‹ Vie et aventures de Nicolas NicklebyChapitre 5 sur 16 · Chapitre 13 Contenant des choses surprenantes.

Chapitre 13 Contenant des choses surprenantes.

Comme nous nous en allons de Londres demain soir, et que je ne crois pas avoir été jamais si heureux de ma vie ni de mes jours, monsieur Nickleby, ma foi ! je veux boire encore un coup à votre santé et au plaisir de notre prochaine rencontre. »

Ainsi parlait John Browdie en se frottant les mains avec de grandes démonstrations de joie et en regardant autour de lui avec sa bonne face rougeaude, sur laquelle brillait une expression en parfaite harmonie avec la déclaration qu’il venait de faire.

Quant au temps précis où John se trouvait dans ces heureuses dispositions, c’était le même soir dont il était question dans le dernier chapitre : la scène se passait dans le cottage, et les personnages se composaient de Nicolas, Mme Nickleby, Mme Browdie, Catherine Nickleby et Smike.

Quelle bonne soirée ils avaient passée là ! Mme Nickleby connaissant les obligations que son fils avait à l’honnête villageois du Yorkshire, avait consenti, après s’être fait un peu prier, à inviter M. et Mme Browdie à venir prendre le thé chez elle. Cela n’allait pas tout seul ; il y eut bien des difficultés et des protocoles ; elle n’avait pas eu l’occasion de commencer par rendre visite à Mme Browdie, car Mme Nickleby avait beau dire et redire avec complaisance, comme le font presque toujours les gens pointilleux, qu’elle n’avait pas l’ombre d’amour-propre et qu’elle ne tenait pas le moins du monde à l’étiquette, il n’y avait pas en réalité de partisan plus fidèle des formes et des cérémonies ; et comme il était évident qu’avant de s’être fait visite, elle était censée, poliment parlant et selon toutes les lois de la société, ne pas même savoir qu’il y eût une Mme Browdie au monde, elle se trouvait, selon elle, dans une situation particulièrement pénible et délicate.

« C’est de moi, mon cher, disait Mme Nickleby, que doit venir la première visite, cela ne peut pas se passer autrement ; le fait est qu’il doit y avoir de ma part une espèce d’avance polie qui montre à cette jeune dame que je désire faire sa connaissance. Eh bien ! il y a un jeune homme qui a l’air très respectable, ajouta Mme Nickleby après quelques moments de réflexion : c’est le conducteur d’un des omnibus qui passent par ici ; il porte un chapeau verni, votre sœur et moi nous l’avons souvent remarqué ; il a aussi une verrue sur le nez, n’est-ce pas, Catherine ? tout à fait comme un domestique de maison bourgeoise.

– Est-ce que tous les domestiques de maison bourgeoise, ma mère, ont une verrue sur le nez ? demanda Nicolas.

– Mon cher Nicolas, quelle absurdité vous me faites dire ! répondit-elle. Ne voyez-vous pas bien que c’est son chapeau verni qui le fait ressembler à un domestique de maison bourgeoise, et non pas sa verrue sur le nez ? Quoique ce ne fût pourtant pas encore une chose aussi ridicule qu’on pourrait le croire, car nous avons eu une fois un valet de chambre qui avait non seulement une verrue, mais aussi une loupe, et une grosse loupe encore. Je me rappelle même qu’il nous demanda d’augmenter ses gages en conséquence, parce que cette loupe était pour lui d’un gros entretien. Mais, voyons ! où en étais-je ? Ah ! bon, m’y voici ; ce qu’il y aurait de mieux à faire, ce serait de charger ce jeune homme (je suis sûre qu’on en serait quitte pour une bouteille de bière) de remettre ma carte et de présenter mes compliments aux deux Têtes de Sarrasin. Ma foi ! si le garçon de l’auberge allait le prendre pour un domestique de maison bourgeoise, tant mieux ! alors Mme Browdie n’aurait plus qu’à m’envoyer aussi sa carte par le porteur, qui n’aurait qu’à nous avertir lui-même, en passant, par un double coup de marteau à la porte, et tout serait fini.

– Mais, ma chère mère, dit Nicolas, je ne suppose pas que des gens naïfs et primitifs comme ceux-là sachent ce que c’est que d’avoir seulement une carte.

– Oh ! alors, mon cher Nicolas, cela change bien la thèse, répliqua Mme Nickleby ; si vous mettez la question sur ce terrain, vous sentez que je n’ai plus rien à dire, si ce n’est que je ne mets point du tout en doute que ce ne soient de braves gens et que je ne m’oppose point du tout à ce qu’ils viennent prendre avec nous le thé si cela leur fait plaisir, et qu’enfin je ferai mon possible pour être très civile avec eux dans ce cas. »

Ce fut donc une affaire réglée, et Mme Nickleby, prenant ainsi le rôle de protection et de condescendance qui convenait à son rang et à sa longue expérience matrimoniale, invita M. et Mme Browdie, qui acceptèrent sans façon ; et, comme ils se montrèrent pleins de déférence pour Mme Nickleby, qu’ils parurent apprécier à son gré ses grandes manières, qu’enfin ils trouvèrent tout à merveille, la bonne dame daigna plus d’une fois, dans la soirée, glisser un mot en leur faveur dans l’oreille de Catherine, disant qu’elle n’avait jamais vu de plus honnêtes gens, ni qui eussent une meilleure tenue.

Et c’est comme cela que John Browdie en était venu à déclarer dans la salle à manger, après le souper, c’est-à-dire à onze heures moins vingt après midi, qu’il n’avait jamais été si heureux de sa vie ni de ses jours.

Mme Browdie, de son côté, ne témoignait pas moins de contentement ; car cette jeune ménagère, dont la beauté rustique faisait un contraste piquant avec les charmes plus délicats de Catherine, sans qu’elles eussent l’une ni l’autre à souffrir de ce contraste qui servait plutôt à les faire valoir toutes les deux, ne pouvait se lasser d’admirer les manières douces et séduisantes de la jeune demoiselle ainsi que l’affabilité obligeante de la vieille dame. Et puis Catherine avait eu l’adresse de tourner la conversation sur des sujets où une demoiselle de la campagne un peu timide et désorientée dans une autre compagnie pouvait reprendre ses avantages et se sentir plus à l’aise. Quant à Mme Nickleby, si elle ne fut pas toujours aussi heureuse dans le choix de ses sujets de conversation ; si elle se montra, selon l’expression de Mme Browdie, un peu élevée pour elle dans son langage et dans ses idées, elle se fit pourtant aussi bienveillante que possible, et, dans son intérêt sympathique pour le jeune couple, elle alla jusqu’à se donner obligeamment la peine d’occuper les oreilles avides de Mme Browdie de très longues leçons sur la tenue du ménage, avec force explications dont les exemples divers étaient toujours tirés de l’économie domestique en usage dans son cottage. Et pourtant, il faut le dire, comme c’était Catherine qui en avait exclusivement le soin, la bonne dame avait autant de droits de s’en attribuer l’honneur en pratique ou en théorie que pourrait le faire quelque statue des douze apôtres qui servent à l’embellissement de l’extérieur de la cathédrale de Saint-Paul.

« M. Browdie, disait Catherine à sa jeune femme, est bien le meilleur homme, le plus cordial, le plus gai que j’aie jamais vu ; je suis sûre que, si j’étais accablée par le poids de je ne sais combien de chagrins, je n’aurais qu’à le regarder pour être heureuse.

– Vous avez raison, Catherine, dit Mme Nickleby, il a l’air d’un excellent homme, et je vous assure, madame, que ce sera toujours avec plaisir, réellement avec plaisir à présent, que je vous verrai venir nous rendre visite comme cela sans gêne et sans cérémonie. Nous ne ferons rien d’extraordinaire, ajouta-t-elle d’un ton à laisser croire que ce n’était pas faute de pouvoir en faire au besoin ; pas d’embarras, pas de préparatifs, je ne le souffrirai pas. Je vous avais bien dit, ma chère Catherine, que vous ne feriez que gêner Mme Browdie autrement, et que ce serait de notre part une folie et un mauvais procédé.

– Je vous ai, madame, la plus grande obligation, répondit Mme Browdie avec reconnaissance. Allons, John, voilà qu’il est près de onze heures. J’ai peur, madame, que nous ne vous fassions coucher trop tard.

– Trop tard ! cria Mme Nickleby avec un mince filet d’éclat de rire et une petite toux au bout, comme on met un point d’exclamation après une interjection admirative ; c’est au contraire de bonne heure pour nous. Si vous saviez jusqu’à quelle heure nous avions l’habitude de veiller ! Minuit, une heure, deux et trois heures du matin, ce n’était rien pour nous. Les bals, les dîners, les parties de cartes… ; les gens que nous avions l’habitude de voir étaient de vrais roués. Quand j’y pense encore quelquefois, je me demande avec étonnement comment nous pouvions y résister, et véritablement c’est l’inconvénient d’avoir de grandes relations sociales et d’être trop recherché par le monde. Aussi je recommande bien aux jeunes ménages d’avoir le courage de ne pas s’y laisser entraîner ; mais, au reste, heureusement, comme de raison, qu’il y a très peu de jeunes ménages qui soient en position d’avoir à lutter contre de semblables tentations. Nous avions surtout une famille qui demeurait à un quart de lieue de chez nous, pas précisément sur la route, mais en tournant tout de suite à gauche à cette barrière où la malle de Plymouth a passé sur le corps d’un âne, une famille composée des gens les plus extraordinaires pour faire tous les jours des parties extravagantes. C’est là, par exemple, qu’on ne ménageait ni le champagne ni les fleurs artificielles, ni les verres de couleur, ni enfin toutes les délicatesses en vins, viandes et liqueurs, que le gastronome le plus éprouvé puisse souhaiter. Je ne crois pas que jamais ils aient leurs pareils, les Peltirogus. Vous vous rappelez, Catherine, les Peltirogus ?

Catherine vit bien que, dans l’intérêt des visiteurs, il était temps d’arrêter ce flux de réminiscences. Aussi répondit-elle à l’instant qu’elle avait conservé des Peltirogus un souvenir présent et vivant ; puis elle se hâta d’ajouter que M. Browdie avait à moitié promis, au commencement de la soirée, de chanter à la société une chanson du Yorkshire, et qu’elle le sommait de remplir sa promesse, persuadée que sa mère aurait à l’entendre un plaisir inexprimable. Mme Nickleby soutint sa fille de la meilleure grâce du monde, d’autant plus qu’il y avait là-dedans deux choses qui la flattaient secrètement : une espèce de patronage et de protection d’abord à exercer sur les Browdie, et puis la reconnaissance implicite de son goût supérieur, et comme une réputation de connaisseur en pareille matière. John Browdie commença donc à chercher dans sa tête les mots d’une chansonnette du Nord, et à s’aider de la mémoire de sa femme, puis il se livra, sur sa chaise, à divers mouvements et balancements qui n’eurent pas l’effet désiré de mieux le mettre sur la voie.

Alors il choisit pour point de mire le plafond, afin de mieux fixer ses souvenirs, une mouche en particulier au milieu de toutes ses camarades endormies, et se mit à chanter d’une voix de tonnerre une romance sentimentale dont l’auteur avait mis les paroles dans la bouche d’un berger mélancolique qui se mourait de désespoir et d’amour. Il avait à peine fini le premier couplet, car c’était comme un fait exprès, qu’il fut brusquement interrompu par un coup de marteau si violent et si fort à la porte de la rue que les dames en tressaillirent, et que John Browdie s’arrêta tout court.

« Ce ne peut être qu’une méprise, dit Nicolas sans y attacher d’importance, nous ne connaissons personne qui puisse nous rendre visite à cette heure de la nuit. »

Cependant Mme Nickleby n’était pas aussi tranquille : elle fit une foule de suppositions en un moment. Peut-être que la maison Cheeryble venait d’être incendiée ; peut-être que les bons frères avaient envoyé prévenir Nicolas qu’ils leur donnaient un intérêt dans leur société (jugez comme l’heure était bien choisie pour lui faire cette communication !) ; ou peut-être encore que M. Linkinwater s’était sauvé avec la caisse, ou peut-être que miss la Creevy était malade, ou peut-être que…

Mais elle fut arrêtée dans ses conjectures par une exclamation subite de Catherine, et par l’apparition de Ralph Nickleby, qui entra dans la chambre.

« Restez, » dit Ralph à Nicolas, qui se leva brusquement, et à Catherine, qui s’avançait vers son frère pour s’attacher à son bras. « Avant que ce garçon-là dise un mot, écoutez-moi. »

Nicolas se mordit les lèvres et secoua la tête d’un air menaçant, mais il lui fut impossible pour le moment d’articuler une syllabe. Catherine se serra contre lui, Smike se réfugia derrière eux, et John Browdie, qui, d’après ce qu’il avait entendu dire de Ralph, ne parut pas avoir grande difficulté à le reconnaître, se tint entre son jeune ami et le vieil usurier avec l’intention de les empêcher, l’un ou l’autre, d’avancer un pas de plus.

« Ecoutez-moi, vous dis-je, répéta Ralph, et ne l’écoutez pas.

– Alors, reprit John, dépêchez-vous, monsieur, de dire ce que vous avez à dire, et tâchez de ne pas vous échauffer le sang, vous ferez mieux de vous le rafraîchir.

– Oh ! vous, dit Ralph, je vous reconnaîtrais à votre langue, comme lui (en montrant Smike) à sa mine.

– Ne lui parlez pas, dit Nicolas recouvrant la parole, je ne souffrirai pas cela ; je ne veux pas l’entendre, je ne connais pas cet homme-là, je ne peux pas respirer l’air qu’il corrompt par sa présence ; sa présence elle-même est une insulte pour ma sœur ; je suis honteux de le voir ici, je ne souffrirai pas que…

– Tenez-vous tranquille, cria John en lui appuyant sa large main sur la poitrine.

– Alors qu’il se retire à l’instant, dit Nicolas se débattant, qu’il se retire, s’il ne veut pas que je porte la main sur lui ; je ne lui permettrai pas de rester ici. John – John Browdie – suis-je ici chez moi ? – me prenez-vous pour un enfant ? Rien que de le voir là, cria Nicolas enflammé de colère, regarder avec tant de calme des gens qui connaissent trop la noirceur et la lâcheté de son cœur, je deviendrai fou. »

John Browdie ne répondit pas un mot à toutes ces exclamations, mais il retint toujours Nicolas sans lâcher prise, le laissa parler et reprit à son tour :

« Il y a là quelque chose à dire et quelque chose à entendre. Vous y avec plus d’intérêt que vous ne croyez. Quand je vous dis que je me doute déjà de quelque chose ! tenez, qu’est-ce que c’est donc que cette ombre que je vois là-bas, derrière la porte ?… Eh ! le maître d’école ! montre-toi donc, mon homme, ne sois pas comme cela tout honteux ; et vous, le vieux monsieur, allons, faites donc entrer le maître d’école. »

En s’entendant apostropher, M. Squeers, qui était resté en arrière, dans le corridor, à attendre le moment où son apparition serait utile pour faire son entrée avec plus d’effet, se vit obligé de ne pas la différer davantage, et se présenta comme un intrus, d’un pas timide et d’un air piteux. John ne put s’empêcher d’en rire d’une gaieté si franche et si divertissante que Catherine elle-même, au milieu de cette scène de surprise et d’inquiétude pénible, eut bien de la peine à ne pas faire comme lui, tout en roulant des larmes dans ses yeux.

« Quand vous aurez fini de vous amuser, monsieur…, dit Ralph impatienté.

