‹ Vie privée et publique des animauxChapitre 11 sur 73 · II

II

Cette question, la première que je m'adressai, combien de fois me la suis-je adressée depuis, et combien de fois me l'adresserai-je encore?

Et, en effet, à quoi sert donc que le monde soit si grand?

Est-ce qu'un petit monde, tout petit, dans lequel il n'y aurait de place que pour des amis, que pour ceux qui s'aiment, ne vaudrait pas cent fois mieux que ce grand monde, que ce grand gouffre dans lequel tout se perd, dans lequel tout se confond, où il y a de l'espace, non-seulement pour des créatures qui se détestent, mais encore pour des peuples entiers qui se volent, qui se frappent, qui se tuent, qui se mangent; pour des espèces ennemies, et l'une sur l'autre acharnées; pour des appétits contraires; pour des passions incompatibles enfin, et, qui pis est, pour des Animaux qui doivent, après avoir respiré le même air, vu la même lune, et le même soleil, et les mêmes astres, mourir sottement, après s'être, par-dessus le marché, ignorés toute leur vie?

Je vous le demande à vous tous, Pingouins qui me lisez, Pingouins mes bons amis, est-ce qu'une petite terre par exemple, une terre sur laquelle il n'y aurait qu'une petite montagne, pas bien haute, qu'un petit bois planté d'arbres très en vie, chargés de feuilles, et poussant à merveille, et se couvrant à plaisir de ces belles fleurs et de ces beaux fruits qui font la gloire et la joie des branches qui les portent, et dans ce petit bois une ou deux douzaines de nids charmants, bien habités par de bons et joyeux Oiseaux élégamment vêtus, riches en santé, en couleurs, en beauté, en grâces, en tout enfin, et non pas de pauvres diables de Pingouins comme vous et moi; est-ce que dans chacun de ces nids un cœur ou plusieurs cœurs ne faisant qu'un, et tout au fond quelques œufs chaudement et tendrement couvés, je vous le demande, est-ce qu'une petite terre ainsi faite ne ferait pas votre affaire, et l'affaire de tout le monde?

Qui donc réclamerait, je vous prie, contre cette douce petite terre, contre ce petit bois, contre ces beaux arbres, contre ces rares oiseaux s'aimant tous, se chérissant tous, tous amis, qui donc?

Certes, ce ne serait pas moi, qui écris ces lignes, et si ce devait être vous qui les lisez, je vous dirais, quoi qu'il pût m'en coûter: «Allez au diable; vous m'avez trompé, vous n'êtes pas même un Pingouin, fermez ce livre et brouillons-nous.»

Mais pardon, ami lecteur, pardon; l'habitude d'être seul m'a rendu maussade, grossier même, et je m'oublie, et j'oublie qu'on n'a pas le droit de s'oublier quand on est face à face avec vous, puissant lecteur!

Page 1