‹ Vie privée et publique des animauxChapitre 19 sur 73 · XII

XII

L'île Heureuse.

«Parbleu! s'écria mon guide quand nous eûmes mis pied à terre et que nous nous fûmes un peu secoués pour nous sécher, c'est inouï comme on vient quelquefois à bout de reculer sans faire un seul pas en arrière! voilà un coin de terre qui devrait être à cinq cents lieues derrière nous.»

Et comme je lui demandais où nous étions:

«Cette île est l'île Heureuse, reprit-il; son nom ne se trouve, que je sache, sur aucune carte, et elle n'est guère connue; mais en somme elle mérite de l'être, et pour un Pingouin de votre âge, un séjour de quelques heures dans ce pays peut n'être pas sans profit. Si donc vous le voulez, nous irons plus avant dans les terres.

--Si je le veux!» m'écriai-je.

Et déjà je baisais avec transport l'île fortunée qui avait pu mériter un si beau nom.

«Là, là, calmez-vous, me dit mon guide; ceci n'est encore ni le Pérou, ni le paradis des Pingouins; vous laisserez-vous donc toujours prendre à l'étiquette du sac?

«L'île Heureuse n'a été ainsi nommée que parce que ses habitants apportent tous en naissant une si furieuse envie d'être heureux, que leur vie tout entière se passe à essayer de satisfaire cette envie; si bien qu'ils se donnent plus de mal pour atteindre leur chimère qu'il ne saurait leur en coûter jamais pour être tout bonnement malheureux comme doit l'être et comme consent à l'être toute créature qui a tant soit peu d'expérience et de sens commun.

«Ces dignes insulaires ne peuvent pas se persuader qu'il est bon que dans le monde il y ait toujours quelque chose qui aille de travers, que le bien de tous se compose du mal de chacun, que, quoi qu'on fasse, on n'est jamais heureux qu'à ses propres dépens, et qu'enfin, s'il y a des heures heureuses, il n'y a pas de jours heureux.

«Comment, diable, des Animaux bien constitués, au moins en apparence, peuvent-ils s'imaginer qu'il y a place pour ce qu'il leur plaît d'appeler le bonheur entre le commencement et la fin d'une chose aussi facile à troubler que la vie?

«En vérité, tous ces braves gens qui, avec les meilleures intentions du monde, suent sang et eau pour ne rien faire, ne feraient-ils pas mieux de demeurer tranquilles en leur peau, comme l'a dit un sage?

«J'ai entendu dire qu'après avoir essayé sans succès des différentes recettes pour être heureux, qui étaient depuis longtemps connues et éventées, ils viennent, avec les débris des plus anciennes, d'en fabriquer une toute nouvelle.

«Et d'abord il a été convenu entre eux qu'on ne fait rien et qu'on n'a jamais rien fait que dans un intérêt tout personnel, et qu'en cela on a eu et on a raison.

«Dès lors l'amitié, les bons offices, le dévouement, le sacrifice, la reconnaissance, la vertu, le devoir et tout ce qui s'ensuit, comme la volonté, la liberté et la responsabilité, sont devenus des mots et des choses parfaitement inutiles partout ailleurs que dans le dictionnaire, et même dans le dictionnaire qu'il faudra refaire comme tout le reste et remplir de mots nouveaux qui auront sur ceux qu'ils auront remplacés l'avantage d'exprimer les mêmes idées avec beaucoup moins de clarté, de précision et d'élégance.

«Tout doit se faire pour le plaisir qu'on y trouve, et rien ne se doit faire de ce qu'on ferait sans une joie très-vive.

«Le travail sans fruit, c'est-à-dire le sang et l'eau répandus en vain sur une terre ingrate et pour des ingrats, ce travail-là, au moyen d'un certain mécanisme social, deviendra attrayant, et au besoin on ne manquerait pas de bras qui seraient trop heureux d'avoir à remplir le tonneau des Danaïdes ou à vider passionnellement les écuries d'Augias et autres écuries.

«Mais que dis-je? il n'y aura point de travail sans fruit, point d'effort inutile; aussi chacun deviendra-t-il si riche que ce qui lui manquera, ce sera l'appétit, et encore trouvera-t-on infailliblement le moyen de manger cinq ou six fois plus qu'on ne mange aujourd'hui.

«On restera jusqu'à un certain point libre de se dévouer, mais personne ne vous en saura gré, et il sera dit, par exemple, qu'un tel, en se tuant pour sauver la vie de son ami ou même celle de son ennemi, a cédé à un goût particulier qu'il a satisfait et à un simple mouvement d'égoïsme qu'il ne serait peut-être pas trop bon d'encourager.