– C’est à peu près fini pour le quart d’heure, répliqua John.

– Ne vous gênez pas, monsieur, j’ai le temps. »

Et, en effet, Ralph attendit qu’il y eût un parfait silence ; puis, se tournant du côté de Mme Nickleby, mais sans quitter des yeux le visage de Catherine, parce qu’il tenait beaucoup à surveiller l’effet qu’il produisait sur elle :

« Maintenant, madame, dit-il, écoutez-moi : je n’imagine pas que vous soyez pour rien dans une très belle tartine que m’a adressée ce petit jeune homme, votre fils ; je ne sais que trop que, soumise à sa volonté, vous n’êtes pas libre de faire la vôtre ; que vos conseils, votre opinion, vos désirs, tout ce qui devrait avoir, selon la nature et la raison, quelque influence sur lui (car autrement à quoi pourrait servir votre haute expérience ?), ne sont absolument d’aucun poids et ne comptent pour rien dans ses décisions. »

Mme Nickleby secoua la tête en soupirant ; elle semblait dire : « il y a du bon dans ce qu’il dit, certainement. »

« C’est pour cette raison, en partie, et aussi parce que je n’ai pas envie de me laisser déshonorer par les actes d’un petit drôle que moi je me suis vu obligé de renier et qui, après cela, dans sa majesté risible, fait semblant,… ah ! ah ! de me renier lui-même, que je me présente ici ce soir. Ma visite a encore un autre motif, un motif d’humanité : je viens ici, ajouta-t-il promenant ses regards autour de lui avec un sourire provoquant et victorieux, traînant et pesant sur les mots comme s’il ne voulait rien perdre du plaisir de les prononcer ; je viens rendre un fils à son père, un fils égaré, entraîné, dérobé, peut-être, et séquestré par vos soins, dans l’intention odieuse de lui voler quelque jour la malheureuse petite portion d’héritage qui pourrait lui revenir.

– Pour ce qui est de cela, vous savez que vous mentez, dit Nicolas fièrement.

– Pour ce qui est de cela, je sais que je dis la vérité ; nous avons ici son père.

– Ici même, dit M. Squeers ricanant et faisant un pas en avant ; vous entendez bien ? Ici. Est-ce que je ne vous avais pas bien dit de prendre garde que son père ne vînt vous le reprendre pour me le renvoyer ? Eh bien ! il se trouve justement que son père est mon ami : ainsi, je vais le ravoir et tout de suite. Hein ! que dites-vous de cela ? Je suis sûr que vous regrettez de vous être donné tant de mal pour si peu de profit, n’est-ce pas ?

– Ce n’est toujours pas pour rien, dit Nicolas en détournant la tête ; car vous portez sur le corps certaines marques bien réelles dont vous m’êtes redevable et qui vous démangeront longtemps. Vous ne risquez rien de les frotter à votre aise quelques mois encore pour les faire disparaître, monsieur Squeers. »

Piqué de cette réponse, l’estimable instituteur porta un coup d’œil rapide sur la table comme s’il y cherchait un cruchon ou une bouteille pour les jeter à la tête de Nicolas ; mais, s’il en eut un instant la pensée, il en fut bientôt détourné par Ralph, qui, le prenant par le coude, lui rappela qu’il était temps de faire entrer le père pour réclamer son enfant.

Ravi d’être choisi pour cette mission toute d’affection paternelle, M. Squeers se hâta de sortir, et revint presque aussitôt escortant un personnage luisant, à la figure huileuse, qui, s’échappant aussitôt de ses bras et présentant à la compagnie les traits et la tournure de M. Snawley, se précipita sur Smike, et, fourrant sous son bras la tête du pauvre garçon, en manière d’embrassement un peu rude, éleva bien haut dans le vide de l’air son chapeau à larges bords en signe de reconnaissance profonde pour le ciel qui lui rendait l’objet de son amour et s’écriant en même temps : « Ah ! qui m’aurait dit la dernière fois que je l’ai vu que c’est ici que j’aurais le bonheur de le retrouver encore ! j’étais bien loin de le penser.

– Tranquillisez-vous, monsieur, dit Ralph avec une expression de sympathie qui jurait avec son ton habituel, à présent vous le tenez bien.

– Je le tiens ; ah ! n’est-ce pas que je le tiens enfin ? c’est donc bien vrai que je le tiens ! cria M. Snawley, qui ne voulait pas en croire son bonheur ; oui, c’est bien lui, c’est lui en chair et en os !

– Les os je ne dis pas, reprit John Browdie, mais la chair, il n’y en a guère. »

M. Snawley, absorbé dans les mouvements de sa sensibilité paternelle, ne releva pas cette remarque inconvenante, et, pour mieux s’assurer que son fils lui était bien rendu, il lui fourrait encore sous son bras la tête qu’il tenait prisonnière.

« Qu’est-ce qui faisait, dit Snawley, que je pris tout de suite à lui un si grand intérêt quand ce digne instituteur me l’a ramené dernièrement chez moi ? qu’est-ce qui faisait que je brûlais du désir de le châtier sévèrement pour s’être ainsi dérobé par la fuite aux soins de ses meilleurs amis, ses maîtres et ses pasteurs ?

– C’était l’instinct paternel, monsieur, dit Squeers.

– Vous l’avez dit, monsieur, répliqua Snawley, c’était ce sentiment élevé que l’on trouve partout, soit dans l’antiquité, chez les Romains et les Grecs, soit aujourd’hui même chez les bêtes qui courent les champs comme chez les oiseaux qui volent dans l’air ! excepté pourtant chez les lapins et les matous, qui dévorent quelquefois leur progéniture. Comme mon cœur soupirait après lui ! je l’aurais… je ne sais pas ce que je ne lui aurais pas fait pour soulager la colère paternelle que m’avait inspirée sa fuite.

– C’est ce qui fait bien voir, monsieur, ce que c’est que la nature, dit M. Squeers ; c’est une bien drôle de chose, allez, que la nature !

– Oui, c’est une sainte chose, monsieur, reprit Snawley.

– Je crois bien, ajouta M. Squeers avec un soupir de componction ; je voudrais bien savoir comment nous ferions sans elle. La nature, dit M. Squeers d’un ton solennel, elle est plus facile à concevoir qu’à décrire ; ah ! monsieur, quel bonheur si on restait toujours dans l’état de naturel. »

Pendant ce dialogue philosophique, les assistants étaient restés dans une espèce de stupeur : Nicolas n’en revenait pas ; il promenait ses yeux perçants de Snawley à Squeers, de Squeers à Ralph, partagé entre le dégoût, le doute et la surprise ; Smike profita de ce moment de repos pour échapper à son père et se réfugier près de Nicolas, le suppliant, dans les termes les plus émouvants, de ne jamais l’abandonner, de le laisser vivre et mourir près de lui.

« S’il est vrai que vous soyez le père de ce jeune homme, dit Nicolas, regardez le triste état où il est, et dites-moi si vous avez, en effet, l’intention de le renvoyer dans ce repaire honteux d’où je l’ai tiré ?

– Encore des calomnies ! cria Squeers ; vous vous rappellerez cela ; vous ne valez pas la poudre et le plomb d’un coup de pistolet, mais vous me le payerez d’une manière ou d’une autre.

– Arrêtez, dit Ralph interrompant cette scène au moment où Snawley allait reprendre la parole ; allons au fait au lieu de nous disputer avec des vauriens sans cervelle. Voici votre fils, et vous êtes prêt à en donner la preuve ?… Et vous, monsieur Squeers, vous reconnaissez bien ce garçon pour être le même que vous avez gardé chez vous depuis nombre d’années sous le nom de Smike, n’est-ce pas ?

– Si je le reconnais, répondit Squeers, par exemple !

– Bien, dit Ralph ; quelques mots suffiront pour tout expliquer ; n’aviez-vous pas, monsieur Snawley, un fils de votre première femme ?

– Oui, monsieur, et c’est celui que vous voyez devant vous.

– C’est ce que nous allons faire voir, dit Ralph. N’étiez-vous pas séparé de votre femme, et n’avait-elle pas emmené avec elle son enfant quand il n’avait encore qu’un an ? Un an et demi après votre séparation, n’avez-vous pas reçu d’elle la nouvelle que l’enfant était mort, et ne l’avez-vous pas cru ?

– Certainement, je l’ai cru, répliqua Snawley ; aussi ma joie de…

– Soyez raisonnable, monsieur, je vous en prie, dit Ralph ; ne mêlons pas la sensibilité aux affaires. Votre femme donc est morte, il y a à peu près dix-huit mois, dans un petit endroit où elle était femme de charge dans une famille ; est-ce bien cela ?

– C’est bien cela, répondit Snawley.

– A son lit de mort elle vous écrivit une lettre d’aveu qui, ne portant d’autre suscription que votre nom sans adresse, a mis nécessairement beaucoup de temps avant de vous parvenir : vous ne l’avez reçue qu’il y a peu de jours ?

– Tout cela, monsieur, dit Snawley, est d’une parfaite exactitude : il n’y a pas un détail inexact.

– Or, reprit Ralph, elle vous confessait, dans cette lettre, que la mort de son fils, dont elle vous avait entretenu, n’était qu’une invention de sa part pour blesser vos sentiments, car il semble que vous en étiez venus ensemble à vous jouer tous les plus mauvais tours que vous pouviez. Or, cet enfant, prétendu mort, était réellement vivant, quoique d’une intelligence faible et bornée. Elle l’avait fait placer, par une personne de confiance, dans une pension à bon marché du Yorkshire. Elle avait payé les frais de son éducation pendant quelques années ; puis, se voyant pauvre et partant pour un long voyage qui la séparait de lui, elle l’avait petit à petit abandonné. Elle finissait par vous demander pardon de tous ses torts ? »

Snawley répondait par un petit signe de tête et par de grands soupirs en s’essuyant les yeux.

« Cette pension, continua Ralph, c’était celle de M. Squeers : l’enfant lui avait été confié sous le nom de Smike. Toutes les explications ont été satisfaisantes ; les dates correspondent exactement avec les livres de M. Squeers, qui est en ce moment domicilié chez vous. Vous avez deux autres enfants dans sa pension ; vous lui avez communiqué les dernières déclarations de votre femme mourante : il vous a amené vers moi comme vers l’homme dont la recommandation lui avait fait recevoir chez lui le futur ravisseur de votre fils, et moi je vous amène ici à mon tour. N’est-ce pas cela ?

– Vous parlez, monsieur, répliqua Snawley, comme un livre ; mais comme un bon livre qui ne dit rien que de vrai.

– Voici votre portefeuille, dit Ralph qui en tira un de la poche de son habit ; il contient, n’est-il pas vrai, les certificats de votre premier mariage et de la naissance de l’enfant ; deux lettres de votre femme et plusieurs autres papiers qui peuvent servir directement ou indirectement à confirmer ces faits ?

– Tout y est, monsieur.

– Et vous ne vous opposez pas à ce qu’on en prenne ici connaissance de manière à bien établir, aux yeux de ces gens-là, vos titres en droit et en raison à réclamer votre fils, pour exercer sur lui, sans délai, votre autorité ? C’est du moins ce que j’ai cru comprendre.

– C’est bien en effet mon intention ; je ne l’aurais pas expliqué mieux que vous ne faites, monsieur.

– Eh bien ! donc, dit Ralph en plaçant le portefeuille sur la table, ils n’ont qu’à les examiner si cela leur fait plaisir. Seulement, comme ce sont les pièces originales, je vous recommanderai de ne pas vous éloigner pendant qu’on les examine, pour être sûr de ne pas les perdre. »

A ces mots, Ralph prit un siège sans qu’on lui en eût fait la politesse, et, serrant les lèvres jusque-là légèrement séparées par un sourire diabolique, se croisa les bras et regarda son neveu pour la première fois.

Sensible à l’insulte grossière que contenaient ses dernières paroles, Nicolas jeta sur lui un regard indigné ; cependant il prit sur lui de son mieux d’examiner de près les documents en question, avec l’aide de John Browdie. Ils étaient irréprochables ; les certificats étaient des extraits réguliers des registres de paroisse, avec signatures authentiques ; la première lettre de la femme avait bien l’air d’avoir été écrite et conservée depuis plusieurs années ; elle concordait exactement, pour l’écriture, avec la seconde, en tenant compte pour celle-ci de ce qu’elle avait été écrite par une personne in extremis ; enfin, il y avait plusieurs autres chiffons de papier d’enregistrement et des notes qui paraissaient également à l’abri de tout soupçon.

« Cher Nicolas, lui dit Catherine à l’oreille, après avoir suivi avec inquiétude la lecture de ces pièces par-dessus son épaule, est-ce donc bien vrai ? faut-il les croire ?

– J’en ai peur, dit Nicolas ; et vous, John, qu’en dites-vous ? »

John se gratta la tête, la secoua, mais ne dit rien du tout.

« Vous remarquerez, madame, dit Ralph en s’adressant à Mme Nickleby, que ce jeune garçon étant encore mineur et d’une intelligence bornée, nous aurions pu venir ici, armés de tous les pouvoirs de la loi, et soutenus d’une troupe de satellites de la justice : et je n’y aurais pas manqué, madame, si je n’avais voulu ménager votre sensibilité et celle de votre fille.

– Vous avez déjà bien montré ce que vous savez faire pour ménager sa sensibilité, dit Nicolas serrant sa sœur contre lui.

– Merci, répliqua Ralph ; je suis on ne peut plus sensible à vos éloges.

– Eh bien ! dit Squeers, à présent, qu’est-ce que nous faisons là ? Les chevaux de fiacre vont attraper un rhume, si nous les laissons là sans bouger. Il y en a déjà un qui éternue d’une force ! Il vient d’en ouvrir la porte toute grande. Quel est l’ordre et la marche ?… Hein ! n’emmenons-nous pas avec nous le jeune Snawley ?

– Non, non ! répliqua Smike en reculant, et se cramponnant après Nicolas ; non, je vous en prie, non ! Je ne veux pas vous quitter pour aller avec lui, non, non !

– Voilà qui est bien cruel ! dit Snawley regardant ses amis, comme pour implorer leur appui. Je vous demande si c’est pour ça que les parents mettent des enfants au monde ?

– Je vous demande si c’est pour ça (montrant du doigt M. Squeers) que les parents mettent des enfants au monde, dit John Browdie tout crûment.

– Ne faites pas attention, repartit M. Squeers en se tapant le bout du nez pour se moquer de John.

– Ne faites pas attention, dit John ; non, c’est vrai, ni moi ni d’autres, vous voudriez bien qu’on ne fît pas attention à vous, maître d’école. C’est ce qu’il vous faut, qu’on ne regarde pas de trop près à des gens de votre trempe. Voyons, où est-ce que vous allez maintenant ? Surtout ne me marchez pas sur les pieds, dites donc. »

En effet, Squeers s’avançait pour s’emparer de Smike ; mais John, qui ne badinait pas, lui avait allongé dans la poitrine un coup de coude si habilement dirigé, que l’instituteur chancelant tourna sur ses talons et se renversa sur Ralph Nickleby. Dans ses efforts impuissants pour reprendre son équilibre, il le poussa sur sa chaise et tomba sur lui lourdement.

Cette circonstance accidentelle devint le signal d’une attaque décisive. Au milieu d’un grand tapage, occasionné par les prières et les supplications de Smike, les cris et les exclamations des femmes, l’altercation véhémente des hommes, les nouveaux venus firent mine d’enlever l’enfant prodigue de vive force ; déjà même Squeers était en effet parvenu à mettre sur lui la main pour l’entraîner dehors, lorsque Nicolas, jusque-là irrésolu, se décida enfin, saisit notre homme par le collet, et le secouant de manière que toutes les dents lui branlaient dans la tête, le conduisit ainsi poliment jusqu’à la porte de la chambre, qu’il ferma sur lui après l’avoir jeté dans le corridor.

