IV
Où le caractère de Granarius se dessine par son ignorance en fait de sous-pieds.
Anna vit alors, avec un effroi qui lui glaça le sang dans les veines, deux yeux d'or rouge qui s'avançaient portés par un nombre infini de cheveux. Vous eussiez dit d'une double comète à mille queues.
«Le Volvoce! le Volvoce!» cria-t-on.
Le Volvoce, comme le choléra en 1833, passait en se nourrissant de monde. Il y avait des équipages par les chemins, des mères emportant leurs enfants, des familles allant et venant sans savoir où se réfugier. Le Volvoce allait atteindre le prince, quand Finna se mit entre le monstre et lui: la pauvre créature sauva Jarpéado qui resta froid comme Conachar, lorsque son père nourricier lui sacrifie ses enfants.
[Illustration]
«Oh! c'est bien un prince, se dit Anna tout épouvantée de cette royale insensibilité. Non, une Femme donnerait une larme à un Homme qu'elle n'aimerait pas, si cet Homme mourait pour lui sauver la vie.
--C'est ainsi que je voudrais mourir, dit langoureusement Jarpéado, mourir pour celle qu'on aime, mourir sous ses yeux, en lui léguant la vie... Sait-on ce qu'on reçoit quand on naît? tandis qu'à la fleur de l'âge, on connaît bien la valeur de ce qu'on accepte...»
En entendant ces paroles, Anna se réconcilia naturellement avec le prince.
«C'est, dit-elle, un prince qui aime comme un simple naturaliste.
--Es-tu musique, parfum, lumière, soleil de mon pays? s'écria le prince que l'extase transportait et dont l'attitude fit craindre à la jeune fille qu'il n'eût une fièvre cérébrale. O ma Cactriane, où sur une mer vermeille, gorgé de pourpre, j'eusse trouvé quelque belle Ranagrida dévouée, aimante, je suis séparé de toi par des espaces incommensurables... Et tout ce qui sépare deux amants est infini, quand ce ne peut être franchi...»
Cette pensée, si profonde et si mélancolique, causa comme un frémissement à la pauvre fille du professeur, qui se leva, se promena dans le Jardin des Plantes, et arriva le long de la rue Cuvier, où elle se mit à grimper, avec l'agilité d'une Chatte, jusque sur le toit de la maison qui porte le numéro 15. Jules, qui travaillait, venait de poser sa plume au bord de sa table, et se disait en se frottant les mains: «Si cette chère Anna veut m'attendre, j'aurai la croix de la Légion d'honneur dans trois ans, et je serai suppléant du professeur, car je mords à l'Entomologie, et si nous réussissons à transporter dans l'Algérie la culture du COCCUS CACTI... c'est une conquête, que diable!...»
Et il se mit à chanter:
O Mathilde, idole de mon âme!... etc.,
de Rossini, en s'accompagnant sur un piano qui n'avait d'autre défaut que celui de nasiller. Après cette petite distraction, il ôta de dessus sa table un bouquet, fleurs cueillies dans la serre en compagnie d'Anna, et se remit à travailler.
Le lendemain matin, Anna se trouvait dans son lit, se souvenant, avec une fidélité parfaite, des grands et immenses événements de sa nuit, sans pouvoir s'expliquer comme elle avait pu monter sur les toits et voir l'intérieur de l'âme de monsieur Jules Sauval, jeune dessinateur du Muséum, élève du professeur Granarius; mais violemment éprise de curiosité d'apprendre qui était le prince Jarpéado.
Il résulte de ceci, pères et mères de famille, que le vieux professeur était veuf, avait une fille de dix-neuf ans, très-sage, mais peu surveillée, car les gens absorbés par les intérêts scientifiques accomplissent trop mal les devoirs de la paternité pour pouvoir y joindre ceux de la maternité. Ce savant à perruque retroussée, occupé de ses monographies, portait des pantalons sans bretelles, et (lui qui savait toutes les découvertes faites dans les royaumes infinis de la microscopie) ne connaissait pas l'invention des sous-pieds, qui donnent tant de rectitude aux plis des pantalons et tant de fatigue aux épaules. La première fois que Jules lui parla de sous-pieds, il les prit pour un sous-genre, le cher Homme! Vous comprendrez donc comment Granarius pouvait ignorer que sa fille fût naturellement somnambule, éprise de Jules, et emmenée par l'amour dans les abîmes de cette extase qui frise la catalepsie.
Au déjeuner, en voyant son père près de verser gravement la salière dans son café, elle lui dit vivement: «Papa, qu'est-ce que le prince Jarpéado?»
Le mot fit effet: Granarius posa la salière, regarda sa fille dans les yeux de laquelle le sommeil avait laissé quelques-unes de ses images confuses, et se mit à sourire de ce gai, de ce bon, de ce gracieux sourire qu'ont les savants quand on vient à caresser leur dada!
«Voilà le sucre,» dit-elle alors en lui tendant le sucrier.
Et voilà, chers enfants, comment le réel se mêle au fantastique dans la vie et au Jardin des Plantes.