«Il avait été écrit quelque part: «Aimez-vous les uns les autres;» ils ont écrit: «Aimez-vous vous-même!»

«Et de cet amour égoïste, et de ce bonheur solitaire, et de cette note unique que vous jouerez, vous unité, et sans vous soucier de l'ensemble, dans le grand concert de la nature, résultera le bonheur commun, l'harmonie universelle.

«Leur recette guérit tout.

«Plus de maladies de l'âme; plus de passions mauvaises, contradictoires, ennemies, plus de guerres non plus (si ce n'est toutefois entre les petits pâtés et les vol-au-vent); adieu enfin le cortége des petites et des grandes misères de la vie.

«On viendra au monde en chantant: Amis, la matinée est belle, ou bien: Ah! quel plaisir d'être phalanstérien! et non en criant et en se lamentant comme cela s'est pratiqué à tort jusqu'à présent.

«On vivra sans souffrir, et après une vie heureuse on quittera le bonheur lui-même sans regrets; en un mot, on en viendra à mourir pour son plaisir.

«Sans quoi on ne mourrait plutôt pas.

«Nous allons voir quel peut être le résultat de ce nouveau spécifique.

«Voici là-bas une grande maison qui n'est pas trop belle, et dans laquelle ces nouveaux apôtres du bonheur sur la terre se livrent à leurs jeux innocents.

«Allons-y; peut-être en aurons-nous pour notre argent.»

Sur la porte on lisait:

PHALANSTÈRE

PREMIER CANTON D'ESSAI.--ASSOCIATION DE BAS DEGRÉ (HARMONIE HONGRÉE.)

C'est-à-dire, en langage vulgaire: Nous sommes ici quatre cents tous heureux.

Un immense avantage en éducation harmonienne, c'est de neutraliser l'influence des parents, qui ne peut que retarder et pervertir l'enfant[4].

[4] Association composée, Fourier. (Textuel.)

Dans une des salles d'entrée nous vîmes d'abord d'excellentes petites mères qui refusaient de couver leurs œufs.

«C'est déjà bien assez, s'écriaient-elles, qu'on soit obligé de les pondre soi-même!»

Après quoi elles s'en allaient modestement chercher et rejoindre dans les jardins, au beau milieu des groupes des choutistes, des ravistes et autres amis des légumes, leurs préférés amovibles ou amoureux.

[Illustration]

Ou bien encore, si, tant bien que mal, les pauvres petits étaient éclos:

«Je vous ai pondus, et, qui plus est, je vous ai couvés, disaient-elles à leurs nouveau-nés; que d'autres vous nourrissent. Nous viendrons vous gâter plus tard si nous y pensons.»

Et vous croyez peut-être que les œufs et les petits restaient là?

Pas du tout.

Comme il a été reconnu que dans le système d'association composée les vrais pères et les vraies mères, ceux et celles que donnent la loi de la nature, la logique du cœur et le bon Dieu, ne valent pas le diable, l'association ne manque pas de leur substituer des individus qui, pour n'être que des pères adoptifs, n'en sont évidemment que meilleurs, puisqu'ils n'ont eu aucune raison pour le devenir.

De temps en temps arrivaient à quatre pattes de vieux patriarches et de bonnes mères nourrices qui s'emparaient des orphelins et s'en allaient leur donner gratis la becquée et les préparer à l'harmonie, chacun selon son degré d'âge ou de caractère, dans les salles destinées aux hauts poupons, mi-poupons, bas poupons et autres.

Un Nilgaud sibyllin nous apprit que les patriarches et les bonnes mères nourrices étaient d'excellents Renards et des Fouines compatissantes, voire même de vieilles Couleuvres, dont l'attraction pour les œufs éclos et à éclore était incontestable.

Un peu plus loin les Loups dévoraient des Agneaux, lesquels, pour que les pauvres Loups ne mourussent pas de faim, se laissaient croquer à belles dents.

Quelques-uns même, qui n'étaient pas mangés encore, semblaient attendre leur tour avec impatience.

«Quoi! leur dis-je, seriez-vous vraiment pressés d'être dévorés, et est-ce bien pour votre plaisir que vous attendez une pareille mort?

--Pourquoi non? me répondit un charmant petit Agneau, c'est une attraction comme une autre; s'il plaît à ceux-ci de vivre, il faut bien qu'il nous plaise de mourir.

--. . . . . Le ciel permit aux Loups D'en croquer quelques-uns...»

me dit un Singe qui avait entendu ma question.