« A présent, dit Nicolas aux deux autres, ayez, s’il vous plaît, la complaisance de suivre votre ami.

– Je veux mon fils, dit Snawley.

– Votre fils, répliqua Nicolas, est libre dans son choix. Il veut rester, qu’il reste.

– Vous ne voulez pas me le donner ? dit Snawley.

– Non, je ne vous le donnerais pas malgré lui, pour en faire la victime des brutalités auxquelles vous voulez l’abandonner, quand ce ne serait qu’un chien ou un chat.

– Prenez un chandelier pour frapper ce misérable Nickleby et le jeter par terre, criait Squeers par le trou de la serrure, et surtout n’oubliez pas de m’apporter mon chapeau, quelqu’un de vous, si vous ne voulez pas qu’il me le vole.

– Je suis désolée, assurément, disait Mme Nickleby qui était restée tout ce temps-là dans un coin avec Mme Browdie à pleurer et à se mordre les doigts, pendant que Catherine, pâle, mais calme, s’était tenue le plus près possible de son frère, je suis désolée de tout ceci. Je ne vois pas quel parti prendre, je vous assure. Nicolas doit savoir ce qu’il a à faire, et je m’en rapporte à lui. Mais vraiment c’est aussi une terrible responsabilité à prendre que de garder les enfants des autres : quoique je sois obligée de convenir que le jeune M. Snawley est certainement aussi serviable et aussi complaisant qu’on peut l’être, mais est-ce qu’on ne pourrait pas arranger cela à l’amiable ? Qui empêcherait, par exemple, le père de M. Snawley de nous payer une petite pension pour son fils ? On pourrait convenir de lui donner du poisson deux fois la semaine, deux fois du pudding, ou du baba, ou quelque chose comme cela ; il me semble que tout le monde trouverait son compte à cet arrangement. »

Ce mezzo-termine, malgré les larmes et les soupirs dont il était accompagné, était trop raisonnable pour avoir le moindre succès. Personne n’y fit seulement attention, et la pauvre Mme Nickleby en fut quitte pour développer à Mme Browdie les avantages de ce plan incompris, et tous les malheurs qui avaient résulté dans mainte et mainte occasion de ce qu’on n’avait pas suivi ses avis.

« Vous, monsieur, dit Snawley s’adressant à Smike, qui tremblait de tous ses membres, vous êtes un fils ingrat, dénaturé, méchant. Vous ne voulez pas que je vous aime d’un amour qui ferait mon bonheur. Voulez-vous venir à la maison ?

– Non, non, cria Smike, reculant de plus belle.

– Il n’a jamais aimé personne, braillait Squeers, toujours par le trou de la serrure.

« Il ne m’a jamais aimé moi-même ; il n’a jamais aimé Wackford, un vrai chérubin. Comment voulez-vous après cela qu’il aime son père ? Il ne l’aimera jamais son père : jamais. Est-ce qu’il sait seulement ce que c’est que d’avoir un père ? Est-ce qu’il peut comprendre cela ? Il est trop bouché. »

M. Snawley regarda fixement son fils pendant une bonne minute, puis se couvrant les yeux d’une main et levant son chapeau de l’autre vers le ciel, parut tout entier à sa douleur de voir une si noire ingratitude. Enfin, essuyant ses yeux sur sa manche, il ramassa le chapeau de M. Squeers, le mit sous son bras, le sien sous l’autre, et sortit d’un pas lent et mélancolique.

Ralph ne resta qu’un instant après lui pour dire à Nicolas : « Vous voyez, dans tous les cas, monsieur, que votre roman est tombé dans l’eau. Il ne s’agit plus ici d’un inconnu : ce n’est plus le fils persécuté d’un grand personnage. C’est tout bonnement le fils idiot, imbécile, d’un pauvre petit commerçant. Nous verrons ce que va devenir votre haute sympathie devant une découverte aussi commune.

– Vous le verrez, dit Nicolas, en lui montrant la porte.

– Je veux que vous sachiez bien, monsieur, ajouta Ralph, que je n’ai jamais assez compté sur votre bon sens pour croire que vous le rendriez ce soir. Vous avez pour cela trop d’orgueil, d’entêtement ; vous tenez trop à vous faire une réputation de beaux sentiments. Tout cela, monsieur, on l’abattra, on l’écrasera, on le foulera aux pieds, et avant peu. Vous allez apprendre à connaître à vos dépens ce que c’est que les poursuites fatigantes et ruineuses de la justice dans ses formalités les plus oppressives ; vous allez connaître ses tortures de toutes les heures, ses jours sans repos, ses nuits sans sommeil. Voilà les épreuves que je vous prépare pour briser ce cœur hautain, si confiant dans sa force. Et, quand vous aurez fait de cette maison un enfer, quand vous aurez appelé sur ce malheureux-là et sur tous ceux qui se plaisent à voir en vous un héros en herbe les cruelles conséquences de votre obstination, alors nous règlerons le vieux compte que nous avons ensemble : nous verrons qui est-ce qui aura le dernier, et qui s’en tirera le plus avantageusement, même aux yeux du monde. »

Ralph Nickleby se retira ; mais M. Squeers, qui avait entendu une partie de ces adieux du bon oncle, et qui se sentait alors dans un paroxysme de méchanceté impuissante, ne put s’empêcher de retourner à la porte de la salle à manger pour y battre une douzaine d’entrechats avec accompagnement de contorsions sauvages et de grimaces hideuses, emblèmes figuratifs de sa confiance triomphante dans la chute prochaine et la défaite assurée de Nicolas.

Après avoir exécuté cette danse guerrière, où son pantalon court et ses grandes bottes jouèrent un rôle important, M. Squeers suivit ses amis, pendant que la famille se livrait à ses réflexions sur ce qui venait de se passer.

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Après avoir mûrement réfléchi à la position pénible et embarrassante dans laquelle il se trouvait placé, Nicolas se décida à s’en ouvrir franchement aux bons frères sans perdre de temps. Il profita donc de la première occasion qu’il rencontra de se trouver seul avec M. Charles Cheeryble, le lendemain soir, pour lui raconter la petite histoire de Smike et pour lui exprimer, d’un ton modeste, mais assuré, l’espérance que son excellent protecteur voudrait bien, en raison des circonstances, approuver la parti extrême qu’il avait pris de s’interposer entre le père et le fils et même de soutenir le dernier dans sa désobéissance, quelle que fût la couleur qu’on ne manquerait pas de donner à l’horreur et à la crainte qu’il paraissait éprouver de son père ; car il n’ignorait pas que de pareils sentiments étaient en apparence assez odieux, assez contraires aux lois de la nature pour exposer ceux qui passeraient pour les encourager à devenir les objets de la haine et de la réprobation générale.

« En vérité, disait Nicolas, la répugnance qu’il éprouve pour cet homme paraît si profonde que j’ai peine à croire qu’il soit réellement son fils ; il semble que la nature ne lui a pas mis dans le cœur le moindre sentiment d’affection pour lui, et certainement la nature ne peut jamais se tromper.

– Mon cher monsieur, répliqua le frère Charles, je vois que vous partagez une erreur bien commune en imputant à la nature des choses avec lesquelles elle n’a pas le moindre rapport et dont elle n’est nullement responsable. En parlant de la nature comme d’une abstraction, on perd de vue la nature elle-même. Voici un pauvre garçon qui n’a jamais su par expérience ce que c’est que la tendresse d’un père, qui n’a guère connu toute sa vie que souffrances et chagrins ; le voici présenté à un homme qu’on lui dit être son père et qui commence l’exercice de sa paternité par lui signifier son intention de mettre fin à son bonheur, encore si court et si récent, pour le plonger de nouveau dans ses misères passées et l’enlever au seul ami qu’il ait jamais eu, car vous avez été le premier et le seul. Supposez, dans ce cas, que la nature eût mis au cœur de ce jeune homme une secrète attraction vers son père qui l’éloignerait de son ami ; la nature jouerait alors le rôle d’un imposteur et d’un idiot. »

Nicolas fut charmé de voir le vieux gentleman parler avec tant de chaleur, et, pour le laisser s’étendre davantage sur ce sujet, il ne répondit rien.

« Tous les jours, dit le frère Charles, sous une forme ou sous une autre, j’ai quelque preuve nouvelle de ces sortes de méprises. Ce sont des parents qui n’ont jamais montré d’amour à leurs enfants et qui se plaignent de les voir manquer à l’affection naturelle qu’ils leur doivent. Ce sont des enfants qui n’ont jamais rempli leurs devoirs envers leurs parents et qui se plaignent que leurs parents n’ont pas pour eux d’affection naturelle. Ce sont des législateurs qui, les trouvant également à plaindre les uns et les autres de n’avoir jamais pu épanouir au soleil de la vie leurs affections réciproques, en prennent occasion de sermonner bien haut et les parents et les enfants tout ensemble, et de crier que les liens même de la nature ne sont plus respectés. Les affections et les instincts naturels, mon cher monsieur, sont bien, sans contredit, le chef-d’œuvre de la puissance divine ; mais, comme tous les autres chefs-d’œuvre, ils ont besoin qu’on les soigne et qu’on les cultive, ou bien il n’est pas moins dans la nature qu’ils s’effacent alors complètement pour faire place à d’autres sentiments ; c’est ainsi qu’on voit les fruits les plus doux de la terre, lorsqu’on en néglige la culture, périr étouffés sous le chiendent et les ronces. Voilà les réflexions que je voudrais qu’on fît plus souvent ; et il vaudrait mieux se rappeler plus à propos les obligations que la nature impose, et en parler un peu moins à tort et à travers. »

Après cela, le frère Charles, qui s’était fort échauffé dans ce monologue, s’arrêta pour se calmer un peu, puis il continua en ces termes :

« Vous êtes sans doute surpris, mon cher monsieur, que je n’aie pas montré plus d’étonnement en entendant votre récit tout à l’heure ; cela s’explique aisément : votre oncle est venu ici ce matin. »

Nicolas rougit et fit un pas ou deux en arrière.

« Oui, dit le vieux gentleman frappant, avec vivacité, sur son bureau, il est venu ici, dans cette chambre même ; il est resté sourd à la raison, aux sentiments de famille, à la justice ; mais frère Ned ne l’a pas ménagé, frère Ned, monsieur, aurait tiré des larmes d’une pierre.

– Et il était venu pour… ? dit Nicolas.

– Pour se plaindre de vous, répondit le frère Charles ; pour verser dans nos oreilles le poison du mensonge et de la calomnie ; mais il en a été pour ses frais et n’y a gagné que quelques bonnes vérités qu’on lui a dites. Frère Ned, mon cher monsieur Nickleby, frère Ned est un vrai lion, et Tim Linkinwater aussi. Certainement Timothée est un vrai lion ; nous avions commencé par le faire venir pour lui tenir tête, et en effet il lui a sauté sur le corps dès le premier signal.

– Comment pourrais-je, dit Nicolas, reconnaître jamais toutes les obligations que vos bontés m’imposent chaque jour ?

– En gardant sur ce sujet, mon cher monsieur, un silence absolu, répliqua frère Charles. On vous rendra justice, ou du moins on ne vous fera pas de mal, ni à vous ni aux vôtres, comptez là-dessus ; on ne vous arrachera pas un cheveu de la tête, ni à votre jeune ami, ni à votre mère, ni à votre sœur ; je l’ai déclaré ; frère Ned l’a déclaré et Tim Linkinwater l’a déclaré comme nous ; nous tous, nous l’avons déclaré et nous tiendrons tous notre parole. J’ai vu le père, si c’est vraiment le père, et je ne vois pas de raison pour qu’il ne le soit pas ; c’est un barbare et un hypocrite, monsieur Nickleby ; je ne le lui ai pas envoyé dire : « Monsieur, lui ai-je dit, vous êtes un barbare ; » oui, ma foi, je le lui ai dit comme cela : « Vous êtes un barbare, monsieur ! » et vraiment j’en suis charmé ; je suis charmé de lui avoir dit que c’était un barbare, cela me fait plaisir d’y penser. »

Pendant tout ce temps-là, frère Charles avait été tellement entraîné par son indignation, que Nicolas, croyant le moment favorable, allait risquer de dire un mot de sa reconnaissance ; puis M. Cheeryble lui mit doucement la main sur le bras, lui fit signe de s’asseoir et s’essuyant la figure :

« C’est une affaire finie pour le moment, continua-t-il, n’en dites plus un mot ; j’ai à vous parler sur un autre sujet, un sujet confidentiel, monsieur Nickleby ; il faut nous remettre, calmons-nous. »

Il fit deux ou trois tours dans la chambre, reprit sa chaise et, l’approchant plus près de Nicolas :

« Je vais, lui dit-il, mon cher monsieur, vous charger d’une mission de confiance dans une affaire très délicate.

– Vous n’aurez pas de peine, monsieur, dit Nicolas, à trouver quelque messager plus habile, mais j’ose dire que vous n’en trouverez pas un qui soit plus disposé à justifier votre confiance par son zèle.

– Pour cela, j’en suis bien sûr, reprit le frère Charles, j’en suis bien sûr ; vous n’aurez pas de peine à croire que je pense comme vous à cet égard, quand je vous dirai que l’objet des cette mission est une jeune demoiselle.

– Une jeune demoiselle, monsieur ! cria Nicolas tremblant d’émotion et avide d’entendre la suite.

– Une très belle demoiselle, dit M. Cheeryble gravement.

– Après, monsieur, s’il vous plaît, répliqua Nicolas.

– Je réfléchis, continua le frère Charles d’un air triste, à ce qu’il semblait à Nicolas, et avec une expression pénible, au moyen de vous mettre au courant. Le hasard vous a fait rencontrer ici dans ce cabinet, un matin, mon cher monsieur, une demoiselle qui se trouvait mal ; vous le rappelez-vous ? Vous avez peut-être oublié ?…

– Non, non, répliqua Nicolas vivement ; je… je me le rappelle très bien, au contraire.

– Eh bien ! c’est elle qui est la demoiselle dont je parle, » dit le frère Charles.

Comme le fameux perroquet de la foire, Nicolas ne put prononcer un mot, mais il n’en pensait pas moins.

« C’est la fille, dit M. Cheeryble, d’une dame que j’ai connue elle-même jeune, belle et demoiselle ; elle avait quelques années de plus que moi, et je vous avouerai que je… c’est un mot qui me coûte à prononcer aujourd’hui… je l’aimais tendrement : cela va peut-être vous faire rire d’entendre une tête grise comme moi parler d’amour, mais je ne m’en fâcherai pas ; je sais bien que lorsque j’avais votre âge j’en aurais fait autant.

– Je n’en ai point du tout envie, croyez-le bien, dit Nicolas.

