‹ Vieilles Histoires du Pays BretonChapitre 33 sur 70 · I

I

Jean Rumengol était de son métier chanteur de chansons.

La race disparaît, hélas! de ces vagabonds inspirés qui jadis peuplaient les routes de la Basse-Bretagne. Ils s'abattaient sur le pays, au printemps, comme une joyeuse volée d'oiseaux. Ils abondaient surtout aux pardons. Ils y arrivaient la veille, le soleil déjà couché, avec leur havre-sac en peau de veau bourré de chansons, de gwerzes dolentes et de sônes délicieuses. Ils passaient la nuit accroupis sur les bancs de pierre du porche ou allongés dans l'herbe du cimetière, entre les tombes. Et ils dormaient là, paisiblement, le visage tourné vers les étoiles. La lumière du matin faisait étinceler leurs haillons que la rosée avait saupoudrés de diamants. Soudain, ils se levaient de terre, secouaient--comme ils disaient--leur pauvreté, et s'égosillaient à qui mieux mieux, avec des voix allègres d'alouettes. Jeunes gens et jeunes filles, venus pour la messe matinale, faisaient cercle autour d'eux. Entre deux couplets, le chanteur brandissait au-dessus de sa tête une poignée de feuilles volantes, de pages rugueuses, grossièrement imprimées, mais en qui bruissait l'âme enfantine et si charmante des vieilles poésies primitives.

Qui veut la gwerze? Qui veut la sône?... Daou guennek! Deux sous!...

Et des mains se tendaient. Et on se l'arrachait, ce «papier de chandelle». Et les gros sous pleuvaient dans l'escarcelle de l'homéride bas-breton! Ils n'y séjournaient pas longtemps. Chanter donne soif. Puis, c'était bien le moins que, en l'honneur du saint du lieu, l'on se permît quelques libations à la mode antique. Avant la fin du jour, les bons aèdes avaient bu autant de chopines qu'ils avaient vendu de chansons.

C'étaient de vrais enfants de Sans-Souci; ils aimaient à s'en aller les poches vides, comme ils étaient venus. On ne les en blâmait point, dans ce temps-là. Leur facile imprévoyance semblait aux gens toute naturelle. On les regardait un peu comme des êtres à part, qui n'avaient pour fonction dans la vie que de perpétuer parmi les Bretons le culte des vieux chants, d'en composer de nouveaux suivant les formules consacrées, et d'égayer, en les répandant par le pays, la misère si dure à porter des pauvres laboureurs d'Armorique.

Hommes bénis, on les accueillait partout avec une sorte d'empressement superstitieux et comme des hôtes de bon présage. L'hiver, quand ils apparaissaient au seuil des fermes, leur havre-sac dégouttant de neige, leur barbe hérissée de glaçons, vite on se serrait autour de l'âtre pour leur faire place à l'air du feu; souvent même l'aïeul se levait de son fauteuil de chêne et les contraignait de s'y asseoir. Lisez la ballade de Kerglogor, telle que M. Luzel l'a contée, et vous verrez comme on leur faisait fête! Crêpes de blé noir, châtaignes bouillies, et le flip délieur de langues! Ah! les chanteurs de chansons avaient en ce temps-là toute la Basse-Bretagne pour famille. Pas un vaisselier où ils n'eussent leur écuelle; pas une maison où leur couchée ne fût toujours prête, dans la chaleur saine de l'étable, auprès des chevaux ou des boeufs... On n'eût pas vu alors un Jean Rumengol, le plus habile ouvrier de vers qui fût jamais, errer trois jours et trois nuits dans la campagne gelée, sans un bouchon de paille où appuyer sa tête et, qui pis est, sans une croûte de pain à se fourrer dans le ventre.

--Malheur de Dieu! faut-il que tout soit changé, les temps et les âmes!...

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