«Ils les croquèrent tous,»

ajouta en riant dans sa barbe, et en trempant sa mouillette dans un œuf auquel il était supposé servir de père, un des Renards nourriciers que j'avais vus dans la première salle.

Mais où je vis le plus distinctement tout le parti qu'on pouvait tirer de la nouvelle doctrine, ce fut dans un séristère ou étable principale qui se trouvait au centre.

[Illustration: Les bonnes mères nourrices étaient de vieilles Couleuvres.]

Sur un des panneaux de la porte on lisait:

SALLE D'ÉTUDE.--TRAVAIL ATTRAYANT.

L'assemblée était nombreuse, les travailleurs étaient couchés les uns sur les autres, les plus gros sur les plus petits, comme de juste.

Il y avait là des Sangliers civilisés qui ne manquaient pas de se coucher sur le dos quand ils étaient fatigués d'être sur le ventre, des Bœufs qui avaient abandonné leur charrue, et des Chameaux qui essayaient de faire porter leurs bosses à leurs voisins, lesquels auraient désiré sans doute que les bosses fussent plates, si en pleine phalange un phalanstérien pouvait avoir quelque chose d'impossible à désirer.

[Illustration]

Ceux qui ne dormaient pas bâillaient ou allaient bâiller, ou avaient bâillé, et tous semblaient s'ennuyer profondément.

Au centre était assis un Singe, qui, tenant un de ses genoux dans ses mains, la tête un peu penchée en arrière, semblait absorbé dans ses réflexions et penser pour les autres, bien qu'à vrai dire il s'en souciât fort peu.

«Monsieur, lui dis-je, ces gens si tristes sont-ils vraiment heureux?

--J'ai bien peur que non, me répondit-il, quoiqu'ils n'aient rien de mieux à faire. Quant à moi, continua-t-il, je suis bien mal sur ce tabouret; si je n'étais pas chef de phalange, je me coucherais comme les autres.»

[Illustration]

En nous en allant, nous passâmes devant la boutique d'un maréchal ferrant qui, comme tous ses confrères, s'était fait cordonnier et vendait aux chevaux qui avaient les pieds sensibles des escarpins, des brodequins et des pantoufles en tapisserie.

«Ma foi, dis-je à mon compagnon de route, j'en ai assez de l'île Heureuse et de cette promenade en harmonie. Ce serait à dégoûter du bonheur, si c'était là le bonheur.

--Quand les partisans de ce nouveau système n'auront plus rien à manger et à faire manger à leur système, j'espère bien qu'à moins qu'ils ne se mangent les uns les autres ils en viendront à...»

Je ne pus achever tant ce que je vis m'étonna.

Mon guide, que j'avais pu croire au-dessus de toute émotion, comme l'Oiseau dont parle le poëte: Impavidum ferient ruinæ; mon guide, jusque-là impassible, s'étant arrêté pour se désaltérer sur le bord d'une petite rivière, s'était mis tout à coup à donner les signes du plus violent désespoir.

«Que je suis malheureux! s'écriait-il; que je suis malheureux!»

Et il poussait de si profonds soupirs, que je courus à lui les larmes aux yeux.

«Pour Dieu! qu'avez-vous, mon bien cher ami? lui dis-je.

--Ce que j'ai? me répondit-il; et il me montrait sur l'autre rive un groupe de Canards musqués qui barbotaient avec beaucoup de fatuité autour d'une des plus belles Oies frisées que j'aie vues de ma vie. Ce que j'ai?... Je n'ai rien, sinon que j'ai aimé comme un fou cette dame que tu aperçois là-bas, et elle m'aimait aussi!!! mais hélas! un jour elle disparut. Jusqu'à présent j'avais eu le bonheur de la croire morte, et n'avais cessé de la pleurer; aussi n'ai-je pas été maître de mon émotion en la retrouvant ici dans cette sotte île, et en la voyant prodiguer ses faveurs à ces petits imbéciles de Canards musqués qui l'entourent.

--Consolez-vous, lui dis-je, ou du moins cherchez à vous consoler.

--Chercher à se consoler, me répondit-il en relevant la tête, c'est n'avoir point la patience d'attendre l'indifférence. On ne se console pas, on oublie. J'oublierai.»

Et s'étant couvert de ses ailes comme d'un sombre nuage, il se dirigea vers la mer, où nous arrivâmes sans qu'il eût prononcé un seul mot ni jeté un regard en arrière.

«Amour redoutable, pensai-je, faut-il donc croire tout le mal qu'on dit de toi? Comment cette Oie frisée a-t-elle pu tromper ce bon Oiseau? Qui m'assure que celle que j'aime?...»

Mais à quoi bon vous dire cela, cher lecteur?

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