– Elle avait une sœur, continua M. Cheeryble, qui allait épouser, quand elle mourut, mon cher frère Ned ; elle aussi, elle est morte maintenant comme sa sœur, et voilà bien des années. Celle dont je vous parle se maria… par inclination, et Dieu sait que si mes prières avaient eu auprès de lui quelque pouvoir, la vie de la pauvre femme aurait été une vie de bonheur. »

Il y eut ici un court silence que respecta Nicolas. Le vieux gentleman reprit avec calme :

« S’il avait suffi des vœux et des espérances que je formais sincèrement du plus profond de mon cœur pour épargner à mon rival préféré les épreuves de l’adversité, lui aussi il n’aurait eu qu’une vie de paix et de bonheur ; mais qu’il vous suffise de savoir qu’il en fut tout autrement… Hélas ! non, elle ne fut pas heureuse… Ils tombèrent bientôt dans des embarras d’affaires et des difficultés sans nombre. Un an avant sa mort, elle se vit réduite à venir faire un appel à mon ancienne amitié ; elle était bien changée, cruellement changée, abattue par la souffrance et les mauvais traitements ; l’âme brisée comme le corps par le chagrin. Il s’empara de l’argent que, pour procurer à sa femme une heure de tranquillité d’esprit, j’aurais prodigué sans ménagement. Que dis-je, il l’envoya souvent en rechercher encore après ; et, tout en le gaspillant pour ses plaisirs, il faisait, du succès même des prières que sa femme m’adressait, un sujet de plaisanteries cruelles et de reproches amers ; il savait bien, disait-il, qu’elle se repentait cruellement du choix qu’elle avait fait ; qu’au fond elle ne l’avait épousé que par des motifs d’intérêt et de vanité (c’était dans sa jeunesse, au moment où elle le prit pour époux, un gai viveur lancé dans le grand monde), et il cherchait à rejeter sur elle de la manière la plus injuste et la plus dure les causes de cette ruine et de cette décadence dont sa mauvaise conduite était seule coupable. A l’époque don je vous parle, la demoiselle en question n’était encore qu’une toute petite fille, et je ne la revis plus jusqu’au jour où vous l’avez rencontrée ici vous-même ; mais mon neveu Frank… »

Nicolas tressaillit, s’excusa, en balbutiant, de cette émotion involontaire et pria son patron de continuer.

Mon neveu Frank, disais-je donc, reprit M. Cheeryble, la rencontra aussi par hasard et la perdit de vue, une minute après, pendant les deux jours qui suivirent son retour en Angleterre ; son père alla sa vie dans un coin obscur pour échapper à ses créanciers. Malade, pauvre, aux portes du tombeau, elle, pendant ce temps-là, cette enfant digne d’un meilleur père (Dieu nous pardonne ce souhait qui semble accuser sa sagesse !) ne recula devant aucune privation, bravant la honte et la misère, tout ce qu’il y a de plus effrayant pour un jeune cœur si pur et si délicat, afin de pouvoir le soutenir, n’ayant au milieu de ses peines d’autre auxiliaire dans l’accomplissement de ses devoirs pénibles qu’une fidèle servante autrefois aide de cuisine dans la maison, maintenant leur unique domestique, mais bien digne par sa loyauté et son dévouement d’être, oui, monsieur, d’être la femme de quelque Tim Linkinwater. »

Après cet éloge fait en l’honneur de la pauvre servante avec une énergie et une complaisance impossibles à décrire, frère Charles se renversa sur sa chaise et continua jusqu’à la fin son récit avec plus de sang-froid.

En voici la substance : résistant avec une noble fierté à toutes les offres de secours et de pension que pouvaient lui faire les amis de feu sa mère, parce qu’il y mettaient pour condition de quitter le misérable qui était après tout son père, et serait resté par là sans ressources et sans amis ; renonçant même par un instinct de délicatesse à vouloir intéresser en leur faveur le cœur noble et loyal que détestait son père et dont il avait outragé les intentions nobles et généreuses par des interprétations calomnieuses, la jeune fille avait lutté seule et sans appui pour le nourrir du fruit de son travail. Au sein de la pauvreté et de l’affliction dont elle était accablée, ses mains infatigables n’avaient jamais quitté sa tâche incessante. Jamais les fantaisies bourrues d’un malade qui n’avait pour se soutenir ni les souvenirs consolants du passé ni l’espérance de l’avenir n’avaient lassé sa patience. Jamais elle n’avait regretté l’existence plus douce qu’on lui avait offerte et qu’elle avait refusée. Jamais elle ne s’était plainte de la destinée pénible qu’elle avait volontairement acceptée. Tous les petits talents qu’elle avait pu acquérir dans des jours plus heureux, elle les avait mis à contribution et pratiqué dans un seul but, celui de soutenir son père, et cela pendant deux années entières, travaillant tout le jour, souvent aussi la nuit ; maniant tour à tour l’aiguille, la plume et le pinceau ; ne craignant pas, en qualité d’institutrice à domicile, de s’exposer à tous les caprices, à toutes les indignités que des femmes (et pourtant elles ont aussi des filles) se permettent trop souvent avec les personnes de leur sexe qui remplissent ce rôle dans leur maison. Car il semble qu’elles veuillent ainsi venger leur jalousie d’une intelligence dont elle sont obligées de reconnaître la supériorité, et c’est pour cela que le plus souvent elles font leurs victimes des maîtresses de leurs enfants, leurs supérieures sans aucun doute et sans aucune comparaison par la culture de l’esprit, et qu’elles leur font souffrir plus de vexations que l’escroc le plus effronté n’en peut faire endurer à son laquais. Elle avait dévoré toutes ces amertumes pendant deux grandes années, et puis, après avoir essayé son courage, sans l’épuiser jamais, dans toutes ces industries successives, elle avait reconnu qu’elle était impuissante à atteindre le but unique de ses efforts et de sa vie tout entière. Vaincue par des déceptions continuelles, des difficultés toujours renaissantes, elle s’était vu obligée de revenir chercher l’ancien ami de sa mère et de finir par décharger dans son âme le secret des peines dont son cœur était oppressé.

« Eussé-je été pauvre, dit le frère Charles les yeux étincelants, eussé-je été pauvre, monsieur Nickleby, mon cher monsieur, et, Dieu merci ! je ne le suis pas, je me serais refusé (d’ailleurs tout le monde l’aurait fait comme moi), les choses les plus nécessaires à la vie pour lui venir en aide ; et pourtant, même avec notre fortune, il ne nous est pas facile de la secourir comme nous voudrions. Si son père était mort, il n’y aurait rien de plus aisé ; elle viendrait chez nous partager et égayer notre heureux logis ; elle deviendrait comme notre enfant ou notre sœur, mais il vit toujours et personne ne peut le tirer d’affaire. On l’a déjà essayé en vain bien des fois, et ce n’est pas sans de bonnes raisons que tout le monde a fini par l’abandonner.

– Mais ne pourrait-on pas persuader cette demoiselle… dit Nicolas, qui s’arrêta dans la crainte d’en avoir déjà trop dit.

– Quoi ? de le laisser là ? dit le frère Charles. Qu’est-ce qui aurait le courage d’engager un enfant à délaisser son père ? On lui avait déjà proposé de consentir seulement à ne le voir que par occasion (ce n’est pas moi pourtant), mais toujours sans succès.

– Au moins, est-il bon pour elle ? dit Nicolas ; sait-il reconnaître son affection ?

– La bonté, la vraie bonté, celle qui rend dévouement pour dévouement, n’est pas dans sa nature, répondit M. Cheeryble du reste, il a pour elle toute la bonté que peut avoir un homme comme lui ; là mère avait beau être la plus aimante, la plus confiante des femmes, cela ne l’a pas empêchée d’être, depuis son mariage jusqu’à sa mort, victime de sa légèreté lâche et cruelle, et cela ne l’a pas empêchée non plus de l’aimer toujours. A son lit de mort, c’est elle encore qui l’a recommandé aux soins de sa fille, et sa fille ne l’a jamais oublié, elle ne l’oubliera jamais.

– N’avez-vous donc aucune influence sur lui ? demanda Nicolas.

– Moi ! mon cher monsieur, je serais le dernier à en avoir ; il a contre moi une haine et une jalousie si aveugles que, s’il venait à apprendre que sa fille m’a ouvert son cœur, il ne cesserait de lui rendre la vie malheureuse par ses reproches. Et pourtant,… voyez quel est ce caractère vain et égoïste !… Quand il viendrait à savoir que c’est de moi qu’elle tient jusqu’au dernier sou qu’elle lui rapporte, il ne renoncerait pas pour cela à satisfaire, aux dépens de la bourse épuisée de sa fille, la moindre de ses fantaisies.

– Quel gredin ! il n’a donc pas d’âme ? dit Nicolas indigné.

– N’employons pas les gros mots, dit frère Charles avec douceur ; il faut nous plier nous-même aux circonstances où cette jeune demoiselle se trouve placée. Les secours que j’ai pu lui faire accepter, j’ai été obligé, sur ses propres instances, de les diviser par petites portions, de peur que, s’il venait à s’apercevoir qu’elle pût se procurer trop aisément de l’argent, il ne le prodiguât encore en folles dépenses avec plus d’ardeur. Elle a donc fait bien des allées et venues secrètement, le soir, pour venir recevoir notre offrande ; mais cela ne peut plus durer comme cela, monsieur Nickleby, j’en suis honteux moi-même. »

Puis, petit à petit, il expliqua comment son frère et lui avaient médité dans leur cerveau bien des plans et de projets pour venir au secours de cette jeune fille de la manière la plus prudente et la plus délicate, sans que son père soupçonnât la source de leur petit bien-être ; comment ils avaient fini par trouver qu’ils ne pouvaient rien faire de mieux que de faire semblant de lui acheter à un prix assez élevé les petits dessins et les jolis travaux d’aiguille qu’elle pouvait faire, en ayant soin de lui faire toujours des commandes. C’était pour les aider dans ce but, car ils étaient obligés de se faire représenter dans ce commerce par quelque intermédiaire, qu’après mûre délibération, il s’étaient décidés à charger Nicolas de cette mission délicate.

« Le père me connaît, dit frère Charles ; il connaît aussi mon frère Ned : ainsi nous ne pouvons nous présenter ni l’un ni l’autre. Frank est un excellent garçon, un brave garçon, mais nous avons peur de le trouver un peu volage et un peu léger dans une question qui exige tant de ménagements ; et puis, qui sait, il pourrait prendre feu un peu trop vite, car la demoiselle est bien belle, monsieur, tout le portrait de sa pauvre mère, et, s’il venait à s’éprendre d’elle avant de s’en être bien rendu compte lui-même, il ne ferait que porter le trouble et le chagrin dans un cœur innocent où nous nous trouverions heureux, au contraire, de pouvoir ramener par degrés le bonheur et la paix. Avec cela, il avait déjà pris un intérêt extraordinaire à son sort la première fois qu’il la rencontra, car, si les renseignements que nous avons pris sont exacts, c’était pour elle qu’il avait fait tout ce tapage qui a été l’occasion de votre première connaissance. »

Nicolas balbutia qu’il s’était déjà douté que cela pouvait bien être, et, pour justifier cette supposition qu’il avait faite, il raconta où et quand il avait vu lui-même la jeune personne.

« Eh bien ! vous voyez, continua frère Charles, que lui non plus ne pourrait pas convenir. Quant à Tim Linkinwater, il n’en faut pas parler ; car Timothée, monsieur, est un gaillard si terrible, que rien ne pourrait l’empêcher d’en venir aux gros mots avec le père en moins de cinq minutes d’entrevue. Vous ne connaissez pas Timothée, monsieur : vous ne pouvez pas vous le figurer lorsqu’il est excité par quelque circonstance qui agit fortement sur sa sensibilité ; alors, monsieur, il devient effrayant, Tim Linkinwater,… tout à fait effrayant ! C’est donc sur vous que nous reposerons toute notre confiance ; nous avons trouvé en vous, ou plutôt j’ai trouvé en vous, mais cela revient au même, car mon frère Ned et moi, c’est la même chose, si ce n’est qu’il est bien le meilleur homme de la terre, et qu’il n’a pas, qu’il n’aura jamais son pareil dans le monde… Je répète donc que nous avons trouvé en vous les vertus et les affections domestiques unies à une grande délicatesse de sentiment qui vous rendent tout à fait propre à une telle mission ; c’est donc vous, monsieur, qui ferez l’affaire.

– Et la demoiselle, monsieur, dit Nicolas, si embarrassé qu’il ne savait trop que dire, a-t-elle… se prête-t-elle à cette ruse innocente ?

– Oui, oui, répondit M. Cheeryble ; du moins elle sait que vous venez de notre part ; seulement elle ne sait pas l’emploi que nous ferons de ces petits objets que vous irez lui acheter pour nous de temps en temps. Peut-être même, à force d’habileté,… mais il en faudrait beaucoup… peut-être pourriez-vous lui laisser croire que nous gagnons sur elle… Eh ! eh ! »

Cette supposition innocente et naïve rendait le frère Charles si heureux, il trouvait tant de plaisir à penser qu’il ne serait pas impossible d’amener la jeune personne à supposer qu’elle ne leur avait pas d’obligation, que Nicolas ne voulut pas troubler son bonheur en élevant le moindre doute à cet égard.

Mais, par exemple, pendant toute cette conversation, il avait toujours eu sur le bout des lèvres un aveu prêt à s’échapper. Il ne s’en fallut de rien qu’il déclarât à M. Cheeryble que les objections qui le faisaient renoncer à employer son neveu pour cette commission ne s’appliquaient pas avec moins de force et de justice à lui-même. Vingt fois il fut sur le point d’ouvrir son cœur tout entier et de demander grâce ; mais chaque fois aussi ce premier mouvement fut suivi d’un autre instinct plus fort, qui venait modérer sa candeur et retenait sur sa langue son secret prêt à s’envoler. « Et pourquoi, se disait Nicolas, irais-je semer des difficultés dans l’exécution de ce dessein si bienveillant et si généreux ? Avec l’amour et le respect que j’ai pour cette bonne et charmante jeune fille, il me conviendrait bien d’aller jouer le personnage d’un fat et d’un freluquet qui voudrait lui épargner le danger de s’amouracher de sa personne ! Et puis, ne suis-je donc pas sûr de moi ? L’honneur ne me fait-il pas un devoir de réprimer ma passion ? Cet excellent homme, qui m’a choisi dans cette affaire, n’a-t-il pas droit d’attendre de moi tous les services du plus entier dévouement, et seraient-ce de misérables considérations personnelles qui pourraient m’empêcher de les lui rendre ? »

A chacune des questions que Nicolas se posait ainsi en lui-même, une voix intérieure répondait aussi avec la plus grande énergie : « Non ! » Il finit même par se regarder comme un glorieux martyr de son devoir, et se résigna noblement à tous les sacrifices. Mais pour peu qu’il se fût examiné de plus près, il aurait facilement découvert qu’il ne faisait qu’obéir à ses plus chers désirs. C’est toujours comme cela ; nous sommes d’habiles escamoteurs avec nos propres sentiments, et nous savons, en un tour de main, changer nos faiblesses mêmes en vertus héroïques et magnanimes.

M. Cheeryble, naturellement, ne se doutait guère des réflexions qui se présentaient alors à son jeune ami ; il se mit donc à lui donner les pouvoirs et les instructions nécessaires pour faire sa première visite dès le lendemain matin ; puis, quand tous les préliminaires eurent été bien réglés et le secret le plus absolu recommandé, Nicolas retourna chez lui, le soir, en proie à une foule de pensées.

