plus insensible d’entre nous a trop d’amour-propre pour cela), toutefois, la plupart des hommes jugent, sans le savoir, des autres par eux-mêmes : et l’on peut établir, en règle générale, que ceux qui ont l’habitude de tourner en dérision la nature humaine et qui affectent de la mépriser, ne sont pas non plus ses meilleurs ni ses plus honorables échantillons.

Mais c’est aux aventures de Ralph lui-même que nous avons affaire. Ralph se tenait donc debout, regardant Newman Noggs d’un air renfrogné pendant que l’élégant commis ôtait ses gants sans doigts, les étendait soigneusement sur la paume de sa main gauche, les étalant avec sa main droite pour en polir les plis, et se disposait à les rouler de l’air le plus affairé, comme s’il oubliait en ce moment tout autre soin devant l’intérêt majeur de ce cérémonial.

« Parti de Londres ! dit Ralph lentement, vous vous serez trompé, vous retournerez.

– Pas trompé, répliqua Newman, pas même partant, parti.

– Ce n’est donc plus un homme ! Est-ce une femme ou un enfant ? marmotta Ralph avec un geste courroucé.

– Je ne sais pas, dit Newman, mais il est parti. »

Plus le mot parti semblait désagréable à Ralph Nickleby, plus Newman Noggs semblait éprouver à le répéter un plaisir inexprimable. Il le prononçait à pleine bouche, appuyant dessus aussi longtemps qu’il pouvait le faire décemment ; et quand il ne pouvait plus en prolonger le son sans affectation, on voyait qu’il ouvrait encore la bouche pour se le répéter en dedans, comme si c’était au moins pour lui une consolation.

« Et où cela est-il parti ? dit Ralph.

– France, répliqua Newman,… le danger d’une seconde attaque d’érésipèle… une mauvaise attaque… à la tête. Alors les médecins lui ont ordonné de partir et il est pa-a-r-ti.

– Et lord Frédérick ?

– Il est par-ti aussi, répliqua Newman.

– Alors, il emporte avec lui ses taloches, n’est-ce pas ? dit Ralph en se détournant. Il empoche les coups, et file sans dire un mot et sans obtenir la moindre réparation !

– Il est trop malade, dit Newman.

– Trop malade ! répéta Ralph ; mais moi, j’aurais été mourant que je m’en serais vengé ; au contraire, je n’en aurais été que plus prompt à me venger, si j’avais été à sa place. Mais il est trop malade ! pauvre sir Mulberry ! trop malade ! »

En prononçant ces mots avec un suprême mépris et l’apparence d’une grande irritation intérieure, Ralph se hâta de faire signe à Newman de sortir, et, se jetant sur sa chaise, il se mit à battre du pied sur le parquet avec impatience.

« Il faut que ce garçon-là soit sorcier, dit Ralph en grinçant des dents ; les circonstances conspirent pour l’aider. Parlez-moi des faveurs de la fortune ! Qu’est ce que c’est que l’argent même, au prix d’un bonheur insolent comme celui-là ? »

Il fourra avec colère ses mains dans ses poches, mais cependant ses premières réflexions furent sans doute adoucies par quelques pensées consolantes, car sa figure se détendit, et, s’il y avait encore dans les plis de son front une expression sérieuse, elle trahissait plutôt la méditation et le calcul que le désappointement.

« Après tout, murmura Ralph, Hawk finira toujours par revenir, et si je connais bien mon homme, comme je dois à présent le connaître, sa fureur n’aura rien perdu de sa violence pour attendre. Obligé de vivre dans la solitude, combien un homme de son caractère doit trouver monotone une chambre de malade ! ne pas vivre ! ne pas boire ! ne pas jouer ! ne rien faire enfin de ce qu’il aime et de ce qui fait le fond de son existence ! Il n’y a pas de danger qu’il oublie de lui faire payer cher tout cela. Il n’y en a pas beaucoup qui en fussent capables, mais lui moins que personne. »

Il sourit et secoua la tête, posa son menton sur sa main, rêva et sourit encore, puis, au bout d’un moment, il se leva et tira la sonnette.

« Et ce M. Squeers, est-il venu ici ? dit Ralph.

– Il est venu hier au soir ; il était encore ici quand je suis parti, répondit Newman.

– Je le sais bien, imbécile ! Ce n’est pas là ce que je vous demande, dit Ralph en pleine colère. Est-il venu depuis ? a-t-il passé ici ce matin ?

– Non, brailla Newman de toute sa force.

– S’il vient en mon absence,… je suis sûr qu’il sera ici ce soir à neuf heures,… qu’il attende,… et s’il y a un autre homme avec lui, comme c’est possible, dit Ralph se reprenant, qu’il attende aussi.

– Qu’ils attendent tous les deux, dit Newman.

– Oui, répliqua Ralph tournant vers lui des yeux courroucés ; voyons, aidez-moi à passer ce spencer, au lieu de toujours répéter après moi comme un perroquet qui croasse.

– Je voudrais bien être un perroquet, dit Newman d’un air boudeur.

