‹ Vie privée et publique des animauxChapitre 16 sur 73 · VII - VIII - IX

VII - VIII - IX

«Je n'y puis plus tenir!» me dis-je un jour, et je me jetai à la mer.

[Illustration]

Malheureusement je savais nager, de façon que mon histoire ne finit pas là.

Quand je revins sur l'eau, on revient toujours une ou deux fois sur l'eau avant de se noyer définitivement, cédant à ma passion pour les monologues, je me laissai aller à me demander si j'avais bien le droit de disposer de ma vie, si le monde n'en irait pas plus mal quand il y aurait un Pingouin de moins dans la nature, si je trouverais mon ingrate au fond des eaux (parmi les perles), ou si, ne l'y trouvant pas, j'y trouverais au moins quelques compensations, etc., etc., etc., etc.

De sorte que le monologue fut très-long, et que j'eus le temps de faire sept cents lieues en allant toujours tout droit avant d'avoir pris aucun parti.

De temps en temps, de centaine de lieues en centaine de lieues, par exemple, il m'était bien arrivé, un peu pour l'acquit de ma conscience, je l'avoue, de m'abîmer de quelques pieds sous les flots, dans la louable intention d'aller tout au fond pour y rester; mais, pour une raison ou pour une autre, je me retrouvais bientôt à la surface, et, je dois le dire, après chaque nouvelle tentative, l'air me paraissait toujours meilleur à respirer.

Je venais de manquer mon septième ou huitième suicide, et j'étais bien décidé à en rester là et à vivre, puisque enfin je paraissais y tenir, quand, en revoyant la lumière, je trouvai tout d'un coup à mes côtés un Oiseau dont l'air simple, naïf et sensé me gagna le cœur tout d'abord.

«Qu'avez-vous donc été faire là-dessous, monsieur le Pingouin?» me dit-il en me faisant un beau salut.

Comme la question ne laissait pas que d'être embarrassante, je lui fis signe que je n'en savais rien.

«Et où allez-vous? ajouta-t-il.

--Je ne le sais pas davantage, lui répondis-je.

--Eh bien, alors, allons ensemble.»

J'acceptai bien volontiers; car, à vrai dire, j'en avais par-dessus la tête d'être seul.

Chemin faisant, je lui racontai mes malheurs, qu'il écouta avec beaucoup d'attention et sans m'interrompre.

Quand j'eus fini, il me demanda ce que je comptais faire; je lui dis alors que j'avais une demi-envie de courir après celle que j'aimais.

«Tant que vous courrez, cela ira bien, me répondit-il, car en amour mieux vaut poursuivre que tenir; mais s'il vous arrive de trouver celle que vous cherchez, vos misères recommenceront.»

Et, comme j'avais l'air surpris de cette singulière assertion:

«Comment voulez-vous qu'une Mouette vous aime? reprit-il; les Mouettes s'aiment entre elles, comme les Pingouins doivent s'aimer entre eux. Quelle idée vous a pris, à vous qui êtes un Oiseau plein d'embonpoint, d'aimer une de ces vivantes bouffées de plumes qui ne peuvent pas rester en place, et que le diable et le vent emportent toujours?

--Ma foi! m'écriai-je, si je sais quelque chose, ce n'est pas comment vient l'amour. Quant au mien, il m'est venu, ou plutôt il m'est tombé du ciel, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire.

--Du ciel! s'écria à son tour mon compagnon de route. Voilà bien le langage des amoureux! A les en croire, le ciel serait toujours de moitié dans leurs affaires.

--Vous m'avez l'air bien revenu de tout, lui dis-je, monsieur; que vous est-il donc arrivé? Est-ce que vous êtes malheureux?»

Mon nouvel ami ne répondit à ma question que par un sourire assez triste; il se trouvait là un rocher que la marée basse avait laissé à découvert, il y grimpa après m'avoir témoigné qu'il serait bien aise de se reposer un peu, et je fis comme lui.

Et comme il se taisait, je me tus aussi, me contentant de l'examiner en silence. Il avait l'air extrêmement préoccupé, et, par discrétion, je me tins à l'écart.

Au bout de quelques minutes il fit un mouvement, et je crus pouvoir me rapprocher de lui.

«A quoi pensez-vous? lui demandai-je.

--A rien, me répondit-il.

--Mais enfin qui donc êtes-vous, lui dis-je, Oiseau qui parlez et qui vous taisez comme un sage?

--Je suis, me répondit-il, de la famille des Palmipèdes totipalmes; mais de mon nom particulier on m'appelle Fou.

--Vous, Fou? m'écriai-je; allons donc!

--Mais oui, Fou, reprit-il. On nous appelle ainsi parce qu'étant forts nous ne sommes pas méchants, et, à un certain point de vue qui n'est pas le bon, on a raison.»

O justice!

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