L’endroit où l’avait adressé M. Cheeryble formait une rangée de maisons sans élégance et même sans propreté, située dans les limites privilégiées de la prison du banc du roi, à quelques centaines de pas de l’obélisque de Saint-Georges-des-Champs. Ces limites privilégiées forment comme un asile auprès de la prison ; elles comprennent une douzaine de rues où les débiteurs qui peuvent se procurer de l’argent pour payer des droits assez considérables dont leurs créanciers ne retireront aucun profit, sont autorisés à résider en toute sûreté, grâce à la sagesse de ces lois éclairées qui laissent le débiteur sans argent mourir de faim dans un cachot, sans même lui fournir la nourriture, les vêtements, le logement et le chauffage qu’elles ne refusent pas aux criminels convaincus des plus noirs forfaits, à la honte du genre humain. Pour moi, je trouve que de toutes les plaisantes fictions qui représentent la loi toujours occupée à bien équilibrer sa balance, il n’y en a pas de plus plaisante ni de plus amusante pour l’observateur, dans la pratique, que celle qui suppose tout homme égal devant son impartialité, et toutes ses grâces également accessibles à tout individu, sans tenir le moindre compte de la monnaie qui garnit son gousset.

C’est vers cette rangée de maisons que Nicolas dirigea ses pas, suivant les indications de M. Charles Cheeryble, sans se troubler la cervelle de la moindre réflexion sur la balance de Thémis, et c’est à cette rangée de maisons qu’il arriva enfin, le cœur palpitant, après avoir eu à traverser d’abord un faubourg sale et poudreux qui, en faits d’objets intéressants, présente partout aux yeux des théâtres de marionnettes, des huîtres, des crabes et de homards, du gingerbeer, des voitures de déménagements, des boutiques de fruitières, des étalages de fripiers.

Devant chacune de ces maisons, étaient des jardinets complètement négligés sous tous les autres rapports, mais qui formaient comme autant de petits magasins de poussière, qui attendaient là que le vent tournât le coin de la rue pour venir la balayer sur la route. Nicolas s’arrêta devant l’une d’elles, ouvrit la grille mal assurée qui pendillait sur ses gonds brisés, s’entrebâillant devant les visiteurs, mais pas assez pour les laisser passer. Il y passa pourtant, et frappa à la porte d’entrée d’une main tremblante.

La maison, à l’intérieur, offrait une assez pauvre apparence : une fenêtre sombre, au parloir, garnie de jalousies mal peintes et de rideaux de mousseline malpropres, croisant au bas des vitres à l’aide de cordons lâches et mous ; mais, après avoir ouvert la porte, on ne trouvait pas que l’intérieur répondait mal au dehors. L’escalier était garni d’un tapis passé ; le corridor d’une toile cirée qui n’avait pas souffert moins d’avaries ; pour plus d’agrément, on voyait, en passant dans le parloir et sur le devant, fumer (quoiqu’il ne fût pas encore midi), un de ces messieurs les privilégiés du banc du roi, pendant que la dame de la maison était activement occupée à mastiquer avec de l’encaustique les pieds disjoints d’un bois de lit à la porte de l’arrière-salle, sans doute pour recevoir quelque nouveau locataire qui avait eu le bonheur de la louer pour son domicile.

Nicolas eut tout le temps de faire ces observations, pendant que le petit saute-ruisseau chargé de faire les commissions des locataires de la maison, descendait quatre à quatre l’escalier de la cuisine pour crier après la domestique de Mlle Bray. La servante, en effet, ne se fit pas attendre ; elle sortit d’une espèce de cave éloignée, pour faire son apparition au grand jour, et pria Nicolas de la suivre, sans faire attention aux symptômes d’agitation nerveuse et de malaise fiévreux que trahissait toute la personne du jeune étranger, et cela tout bonnement pour avoir demandé à voir la jeune demoiselle.

Il monta néanmoins, fut introduit dans une pièce sur le devant où il vit, assise près de la fenêtre, à une petite table fournie de tous les ustensiles nécessaires pour les dessins ébauchés, la belle jeune fille qui occupait sa pensée, et qui, dans ce moment même, entourée de tout le prestige nouveau dont le récit du frère Charles avait embelli son histoire aux yeux de Nicolas, lui semblait mille fois plus belle encore qu’il ne l’avait jamais supposée.

Mais ce furent surtout les petites décorations pleines de grâce et d’élégance répandues autour de cette chambre si pauvrement meublée, qui allèrent au cœur de Nicolas : des fleurs, des plantes, des oiseaux, la harpe, le vieux piano dont les touches avaient rendu sous ses doigts des sons plus joyeux au temps jadis. Par combien de peines et d’efforts avait-elle pu réussir à conserver aujourd’hui ces deux derniers anneaux de la chaîne brisée, qui la rattachaient, par le souvenir, à la maison maternelle où elle n’était plus ? Il n’y avait pas de si mince ornement qui ne fût un témoin de son courage et de sa patience ; elle y avait consacré ses heures de loisir ; elle y avait répandu cette grâce charmante dont la main d’une femme sait embellir avec goût tous les petits objets qu’elle touche ; elle y avait laissé comme l’empreinte des soins délicats qu’elle en avait pris. Nicolas croyait voir la petite chambre animée d’un sourire céleste ; il lui semblait que le dévouement éclatant d’une si faible et si jeune créature, avait illuminé d’un de ses rayons les objets inanimés dont il était entouré, pour les rendre aussi éclatants que lui-même ; il lui semblait voir l’auréole dont les anciens peintres environnent la tête des anges et des séraphins dans un monde d’innocence et de pureté, se jouer autour d’un ange comme eux. L’illusion était complète ; la lumière de l’auréole était visible à ses yeux.

Et cependant Nicolas était dans les limites de la prison du banc du roi ! Encore, si la scène s’était passée en Italie, au coucher du soleil, sur quelque terrasse splendide ! Mais, qu’importe ? n’y a-t-il pas un ciel vaste qui couvre le monde entier ? Qu’il soit bleu d’azur ou chargé de nuages, n’y a-t-il pas derrière ce premier ciel un ciel qui se révèle aussi brillant à tous les cœurs ? C’est celui-là sans doute que voyait Nicolas, et dont ses pensées avaient emprunté l’éclat radieux.

Il ne faudrait pas croire qu’il eût tout aperçu d’un coup d’œil ; au contraire, il ne s’était pas même douté jusque-là de la présence d’un malade étendu dans un fauteuil, la tête soutenue sur des oreillers, et qui, à force de se mouvoir sans cesse et sans repos dans son impatience, finit par attirer son attention.

C’était un homme qui avait à peine cinquante ans, mais que sa maigreur faisait paraître beaucoup plus âgé. Ses traits présentaient les restes d’une belle figure, quoique les traces de l’âge n’eussent pu dissimuler l’ardeur des passions impétueuses et violentes, au lieu d’y reproduire l’expression d’émotions plus douces, qui donnent souvent plus d’attraits à des visages moins favorisés de la nature. Il avait le regard effaré ; son corps et ses membres étaient usés jusqu’aux os, mais on voyait encore dans son grand œil, au fond de son orbite, quelque chose de l’ancienne flamme qui l’animait. Elle semblait même se raviver encore pendant qu’il frappait, à coups redoublés, le parquet d’un gros bâton sur lequel il s’appuyait dans son fauteuil, et qu’il appelait, avec impatience, sa fille par son nom.

« Madeleine, qui est-ce ? Nous n’avons besoin de personne ici. Qui est-ce qui a laissé entrer un étranger ? De quoi s’agit-il ?

– Je crois…, dit la jeune demoiselle en s’inclinant, non sans quelque confusion, pour répondre au salut de Nicolas.

– Vous croyez toujours, répondit son père avec pétulance ; de quoi s’agit-il ? »

Pendant ce temps-là, Nicolas avait retrouvé assez de présence d’esprit pour s’expliquer lui-même. Il s’annonça, ainsi qu’il avait été convenu d’avance, comme envoyé pour commander une paire de petits écrans et du velours peint pour couvrir une ottomane. On désirait que ces articles fussent du dessin le plus élégant : on ne tenait pas au temps ni à la dépense. Il était aussi chargé de payer les deux dessins déjà livrés ; et, s’avançant vers la petite table avec de grands remerciements, il y déposa un billet de banque plié sous enveloppe et cacheté.

– Madeleine, dit le père, regardez si le compte y est ; ouvrez l’enveloppe, ma chère amie.

– Je sais bien que le compte y est, papa, j’en suis sûre.

– Donnez-moi cela, dit M. Bray tendant la main, dont il ouvrait et fermait les doigts osseux avec une impatience nerveuse. Voyons !… J’en suis sûre ! j’en suis sûre ! c’est toujours comme cela ; comment pouvez-vous en être sûre sans y voir ? Cent vingt cinq francs, est-ce bien le compte ?

– Tout à fait, » dit Madeleine en se penchant sur lui. Elle mit tant d’empressement à ranger les coussins sous la tête de son père que Nicolas ne put voir sa figure ; mais, au moment où elle s’était baissée, il avait cru surprendre une larme dans ses yeux.

« Tirez la sonnette ; tirez donc la sonnette ! dit le malade avec la même vivacité maladive et montrant le cordon de sa main tremblante qui froissait en l’air le billet de banque ; dites à la bonne d’aller le changer… d’aller me chercher un journal… de m’acheter du raisin… qu’elle apporte encore une bouteille du même vin que la semaine dernière… et puis… et puis, je ne me rappelle plus la moitié de ce qu’il me faut, mais elle retournera, qu’elle commence toujours par là… qu’elle commence par là ! Allons, Madeleine, ma chère fille, vite, vite qu’on se dépêche ! mon Dieu que vous êtes donc lente ! »

« Il se rappelle bien ce qu’il lui faut, pensa Nicolas ; mais elle, il ne songe pas même si elle a besoin de quelque chose. » Peut-être laissa-t-il transpirer sa pensée dans sa physionomie, car le malade, se tournant de son côté d’un air très bourru, lui demanda si c’est qu’il attendait un reçu.

« Oh ! cela ne fait rien du tout, dit Nicolas.

– Rien du tout ? Qu’entendez-vous par là, monsieur ? répondit le père avec aigreur ; est-ce que par hasard, avec votre méchant billet de banque, vous croiriez nous faire une faveur ou un cadeau, quand il ne s’agit ici que d’une affaire commerciale où vous payez pour valeur reçue ? Diable ! monsieur, si vous ne savez pas apprécier le temps qu’ont coûté ces marchandises dont vous trafiquez et le mérite particulier de leur confection, il ne faut pas vous imaginer pour cela que ce soit de l’argent perdu. Savez-vous, monsieur, que vous parlez à un gentleman qui avait autrefois le moyen d’acheter cinquante individus comme vous et tout ce que vous possédez par-dessus le marché ?… que voulez-vous dire par là ?

– Je veux dire simplement que je compte faire plus d’une affaire avec mademoiselle, et que, si elle veut bien le permettre, je lui épargnerai la peine de remplir ces formalités.

– Eh bien ! moi, je veux dire, s’il vous plaît, repartit le père, que nous remplirons toutes les formalités qu’il faudra. Ma fille, monsieur, ne demande de ménagements ni à vous ni à personne ; ayez la bonté de vous en tenir strictement au détail de votre commerce et de n’en plus sortir. Voilà-t-il pas maintenant que tous les petits commerçants vont se mettre à la protéger de leur pitié ! jour de Dieu, il ne manquerait plus que cela ! Madeleine, ma fille, donnez-lui un reçu, et, à l’avenir, n’y manquez jamais. »

Pendant qu’elle faisait semblant d’écrire et que Nicolas réfléchissait sur ce caractère qui, pour être étrange, n’en est pas moins assez commun, le malade, qui paraissait de temps en temps tourmenté par des douleurs vives, s’affaissa dans son fauteuil gémissant et murmurant tout ensemble d’une voix faible qu’il y avait une heure que la bonne était partie et que tout le monde conspirait pour le pousser à bout.

« Quand est-ce, dit Nicolas en prenant la quittance supposée, quand est-ce que je… dois repasser ? »

C’est à la demoiselle même qu’il adressait cette question, mais ce fut le père qui y répondit immédiatement.

« Quand on vous dira de revenir, monsieur, et pas avant. Il ne s’agit pas de nous ennuyer et de nous persécuter. Ma chère Madeleine, quand est-ce que ce monsieur doit revenir ?

– Oh ! pas de longtemps, pas avant trois ou quatre semaines : ce n’est pas nécessaire, je puis m’en passer, dit la jeune dame avec beaucoup de vivacité.

– Comment, nous pouvons nous en passer, lui dit tout bas son père avec insistance, trois ou quatre semaines, Madeleine, mais vous n’y pensez pas, trois ou quatre semaines !

– Alors, plus tôt, plus tôt, si vous voulez, dit la demoiselle se tournant du côté de Nicolas.

– Trois ou quatre semaines ! marmottait toujours le père ; mais Madeleine, en vérité ! Ne rien gagner pendant trois ou quatre semaines !

– C’est bien long, madame, dit Nicolas.

– Ah ! vous trouvez ? reprit le père avec colère. Si j’avais la fantaisie de mendier des secours et de m’incliner seulement pour demander l’aide de gens que je méprise, ce n’est pas trois ou quatre mois, monsieur, que je pourrais attendre sans que ce fût trop long, c’est trois ou quatre ans que je n’aurais pas besoin de votre argent. Il faudrait seulement, monsieur, que je voulusse me résoudre à sacrifier mon indépendance, mais, comme je ne le veux pas, repassez dans huit jours. »

Nicolas fit une salutation profonde à la demoiselle et se retira en réfléchissant aux singulières idées que M. Bray se faisait de l’indépendance, et en souhaitant ardemment que Dieu n’envoyât que rarement ces caractères indépendants habiter l’humble argile dont il a pétri le corps humain.

En descendant les escaliers, il entendit au-dessus de lui un pas léger et vit, en se retournant, la jeune fille sur le palier jetant sur lui un regard timide et ne sachant si elle devait le rappeler ou non. Le moyen le plus sûr de trancher la question c’était de remonter quelques marches ; c’est ce que fit Nicolas.

« Je ne sais pas, monsieur, lui dit précipitamment Madeleine, si je fais bien de vous adresser cette prière, mais, je vous en supplie, ne dites rien aux chers amis de ma pauvre mère de ce qui s’est passé là devant vous. Voyez-vous, il a souffert beaucoup cette nuit, c’est ce qui le met de mauvaise humeur ce matin. Je vous le demande, monsieur, comme une grâce, comme une faveur pour moi. »

Nicolas répliqua avec chaleur qu’il suffirait que ce fût de sa part un simple désir pour qu’il fût bien aise de le satisfaire au péril même de sa vie.

« Vous parlez là un peu vite, monsieur.

– Je parle dans la sincérité de mon âme, répondit Nicolas, dont les lèvres tremblaient en même temps ; jamais homme n’a parlé plus sérieusement. Je n’ai pas l’habitude de déguiser mes sentiments, et d’ailleurs, je ne pourrais pas vous cacher mon cœur tout entier, chère madame, aussi vrai que je sais toute votre histoire et que je nourris pour vous les même sentiments que tout homme ou tout ange doit éprouver en vous voyant, et en entendant le récit de vos peines. Je vous prie d’être persuadée que je donnerais volontiers ma vie pour vous servir. »

La demoiselle détourna la tête sans pouvoir cacher ses larmes.