– Je le voudrais bien aussi, répliqua Ralph en boutonnant son spencer, il y a longtemps que je vous aurais tordu le cou. »

Newman ne répondit rien à ce compliment ; mais, en ajustant par derrière le collet du spencer de son patron, il regarda un moment par-dessus l’épaule, comme s’il avait l’intention de commencer par lui tordre le nez. Cependant, en rencontrant l’œil de Ralph, il rappela ses doigts prêts à s’égarer, et se frotta lui-même le nez avec une véhémence tout à fait étonnante.

Ralph, qui n’avait point pénétré ses intentions excentriques, se contenta de jeter sur son commis un regard menaçant, en lui recommandant d’avoir soin de ne pas faire d’erreur, prit ses gants et son chapeau et sortit.

Il fallait qu’il eût une clientèle bien extraordinaire et bien mélangée, car il faisait des visites tout à fait hétérogènes, tantôt dans de riches hôtels, tantôt dans de pauvres petites maisons : mais elles se ressemblaient toutes à ses yeux par un but commun, l’argent. Sa figure était un talisman pour les portiers et les serviteurs de ses clients opulents, et le faisait admettre à l’instant, quoiqu’il trottât à pied, pendant qu’il en voyait d’autres refusés à la porte, avec leurs beaux équipages. Ici, son ton était doux et sa civilité servile ; son pas léger rebondissait sans bruit sur le tapis moelleux. Sa voix murmurante n’était entendue que de la personne même à laquelle elle s’adressait. Mais dans les habitations pauvres, Ralph n’était plus le même homme : dès son entrée dans le corridor, ses bottes craquaient hardiment ; en demandant l’argent qui lui était redû, sa voix était haute et aigre, ses menaces étaient grossières et insolentes. Il avait encore une autre classe de pratiques chez lesquelles il jouait un personnage tout différent. C’étaient les procureurs de réputation véreuse, qui lui prêtaient leur ministère pour contracter des affaires nouvelles ou tirer de nouveaux profits d’affaires déjà anciennes. Là, Ralph avait l’humeur familière et plaisante ; il s’égayait sur les nouvelles du jour, et n’était jamais plus agréable que sur les banqueroutes et les difficultés pécuniaires qui faisaient aller son négoce. Bref, il eût été difficile de reconnaître ce Janus multiple sous tant de visages divers, sans le volumineux portefeuille de cuir plein de billets et d’obligations qu’il tirait de sa poche en entrant dans chaque maison, et l’éternel refrain de ses plaintes uniformes, chanté seulement sur des airs différents, « de ce que le monde le croyait riche, et qu’en effet il devrait l’être s’il avait ce qu’on lui devait. Mais quoi ! quand une fois l’argent était dehors, il ne voulait plus rentrer, ni intérêt, ni principal, et l’on avait bien du mal à vivre, je dis à vivre au jour le jour. »

Quand il avait fait sa tournée jusqu’à Pimlico, en prenant seulement le temps de faire en route un piètre dîner dans quelque cuisine bourgeoise, Ralph revenait chez lui tout le long du parc de Saint-James.

Ce jour-là donc on voyait bien, aux plis de son front et à ses lèvres pincées, mais plus encore à sa complète indifférence pour tous les objets qui pouvaient frapper sa vue, sans qu’il parût les voir, qu’il roulait dans sa tête quelque projet profond. Complètement absorbé dans ses méditations, Ralph, cet homme fier de sa vue perçante, ne s’aperçut pas même qu’il était suivi par une ombre obstinée, qui tantôt marchait sans bruit derrière lui d’un pas clandestin, tantôt le devançait de quelques pieds, ou même se glissait à ses côtés sans le quitter des yeux un moment, et qui plongeait sur lui un œil si pénétrant, un regard si avide et si attentif, qu’il rappelait plutôt ces figures de fantaisie que le peintre introduit sur sa toile dans une scène dramatique ou celles qui agitent nos mauvais rêves, que l’examen soutenu de l’observateur le plus infatigable.

Il y avait déjà quelque temps que le ciel s’était couvert de nuages sombres, et les premières gouttes d’un orage violent forcèrent Ralph à chercher un abri sous un arbre. Il y était appuyé les bras croisés, enseveli dans ses pensées, lorsque, en levant les yeux par hasard, il rencontra tout à coup ceux d’un homme qui venait de faire sans bruit le tour du tronc pour le regarder en face d’un œil scrutateur. La figure de l’usurier prit à l’instant une expression que l’étranger parut se rappeler sans hésiter, car elle le décida à faire un pas vers lui en l’appelant par son nom.

