VIII
Le Paul et Virginie des Animaux.
Le lendemain soir, Anna, quand fut venue l'heure de la fermeture des grilles, se promena lentement sous les magnifiques ombrages de la grande allée, en respirant la chaude vapeur humide que les eaux de la Seine mêlaient aux exhalaisons du jardin, car il avait fait une journée caniculaire où le thermomètre était monté à un nombre de degrés majuscule, et ce temps est un des plus favorables aux extases. Pour éviter toute discussion à cet égard et clore le bec aux Geais de la critique, il nous sera permis de faire observer que les fameux solitaires des premiers temps de l'Église ne se sont trouvés que dans les ardents rochers de l'Afrique, de l'Égypte et autres lieux incandescents; que les Santons et les Faquirs ne poussent que dans les contrées les plus opiacées, et que saint Jean grillait dans Pathmos. Ce fut par cette raison que mademoiselle Anna, lasse de respirer cette atmosphère embrasée où les Lions rugissaient, où l'Éléphant bâillait, où la Girafe elle-même, cette ardente princesse d'Arabie, et les Gazelles, ces Hirondelles à quatre pieds, couraient après leurs sables jaunes absents, s'assit sur la marge de pierre brûlante d'où s'élancent les murs diaphanes de la grande serre, et y resta charmée, attendant un moment de fraîcheur, et ne trouvant que les bouffées tropicales qui sortaient de la serre comme des escadrons fougueux des armées de Nabuchodonosor, cet Homme que la chronique représente sous la forme d'une Bête, parce qu'il resta sept ans enseveli dans la zoologie, occupé de classer les espèces, sans se faire la barbe. On dira, dans six cents ans d'ici, que Cuvier était une espèce de tonneau objet de l'admiration des savants.
A minuit, l'heure des mystères, Anna, plongée dans son extase et les yeux touchés par le Géant Microscopus, revit les vertes prairies du Nopalistan. Elle entendit les douces mélodies du royaume des Infiniment Petits et respira le concert de parfums perdu pour des organes fatigués par des sensations trop actives. Ses yeux, dont les conditions étaient changées, lui permirent de voir encore les mondes inférieurs: elle aperçut un Volvoce à cheval qui tâchait d'arriver au but d'un steeple-chase, et que d'élégants Cercaires voulaient dépasser; mais le but de ce steeple-chase était bien supérieur à celui de nos dandys, car il s'agissait de manger de pauvres Vorticelles qui naissaient dans les fleurs, à la fois Animaux et fleurs, fleurs ou Animaux! Ni Bory-Saint-Vincent, ni Müller, cet immortel Danois qui a créé autant de mondes que Dieu même en a fait, n'ont pris sur eux de décider si la Vorticelle était plus Animal que plante ou plus plante qu'Animal. Peut-être eussent-ils été plus hardis avec certains Hommes que les cochers de cabriolet appellent melons, sans que les savants aient pu deviner à quels caractères ces praticiens des rues reconnaissent l'Homme-Légume.
[Illustration: Le but de ce steeple-chase était...]
L'attention d'Anna fut bientôt attirée par l'air heureux du prince Jarpéado, qui jouait du luth en chantant son bonheur par une romance digne de Victor Hugo. Certes cette cantate aurait pu figurer avec honneur dans les Orientales, car elle était composée de onze cent onze stances, sur chacune des onze cent onze beautés de Zashazli (prononcez Virginie), la plus charmante des filles Ranagridiennes. Ce nom, de même que les noms persans, avait une signification, et voulait dire vierge faite de lumière. Avant de devenir cinabre, minium, enfin tout ce qu'il y a de plus rouge au monde, cette précieuse créature était destinée aux trois incarnations entomologiques que subissent toutes les créatures de la Zoologie, y compris l'Homme.