« Pardonnez-moi, dit Nicolas avec une ardeur dont l’empressement n’ôtait rien à son respect, pardonnez-moi de paraître vous en avoir trop dit, ou d’avoir l’air de me prévaloir des secrètes confidences que j’ai reçues, mais je n’ai pu me résoudre à vous quitter comme si l’intérêt et la sympathie que j’éprouve pour vous expiraient avec la commission dont je suis chargé aujourd’hui. Non, ce n’est point une affection passagère que vous m’avez inspirée. A partir de ce moment, je suis votre serviteur à toujours, votre humble mais dévoué serviteur : et ni vous, ni celui qui m’a donné sa confiance, vous n’aurez à rougir de ce dévouement fidèle et loyal, fondé sur l’honneur même ; car, si vous pouviez lire au fond de ce pur sentiment de mon cœur, vous n’y trouveriez que le respect le plus profond pour votre personne. Si j’étais capable de donner un autre sens à mes paroles, je serais indigne de l’estime de celui qui m’a donné la sienne, je trahirais la nature même qui a mis sur mes lèvres ces paroles honnêtes, en les déshonorant par un mensonge. »

Elle lui fit signe de la main qu’il était temps de partir, mais ne dit pas un mot. Nicolas de son côté garda le silence et se retira. Ainsi finit sa première entrevue avec Madeleine Bray.

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Voilà les trois quarts passés, murmurait Newman Noggs en entendant la sonnerie d’une église voisine, et c’est à deux heures que je dîne. Il le fait exprès ; il y tient ; c’est bien là lui ! »

C’était dans le petit trou qui lui servait de bureau et perché sur le haut de son tabouret officiel, que Newman s’adressait ce monologue, et le sujet du monologue se rapportait, comme tous les murmures par lesquels Newman avait l’habitude d’exhaler ses plaintes, à Ralph Nickleby.

« Il faut que cet homme-là n’ait jamais eu d’appétit, dit Newman, que pour les livres, sous et deniers. Quant à cela, par exemple, il en est gourmand comme un loup. Je voudrais pour sa peine qu’on lui fît avaler un échantillon de toutes nos pièces de monnaie. Un gros sou serait déjà un joli morceau, mais l’écu de six francs. Ha ! ha ! »

L’image de Ralph Nickleby avalant de force un écu de six francs rendit à Newman un peu de bonne humeur, et, sous l’influence de cette heureuse disposition, il tira lentement de son pupitre une de ces bouteilles portatives généralement connues sous le nom de pistolets de poche, et, la secouant tout contre son oreille pour jouir du son agréable et rafraîchissant produit par le liquide agité, il dérida ses traits, qui se déridèrent bien mieux encore quand il se fut gargarisé avec une gorgée de la précieuse liqueur ; il remit le bouchon et fit claquer deux ou trois fois ses lèvres comme un homme qui savoure son bonheur ; mais le parfum du liquide s’évapora bientôt, et alors revinrent les doléances.

« Trois heures, dans cinq minutes, dit Newman en grognant,… et j’ai déjeuné à huit heures ! Dieu sait quel déjeuner !… et l’heure exacte de mon dîner est à deux heures. Car enfin j’aurais pu avoir à la maison quelque bon petit morceau de rosbif tout chaud qui se serait refroidi depuis ce temps-là à m’attendre. Je n’en ai pas, c’est vrai, mais qu’en sait-il ?… Ne partez pas avant mon retour. Ne partez pas avant mon retour ; tous les jours le même refrain ! mais alors pourquoi choisissez-vous toujours pour sortir l’heure de mon dîner ? hein ?… c’est donc pour me vexer ? hein ? »

Ces mots, quoique prononcés sur un ton très élevé, ne s’adressaient cependant qu’au vide des airs ; pourtant Newman Noggs, en entendant de sa propre bouche la récapitulation de ses justes griefs, en parut plus ému, et dans son désespoir il s’aplatit d’un coup de poing son vieux chapeau sur la tête, ajusta sur ses mains ses gants impérissables et jura sur la tête de ses pères qu’il en arriverait ce qui pourrait, mais qu’il voulait aller dîner à l’instant même.

Et, passant à l’exécution immédiate de sa résolution, il était déjà dans le corridor, quand le bruit du passe-partout dans la porte d’entrée lui fit opérer précipitamment sa retraite au fond de son bureau.

« Le voici ! murmura-t-il, et il y a quelqu’un avec lui, je l’entends déjà me dire : « Attendez que ce monsieur soit parti ! » Eh bien, non, moi, je ne veux pas attendre. Attrape ça ! »

En même temps Newman se glissa dans un grand placard vide à deux battants, et le ferma sur lui dans l’intention de s’échapper aussitôt que Ralph serait entré lui-même dans son cabinet.

« Noggs ! cria Ralph, où est-il fourré ?… Noggs ! »

Mais pas plus de Noggs que s’il n’existait pas.

« Je suis sûr que l’animal est allé dîner malgré ma défense, murmura Ralph en regardant dans le bureau et en tirant sa montre pour voir l’heure… Hum ! hum ! tenez ! Gride, vous ferez aussi bien de venir ici ; mon commis est sorti et le soleil donne dans mon cabinet. Cette pièce est à l’ombre et, si cela vous est égal, nous serons plus au frais.

– Cela m’est égal, monsieur Nickleby, tout à fait égal. Je ne tiens pas à une chambre plutôt qu’à une autre. Ah ! comment donc ; mais on est très bien ici, très bien ! »

L’individu que nous présentons ici pour la première fois aux lecteurs était un petit vieillard de soixante-dix à soixante-quinze ans, très maigre, très courbé, avec une légère déviation de la colonne vertébrale. Il portait un habit gris à collet très étroit, un gilet de soie noire à raies d’un très ancien modèle et un pantalon si court qu’il laissait voir dans toute leur laideur ses jambes de fuseau. Les seuls ornements qui rehaussaient sa toilette étaient une chaîne de montre en acier à laquelle pendillaient de grands cachets en or et un ruban noir destiné, d’après une mode déjà si ancienne qu’elle était même alors surannée, à réunir par derrière ses cheveux gris en une petite queue. Son nez et son menton étaient pointus et saillants ; ses mâchoires étaient rentrées en elles-mêmes, faute de dents pour les retenir. Sa figure était ridée et jaunâtre, excepté vers les pommettes de ses joues, bariolées par les couleurs panachées d’une pomme de reinette à la fin de l’hiver. A la place où jadis avait été sa barbe on voyait encore quelques touffes grises dont l’apparence grêle et languissante semblait, comme ses sourcils râpés, protester contre la stérilité du sol où elles prenaient leur nourriture. Toute sa tournure, son air, son attitude, représentaient la docilité basse et rampante du chat ; et, quand à l’expression de sa figure, elle consistait uniquement dans certains plis du coin de l’œil qui laissait lire, dans son regard rusé, un mélange d’astuce, de libertinage, de sournoiserie et d’avarice. Tel est le portrait véritable du vieil Arthur Gride qui n’avait pas une ride à la face, ni dans tout son costume le moindre pli qui ne rappelât la ladrerie la plus avide et la plus rapace, et qui ne le désignât clairement comme appartenant à la même catégorie sociale que M. Ralph Nickleby. Tel est le portrait véritable du vieil Arthur Gride tel qu’il était, assis sur une chaise de canne, les yeux levés sur la figure de Ralph Nickleby qui, du haut du grand tabouret sur lequel il se balançait, les bras étendus sur ses genoux, plongeaient aussi ses yeux dans ceux de son visiteur pour percer ses intentions secrètes ; car il savait bien que, quelque que fût l’affaire qui l’amenait, ils seraient à deux de jeu.

« Et comment vous êtes-vous porté ? dit Gride feignant un vif intérêt pour la santé de Ralph ; car je ne vous ai pas vu depuis… non, ma foi, pas depuis…

– Pas depuis longtemps, dit Ralph avec un sourire particulier qui voulait dire qu’il n’était pas la dupe de ces formules de compliment, et qu’il savait bien que ce n’était pas pour cela que son ami était venu lui rendre visite. Il s’en est peu fallu que vous ne me vissiez pas, car je venais justement de mettre la clef dans la porte quand vous avez tourné le coin de la rue.

– J’ai du bonheur ! reprit Gride.

– C’est ce qu’on dit, » répliqua Ralph sèchement.

Le vieil usurier branla le menton et se mit à sourire, mais sans faire aucune autre observation, et ils restèrent tous les deux un petit bout de temps sur leurs chaises sans rien dire. Chacun d’eux observait l’autre, pour l’attaquer à son avantage.

« Eh bien ! Gride, dit Ralph à la fin, d’où vient le vent aujourd’hui ?

– Ha ! ha ! monsieur Nickleby, vous êtes un homme terrible, cria l’autre, charmé de voir que Ralph le mît lui-même sur la voie pour lui parler d’affaires ; Dieu de Dieu ! quel terrible homme vous faites !

– Bah ! répondit Ralph, je vous parlais comme cela parce que vous avez, vous, des manières câlines et des allures glissantes. Je ne dis pas que cela ne vaille pas mieux, mais je n’ai pas la patience de procéder comme cela.

– Vous êtes un vrai génie de nature, monsieur Nickleby, dit le vieil Arthur, et si profond, ah !

– Assez profond, répondit Ralph, pour savoir que j’ai besoin de l’être le plus que je peux, quand des hommes comme vous se mettent à me faire des compliments. Vous savez que je vous ai vu de près flatter et cajoler les gens, et je n’ai pas oublié ce qu’il leur en coûtait !

– Ha ! ha ! ha ! reprit Arthur en se frottant les mains, ah ! vous vous le rappelez, cela ne m’étonne pas, il n’y a pas d’homme comme vous pour ces choses-là, et vraiment j’ai bien du plaisir à voir que vous vous rappelez le bon vieux temps. Ah ! Dieu !

– A présent, dit Ralph avec un grand sang-froid, voyons, d’où vient le vent, encore une fois ? Qu’est-ce qui vous amène ?

– Là, là ! voyez ! cria l’autre, il ne peut pas même parler du bon vieux temps sans passer tout de suite aux affaires positives. Ah ! Dieu de Dieu ! quel homme !

– Et quelle est cette affaire du bon vieux temps que vous venez remettre sur le tapis ? car je sais bien que vous ne venez que pour cela, et qu’autrement vous ne parleriez pas tant du bon vieux temps.

– Il se méfie de tout le monde ; moi-même il me soupçonne, cria le vieil Arthur en levant les mains au ciel. Moi-même ! Grand Dieu ! Même moi ! Quel homme ! Il n’y a qu’un Nickleby dans le monde ; je ne connais personne comme lui. C’est un géant, nous ne sommes que des pygmées. Un géant, un vrai géant ! »

Ralph regardait avec un sourire tranquille le vieux renard rire ainsi d’un air affecté, pendant que Newman Noggs, dans son armoire, se sentait le cœur faillir à mesure que l’image de son dîner devenait de plus en plus problématique.

« C’est égal, cria le vieil Arthur, il faut que j’en passe par où il veut ; il n’y a pas à le contrarier ; l’homme de tête, comme disent les Ecossais, et les Ecossais ne sont pas bêtes, ne cause que d’affaires et ne donne pas son temps gratis ; et il a bien raison, le temps est de l’argent. C’est de l’argent que le temps !

– Il faut que ce soit vous ou moi qui ayons fait ce proverbe, dit Ralph. Je crois bien que le temps est de l’argent, et de bon argent encore, pour ceux à qui il rapporte intérêt. Le temps est de l’argent ! Bien mieux, c’est qu’il en coûte aussi, de l’argent ; il n’y a même pas d’article plus dispendieux. Je sais des gens qui pourraient en dire quelque chose ou je ne m’y connais pas. s»

En réponse à cette saillie, le vieil Arthur recommença de lever les mains au ciel et de s’écrier au milieu de son rire étouffé : « Quel homme ! » Après quoi il approcha sa chaise basse un peu plus près du tabouret de Ralph, et de là, fixant les yeux sur sa figure impassible :

« Qu’est-ce que vous diriez, lui demanda-t-il, si j’allais vous annoncer que je vais…, que je vais me marier ?

– Mais je dirais, répliqua Ralph, en abaissant froidement les yeux sur lui, que vous avez vos raisons pour me faire un mensonge, et que ce n’est pas la première fois, pas plus que ce ne sera la dernière. Je dirais que vous ne me surprenez pas et que je ne me laisse pas prendre à ça.

– Eh bien ! je vous annonce sérieusement que je vais le faire, dit le vieil Arthur.

– Et moi, je vous répète sérieusement ce que je viens de vous dire. Voyons ! tenez-vous bien, que je vous réponde. Quel diable d’air mielleux vous prenez là ! Il y a quelque chose là-dessous.

– Tenez ! je ne voudrais pas vous attraper, vous savez, reprit Arthur Gride d’un air de bonhomie ; d’ailleurs, je n’y réussirais pas, ce serait une folie de ma part de l’essayer. Moi, attraper M. Nickleby ! le pygmée attraper le géant ! Eh bien, je vous répète ma question,… hé ! hé ! hé ! Qu’est-ce que vous diriez si j’allais vous annoncer que je vais me marier ?

– A quelle vieille sorcière ? dit Ralph.

– Non pas, non pas, cria Arthur en se frottant les mains avec un air de ravissement. Encore une erreur ! Je suis bien aise de trouver M. Nickleby en défaut ; et cette fois il y est bien… Non, c’est une jeune et belle fille, fraîche, aimable, charmante, et dix-neuf ans à peine : des yeux noirs, avec de longs cils, des lèvres lisses et vermeilles qui appellent le baiser ; des grappes magnifiques de cheveux abondants qui donnent aux mains la démangeaison d’y passer les doigts ; une taille qui vous donne l’envie, malgré vous, de serrer l’air dans vos dix doigts comme si vous arrondissiez autour d’elle votre bras ; de petits pieds qui trottinent si légèrement qu’ils n’ont pas l’air de toucher le sol. Eh bien ! je vais épouser tout cela, monsieur, tout cela. Hé ! hé !

– Diable ! voilà un radotage qui passe la permission, dit Ralph après avoir écouté, en retroussant le coin de ses lèvres, les adorations du vieux pécheur ; et quel est le nom de la jeune fille ?

– Ah ! quel homme profond ! voyez comme il est profond ! s’écria le vieil Arthur ; il devine que j’ai besoin de son aide ; il devine qu’il peut me donner un coup d’épaule, il devine qu’il en tirera profit. Il voit tout d’un seul coup d’œil ! Son nom ? c’est… Il n’y a personne qui puisse nous entendre ?

– Ouais ! qui diable voulez-vous qu’il y ait ? répondit Ralph brusquement.

– Je ne savais pas si, par hasard, il n’y aurait pas quelqu’un à monter ou à descendre l’escalier, dit Arthur Gride après avoir ouvert la porte, pour regarder dehors, et l’avoir ensuite soigneusement refermée ; ou bien encore votre commis aurait pu revenir et écouter à la porte. Les commis et les domestiques, il n’y a rien de pareil pour écouter aux portes, et j’aurais été désolé que M. Noggs…

– Diable soit de M. Noggs ! dit Ralph avec un ton d’aigreur ; continuez donc toujours ce que vous avez à me dire.

– Ma foi ! diable soit de M. Noggs si vous voulez, répliqua Gride, ce n’est pas moi qui vous contredirai là-dessus. Le nom de la demoiselle est donc…

– Voyons ! dit Ralph, dont les lenteurs et l’hésitation du vieil Arthur irritaient la curiosité ; son nom ?

– Madeleine Bray ! »

Arthur Gride avait paru compter sur ce nom pour produire de l’effet sur Ralph ; mais, s’il produisit quelque effet, il n’y parut guère sur sa physionomie ; et, loin de trahir la moindre émotion, il répéta ce nom avec calme à plusieurs reprises, comme s’il cherchait à se rappeler où et quand il l’avait déjà entendu prononcer.

« Bray ! dit Ralph, Bray ! j’ai connu un jeune Bray qui… Mais non, il n’avait pas de fille.

– Comment ! vous ne vous rappelez pas Bray ? répondit le vieil Arthur.