Etonné, dans le premier moment, Ralph recula quelque peu et le toisa de la tête aux pieds. Un homme sec, hâve, décrépit, à peu près du même âge que lui, le corps courbé, la figure sinistre, rendue plus répugnante encore par des joues creuses et affamées, le teint hâlé, les sourcils épais et noirs, que ses cheveux tout blancs faisaient paraître plus noirs encore ; des vêtements grossiers et râpés, d’une forme étrange et bizarre ; enfin, dans toute sa personne, les marques irrécusables de l’abjection et de la dégradation : voilà d’abord tout ce qu’il put en voir. Mais, à mesure qu’il le regardait davantage, la figure et les traits de l’inconnu lui parurent graduellement moins étrangers ; il lui sembla qu’ils se fondaient et se transformaient en quelque image qui lui était familière, jusqu’à ce qu’enfin une illusion d’optique parut en composer un homme qu’il avait connu de longues années auparavant, mais qu’il avait oublié et perdu de vue depuis longtemps déjà.

L’homme vit que la reconnaissance était réciproque, et fit signe à Ralph de reprendre sa première place au pied de l’arbre, au lieu de rester à la pluie à laquelle, dans ses premiers moments de surprise, il n’avait pas même songé, et lui adressa ces paroles d’une voix enrouée et affaiblie :

« Je suis sûr que vous ne m’auriez pas reconnu à ma voix, monsieur Nickleby, dit-il.

– Non, répondit Ralph fixant sur lui un regard sévère ; cependant il y a quelque chose que je me rappelle.

– Il n’y a pas grand’chose en moi que vous puissiez vous rappeler après cet huit dernières années, répliqua l’autre.

– Il y en a bien assez comme cela, dit Ralph négligemment en détournant la tête. Il n’y en a que trop.

– Si j’avais pu douter que ce fût bien vous, monsieur Nickleby, dit l’autre, votre accueil et vos manières ne m’auraient pas laissé longtemps en suspens.

– Est-ce que vous espériez mieux ? demanda Ralph avec aigreur.

– Non, dit l’homme.

– Vous aviez raison ; et, puisque cela ne vous surprend pas, pourquoi montrez-vous de la surprise ? »

L’étranger se tut d’abord. Il paraissait disposé à répondre par quelque reproche, mais il se domina.

« Monsieur Nickleby, lui dit-il sans autre préambule, voulez-vous bien entendre quelques mots que j’ai à vous dire ?

– Je suis obligé d’attendre ici que la pluie cesse un peu, dit Ralph regardant le temps ; si vous me parlez, monsieur, je n’irai pas me boucher les oreilles, quoique je ne promette pas pour cela d’en être moins sourd à vos paroles.

– Je possédais autrefois votre confiance… »

Au début, Ralph se retourna et sourit involontairement.

« Enfin, dit l’autre, je possédais votre confiance autant que jamais un homme a pu la posséder.

– Ah ! répliqua Ralph se croisant les bras ; ceci, c’est autre chose, c’est tout autre chose.

– Allons, ne jouons pas sur les mots, monsieur Nickleby, au nom de l’humanité !

– Au nom de quoi ? demanda Ralph.

– De l’humanité, répliqua l’autre rudement. J’ai faim, et je n’ai pas de quoi manger. Vous devez voir en moi un grand changement après une si longue absence. Je dis que vous devez le voir, car je le vois moi-même, quoique je l’aie subi lentement et par degrés insensibles. Si cela ne suffisait pas pour émouvoir votre pitié, sachez donc que je n’ai pas de pain, je ne parle pas du pain quotidien de l’oraison dominicale qui, dans ces riches cités, comprend à peu près toutes les jouissances du monde pour le riche, et la nourriture grossière qui peut suffire à soutenir la vie du pauvre ; non, le pain dont je parle, le pain dont je manque, le pain que je demande, c’est une croûte de pain sec. Quand le reste ne vous toucherait pas, j’espère que du moins vous ne serez pas insensible à mon dénuement.

– Est-ce là la forme banale que vous avez adoptée pour mendier, monsieur ? dit Ralph ; vous n’avez pas mal étudié votre rôle ; mais, si vous voulez prendre conseil d’un homme qui sait ce que c’est que le monde, je vous recommanderai de parler moins haut, un peu moins haut, ou vous risquez fort de mourir de faim tout de bon. »

En disant cela, Ralph tenait son poing gauche étroitement serré dans sa main droite, et, penchant un peu la tête d’un côté en laissant retomber son menton sur sa poitrine, il considérait d’un air sombre et refrogné celui qui venait de s’adresser à lui. Il était dans l’attitude où l’artiste pourrait représenter l’Insensibilité même.

« Je ne suis encore à Londres que depuis hier, dit le vieillard jetant un coup d’œil sur ses vêtements salis par le voyage, et sur sa chaussure usée.

– Le premier jour que vous y avez passé devrait bien être aussi le dernier, répliqua Ralph.

– Je n’ai fait que chercher, pendant tout ce temps-là, partout où je croyais avoir l’espérance de vous rencontrer, reprit l’autre plus humblement, et je vous rencontre enfin au moment où j’y avais presque renoncé, monsieur Nickleby. »

Il parut attendre un moment quelque réponse, mais sans succès.

« Je suis, continua-t-il, un malheureux proscrit, bien misérable ; j’ai près de soixante ans, je suis sans ressource et sans appui, comme un enfant de six ans.

