V
Que penses-tu des Pingouins, Dieu suprême? Que feras-tu d'eux au jour du jugement? A quoi as-tu songé quand tu as promis la résurrection des corps?
Importait-il donc à ta gloire de créer un oiseau sans plumes, un poisson sans nageoires, un bipède sans pieds?
«Si c'est là vivre, me suis-je écrié bien souvent, je demande à rentrer dans mon œuf.»
Un jour qu'à force de méditer j'avais fini par m'endormir, il me sembla que j'entendais pendant mon sommeil un bruit qui n'était ni celui des vagues, ni celui des vents, ni aucun autre bruit que je connusse.
«Réveille-toi donc, me disait intérieurement cette partie active de notre âme qui semble ne dormir jamais, et que je ne sais quelle puissance tient constamment éveillée en nous pour notre salut ou pour notre perte; réveille-toi donc, ce que tu verras en vaut bien la peine, et ta curiosité sera satisfaite.
--Assurément je ne me réveillerai pas, répondait tout en dormant cette autre excellente partie de nous-mêmes à laquelle nous devons de dormir en toute circonstance; je ne suis point curieuse, et ne veux rien voir. Je n'ai que trop vu déjà.»
Et comme l'autre insistait:
«J'aurais bien tort, en vérité, de secouer pour si peu ce bon sommeil, reprenait la dormeuse; d'ailleurs je n'entends rien; vous voulez me tromper, ce bruit n'est pas un bruit; je dors, je rêve, et voilà tout. Laissez-moi donc dormir. Y a-t-il rien au monde qui vaille mieux qu'un bon somme?»
Et comme, à vrai dire, je tenais à dormir, je m'y obstinais, fermant les yeux de mon mieux et me cramponnant au sommeil qui allait m'échapper, avec tous ces petits soins qu'ont de leur repos les vrais dormeurs, pendant même qu'ils s'y livrent.
Mais il était sans doute écrit que je devais me réveiller. Hélas! hélas! je me réveillai donc!
Que devins-je, moi qui m'étais cru la Bête la plus considérable, et même la seule Bête de la création (je m'étais bien trompé!), que devins-je en apercevant une demi-douzaine au moins de charmantes créatures vivant, parlant, volant, riant, chantant, caquetant, ayant des plumes, ayant des ailes, ayant des pieds, tout ce que j'avais enfin, mais tout cela dans un degré de perfection telle, que je ne doutai pas un instant que ce ne fussent des habitants d'un monde plus parfait, de la lune par exemple, ou même du soleil, qu'un caprice inconcevable avait poussés pour un instant sur mon rocher!
Comme elles avaient l'air fort occupé, et elles l'étaient en effet, car elles jouaient et mettaient à leur jeu beaucoup d'ardeur, faisant de leur corps tout ce qu'elles voulaient, rasant tour à tour la terre et l'eau de leurs ailes légères, avec une souplesse et une vivacité dont je ne songeai même pas à être jaloux, tant elles dépassaient tout ce que j'aurais osé imaginer, elles ne me virent pas d'abord, et je restai coi dans le creux de mon rocher, jusqu'à ce qu'enfin, entraîné tout à la fois et par l'ardeur de mon âge, et surtout par cet élan irrésistible qui pousse tout ce qui vit vers le beau, lequel, j'ai pu le voir plus tard, est le vrai roi de la terre, je m'élançai éperdu au milieu d'elles.
«Oiseaux célestes! m'écriai-je, fées de l'air! déesses! Et comme j'avais beaucoup couru pour arriver jusqu'à elles et fait de violents efforts, pour courir sans tomber, il me fut impossible de dire un mot de plus, et force me fut de rester court.
--Un Pingouin! s'écria une des joueuses.
--Un Pingouin!» répéta toute la bande.
Et comme elles se mirent toutes à rire en me regardant, j'en conclus qu'elles n'étaient pas fâchées de me voir.
«Les aimables personnes!» pensais-je; et, le courage m'étant revenu, je les saluai avec respect, et prononçai alors le plus long discours que j'eusse encore prononcé de ma vie:
«Mesdemoiselles, leur dis-je, je viens de naître, j'ai laissé là-haut ma coquille, et comme j'ai vécu seul jusqu'à présent, je me vois avec plaisir en aussi belle compagnie; vous jouez: voulez-vous que je joue avec vous?
--Pingouin, mon ami, me dit celle qui me parut être la reine de la bande, et que je sus plus tard être une Mouette Rieuse, tu ne sais pas ce que tu demandes, mais tu vas le savoir; il ne sera pas dit qu'un aussi éloquent petit Pingouin aura essuyé de nous un refus. Tu veux jouer, joue donc, me dit-elle; et, cela dit, elle me poussa de l'aile au milieu de ses amies, une autre en fit autant, et puis une autre, et chacune me poussant, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, je jouai alors!!!
--Je ne veux plus jouer, dis-je dès qu'il me fut possible de prononcer un mot.
--Fi! le mauvais joueur!» s'écrièrent-elles toutes à la fois.
Et le jeu recommença, jusqu'à ce qu'enfin, épuisé, humilié, désespéré, je roulai par terre.
«Vous que je respectais! leur dis-je, vous que j'aimais! vous que j'adorais! vous que je trouvais superbes!...»
Et ce que je souffrais, comment le dire?
Celle-là même qui m'avait appelé Pingouin mon ami, et qui néanmoins m'avait le plus maltraité, me voyant tout penaud, se reprocha sa conduite:
[Illustration]
«Pardonne-nous, mon pauvre Pingouin, me dit-elle; nous sommes des Mouettes, des Mouettes Rieuses, et ce n'est pas notre faute si nous ne valons rien, car nous ne sommes peut-être pas faites pour être bonnes.»
Et en me parlant ainsi, elle vint à moi d'un air si bon, que, quoi qu'elle m'en eût dit, je crus voir en elle la beauté et la bonté parfaites, et j'oubliai ses torts.
Mais la pitié n'est souvent qu'un remords de la dureté, et ce que j'avais pris pour un commencement d'affection n'était que le regret d'avoir mal fait. Aussi, dès qu'elle me vit consolé, s'envola-t-elle avec ses compagnes.
Ce brusque départ me surprit à un tel point, qu'il me fut impossible de trouver un geste ou une parole pour l'empêcher, et je recommençai à être seul.
C'est-à-dire que chaque jour triste avait son plus triste lendemain, car dès lors la solitude me devint insupportable.