– Non, dit Ralph le regardant d’un air impassible.

– Walter Bray ! ce beau des beaux, qui a rendu sa jolie femme si malheureuse ?

– Si vous n’avez pas d’autre marque distinctive que celle-là pour me rappeler votre beau des beaux, dit Ralph en haussant les épaules, comment voulez-vous que je le reconnaisse parmi les neuf dixièmes de tous les beaux que j’ai jamais connus ?

– Ta, ta, ta ! Ce Bray, qui habite maintenant dans les limites privilégiées du Banc du Roi ; vous ne pouvez pas avoir oublié Bray ; nous avons fait assez d’affaires avec lui tous les deux ; il vous doit même de l’argent.

– Ah ! celui-là ? répliqua Ralph ; bon ! bon ! vous commencez à vous expliquer plus clairement. Ah ! c’est la fille de celui-là dont vous me parlez ? »

Ces paroles avaient beau être dites du ton le plus naturel du monde ; sous ce ton naturel, le vieil Arthur Gride, qui n’était pas un sot, aurait dû reconnaître l’intention secrète de Ralph, de l’amener à donner des explications et des détails plus développés qu’il n’en avait envie, ou que Ralph n’aurait pu vraisemblablement s’en procurer autrement ; mais le vieil Arthur, entraîné par la conversation, donna dans le piège et prit au sérieux l’incertitude apparente qu’avait montrée son ami.

« Je savais bien qu’il ne vous faudrait pas longtemps pour vous le rappeler.

– Vous avez raison, répondit Ralph ; mais, voyez-vous, le vieil Arthur Gride et le mariage sont des mots qui jurent tellement ensemble que vous m’aviez troublé. Le vieil Arthur Gride, avec des yeux noirs, avec de long cils, et des lèvres qui appellent le baiser, et des grappes de cheveux dans lesquelles il voudrait passer ses doigts, et des tailles qu’il voudrait serrer dans ses mains, et des petits pieds qui ne touchent rien en marchant ; toutes ces belles choses et le vieil Arthur Gride forment un accouplement monstrueux. Mais ce n’est rien encore auprès du mariage du vieil Arthur Gride avec la fille d’un beau des beaux ruiné aujourd’hui, locataire dans les limites du Banc du roi. Ceci, c’est à n’y pas croire, tant la chose me paraît mythologique. Franchement, mon vieux camarade, si vous avez besoin que je vous donne un coup de main dans cette affaire, comme je n’en doute pas, puisque vous êtes venu me voir, expliquez-vous, et droit au fait ; surtout n’allez pas me rabâcher que c’est dans mon intérêt, parce que je sais bien qu’il faut avant tout que ce soit dans le vôtre ; et grandement encore, sans quoi vous ne me serviriez pas ce plat de votre métier. »

Il y avait non seulement dans les paroles de Ralph, mais aussi dans le ton de sa voix et dans les regards dont il les accompagnait, assez d’aigreur et de raillerie amère pour faire prendre feu au sang glacé du vieil usurier et colorer de honte même ses joues flétries ; mais, loin de montrer quelque colère, il se contenta de répéter son vieux refrain : « Cruel homme ! » et de secouer sa tête de droite et de gauche comme s’il ne pouvait s’empêcher de rire de ses saillies joviales et de son franc parler. Toutefois, comme il lut dans les traits de son interlocuteur qu’il était temps de se dépêcher et d’arriver au but, il prit l’air sérieux qui convient pour traiter les affaires, et il entra résolument dans le développement précis de l’objet de sa négociation.

Il commença par insister sur ce fait que Madeleine Bray s’était sacrifiée au soutien de son père qui n’avait pas d’autre ami sur la terre, et qu’elle était l’esclave soumise de ses moindres désirs. Ralph répondit à cela qu’il en avait déjà entendu quelque chose et que c’était une sotte ; que si elle avait connu un peu plus ce que c’est que le monde, elle n’aurait pas agi comme cela.

Gride, en second lieu, parla du caractère du père qu’il représenta comme un homme qui avait peut-être pour sa fille toute l’affection qu’il pouvait avoir pour quelqu’un, mais qui s’aimait lui-même par-dessus toute chose. Ralph observa que cela allait sans dire, vu que la chose était toute naturelle et qu’il n’y avait pas de mal à cela.

Troisièmement, le vieil Arthur articula que la jeune fille était un morceau délicat et que sa beauté lui avait véritablement donné le goût d’en faire sa femme. A cela Ralph ne daigna répondre que par un sourire blessant et par un coup d’œil de dégoût sur le vieillard décrépit qui lui parlait d’amour.

« A présent, dit Gride, passons au petit plan que j’ai imaginé, car j’aurais dû vous dire, si vous ne l’avez pas déjà deviné, que je ne me suis pas encore présenté au père ; mais vous devinez tout : ah ! quel fin matois !

– En ce cas, dit Ralph avec impatience, ne vous y jouez pas ; vous savez qu’il ne faut pas se jouer à plus fort que soi…

– Toujours une réponse à tout sur le bout de la langue, cria le vieil Arthur levant dans son admiration les mains et les yeux vers le ciel. Il n’est jamais pris ; mon Dieu ! qu’on est heureux d’avoir tant d’esprit argent comptant et tant d’argent comptant pour faire honneur à son esprit ! » Puis il changea tout à coup de ton pour continuer ainsi : « J’ai déjà fait plus d’une fois, dans les six derniers mois, le chemin du logement de Bray, car il y a juste six mois que j’ai vu pour la première fois ce morceau friand : oh ! oui, bien friand ! mais laissons cela pour le moment ; c’est moi qui le fais poursuivre comme créancier à son compte de trente-sept mille cinq cents francs.

– Vous avez l’air de dire que vous êtes son seul créancier poursuivant, dit Ralph tirant son portefeuille ; vous auriez tort, car je le suis aussi pour vingt-quatre mille trois cent soixante-quinze francs quatre-vingt-cinq centimes.

– Oui, je le sais, dit vivement le vieil Arthur, vous êtes le seul avec moi, il n’y en a pas d’autre. Tout le monde ne va pas faire la dépense de coffrer un débiteur et on s’en rapporte à nous pour le serrer de près, je vous en réponds. Il n’y a que vous et moi qui nous soyons laissé prendre à ce traquenard. Dieu de Dieu ! quel abîme sans fond ! j’y ai presque laissé toute ma fortune. Quand je pense que nous lui avons prêté notre argent sur simples billets, sans autre garantie que le nom d’un endosseur que tout le monde supposait alors aussi bon que de l’or en barre ; et qui, tout à coup, a tourné comme vous savez ! Quand je pense qu’au moment de mettre la main sur lui il est mort insolvable ! Ah ! j’ai bien manqué d’être ruiné du coup ; il ne s’en fallait guère.

– Et votre plan, dit Ralph, vous ne m’en parlez pas ? A quoi cela sert-il de crier misère entre nous sur les désagréments de notre trafic, puisqu’il n’y a là personne pour nous entendre ?

– C’est égal, c’est toujours bon à dire, répondit le vieil Arthur avec son gros rire, même quand il n’y a personne pour nous entendre ; cela entretient la main. Eh bien ! si j’allais m’offrir pour gendre à Bray, à la simple condition que, le jour même de mon mariage, il reprendra tout tranquillement sa liberté avec une pension à manger de l’autre côté de la Manche comme un gentleman (je sais que cela ne peut pas durer longtemps ; j’ai consulté son docteur qui m’a déclaré qu’il avait une maladie du cœur qui n’ira pas loin), et si on lui faisait valoir avec esprit, si on lui faisait toucher au doigt les avantages de cette proposition, croyez-vous qu’il pût me résister ? Et si, moi, il ne peut pas me résister, croyez-vous que sa fille puisse lui résister non plus ? Croyez-vous qu’avant une semaine, un mois, un jour, enfin au moment même où je la demanderai, je ne fasse pas de Madeleine Mme Arthur Gride, la jolie Mme Arthur Gride ? mon petit bichon, mon petit poulet de Mme Arthur Gride ?

– Continuez, dit Ralph en secouant la tête comme un homme qui ne se payait pas de cela, et d’un ton froidement étudié qui faisait un étrange contraste avec les transports passionnés auxquels son ami s’était laissé entraîner par degrés,… continuez, ce n’est pas pour me parler de ces fantaisies que vous êtes venu me voir.

– Là ! que vous êtes pressant ! cria le vieil Arthur en se rapprochant de Ralph tout contre lui. Eh bien ! non, c’est vrai, je ne dis pas que c’est pour cela. Je suis venu vous demander ce que vous me prendriez, en cas de réussite auprès du père, pour la créance que vous avez sur lui. Vingt-cinq pour cent ? trente pour cent ? non ? allons ! cinquante pour cent. Je veux bien aller jusque là pour un ami comme vous, nous avons toujours été si bien ensemble que vous devriez bien pourtant être moins exigeant. Eh bien ! est-ce dit ?

– Vous n’avez pas fini, dit Ralph immobile comme une pierre.

– C’est vrai, j’ai encore quelque chose à vous dire, mais quoi ! vous ne m’en donnez pas le temps. Le voici : il me faut quelqu’un pour m’appuyer dans cette affaire, quelqu’un qui soit en état de parler, de presser, d’emporter une difficulté, un homme de votre force enfin. Moi, je n’en suis pas capable, je suis un pauvre diable trop timide et trop sensible pour cela. Je vous propose donc, pour la peine que je vous donne un bon prix d’une créance dont vous n’attendiez plus un sol depuis longtemps, de me rendre auprès de lui un service d’ami dont j’ai besoin.

– Vous n’avez pas tout dit encore, cria Ralph.

– Mais si, je vous assure.

– Non, non. Je vous dis que non.

– Ah ! répondit le vieil Arthur faisant semblant d’être tout à coup éclairé par un trait de lumière, vous voulez dire que j’ai à vous parler encore de quelque chose qui concerne mes intérêts et mes intentions. Est-ce la peine de vous en parler ?

– Je crois que vous ferez bien, répondit Ralph sèchement.

– Je ne voulais pas vous ennuyer de ces détails, dit Arthur Gride, parce que je supposais qu’il suffisait de vous entretenir de vos propres intérêts dans cette affaire. C’est bien aimable à vous de vouloir ainsi vous intéresser à ce qui me touche seul. Certainement, c’est bien aimable à vous. Eh bien ! supposons que j’eusse connaissance de quelque bien, un petit bien, très peu de chose, sur lequel ce charmant petit poulet eût des titres à faire valoir et dont personne ne s’est douté jusqu’à ce jour ; mais dont son mari pourrait bien faire son profit, connaissant la chose comme je la connais. Cette circonstance expliquerait…

– Elle expliquerait tout, répondit Ralph brusquement ; à présent laissez-moi me rendre compte de la chose et réfléchir à ce que je dois vous demander pour la peine que je vous aiderai à réussir.

– Surtout ne soyez pas trop exigeant, cria le vieil Arthur levant vers lui les mains, dans la posture d’un suppliant, et lui répétant d’une voix tremblante : ne soyez pas trop exigeant avec moi ; c’est un très petit bien, très peu de chose, contentez-vous de cinquante pour cent, et c’est marché fait. C’est plus que je ne devrais offrir, mais vous êtes si bon !… Cinquante pour cent ; c’est convenu, n’est-ce pas ? »

Sans faire aucune attention à ses supplications, Ralph resta trois ou quatre minutes à réfléchir profondément sur sa chaise, regardant d’un air pensif son solliciteur. Quand il eut bien médité, il rompit le silence, et, à la manière dont il parla, il eût été injuste de lui reprocher de recourir à des circonlocutions inutiles ou de ne pas aller droit au but.

« Si vous épousiez cette jeune fille sans mon aide, dit Ralph, vous êtes toujours dans l’obligation de me payer la dette de son père en totalité, car c’est le seul moyen de le mettre en liberté. Il est donc clair que vous devez m’en donner le montant sans déduction et sans frais, ou bien tout ce que je gagnerais à l’honneur que vous m’avez fait de me choisir pour confident, ce serait de perdre quelque chose que j’aurais eu sans cela. Voilà donc le premier article de notre traité ; voici le second : pour la peine que je me serai donnée à négocier cette affaire, à persuader le père, à vous faire la courte échelle, il sera stipulé que vous me donnerez deux mille cinq cents francs… C’est une bagatelle en comparaison des lèvres vermeilles, des cheveux en grappes et de toutes ces autres belles choses que vous aurez à vous tout seul. Enfin, troisième et dernier article, vous me signerez aujourd’hui même l’engagement de m’acquitter le tout, le jour de votre mariage avec Madeleine Bray, avant midi sonnant. Vous me disiez tout à l’heure que j’étais en état de parler, de presser, d’emporter une difficulté, eh bien je tiens à emporter celle-là, et je suis décidé à n’en rien rabattre. Vous accepterez mes conditions si cela vous fait plaisir,… sinon, mariez-vous sans moi si vous pouvez, ma créance sera toujours payée. »

Prières, protestations, contre-propositions d’Arthur Gride, Ralph fut sourd à tout ; il ne voulut pas même rentrer dans la discussion du sujet ; il laissa le vieil Arthur se donner carrière sur l’énormité de ses exigences, sur les modifications qu’il y faudrait apporter ; il le laissa faire, de moment en moment, un pas de plus vers les conditions auxquelles il résistait d’abord, sans bouger sur sa chaise, sans rien dire, parfaitement muet, examinant l’un après l’autre, avec l’air de ne rien entendre, les papiers et les notes de son portefeuille.

En voyant son ami rester ferme comme un roc, Arthur Gride qui, avant de venir, s’était préparé à quelque désagrément de ce genre, finit, bon gré mal gré, par signer tous les articles du traité, y compris l’engagement en question, sur papier timbré (Ralph en avait toujours une provision toute prête). Il y mit seulement la condition que M. Nickleby l’accompagnerait sur l’heure même au logement de Bray pour entamer immédiatement les négociations, dans le cas où ils viendraient à trouver les circonstances propices et favorables à leur dessein.

En exécution de cette convention, la digne paire d’amis sortit presque aussitôt, et Newman Noggs apparut, bouteille en main, s’élançant aussi de son armoire, par-dessus laquelle, entr’ouvrant la porte supérieure, il avait plus d’une fois, au risque périlleux d’être découvert, passé sa trogne pour mieux entendre certaines parties du complot ou certains points de la discussion qui l’intéressaient davantage.

« Je n’ai plus faim, dit Newman mettant son flacon dans sa poche ; j’ai dîné. »

Après cette observation faite d’un ton dolent et chagrin, il alla d’un saut jusqu’à la porte et revint de même sur ses pas.

« Je ne sais pas, dit-il, quelle est, ni quelle peut être cette jeune fille, mais je la plains de tout mon cœur et de toute mon âme, sans pouvoir la défendre, pas plus que mille autres personnes exposées comme elle tous les jours à de lâches complots, quoique je n’en sache pas de plus vil que celui-ci. Après tout, la connaissance que j’en ai n’ajoute rien à son malheur ; elle n’est pénible que pour moi. Le mal n’en est pas plus grand parce que je le connais ; seulement, en m’affligeant, il fait une victime de plus. Gride et Nickleby ! qu’ils sont bien accouplés ensemble !… Ah ! les gredins ! gredins ! gredins !

Et chaque fois qu’il répétait ce mot, Newman Noggs entraîné par ses réflexions donnait un nouveau renfoncement à son infortuné chapeau. Il faut dire que son cerveau était un peu surexcité par le contenu du pistolet de poche auquel il avait dit deux mots pendant sa séquestration volontaire au fond de l’armoire. Enfin il sortit pour aller chercher les consolations que pouvaient lui donner une tranche de bœuf et des choux verts dans quelque restaurant bon marché.