– Et moi aussi, j’ai soixante ans, répliqua Ralph ; mais je ne suis pas pour cela sans ressource et sans appui. Travaillez au lieu de faire de belles tirades sur le pain comme tout à l’heure ; gagnez-en, cela vaudra mieux.

– Et comment ? cria l’autre ; où ? Faites-m’en connaître les moyens. Voulez-vous me les fournir, dites, voulez-vous ?

– Ce ne serait pas la première fois, reprit Ralph avec un grand sang-froid, et je pense que vous n’avez pas besoin de me demander si je suis prêt à recommencer.

– Il y a un peu plus de vingt ans, dit l’autre d’une voix étouffée, que nous avons fait notre première rencontre. Vous vous rappelez ; je venais vous réclamer ma part de profit dans une affaire que je vous avais procurée ; et, pour punir ma persistance, vous m’avez fait arrêter, comme étant mon créancier pour une avance de deux cent cinquante francs et quelques centimes, à cinquante pour cent d’intérêt ou à peu près.

– Je me rappelle quelque chose comme cela, répliqua Ralph d’un air insouciant ; et puis après ?

– Nous ne nous sommes pas brouillés là-dessus. J’ai fait ma soumission sous les verrous et les grilles derrière lesquelles vous m’aviez claquemuré ; et, comme vous n’étiez pas alors aussi huppé que vous êtes aujourd’hui, vous n’avez pas été fâché de reprendre un commis un peu dégourdi, et qui s’entendît à votre genre de trafic.

– Dites que vous avez imploré, mendié mon assistance, et que j’ai cédé à vos prières, répondit Ralph. C’était bien de la bonté de ma part, ou peut-être avais-je besoin de vous, je ne me le rappelle pas. Cependant je suis porté à croire que vous pouviez me servir, car sans cela je vous aurais bien laissé implorer ma pitié jusqu’à demain. Vous étiez un homme utile, pas trop honnête, pas trop scrupuleux, pas trop délicat, ni d’action, ni de sentiment, mais enfin vous étiez un homme utile.

– Utile ! je le crois bien, dit l’étranger. Vous m’aviez déjà bien vexé, bien maltraité, plusieurs années auparavant, sans que je vous servisse moins fidèlement jusqu’alors, malgré votre dureté. N’est-ce pas vrai ? »

Ralph ne répondit pas.

« N’est-ce pas vrai ? répéta l’autre.

– Vous aviez fait votre besogne, répliqua Ralph, et moi je vous avais payé vos gages. Il me semble que nous ne nous devons rien, nous étions quittes.

– Alors, peut-être ; mais depuis ?

– Si nous ne le sommes pas depuis, c’est que nous ne l’étions pas même alors ; car vous venez de le dire vous-même, vous me deviez de l’argent et vous m’en devez encore.

– Oui, mais ce n’est pas tout, dit l’étranger avec vivacité ; ce n’est pas tout, remarquez bien. Je n’avais pas oublié le mal que vous m’aviez fait comme vous pouvez le croire ; aussi la rancune d’un côté, et, de l’autre, l’espoir de gagner à cela quelque argent, me firent profiter de ma position près de vous, pour m’emparer d’un secret qui me donnât prise sur vous. Je le tiens, et vous sacrifieriez bien la moitié de ce que vous possédez pour le connaître, mais ce n’est que par moi que vous pouvez le connaître. Je vous ai donc quitté, bien longtemps après, vous vous rappelez, et, pour un pauvre petit démêlé avec la loi que, vous autres agioteurs, vous ne craignez pas de violer impunément tous les jours, je fus condamné à être transporté pendant sept ans. Vous voyez dans quel état je suis revenu. Maintenant, monsieur Nickleby, ajouta-t-il avec un singulier mélange d’humilité et d’assurance, voyons ! que voulez-vous faire pour moi ? Comment voulez-vous reconnaître, ou plutôt, franchement, combien voulez-vous payer mon secret ? Mes prétentions ne sont pas énormes, mais enfin il faut que je vive, et je ne puis pas vivre sans boire ni manger. L’argent est de votre côté : la faim et la soif sont du mien. Vous pouvez vous en tirer à bon marché.

– Est-ce tout ? dit Ralph, fixant toujours sur son ancien commis le même regard de mépris inflexible, et remuant seulement les lèvres.

– C’est de vous que cela dépend, monsieur Nickleby ; c’est tout, et ce n’est pas tout, selon qu’il vous plaira.

– Eh bien alors, monsieur… je ne sais pas quel nom vous donner, dit Ralph.

– Mon ancien nom, si vous voulez.

– Eh bien donc ! écoutez-moi bien, monsieur Brooker, dit Ralph avec les accents d’une colère rentrée. Ecoutez-moi bien, car ce sont les derniers mots que vous entendrez jamais de moi. Il y a longtemps que je vous connais pour être un franc coquin, mais vous n’avez pas le cœur solide, et les travaux forcés avec un boulet au pied et une nourriture moins abondante que du temps où je vous vexais et vous maltraitais, ont déjà singulièrement hébétés vos esprits, sans cela vous ne viendriez pas me débiter de pareilles fariboles. Vous ! un secret qui vous donne prise sur moi ! eh bien ! gardez-le ou dites-le à tout le monde, comme vous voudrez, je vous laisse le choix.

