‹ Vie privée et publique des animauxChapitre 20 sur 73 · XIII

XIII

L'île des Pingouins.

Deux jours après nous étions enfin dans l'île des Pingouins.

«Que veut dire ceci? dis-je en apercevant deux ou trois cents individus de mon espèce qui étaient rangés sur la côte et comme en bataille; est-ce pour nous faire honneur ou pour nous mal recevoir que ces Oiseaux, mes frères, bordent ainsi le rivage?

[Illustration: Le roi des Pingouins.]

--Sois tranquille, me répondit mon ami, ces Pingouins, tes semblables, sont là pour ne rien faire, et nous n'avons rien à craindre. Ils ont, comme tant d'autres, l'habitude de se rassembler sans but, et ne font guère autre chose, tant que dure le jour, que de rester plantés les uns à côté des autres comme des piquets. Cela ne fait de mal à personne, et cela leur suffit.»

On nous reçut avec beaucoup de bonhomie, et les premiers que nous rencontrâmes nous conduisirent, avec toutes sortes de prévenances, vers un vieux Manchot, qu'ils nous dirent être le roi de l'île, et qui l'était en effet; ce qui ne nous étonna pas quand nous le vîmes, car c'était le plus gros Manchot qu'on pût voir, et nous ne pûmes nous empêcher de l'admirer.

[Illustration]

Ce bon roi était assis sur une pierre qui lui servait de trône, et entouré de ses sujets, qui avaient tous l'air d'être au mieux avec lui.

«Illustres étrangers, s'écria-t-il du plus loin qu'il nous aperçut, vous êtes les bienvenus, et je suis enchanté de faire votre connaissance!»

Et comme la foule qui l'entourait nous empêchait d'arriver jusqu'à sa personne:

«Çà, dit-il, mes enfants, rangez-vous donc un peu pour laisser passer ces messieurs.»

Aussitôt les Dames se mirent à sa gauche, et les Pingouins à sa droite.

Puis, s'étant excusé de ce qu'il ne se dérangeait point, sur l'extrême difficulté qu'il éprouvait à marcher, ce bon Monarque nous fit signe d'approcher.

«Messieurs les étrangers, nous dit-il, faites ici comme chez vous, et si vous vous y trouvez bien, restez-y. Dieu merci, il y a de la place pour tout le monde dans mon petit royaume.»

Nous lui répondîmes qu'il était bien bon et que son petit royaume nous paraissait très-grand, ce qui le mit tout à fait en bonne humeur.

Cet excellent roi nous demanda alors d'où nous venions, et dès qu'il sut que nous avions beaucoup voyagé, il nous fit raconter l'histoire de nos voyages, qu'il écouta avec tant de plaisir, que lorsqu'il croyait que nous allions nous arrêter, il nous criait: «Encore!» ce qui nous redonnait beaucoup de courage.

Lorsque ce fut pour de bon fini, n'y pouvant plus tenir, il jeta par-dessus sa tête l'antique bonnet phrygien qui, de temps immémorial, servait de couronne aux rois de ce pays; il jeta aussi la marotte, symbole de sagesse qui lui tenait lieu de sceptre, ainsi que l'œuf vide qui, dans sa main, figurait l'univers, et, s'étant ainsi débarrassé, il nous ouvrit ses bras en nous disant:

«Embrassez-moi; vous êtes d'honnêtes Oiseaux que j'aime; et, s'il vous plaît, nous ne nous quitterons plus.

--Ma foi, Sire, lui dis-je, je crois que nous aurions tort de vous refuser; si donc mon ami pense comme moi, nous resterons.

--Qu'en dites-vous, monsieur le Fou? c'est à vous de parler. Regardez cette île, et si, parmi ces rochers qui dominent la mer, il y en a un qui vous convienne, il est à vous.

--Sire, répondit mon ami, des rois comme vous et des royaumes comme le vôtre sont très-rares, et je ne demande pas mieux que de vivre et de mourir chez vous.

--Bien dit, s'écria le roi; d'ailleurs, cher monsieur, ajouta-t-il, vous ne serez pas le seul Fou dans cette île, et vous savez... plus on est de fous, plus...»