[Illustration]
La première forme de Virginie restait sous un pavillon qui aurait stupéfait les admirateurs de l'architecture moresque ou sarrasine, tant il surpassait les broderies de l'Alhambra, du Généralife et des plus célèbres mosquées. (Voir, au surplus, l'album du Nopalistan orné de sept mille gravures.) Situé dans une profonde vallée sur les coteaux de laquelle s'élevaient des forêts immenses, comme celles que Chateaubriand a décrites dans Atala, ce pavillon se trouvait gardé par un cours d'eau parfumée, auprès de laquelle l'eau de Cologne, celle de Portugal et d'autres cosmétiques sont tout juste ce que l'eau noire, sale et puante de la Bièvre est à l'eau de Seine filtrée. De nombreux soldats habillés de garance, absolument comme les troupes françaises, gardaient les abords de la vallée en aval, et des postes non moins nombreux veillaient en amont. Autour du pavillon, des Bayadères dansaient et chantaient. Le prince allait et venait très-effaré, donnant des ordres multipliés. Des sentinelles, placées à de grandes distances, répétaient les mots d'ordre. En effet, dans l'état où elle se trouvait, la jeune personne pouvait être la proie d'un Génie féroce nommé MISOCAMPE. Vêtu d'un corselet comme les hallebardiers du moyen âge, protégé par une robe verte d'une dureté de diamant, et doué d'une figure terrible, le Misocampe, espèce d'ogre, jouit d'une férocité sans exemple. Loin de craindre mille Jarpéadiens, un seul Misocampe se réjouit de les rencontrer en groupe, il n'en déjeune et n'en soupe que mieux. En voyant de loin un Misocampe, la pauvre Anna se rappela les Espagnols de Fernand Cortez débarquant au Mexique. Ce féroce guerrier a des yeux brillants comme des lanternes de voiture, et s'élance avec la même rapidité, sans avoir besoin, comme les voitures, d'être aidé par des chevaux, car il a des jambes d'une longueur démesurée, fines comme des raies de papier à musique et d'une agilité de danseuse. Son estomac, transparent comme un bocal, digère en même temps qu'il mange. Le prince Paul avait publié des proclamations affichées dans toutes les forêts, dans tous les villages du Nopalistan, pour ordonner aux masses intelligentes de se précipiter entre le Misocampe et le pavillon, afin d'étouffer le Monstre ou de le rassasier. Il promettait l'immortalité aux morts, la seule chose qu'on puisse leur offrir. La fille du professeur admirait l'amour du prince Paul Jarpéado qui se révélait dans ces inventions de haute politique. Quelle tendresse! quelle délicatesse! La jeune princesse ressemblait parfaitement aux babys emmaillottés que l'aristocratie anglaise porte avec orgueil dans Hyde-Park, pour leur faire prendre l'air. Aussi l'amour du prince Paul avait-il toutes les allures de la maternité la plus inquiète pour sa chère petite Virginie, qui cependant n'était encore qu'un vrai baby.
«Que sera-ce donc, se dit Anna, quand elle sera nubile?»
[Illustration]
Bientôt le prince Paul reconnut en Zashazli les symptômes de la crise à laquelle sont sujettes ces charmantes créatures. Par ses ordres, des capsules chargées de substances explosibles annoncèrent au monde entier que la princesse allait, jusqu'au jour de son mariage, se renfermer dans un couvent. Selon l'usage, elle serait enveloppée de voiles gris et plongée dans un profond sommeil, pour être plus facilement soustraite aux enchantements qui pouvaient la menacer. Telle est la volonté suprême de la fée Physine, qui a voulu que toutes les créations, depuis les êtres supérieurs aux Hommes, et même les Mondes, jusqu'aux Infiniment Petits, eussent la même loi. D'invisibles religieuses roulèrent la petite princesse dans une étoffe brune, avec la délicatesse que les esclaves de la Havane mettent à rouler les feuilles blondes des cigares destinés à George Sand ou à quelque princesse espagnole. Sa tête mignonne se voyait à peine au bout de ce linceul dans lequel elle resta sage, vertueuse et résignée. Le prince Paul Jarpéado demeura sur le seuil du couvent, sage, vertueux et résigné, mais impatient! Il ressemblait à Louis XV qui, devinant dans une enfant de sept ans, assise avec son père sur la terrasse des Tuileries, la belle mademoiselle de Romans telle qu'elle devait être à dix-huit ans, en prit soin et la fit élever loin du monde.