– Je n’ai pas envie de le dire à tout le monde, reprit Brooker ; à quoi cela me servirait-il ?

– A quoi cela vous servirait-il ? dit Ralph ; à peu près autant que de venir me faire ces contes, je vous assure. Tenez ! jouons cartes sur table ; je suis un homme soigneux et je sais toutes mes affaires sur le bout de mon doigt. Je connais le monde et le monde me connaît. Tout ce que vous avez pu ramasser en ouvrant tout grand vos yeux et vos oreilles quand vous étiez à mon service, le monde le sait et l’exagère même. Vous ne pouvez plus rien lui dire de moi qui le surprenne, à moins pourtant que vous ne chantiez mes louanges ; mais alors, il vous huerait comme un menteur. Eh bien ! tout cela ne me fait trouver ni moins d’affaires, ni moins de confiance dans mes clients ; bien au contraire, il n’y a pas de jour que je ne sois honni ou menacé par l’un ou par l’autre ; mais après tout, les choses n’en vont pas moins leur petit train, et je n’en suis pas plus pauvre.

– Il ne s’agit pas ici de vous honnir ou de vous menacer, répondit l’homme. Je viens vous parler seulement de quelque chose que vous avez perdu de mon fait, de quelque chose que je puis seul vous rendre, d’un secret enfin qui peut mourir avec moi, sans que jamais vous ayez le moyen de le rattraper.

– Je puis me flatter, dit Ralph, d’être joliment soigneux de mon argent, et, généralement, je ne me fie qu’à moi pour le garder. Je surveille de près les gens à qui j’ai affaire, et je vous ai surveillé de plus près que personne. Ainsi donc, je vous fais cadeau de tout ce que vous avez pu me prendre.

– Ceux qui portent votre nom vous sont-ils encore chers ? dit l’homme avec énergie ; en ce cas…

– Non, répondit Ralph, outré de cette insistance et poursuivi par le souvenir de Nicolas, que la dernière question venait de raviver encore. Non, ils ne me sont pas chers. Si vous étiez venu me demander l’aumône comme tous les mendiants, je vous aurai jeté une pièce de dix sous en mémoire de vos bons tours d’autrefois ; mais, puisque vous venez essayer l’effet de ces chantages, vieux comme le monde, sur un homme que vous devriez pourtant mieux connaître, je ne vous donnerai seulement pas deux sous, quand ce serait pour ne pas vous laisser crever de faim ; et rappelez-vous bien ceci, monsieur le gibier de potence, dit Ralph en le menaçant avec la main : si jamais nous nous rencontrons et que vous ayez le front de me tendre la main, vous retournerez voir encore ce que c’est qu’une prison. Vous aurez le temps de consolider la prise que vous avez sur moi dans l’intervalle des travaux forcés auxquels on emploie les vagabonds comme vous. Voilà le cas que je fais de vos balivernes : attrape. »

Après avoir étonné de son ton dédaigneux le misérable objet de sa colère, qui soutint son regard méprisant sans prononcer un mot, Ralph s’en retourna de son pas ordinaire, sans montrer la moindre curiosité de voir ce que devenait son interlocuteur, et même sans regarder une fois derrière lui. L’homme resta à la même place, les yeux toujours fixés sur son ancien patron, jusqu’à ce qu’il l’eut perdu de vue tout à fait ; puis, se croisant les bras sous l’aisselle comme si l’humidité et le besoin glaçaient ses membres, il s’en alla le long du chemin d’un pas traînant, demandant l’aumône aux passants.

Ralph, sans être le moins du monde ému de ce qui venait de se passer, après les menaces qu’il laissait comme adieu à son compagnon de rencontre, se remit en route d’une marche délibérée, et, tournant par le parc, laissant Golden Square à sa droite, enfilant quelques rues du beau quartier de l’Ouest, il finit par arriver à celle où résidait Mme Mantalini. Le nom de cette dame avait disparu de la plaque flamboyante attachée à la porte ; c’était celui de miss Knag qui avait pris sa place. Mais les robes et les chapeaux se montraient encore avec le même éclat derrière les fenêtres du premier, au crépuscule d’un soir d’été, et l’établissement paraissait avoir conservé toute son ancienne physionomie, sauf ce petit changement ostensible dans le nom de la propriétaire.

« Hum ! murmura Ralph en se caressant le menton d’un air de connaisseur et en examinant la maison de haut en bas. Voilà des gens qui font assez bonne mine, ils ne peuvent pas aller bien loin pourtant ; mais si je puis me tenir au courant et arriver à temps, mon affaire est bonne et les profits sont clairs. Il ne faut pas que je les perde de vue : voilà tout. »

Là-dessus, il hocha la tête d’un air de satisfaction, et s’apprêtait à se retirer, quand son oreille subtile intercepta un son de voix confuses et le bruit d’une vague rumeur mêlée à un grand remue-ménage dans l’escalier de la maison même qui venait d’être l’objet de son examen curieux.