Cependant les deux coalisés s’étaient rendus dans cette maison que nous connaissons déjà pour avoir été visitée quelques jours auparavant par Nicolas. Ayant été admis auprès de M. Bray dont la fille était sortie pour l’instant, ils avaient fini, après des manœuvres savantes qui faisaient beaucoup d’honneur à l’habileté de Ralph, par rompre la glace et mettre sur le tapis le véritable objet de leur visite au malade.

« Vous voyez devant vous votre solliciteur, monsieur Bray, dit Ralph au patient qui n’était pas encore revenu de sa surprise et, du fond de son fauteuil, promenait alternativement ses yeux de l’un à l’autre. Qu’est-ce que cela fait qu’il ait eu le malheur d’être en partie la cause de votre détention ici ? J’ai fait comme lui ; que voulez-vous, il faut bien que tout le monde vive ; vous avez trop d’expérience du monde pour ne pas voir les choses sous leur véritable jour. Nous venons vous offrir la meilleure réparation qui soit en notre pouvoir, et voyez quelle réparation. Il s’agit d’un mariage qu’on vous propose et que bien des pères, comtes, barons ou baronnets seraient bien aise de happer pour leurs filles ; M. Arthur Gride avec une fortune princière, n’est-ce pas une bonne aubaine ?

– Ma fille, monsieur, répondit Bray avec hauteur, grâce à l’éducation que je lui ai donnée, payera richement l’apport de la plus belle fortune qu’un homme puisse lui offrir en échange de sa main !

– C’est précisément ce que je vous disais, reprit l’artificieux Nickleby en se tournant vers son ami, le vieil Arthur Gride ; précisément ce qui m’a fait considérer la chose comme facile et convenable. Les avantages sont partagés ; personne ne devra rien à l’autre. Vous avez de l’argent, miss Madeleine a du mérite et de la beauté. Elle n’est pas riche ; vous, vous n’êtes pas jeune : troc pour troc… Vous êtes quittes… Un vrai mariage du bon Dieu.

– En effet, ajouta Arthur Gride en jetant une œillade hideuse à son futur beau-père. C’est le bon Dieu, dit-on, qui écrit les mariages là-haut. Le nôtre sera donc par conséquent prédestiné !

– Et puis, n’oubliez pas, monsieur Bray, dit Ralph qui se hâta de substituer au raisonnement stupide de Gride des considérations plus terre à terre, mais plus palpables, n’oubliez pas les conséquences nécessaires de l’acceptation ou du refus que vous allez faire des propositions de mon ami.

– Comment voulez-vous que ce soit moi qui accepte ou qui refuse ? répliqua monsieur Bray, bien convaincu, malgré son objection, que c’était lui en effet qui déciderait la chose. C’est à ma fille d’accepter ou de refuser ; vous savez bien que c’est à ma fille.

– C’est vrai, dit Ralph d’un ton pénétré. Cependant vous avez toujours le pouvoir de la conseiller, de lui exposer les raisons pour et contre, de hasarder un désir.

– Hasarder un désir ! monsieur, répondit le débiteur tour à tour humble et fier, sans jamais cesser d’être égoïste avant tout ; je suis son père, il me semble, et j’irais hasarder un désir ! tourner autour du pot ! Croyez-vous, par hasard, comme les amis de sa mère, mes ennemis (au diable soient-ils !), qu’elle ait fait avec moi autre chose que son devoir, monsieur, son devoir bien strict ? ou bien supposez-vous que, parce que j’ai été malheureux, ce soit une raison suffisante pour avoir changé nos positions relatives, et que ce soit à elle de commander, à moi d’obéir ? Hasarder un désir ! Ce serait drôle ! Peut-être vous imaginez-vous, parce que vous me voyez ici à peine capable de me lever de mon fauteuil sans l’aide d’un bras, que je suis battu de l’oiseau, sans courage et sans caractère, sans pouvoir pour décider moi-même des intérêts de mon enfant… Ah ! j’ai toujours le pouvoir de hasarder un désir ! Il ne manquerait plus que cela.

– Pardon, dit Ralph qui connaissait bien son homme et qui avait pris ses mesures en conséquence, vous ne m’avez pas laissé achever ; j’allais vous dire qu’il vous suffirait de hasarder un désir, rien qu’un désir, pour que ce fût pour elle comme un ordre.

– Ah ! à la bonne heure, j’entends cela, repartit M. Bray exaspéré. Vous n’avez peut-être jamais entendu parler de cela ; mais sachez qu’il fut un temps où je n’était pas embarrassé de triompher de la résistance de toute la famille de sa mère. Ils avaient pour eux leur crédit et leurs richesses ; mais, moi, j’avais ma volonté, et cela me suffisait.

– Voilà encore, répliqua Ralph d’un ton aussi adouci que pouvait le permettre son caractère, que vous ne m’avez pas laissé parler jusqu’au bout. Vous êtes un homme tout à fait propre à briller dans le monde. Vous avez encore bien des années devant vous, du moins si vous viviez plus librement, au grand air, sous un ciel plus pur et dans une société de votre choix. La gaieté est votre élément. Ce n’est pas d’aujourd’hui que vous en avez donné la preuve. Eh bien ! à vous les plaisirs de la mode et la liberté, à vous la France avec une pension qui vous permettrait d’y trouver les jouissances du luxe ; vous auriez encore un long bail à faire avec la vie ; ou plutôt vous renaîtriez à une nouvelle existence. Vous avez déjà fait autrefois du bruit à Londres par votre goût pour la dépense et le plaisir. Vous pourriez briller encore sur un nouveau théâtre en mettant à profit l’expérience du passé, et vivre un peu aux dépens des autres au lieu de laisser les autres vivre à vos dépens. Maintenant, retournons la médaille ; qu’avez-vous à attendre d’un refus ? Rien autre chose qu’une pierre tumulaire dans le cimetière voisin ; quand ? peut-être dans vingt ans, peut-être dans deux ans, c’est ce que je ne sais pas : voilà tout. »

M. Bray restait le coude appuyé sur le bras de son fauteuil et la main devant la figure.

– Je parle franchement, dit Ralph en s’asseyant auprès de lui, parce que je sens vivement. Il est de mon intérêt que vous donniez votre fille en mariage à mon ami Gride, parce qu’alors il me paye, au moins il me paye en partie. Vous voyez que je ne m’en cache pas ; je joue cartes sur table ; mais vous aussi vous avez votre intérêt à faire adopter ce parti à votre fille ; ne perdez point cela de vue. Elle fera peut-être quelque objection, quelque représentation. Elle pleurera, elle dira qu’il est trop vieux, que ce serait la rendre malheureuse pour toute la vie ; mais alors qu’arrive-t-il ? »

Quelques gestes échappés au malade montraient que chacun de ses arguments portait coup et qu’il n’en perdait pas une syllabe, pas plus que Ralph ne perdait le moindre signe qui pouvait trahir les secrets sentiments de M. Bray.

« Je vous disais donc, poursuivit l’usurier artificieux, si elle ne l’épouse pas, qu’arrive-t-il ? ou du moins que doit-il arriver ? Certes, une fois vous mort, les gens que vous détestez feraient son bonheur ; mais pouvez-vous en supporter la pensée ?

– Non, répondit Bray poussé par un sentiment de rancune invincible.

– Je le savais bien, dit Ralph tranquillement. S’il faut que ce soit la mort de quelqu’un qui lui profite, ajouta-t-il en baissant la voix, il vaut mieux que ce soit celle de son mari. Ne l’exposez pas à soupirer après la vôtre comme le signal assuré de sa délivrance et de son bonheur. Examinons les objections. Voyons cela de près. Voici : Son prétendu est un vieillard ; mais ne voit-on pas tous les jours des hommes d’une grande famille et d’une grande fortune qui, par conséquent, n’ont pas votre excuse, puisqu’ils ont sous la mains les jouissances de la vie et le superflu de la richesse, marier leurs filles à des vieillards, ou même, ce qui est bien pis, à des jeunes gens sans cœur et sans cervelle, parce qu’ils ont des titres qui chatouillent doucement leur orgueil, des biens qui garantissent leurs intérêts de famille, une influence qui leur assure un siège au parlement ? C’est à vous de décider pour elle, monsieur ; elle ne peut pas avoir un meilleur juge de ce qu’il lui faut, et elle vous en aura de la reconnaissance toute sa vie.

– Chut… chut ! cria M. Bray, tressaillant tout à coup et mettant sa main tremblante sur la bouche de Ralph pour le faire taire, la voici, je l’entends à la porte. »

Dans ce mouvement précipité de M. Bray inquiet et confus, il y avait comme un éclair de conscience, une étincelle d’honnêteté qui leur montrait sous leur vrai jour tous les sophismes de ce cruel dessein, et qui en éclairait toute la bassesse, toute la honte, toute la barbarie. Le père retomba dans son fauteuil, pâle et tremblant ; Arthur Gride, dans son embarras, chercha partout son chapeau, sans oser lever ses yeux attachés au parquet. Il n’y eut pas jusqu’à Ralph qui ne fît le chien couchant et ne se sentît l’oreille basse en présence d’une jeune fille innocente.

Mais si l’effet fut subit, il ne fut pas moins rapide. Ralph fut le premier à se remettre, et, voyant dans les yeux de Madeleine une expression d’inquiétude, il pria la pauvre fille de se calmer, en l’assurant qu’elle n’avait rien à craindre.

« Ce n’est rien qu’une crise soudaine, dit Ralph jetant un coup d’œil sur M. Bray ; mais le voilà tout à fait remis. »

Le cœur le plus dur, le plus émoussé par l’expérience du monde, n’aurait pu rester insensible à la vue de cette jeune et belle créature dont ils venaient, une minute auparavant, de concerter entre eux la perte ; jeter ses bras autour du cou de son père ; lui prodiguer des mots de tendresse et d’amour, les paroles les plus douces que puisse entendre l’oreille d’un père, que puissent former les lèvres d’un enfant ; mais Ralph la regardait froidement pendant qu’Arthur Gride, dont les yeux chassieux ne voyaient que les agréments physiques de sa victime, sans pénétrer jusqu’à l’âme qui les animait, laissait percer une espèce d’intérêt fantastique. Mais, grand Dieu ! que cet intérêt était loin de ressembler aux sentiments qu’inspire d’ordinaire la contemplation de la vertu !

« Madeleine, lui dit son père en se dégageant doucement de ses embrassements, ce n’est rien.

– Mais vous avez déjà eu pareille crise hier, et c’est bien terrible de vous voir toujours souffrir ainsi ! Est-ce que vous ne voulez pas que je vous fasse quelque chose ?

– Non, rien maintenant. Voici deux messieurs, Madeleine, dont l’un ne vous est pas inconnu… Elle me disait toujours, ajouta M. Bray en s’adressant à Arthur Gride, que, rien que de vous voir, j’avais une rechute. Elle ne pouvait pas dire autrement, sachant ce qu’elle savait, et rien de plus, de nos relations et de leurs suites ; mais, soyez tranquille, elle pourra bien changer d’idée là-dessus ; il n’est pas rare, vous savez, que les jeunes filles changent d’idée. Vous êtes bien fatiguée, ma petite ?

– Mais non, je vous assure.

– Je vous assure que si, vous en faites trop.

– Je voudrais en faire davantage.

– Je sais cela ; mais vous en faites plus que vos forces, ma chère enfant. Cette vie misérable de travail journalier, de fatigue incessante est trop pénible pour vous ; il est impossible que vous y résistiez, pauvre Madeleine ! »

En lui disant ce petit mot tendre, M. Bray attira sa fille dans ses bras et lui baisa la joue avec vivacité.

Ralph, qui ne le perdait pas de vue, crut devoir les laisser seuls, et s’avança du côté de la porte en faisant signe à Gride de le suivre.

« Vous nous reverrez ? dit Ralph.

– Oui, oui, répondit M. Bray en se hâtant d’écarter sa fille, dans huit jours ; je ne vous demande que huit jours.

– Huit jours soit ! dit Ralph se tournant vers son compagnon ; ainsi, d’aujourd’hui en huit. Je vous salue, et vous, mademoiselle Madeleine, je vous baise les mains.

– Vous ne partirez pas sans me donner une poignée de main, Gride, dit M. Bray tendant la main au vieil Arthur, qui s’inclina humblement. Je vous sais gré de vos intentions, et je suis bien aise de vous le dire. Je vous devais de l’argent ; ce n’est pas votre faute… Ma chère Madeleine, votre main à Gride !

– Grand Dieu ! si mademoiselle daignait !… Seulement le bout des doigts, » dit Arthur hésitant à avancer sa main et la retirant timidement après. Madeleine recula involontairement devant cette figure de marmouset ; cependant, docile à son père, elle lui mit dans la main le bout des doigts, qu’elle retira aussitôt. Arthur allait les serrer pour les porter à ses lèvres, lorsque, trompé dans son attente par leur retraite précipitée, il en fut quitte pour appliquer à ses propres doigts un baiser amoureux après lequel il se mit à suivre, avec une foule de grimaces tendres et passionnées, son ami, qui déjà l’attendait dans la rue.

« Eh bien ! qu’en dites-vous ? qu’en dites-vous ? Qu’en dit le géant au pygmée ? demanda Arthur Gride en rejoignant Ralph.

– Qu’en dit le pygmée au géant ? répondit Ralph relevant ses sourcils et jetant sur son questionneur un regard de mépris.

– Le pygmée ne sait que dire, répliqua Arthur Gride, il est entre la crainte et l’espérance ; mais n’est-ce pas que c’est un friand morceau ? »

Ralph répondit en grognant qu’il n’avait pas grand goût pour la beauté.

« Mais moi, j’en ai, dit Arthur en se frottant les mains. Ah ! Dieu ! comme ses yeux étaient jolis pendant qu’elle se penchait tendrement sur lui. Quels longs cils ! Quelle frange délicate ! Elle… elle… me regardait si doucement !

– Pas bien amoureusement, toujours, dit Ralph.

– Ah ! vous ne trouvez pas, répliqua le vieil Arthur ; mais, est-ce que vous ne pensez pas que cela pourra venir ?… Qu’en dites-vous ? »

Ralph, en le regardant, fronça le sourcil d’un air dédaigneux et lui dit en ricanant entre ses dents :

« Avez-vous remarqué qu’il lui a dit qu’elle était fatiguée, qu’elle travaillait trop, qu’elle faisait plus que ses forces ?

– Oui ; eh bien ?

– Croyez-vous qu’il lui en ait jamais ouvert la bouche auparavant ? Et puis encore, quand il lui a dit qu’elle ne pourrait résister à cette vie-là ? Allez ! allez ! il va bientôt lui faire changer de vie.

– Alors, vous croyez donc la chose faite ? dit le vieil Arthur en fixant sur son compagnon ses petits yeux libidineux.

– Je regarde cela comme une chose faite, dit Ralph ; il en est déjà à chercher à se justifier lui-même à nos propres yeux, en nous faisant croire qu’il ne songe qu’au bonheur de sa fille et point du tout au sien ; en jouant un rôle de père vertueux si prévoyant, si tendre pour sa fille, qu’elle aura peine à le reconnaître. J’ai vu tout à l’heure, dans l’œil de Madeleine, une larme de douce surprise ; avant peu elle en versera beaucoup des larmes de surprise ; mais elles ne seront pas si douces. Allez ! nous pouvons attendre avec confiance la semaine prochaine. »

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