Anna fut témoin de la joie du prince Paul quand, semblable à la Vénus antique sortant des ondes, Virginie quitta son linceul doré. Comme l'Ève de Milton, qui est une Ève anglaise, elle sourit à la lumière, elle s'interrogea pour savoir si elle était elle-même, et fut dans l'enchantement de se voir si comfortable. Elle regarda Paul et dit: «Oh!...» ce superlatif de l'étonnement anglais.
Le prince s'offrit avec une soumission d'esclave à lui montrer le chemin dans la vie, à travers les monts et les vallées de son empire.
«O toi que j'ai pendant si longtemps attendue, reine de mon cœur, bénis par tes regards et les sujets et le prince; viens enchanter ces lieux par ta présence.»
Paroles qui sont si profondément vraies, qu'elles ont été mises en musique dans tous les opéras!
Virginie se laissa conduire en devinant qu'elle était l'objet d'une adoration infinie, et marcha d'enchantements en enchantements, écoutant la voix sublime de la nature, admirant les hautes collines vêtues de fleurs embaumées et d'une verdure éternelle, mais encore plus sensible aux soins touchants de son compagnon. Arrivée au bord d'un lac joli comme celui de Thoune, Paul alla chercher une petite barque faite en écorce et d'une beauté miraculeuse. Ce charmant esquif, semblable à la coque d'une viole d'amour, était rayé de nacre incrustée dans la pellicule brune de ce tégument délicat. Jarpéado fit asseoir sa chère bien-aimée sur un coussin de pourpre, et traversa le lac dont l'eau ressemblait à un diamant avant d'être rendu solide.
«Oh! qu'ils sont heureux! dit Anna. Que ne puis-je comme eux voyager en Suisse et voir les lacs!...»
L'opposition du Nopalistan a prétendu, dans le Charivari de la capitale, que ce prétendu lac avait été formé par une gouttelette tombée d'une vitre située à onze cents milles de hauteur, distance équivalant à trente-six mètres de France. Mais on sait le cas que les amis du gouvernement doivent faire des plaisanteries de l'opposition.
[Illustration]
Paul offrait à Virginie les fruits les plus mûrs et les meilleurs, il les choisissait, et se contentait des restes, heureux de boire à la même tasse. Virginie était d'une blancheur remarquable et vêtue d'une étoffe lamée de la plus grande richesse; elle ressemblait à cette fameuse Esméralda tant célébrée par Victor Hugo. Mais Esméralda était une femme, et Virginie était un ange. Elle n'aurait pas, pour la valeur d'un monde, aimé l'un des maréchaux de la cour, et encore moins un colonel. Elle ne voyait que Jarpéado, elle ne pouvait rester sans le voir, et comme il ne savait pas refuser sa chère Zashazli, le pauvre Paul fut bientôt sur les dents, car, hélas! dans toutes les sphères, l'amour n'est illimité que moralement. Quand, épuisé de fatigue, Paul s'endormit, Virginie s'assit près de lui, le regarda dormant, en chassant les Vorticelles aériennes qui pouvaient troubler son sommeil. N'est-ce pas une des plus douces scènes de la vie privée? On laisse alors l'âme s'abandonner à toute la portée de son vol, sans la retenir dans les conventions de la coquetterie. On aime alors ostensiblement autant qu'on aime secrètement. Quand Jarpéado s'éveilla, ses yeux s'ouvrirent sous la lumière de ceux de Virginie, et il la surprit exprimant sa tendresse sans aucun des voiles dont s'enveloppent les femmes à l'aide des mots, des gestes ou des regards. Ce fut une ivresse si contagieuse, que Paul saisit Virginie, et ils se livrèrent à une sarabande d'un mouvement qui rappelait assez la gigue des Anglais. Ce qui prouve que dans toutes les sphères, par les moments de joie excessive où l'être oublie ses conditions d'existence, on éprouve le besoin de sauter, de danser! (Voir les Considérations sur la pyrrhique des anciens, par M. Cinqprunes de Vergettes, membre de l'Institut.) En Nopalistan comme en France, les bourgeois imitent la cour. Aussi dansait-on jusque dans les plus petites bourgades.