Pendant qu’il ne savait pas encore s’il devait frapper à la porte ou écouter par le trou de la serrure, une servante de Mme Mantalini, qu’il avait déjà vue souvent, ouvrit brusquement et se précipita dehors, les rubans bleus de son bonnet flottant en l’air.

« Holà ! ici ! arrêtez donc ! cria Ralph. Qu’est-ce qu’il y a ? Est-ce que vous ne me voyez pas, vous ne m’avez donc pas entendu frapper ?

– Ah ! monsieur Nickleby, dit la fille, montez, pour l’amour de Dieu ! Le bourgeois est allé recommencer.

– Recommencer quoi ? dit Ralph sèchement. Qu’est-ce que vous voulez dire ?

– Je savais bien qu’il recommencerait si on l’y réduisait, s’écria-t-elle ; il y a longtemps que je le disais.

– Voyons, dit Ralph en l’attrapant par le poignet ; venez donc par ici, petite sotte, et n’allez pas colporter ainsi des secrets de famille dans le voisinage pour détruire le crédit de l’établissement. Venez par ici, m’entendez-vous ? »

Sans autre formalité, il emmène ou plutôt il entraîne dans la maison la servante effrayée en fermant la porte ; il la fait monter devant lui et la suit sans cérémonie.

Guidé par le bruit d’un grand nombre de voix parlant toutes ensemble, il passe, dans son impatience, par-devant la servante, dès les premières marches de l’escalier, et monte rapidement jusqu’au petit salon, où il se trouve tout à coup, avec stupéfaction, en face d’une scène de désordre inexprimable.

Toutes les demoiselles de l’atelier étaient là, les unes en chapeau, les autres en cheveux, toutes dans des attitudes diverses, mais en proie aux mêmes alarmes et montrant la même affliction. Il y en avait de groupées autour de Mme Mantalini, qui était assise tout en larmes, d’autres autour de M. Mantalini, sans contredit le personnage le plus saisissant de toute la troupe. Il était étendu de tout son long, les pieds sur le parquet, la tête et les épaules soutenues par un grand laquais qui ne paraissait pas trop savoir qu’en faire. M. Mantalini avait les yeux fermés, la figure pâle, les cheveux jusqu’à un certain point hérissé, les favoris et les moustaches aplatis, les dents serrées, une petite fiole dans la main droite et une petite cuiller à thé dans la main gauche. Ses bras, ses pieds, ses jambes, ses épaules, tout était roide et inerte. Néanmoins, Mme Mantalini, au lieu de verser des larmes sur le corps de son bien-aimé, criait et tempêtait sur sa chaise. Tout cela au milieu d’un tumulte de langues tout à fait étourdissant, et dont la confusion paraissait avoir mis l’infortuné laquais dans la perplexité la plus désespérante.

« Qu’est-ce qu’il y a donc ici ? » dit Ralph en s’avançant brusquement.

A cette question, les clameurs devinrent vingt fois plus bruyantes, et firent éclater en même temps une foule de réponses contradictoires. « Il s’est empoisonné. – Il ne s’est pas empoisonné. – Envoyez chercher le médecin. – N’en faites rien. – Il se meurt. – Ce n’est pas vrai, il fait semblant. » Sans compter d’autres cris divers proférés avec une volubilité étourdissante, jusqu’à ce qu’enfin on vit Mme Mantalini en conversation directe avec Ralph. Alors la curiosité de savoir ce qu’elle pouvait lui dire calma la douleur de ces dames, et, comme d’un accord unanime, rétablit à l’instant un silence profond, qui ne fut pas même interrompu par le moindre chuchotement.

« Monsieur Nickleby, dit Mme Mantalini, par quel hasard êtes-vous venu en ce moment, quelle singulière rencontre ! »

Ici on entendit une voix tremblotante pousser, dans une espèce de délire supposé, ces mots autrefois sûrs de leur effet : « Diable de charmante petite femme ! » Mais personne n’y fit attention que le grand laquais. En effet, dans son effroi d’entendre sortir ces son gutturaux d’entre ses doigts, pour ainsi dire, il laissa tomber lourdement sur le parquet la tête de son maître, qui sonna le creux en tombant, et, sans essayer seulement de la relever, se mit à regarder fixement l’assistance, comme s’il venait de faire un chef-d’œuvre.