Et comme la plaisanterie fut très-goûtée:

«Mes enfants, dit le prince au comble du bonheur, ces messieurs sont des nôtres, traitez-les bien.»

Chacun se mit alors à crier:

«Vive le roi! vive le roi!»

Et, ma foi! nous criâmes comme les autres, et plus fort que les autres:

«Vive le roi!»

Après quoi:

«Quant à vous, ajouta ce grand monarque, en s'adressant plus particulièrement à moi, ce n'est pas tout. J'ai une idée! êtes-vous marié?

--Sire, lui répondis-je, je suis garçon.

--Il est garçon! dit Sa Majesté en se retournant du côté des Dames; garçon!!!

--Lui garçon! s'écrièrent-elles toutes aussitôt; c'est un péché, il faut le marier.

--Vous l'avez dit, s'écria le roi en riant de tout son cœur, et j'étais sûr que vous le diriez!

--Mais, Sire, m'écriai-je, voyant enfin, mais trop tard, où il voulait en venir, mon cœur est...

--Ta, ta, ta, chansons; taisez-vous, me dit-il; votre cœur est bon, et vous ne me refuserez pas d'être mon gendre; je n'ai point de fils, vous m'en servirez, vous me succéderez, et je mourrai content. Qu'on aille bien vite me chercher la princesse!» ajouta-t-il.

Je m'attendais si peu à cette proposition, que je restai muet d'étonnement.

«Qui ne dit mot consent!» s'écria le roi.

Et je n'avais pas encore eu le temps de prendre un parti, que déjà la princesse, à laquelle on avait dit de quoi il s'agissait, était arrivée, toujours courant, de façon que, quand je levai les yeux sur elle, je rencontrai les siens, qui, hélas! ne me parurent point cruels.

«Regardez-la donc, me disait celui qui voulait devenir mon beau-père, et regardez-la bien. N'êtes-vous pas ravi? n'êtes-vous pas trop heureux? ne la trouvez-vous pas jolie?

[Illustration]

--Bonté divine! pensai-je, elle jolie! elle qui me ressemble comme deux gouttes d'eau se ressemblent!

--Et si vous saviez quelle bonne fille cela fait, et quelle bonne grosse femme vous aurez là! disait le pauvre père en jetant sur la jeune princesse des regards attendris. Sans compter, ajouta-t-il, que pas une de mes sujettes n'a les pieds plus larges, la taille plus épaisse, les yeux plus petits, le bec plus jaune. Et sa robe, disait-il encore, n'est-elle pas superbe? et ses petits bras ne sont-ils pas aussi courts qu'on peut le désirer? et cette espèce de palatine qui s'arrondit gracieusement sur son dos, en avez-vous vu de plus belle?

--Hélas! dis-je tout bas à mon ami, il y a des siècles que les palatines sont passées de mode!

--Tu auras le meilleur beau-père qu'on puisse voir, me répondit-il.

--Mais ce n'est pas lui qui sera ma femme! lui dis-je.

--Le mariage est le meilleur des maux, reprit-il; si ce n'est déjà fait, oublie ta Mouette.

--Hélas! pensais-je, le souvenir nous tue; mais qui de nous voudrait oublier?»

Pendant ce temps-là:

«A quand la noce? disaient les jeunes gens.

--Cela fera un beau couple, disaient les vieillards.

--Et ils auront beaucoup d'enfants, ajoutaient les commères.

--Il n'est pas malheureux! disaient les jaloux. Pour un Pingouin de rien, né on ne sait où et d'un œuf inconnu, une princesse! je crois bien qu'il accepte!

--Mariez-vous! mariez-vous! mariez-vous!» me disait-on de tous côtés.

Je me mariai donc.

Le beau-père fit tous les frais de la noce: car, en Pingouinie, les rois ont, comme les plus pauvres de leurs sujets, de quoi marier et doter convenablement leurs filles.

Et voilà comment je devins fils de roi, et voilà comment on fait de sots mariages; et c'est ainsi que tous mes tourments finirent par un malheur: car ma femme se trouva n'être pas trop bonne, et je ne fus guère heureux.

Aussi n'oubliai-je rien.

Page 1