‹ Vie privée et publique des animauxChapitre 40 sur 73 · III

III

Autre tentation de saint Antoine.

Les trois mille fenêtres de ce palais de verre se renvoyèrent les unes les autres un rayon de lune, et ce fut bientôt comme un de ces incendies que le soleil allume à son coucher dans un vieux château, et qui souvent trompent à distance un voyageur qui passe, un laboureur qui revient. Les cactus versaient les trésors de leurs odeurs, le vanillier envoyait ses ondes parfumées, le volcameria distillait la chaleur vineuse de ses touffes par effluves aussi jolies que ses fleurs, ces bayadères de la botanique, les jasmins des Açores babillaient, les magnolias grisaient l'air, les senteurs des daturas s'avançaient avec la pompe d'un roi de Perse, et l'impétueux lis de la Chine, dix fois plus fort que nos tubéreuses, détonait comme les canons des Invalides, et traversait cette atmosphère embrasée avec l'impétuosité d'un boulet, ramassant toutes les autres odeurs et se les appropriant, comme un banquier s'assimile les capitaux partout où passent ses spéculations. Aussi le Vertige emmenait-il ces chœurs insensés au-dessus de cette forêt illuminée, comme à l'Opéra Musard entraîne, d'un coup de baguette, dans un galop la ronde furieuse des Parisiens de tout âge, de tout sexe, sous des tourbillons de lumière et de musique.

La princesse Finna, l'une des plus belles créatures du pays enchanté de Las Figuieras, s'avança par une vallée du Nopalistan, résidence offerte au prince par ses ravisseurs, où les gazons étaient à la fois humides et lisses, allant à la rencontre de Jarpéado, qui, cette fois, ne pouvait l'éviter. Les yeux de cette enchanteresse, que dans un ignoble projet d'alliance le gouvernement jetait à la tête du prince, ni plus ni moins qu'une Caxe-Sotha, brillaient comme des étoiles, et la rusée s'était fait suivre, comme Catherine de Médicis, d'un dangereux escadron composé de ses plus belles sujettes.

Du plus loin qu'elle aperçut le prince, elle fit un signe. A ce signal, il s'éleva dans le silence de cette nuit parfumée une musique absolument semblable au scherzo de la reine Mab, dans la symphonie de Roméo et Juliette, où le grand Berlioz a reculé les bornes de l'art du facteur d'instruments, pour trouver les effets de la Cigale, du Grillon, des Mouches, et rendre la voix sublime de la nature, à midi, dans les hautes herbes d'une prairie où murmure un ruisseau sur du sable argenté. Seulement le délicat et délicieux morceau de Berlioz est à la musique qui résonnait aux sens intérieurs d'Anna ce que le brutal organe d'un tonitruant ophicléide est aux sons filés du violoncelle de Batta, quand Batta peint l'amour et en rappelle les rêveries les plus éthérées aux femmes attendries que souvent un vieux priseur trouble en se mouchant! (A la porte!)

C'était enfin la lumière qui se faisait musique, comme elle s'était déjà faite parfum, par une attention délicate pour ces beaux êtres, fruit de la lumière que la lumière engendre, qui sont lumière et retournent à la lumière. Au milieu de l'extase où ce concert d'odeurs et de sons devait plonger le prince Jarpéado, et quel prince! un prince à marier, riche de tout le Nopalistan (voir aux annonces pour plus de détails), Finna, la Cléopâtre improvisée par le gouvernement, se glissa sous les pieds de Jarpéado, pendant qui six vierges dansèrent une danse qui était aussi supérieure à la cachucha et au jaléo espagnol, que la musique sourde et tintinnulante des génies vibrionesques surpassait la divine musique de Berlioz. Ce qu'il y avait de singulier dans cette danse était sa décence, puisqu'elle était exécutée par des vierges; mais là éclatait le génie infernal de cette création nationale et transmise à ces danseurs par leurs ancêtres, qui la tenaient de la fée Arabesque. Cette danse chaste et irritante produisait un effet absolument semblable à celui que cause la ronde des femmes du Campidano, colonie grecque aux environs de Cagliari. (Êtes-vous allé en Sardaigne? Non. J'en suis fâché. Allez-y, rien que pour voir danser ces filles enrichies de sequins.) Assurément, vous regardez, sans y entendre malice, ces vertueuses jeunes filles qui se tiennent par la main et qui tournent très-chastement sur elles-mêmes; mais ce chœur est néanmoins si voluptueux, que les consuls anglais de la secte des saints, ceux qui ne rient jamais, pas même au parlement, sont forcés de s'en aller. Eh bien, les femmes du Campidano de Sardaigne, en fait de danse à la fois chaste et voluptueuse, étaient aussi loin des danseuses de Finna, que la vierge de Dresde par Raphaël est au-dessus d'un portrait de Dubufe. (On ne parle pas de peinture, mais d'expression.)

«Vous voulez donc me tuer? s'écria Jarpéado, qui certes aurait rendu des points à un consul anglais en fait de modestie et de patriotisme.

[Illustration]

--Non, âme de mon âme, dit Finna d'une voix douce à l'oreille comme de la crème à la langue d'un chat; mais ne sais-tu pas que je t'aime comme la terre aime le soleil, que mon amour est si peu personnel, que je veux être ta femme, encore bien que je sache devoir en mourir?

--Ne sais-tu pas, répondit Jarpéado, que je viens d'un pays où les castes sont chastes et suivent les ordres de Dieu, tout comme dans l'Indoustan font les brahmes? Un brahmine n'a pas plus de répugnance pour un paria que moi pour les plus belles créatures de ton atroce pays de Las Figuieras, où il fait froid. Ton amour me gèle. Arrière, bayadères impures!... Apprenez que je suis fidèle, et quoique vous soyez en force sur cette terre, quoique vous ayez en abondance les trésors de la vie, quand je devrais mourir ou de faim ou d'amour, je ne m'unirai jamais ni à toi, ni à tes pareilles. Un Jarpéado s'allier à une femme de ton espèce, qui est à la mienne ce que la négresse est à un blanc, ce qu'un laquais est à une duchesse! Il n'y a que les nobles de France qui fassent de ces alliances. Celle que j'aime est loin, bien loin; mais ou elle viendra, ou je mourrai sans amour sur la terre étrangère...»

Un cri d'effroi retentit et ne me permit pas d'entendre la réponse de Finna, qui s'écria: «Sauvez le prince! Que des masses dévouées s'élancent entre le danger et sa personne adorée!»

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