« Quoi qu’il en soit, continua Mme Mantalini séchant ses larmes et parlant avec beaucoup d’indignation, je suis bien aise de cette occasion pour dire devant vous et devant tout le monde, une fois pour toutes, que je ne veux plus continuer à entretenir les extravagances et les désordres de monsieur. J’ai eu assez longtemps la sottise d’être sa dupe. Désormais, il se tirera d’affaires comme il pourra, et dépensera autant d’argent qu’il voudra, aux frais ou au profit de qui bon lui semblera, mais non pas à mes dépens ; et par conséquent vous ferez bien de ne plus vous y fier maintenant. »

Là-dessus, Mme Mantalini, insensible comme un marbre aux lamentations les plus pathétiques de la part de son mari, le laissa maudire l’apothicaire de ne pas avoir mis dans la fiole une dose d’acide prussique assez forte, et se consoler en pensant qu’il allait prendre encore une fiole ou deux pour en finir. Puis elle se mit à dérouler la liste des nombreux méfaits de cet aimable gentleman, de ses galanteries, de ses trahisons, de ses extravagances, de ses infidélités (surtout de ses infidélités). Puis elle finit par protester contre l’idée qu’on pût croire qu’elle conservât pour lui le moindre reste d’affection, et par donner en preuve de son indifférence absolue qu’elle l’avait laissé s’empoisonner déjà six fois depuis quinze jours, et sans dire même un simple mot pour le sauver de la mort.

« Mais ce n’est pas tout, ajouta-t-elle en soupirant, il me faut une séparation qui me rende ma liberté, et je la veux. S’il me la refuse à l’amiable, je l’aurai judiciairement. Je sais que c’est mon droit, et j’espère que mon sort servira de leçon à toutes les demoiselles qui peuvent voir cette scène pénible. »

Mlle Knag, sans contredit la plus âgée de toutes ces demoiselles, porta la parole en leur nom pour dire du ton le plus solennel que ce serait une leçon pour elle ; et toutes les jeunes personnes firent chorus, à l’exception d’une ou deux qui paraissaient douter dans leur conscience que de si belles moustaches pussent avoir tort.

« Pourquoi dire tout cela devant tant de monde, lui murmura Ralph à voix basse ? vous savez bien que vous ne parlez pas sérieusement.

– Je parle très sérieusement, répliqua tout haut Mme Mantalini en faisant un mouvement de retraite vers Mlle Knag.

– A la bonne heure ! mais réfléchissez, insista Ralph, qui avait un grand intérêt dans l’affaire ; il ne faut pas aller si vite en besogne. Vous savez qu’une femme mariée n’a pas de biens en propre.

– Pas la moindre petite somme du diable, dit M. Mantalini se relevant et s’appuyant sur son coude.

– Je sais tout cela, repartit Mme Mantalini en remuant la tête ; aussi, moi, je n’ai plus rien. Le commerce, le magasin, la maison, tout enfin appartient à Mlle Knag.

– Pour cela, madame Mantalini, c’est la vérité pure, dit Mlle Knag, qui avait fait à l’amiable des arrangements secrets avec sa maîtresse, c’est la vérité toute pure, madame Mantalini ; certainement ; il n’y a rien de plus vrai. Et je puis dire que je ne me suis jamais tant applaudie de ma vie d’avoir eu la force de résister à toutes les offres matrimoniales qu’on m’a faites, si avantageuses qu’elles pussent être, en comparant le bonheur de ma position actuelle avec votre disgrâce si malheureuse et si peu méritée, madame Manalini.

– Diable de vieille fille ! cria M. Mantalini en se tournant du côté de sa femme. Comment ! mon amour ne soufflettera pas et ne pincera pas jusqu’au sang l’envieuse douairière qui se permet des réflexions sur son délicieux esclave ? »

Mais les flatteries de M. Mantalini avaient fait leur temps. « Mlle Knag, monsieur, lui dit sa femme, est mon intime amie. » Et M. Mantalini eut beau lui décocher des œillades meurtrières, et se retourner le blanc des yeux jusqu’à risquer de ne plus pouvoir jamais les remettre en place, Mme Mantalini ne fit pas mine de s’attendrir le moins du monde.

Il faut rendre justice à Mlle Knag, c’était à elle que revenait tout l’honneur de ce revirement subit. Reconnaissant par la balance des comptes journaliers qu’il n’y avait pas moyen d’espérer que son industrie pût prospérer ou même continuer d’exister, tant que M. Mantalini aurait la haute main dans la dépense ; et fortement intéressée maintenant au succès de la maison, elle s’était soigneusement appliquée à vérifier et constater quelques particularités de la conduite privée de ce gentleman. Une fois sûre de son fait, elle avait su les présenter avec tant d’évidence et d’adresse à Mme Mantalini, qu’elle lui avait, par ses révélations, dessillé les yeux, mieux que n’avaient pu le faire, depuis plusieurs années, les raisonnements philosophiques les plus rigoureux. La découverte providentielle qu’elle avait faite d’une correspondance trop tendre, où Mme Mantalini était dépeinte par son mari comme une vieille femme bien ordinaire, avait porté le dernier coup à ses doutes et décidé la question.

Cependant, malgré sa résolution, Mme Mantalini pleurait à fendre l’âme. Appuyée sur le bras de Mlle Knag, elle fit signe qu’elle voulait sortir, et toutes ces demoiselles, lui formant un cortège de pleureuses, accompagnèrent sa retraite.

« Nickleby, dit M. Mantalini tout en pleurs, vous venez d’être témoin de cette infernale cruauté de la part de cette damnée d’enchanteresse contre son esclave le plus soumis ; eh bien ! Dieu me damne si je ne pardonne pas à cette femme !

