V
Un groupe d'hommes venait par la route, en causant.
L'un d'eux dit:
--J'ai envoyé la ménagère par la traverse. Elle doit être à la ferme depuis déjà dix bonnes minutes... S'il n'y a rien de nouveau, elle ne va pas tarder à me faire signe.
Ils s'étaient arrêtés; une main en abat-jour au-dessus des yeux, ils regardaient dans la direction de Keralzy.
--La voilà! s'écria un second. Je la reconnais. Elle secoue dans l'air un mouchoir.
--C'est donc que tout va bien, répondit celui qui avait parlé le premier et qui n'était autre que le fermier du lieu.
Il poussa de toute la force de ses poumons un iou! retentissant pour donner à entendre à sa femme que son signal avait été aperçu et qu'elle pouvait quitter sa faction.
Puis, se tournant vers les paysans qui l'escortaient:
--Il est inutile que vous m'accompagniez plus loin. Les chouans ne m'auront pas encore cette fois-ci!
Il y eut de gros éclats de rire, un échange de lazzis campagnards, et l'on se sépara. Le fermier continua seul sa route.
Il n'avait pas fait cent pas qu'il vit, jouxte le calvaire, une grande forme étendue qui s'agitait confusément. C'était le cheval; son flair l'avait averti de l'approche de son maître, et il essayait de se remettre sur pied, sans y réussir, battant le sol avec sa tête à coups sourds et précipités.
--Hé, mais! s'exclama l'homme, c'est Mogiz!... Ah! les brutes! les bandits! Se venger sur une pauvre bête!... Doux! doux! mon pauvre Mogiz, on va te débarrasser de tes liens.
Il s'était agenouillé auprès de l'animal, tapotant son poitrail d'une main pour le faire tenir tranquille, tandis que, de l'autre, il tirait son couteau pour trancher la corde...
--Feu! commanda Boishardy.
Le fermier tomba à la renverse, le crâne fracassé.
Une des balles avait traversé l'orbite droite.
--Est-ce visé, çà! ricana le chef de bande en montrant à ses acolytes le globe de l'oeil qui pendait.
Penn-Dîr dépouilla le cadavre de ses vêtements. En même temps Fleur-d'Épine enlevait au cheval son entrave qui allait servir à crucifier le «traître».
Mogiz partit en trébuchant, comme une bête saoûle.
Et le fermier, dont le froid racornissait déjà les chairs, fut hissé sur la croix et amarré à l'arbre de granit.
Avec la pointe d'un stylet, Boishardy grava un peu au-dessous des seins le nom de Judas. Il apporta à cette sinistre besogne l'application d'un calligraphe, toute sa maëstria de sculpteur en peau humaine.
A la même heure, là-bas, dans la cuisine que blanchissait le jour, l'enfant de Keralzy, extasié, disait à sa mère:
--Si tu l'avais vu, mamm!... Comme sa figure était imposante et belle!... Je n'ai pas eu de peine, va, à deviner que c'était lui Balthazar, le Mage fils de Japhet. Les deux autres, quoique rois eux aussi, avaient l'air de n'être que ses serviteurs... Que de cadeaux, hein! que de cadeaux!... Tu avais raison, mamm, il ne faut jamais désespérer!... Je suis bien dédommagé cette fois de tous les Noëls où je n'ai rien eu!...
Et, embrassant avec ferveur le christ d'ivoire, il murmurait dans un transport de reconnaissance:
--Béni sois-tu, ô Dieu! et béni soit celui qui m'est venu visiter en ton nom!...
LA NOËL
DE JEAN RUMENGOL