IX
Où apparaît une certaine demoiselle Pigoizeau.
Pendant que ces choses tenaient la fille de Granarius en émoi, Jules Sauval se répandait dans les sociétés du Marais, conduit par sa tante, qui tenait à lui faire faire un riche établissement. Par une belle soirée du mois d'août, madame Sauval obligea son neveu d'aller chez un monsieur Pigoizeau, ancien bimbelotier du passage de l'Ancre, qui s'était retiré du commerce avec quarante mille livres de rente, une maison de campagne à Boissy-Saint-Léger et une fille unique âgée de vingt-sept ans, un peu rousse, mais à laquelle il donnait quatre cent mille francs, fruit de ses économies depuis neuf ans, outre les espérances consistant en quarante mille francs de rente, la maison de campagne et un hôtel qu'il venait d'acheter rue de Vendôme, au Marais. Le dîner fut évidemment donné pour le célèbre naturaliste, à qui Pigoizeau, très-bien avec le chef de l'État, voulait faire obtenir la croix de la Légion d'honneur. Pigoizeau tenait à garder sa fille et son gendre avec lui; mais il voulait un gendre célèbre, capable de devenir professeur, de publier des livres et d'être l'objet d'articles dans les journaux.
Après le dessert, la tante prit son neveu Jules par le bras, l'emmena dans le jardin et lui dit à brûle-pourpoint:
«Que penses-tu d'Amélie Pigoizeau?
--Elle est effroyablement laide, elle a le nez en trompette et des taches de rousseur.
--Oui, mais quel bel hôtel!
--De gros pieds.
--Maison à Boissy-Saint-Léger, un parc de trente hectares, des grottes, une rivière.
--Le corsage plat.
--Quatre cent mille francs.
--Et bête!...
--Quarante mille livres de rente, et le bonhomme laissera quelque cinq cent mille francs d'économies.
--Elle est gauche.
[Illustration: Mademoiselle Pigoizeau.]
--Un homme riche devient infailliblement professeur et membre de l'Institut.
--Eh bien! jeune homme, dit Pigoizeau, l'on dit que vous faites des merveilles au Jardin des Plantes, que nous vous devrons une conquête... J'aime les savants! moi... Je ne suis pas une ganache. Je ne veux donner mon Amélie qu'à un homme capable, fût-il sans un sou, et eût-il des dettes...»
Rien n'était plus clair que ce discours, en désaccord avec toutes les idées bourgeoises.