– Pardonner ! répéta Mme Mantalini courroucée.

– Je lui pardonne, Nickleby. Vous allez me blâmer ; le monde va me blâmer ; les femmes vont me blâmer ; tout le monde va me rire au nez, me turlupiner, me railler, se moquer de moi en diable ; on va dire : « Elle ne connaissait pas son bonheur ; aussi pourquoi était-il si faible ? pourquoi était-il si tendre ? c’était au fond un bon diable, malheureusement il l’aimait trop. Il n’avait pas le courage de la voir de mauvaise humeur et de supporter les vilains mots dont elle l’accablait. Quel diable de malheur ! il n’y en eut jamais de plus diabolique. » Mais c’est égal, je lui pardonne. »

A la fin de cette harangue sentimentale, M. Mantalini tomba à plat, étendu sans connaissance et sans mouvement, jusqu’à ce que les femmes eurent quitté la chambre ; après quoi il se remit tout doucement sur son séant, et regarda fixement Nickleby d’un air penaud, tenant encore sa fiole d’une main et sa cuiller à thé de l’autre.

« Vous pouvez maintenant laisser de côté toutes ces giries, et vous ne risquez rien de recommencer à vivre d’industrie.

– Diable ! Nickleby, comme vous dites cela ! vous ne parlez pas sérieusement ?

– Je ne plaisante pas souvent, dit Ralph ; bonne nuit !

– Non ; mais que venez-vous de dire là, Nickleby ? dit Mantalini.

– Peut-être que je me trompe, répliqua Ralph, je vous le souhaite ; en tout cas, vous savez mieux que moi ce qui en est ; bonne nuit ! »

En vain, Mantalini le pria de rester pour lui donner conseil ; Ralph l’abandonna à ses tristes réflexions et s’en alla tranquillement.

« Ho, ho ! se dit-il en lui-même, le vent a tourné plus vite que je ne croyais ; moitié coquin et moitié fou, il s’est laissé arracher le masque. Hum !… je crois que vos beaux jours sont passés, mon beau monsieur. »

Tout en disant cela, il crayonna une note sur son agenda, où le nom de Mantalini figurait avec honneur, et voyant à sa montre qu’il était entre neuf et dix, se dépêcha de retourner chez lui.

« Sont-ils ici ? » demanda-t-il en entrant à Newman.

Newman fit signe que oui : « Venus il y a une demi-heure.

– Ils sont deux, dont l’un est un gros homme luisant ?

– Oui, dit Newman, dans votre cabinet.

– Bon ! allez me chercher une voiture.

– Une voiture ! quoi ! vous… aller en voiture ?… Eh ! » bégaya Newman.

Ralph répéta ses ordres d’un air mécontent, et Noggs, bien excusable de se montrer surpris d’une circonstance si extraordinaire, si contraire aux habitudes de son patron, car il ne l’avait vu de sa vie prendre un fiacre, alla faire sa commission, et revint promptement avec le véhicule.

M. Squeers y monta d’abord, puis Ralph, puis le troisième personnage que Newman n’avait jamais vu. Newman se tint sur le pas de la porte pour les voir partir, sans se donner la peine de se demander où il pouvait aller et pourquoi faire, jusqu’au moment où il entendit par hasard Ralph donner au cocher le nom et l’adresse de la personne chez laquelle il devait les mener.

Aussi prompt que l’éclair, Newman, dans son étonnement, court chercher au bureau son chapeau, et s’élance après la voiture, dans l’intention sans doute de monter derrière ; mais il n’y avait plus moyen, elle avait sur lui trop d’avance : il fallut renoncer à l’espoir de l’atteindre dans sa course ; Newman resta au beau milieu de la rue, à la regarder bouche béante.

« Au fait, dit Noggs s’arrêtant pour reprendre haleine, qu’aurais-je gagné à monter derrière ? Il m’aurait vu… Ah ! c’est là qu’il va ! Qu’est-ce que cela va devenir ? Si je l’avais seulement su hier, j’aurais pu le dire… Ah ! c’est là qu’il va ! Il y a quelque méchanceté là-dessous ; cela ne peut pas être autrement. »

Ses réflexions furent interrompues par l’approche d’un homme à cheveux gris, d’un extérieur fort extraordinaire, mais peu avantageux, qui, s’avançant vers lui d’un pas timide, lui demanda la charité.

Newman, encore plongé dans ses méditations, se détourna sans lui répondre ; mais l’homme le suivit et lui dépeignit sa misère sous des couleurs si vives que Newman (la dernière personne assurément dont on pût espérer de recevoir l’aumône, il n’en avait déjà pas trop pour lui) chercha dans son chapeau s’il n’avait pas un sou, car, lorsqu’il avait quelque argent, c’est là qu’il le mettait dans un coin de son mouchoir.

Pendant qu’il était occupé à en défaire le nœud avec ses dents, le pauvre lui dit quelque chose qui attira son attention, et, de fil en aiguille, Newman finit par s’en aller côte à côte avec lui, l’étranger parlant avec chaleur, et Newman l’écoutant avec intérêt.

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