Paul s'arrêta frappé de terreur.
«Qu'as-tu, cher amour? dit Virginie.
--Où allons-nous? dit le prince. Si tu m'aimes et si je t'aime, nous aurons de belles noces; mais après?... Après, sais-tu, cher ange, quel sera ton destin?
--Je le sais, répondit-elle. Au lieu de périr sur un vaisseau, comme la Virginie de la librairie, ou dans mon lit, comme Clarisse, ou dans un désert, comme Manon Lescaut ou comme Atala, je mourrai de mon prodigieux enfantement, comme sont mortes toutes les mères de mon espèce: destinée peu romanesque. Mais t'aimer pendant toute une saison, n'est-ce pas le plus beau destin du monde? Puis mourir jeune avec toutes ses illusions, avoir vu cette belle nature dans son printemps, laisser une nombreuse et superbe famille, enfin obéir à Dieu! quelle plus splendide destinée y a-t-il sur la terre? Aimons, et laissons aux Génies à prendre soin de l'avenir.»
Cette morale un peu décolletée fit son effet. Paul mena sa fiancée au palais où resplendissaient les lumières, où tous les diamants de sa couronne étaient sortis du garde-meuble, et où tous les esclaves de son empire, les Bayadères échappées au fléau du Volvoce, dansaient et chantaient. C'était cent fois plus magnifique que les fêtes de la grande allée des Champs-Élysées aux journées de Juillet. Un grand mouvement se préparait. Les Neutres, espèce de sœurs grises chargées de veiller sur les enfants à provenir du mariage impérial, s'apprêtaient à leurs travaux. Des courriers partirent pour toutes les provinces y annoncer le futur mariage du prince avec Zashazli la Ranagridienne et demander les énormes provisions nécessaires à la subsistance des principicules. Jarpéado reçut les félicitations de tous les corps d'État et fit un millier de fois la même phrase en les remerciant. Aucune des cérémonies religieuses ne fut omise, et le Prince Paul y mit des façons pleines de lenteur, par lesquelles il prouva son amour, car il ne pouvait ignorer qu'il perdrait sa chère Virginie, et son amour pour elle était plus grand que son amour pour sa postérité.
«Ah! disait-il à sa charmante épouse, j'y vois clair maintenant. J'aurais dû fonder mon empire avec Finna, et faire de toi ma maîtresse idéale. O Virginie! n'es-tu pas l'idéal, cette fleur céleste dont la vue nous suffit? Tu me serais alors restée, et Finna seule aurait péri.»
Ainsi, dans son désespoir, Paul inventait la bigamie, il arrivait aux doctrines des anciens de l'Orient en souhaitant une femme chargée de faire la famille, et une femme destinée à être la poésie de sa vie, admirable conception des temps primitifs qui, de nos jours, passe pour être une combinaison immorale. Mais la reine Jarpéada rendit ces souhaits inutiles. Elle recommença plus voluptueusement encore la scène de Finna, sur le même terrain, c'est-à-dire sous les ombrages odoriférants du parc, par une nuit étoilée où les parfums dansaient leurs boléros, où tout inspirait l'amour. Paul, dont la résistance avait été héroïque aux prestiges de Finna, ne put se dispenser d'emporter alors la reine Jarpéada dans un furieux transport d'amour.
«Pauvres petites bêtes du bon Dieu! se dit Anna, elles sont bien heureuses, quelles poésies!... L'amour est la loi des mondes inférieurs, aussi bien que des mondes supérieurs; tandis que chez l'Homme, qui est entre les Animaux et les Anges, la raison gâte tout!»