‹ Vie privée et publique des animauxChapitre 15 sur 73 · VI

VI

Pour tout dire, j'étais fou, car j'étais amoureux, et c'est tout un; je ne me pardonnais pas de n'avoir rien fait, pour la retenir, que souffrir!

«Il s'agissait bien de souffrir, me disais-je; tu n'es qu'un sot, il fallait te faire aimer... Mais faites-vous donc aimer, vous tous et vous toutes qu'on n'aime pas!»

Et les reproches que je me faisais étaient si vifs, et je sentais si bien que je ne les méritais que trop, que je fus je ne sais combien de temps à me remettre en paix avec moi-même.

J'avais tant de chagrin que je ne pouvais plus ni boire ni manger; je restais des jours entiers et des nuits entières à la même place et dans la même position, n'osant bouger ni respirer, parce qu'il me semblait que, s'il ne se faisait aucun bruit, l'ingrate que j'aimais pourrait peut-être bien revenir.

Quelquefois je fermais les yeux et les tenais fermés le plus longtemps possible.

«Peut-être, quand je les rouvrirai, sera-t-elle là, me disais-je; n'est-ce pas ainsi qu'elle m'apparut une première fois?»

Où j'étais encore le moins mal, c'était sur le bord de la mer; je trouve que nulle part on n'est aussi bien que là pour être très-triste.

Cette eau sans fin, au bout de laquelle il semble qu'il n'y ait rien, ne ressemble-t-elle pas, en effet, à ces douleurs dont on n'aperçoit pas le terme?

Je ne me lassais pas de regarder au loin, demandant à l'horizon ce que l'horizon m'avait emporté, et fixant dans l'espace le point où je l'avais vue disparaître.

«Reviens, m'écriais-je, car je t'aime!»

Et j'étais si fort persuadé que, quelle que soit la distance, ce qu'on demande ainsi doit être exaucé, que quand je voyais qu'elle ne revenait pas, et qu'elle ne reviendrait pas, je tombais à la renverse, et ne me relevais que pour l'appeler encore.

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