‹ Vie privée et publique des animauxChapitre 10 sur 73 · I

I

Si je n'étais pas né en plein midi, sous les rayons d'un soleil brûlant dont les ardeurs me firent éclore, et qui, par conséquent, fut bien autant mon père que le brave Pingouin qui avait abandonné dans le sable l'œuf (très-dur) que j'eus à percer en venant au monde... et si d'ailleurs j'étais d'humeur à faire, en si grave matière, une mauvaise plaisanterie, je dirais que je suis né sous une mauvaise étoile.

Mais étant né, comme je viens de le dire, en plein soleil, c'est-à-dire en l'absence de toute étoile, bonne ou mauvaise, je me contenterai d'avancer que je suis né dans un mauvais jour, et je le prouverai.

Quand je fus venu à bout de sortir de la coquille où j'étais emprisonné depuis longtemps, et fort à l'étroit, je vous assure, je restai pendant plus d'une heure comme abasourdi de ce qui venait de m'arriver.

Je dois l'avouer, la naissance a quelque chose de si imprévu et de si nouveau, qu'eût-on cent fois plus de présence d'esprit qu'on n'a l'habitude d'en avoir dans ces sortes de circonstances, on garderait encore de ce moment un souvenir extrêmement confus.

«Ma foi, me dis-je aussitôt que j'eus, non pas repris, mais pris mes sens, qui m'eût dit, il n'y a pas un quart d'heure, quand j'étais accroupi dans cette abominable coquille où tout mouvement m'était interdit, qui m'eût dit qu'après avoir été trop gros pour mon œuf, j'en viendrais à avoir trop de place quelque part?»

Je me confesse pour être franc. Je dirai donc que je fus étonné plutôt que ravi du spectacle qui s'offrit à ma vue, quand j'ouvris les yeux pour la première fois; et que je crus un instant, en voyant la voûte céleste s'arrondir tout autour de moi, que je n'avais fait que passer d'un œuf infiniment petit dans un œuf infiniment grand. J'avouerai aussi que je fus loin d'être enchanté de me voir au monde, bien qu'en cet instant ma première idée fût que tout ce que je voyais devait m'appartenir, et que la terre n'avait sans doute jamais eu d'autre emploi que celui de me porter, moi et mon œuf. Pardonnez cet orgueil à un pauvre Pingouin, qui depuis n'a eu que trop à en rabattre.

Lorsque j'eus deviné à quoi pouvaient me servir les yeux que j'avais, c'est-à-dire quand j'eus regardé avec soin ce qui m'entourait, je découvris que j'étais dans ce que je sus plus tard être le creux d'un rocher, pas bien loin de ce que je sus plus tard être la mer, et, du reste, aussi seul que possible.

Ainsi, des rochers et la mer, des pierres et de l'eau, un horizon sans bornes, l'immensité enfin, et moi au milieu comme un atome, voilà ce que je vis d'abord.

Ce qui me frappa davantage, ce fut que cela était en vérité bien grand, et je me demandai aussitôt: «Pourquoi l'univers est-il si grand?»

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