‹ Vingt jours en TunisieChapitre 1 sur 3 · Chapitre 1

Chapitre 1

VINGT JOURS EN TUNISIE (Août 1882)

DU MÊME AUTEUR

Nouvelles et Contes

La Gueuse parfumée. Au bon soleil. Paris ingénu. La Vraie Tentation du Grand Saint Antoine.

Théâtre en vers:

Pierrot héritier. Le Duel aux lanternes. Les comédiens errants, (en collaboration avec M. Valery Vernier). Le Char (en collaboration avec M. Alphonse Daudet). L’Ilote, (en collaboration avec M. Charles Monselet).

3069.--ABBEVILLE.--TYP. ET STÉR. A. RETAUX.

PAUL ARÈNE

VINGT JOURS EN TUNISIE

PARIS ALPHONSE LEMERRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR 27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31

MDCCCLXXXIV

A MON FRERE

JULES ARÈNE

VICE-CONSUL DE FRANCE

à SOUSSE

VINGT JOURS EN TUNISIE

LE PUITS DES SARRAZINES

--... Les théâtres ne rouvrent pas encore, j’ai quinze ou vingt jours devant moi, je viens d’apprendre que la Goulette est à trente-six heures du fort Saint-Jean, et je m’en vais en Tunisie.

--Bonne idée, au mois d’août!

--Le mois du Ramadan...

--Oui! avec quarante-deux degrés à l’ombre.

Là-dessus, Marius, qui connaît les États barbaresques pour y avoir placé d’innombrables pelotes de fil au tambour, m’emmena chez un chapelier et me fit acheter un casque blanc en moelle de sureau.

--Maintenant, tu peux marcher. Coiffé comme cela, on se fiche du soleil et l’on est respecté des Arabes.

En attendant, ce casque m’a fort rendu service dans une suprême partie de pêche organisée pour solenniser mes adieux par le brave Rabastoul, un vieil ami à Marius et à moi qui, bien plus loin que Montredon, sur l’aride côte marseillaise, possède un cabanon croulant et délicieusement solitaire.

Une après-midi presque africain déjà, tant à cause de l’enragé soleil que des étonnantes histoires turques dont nous régale Rabastoul.

--«... Oui, disait-il, vous vous plairez là-bas, très certainement, chez ces braves Turcs de Tunisie! De tout temps nous avons eu en Provence comme qui dirait un faible pour les Turcs.»

Rabastoul se tut, préoccupé qu’il était de donner le suprême tour de main à la bouillabaisse; et, pendant un moment,--sous l’abri de roseaux secs où s’entortille une courge en fleurs, dans cette calanque perdue dont le sable est si blanc et l’eau si claire qu’on y voit circuler la dorade, et les oursins avec les langoustes se promener au fond--un silence régna, troublé seulement par les pétarades des pommes de pins s’enflammant, le murmure de la marmite et le glou-glou des rochers creux qui s’emplissent et se dégorgent au lent va-et-vient de la mer.

Puis, quand la bouillabaisse fut à point, et tandis que, dans un nuage de safran, sur la coquille de grande nacre qui sert de plat chez nos pêcheurs, les tranches molles et bien taillées s’imbibaient d’un jus couleur d’or, Rabastoul, s’étant servi avec discrétion les deux moitiés d’une rascasse, recommença, sans perdre un coup de dents ni une lampée de vin, à nous exposer ses idées:

· · ·

--«... Les Turcs? de braves gens, en Alger surtout. On fut longtemps amis avec eux, puis, un beau jour, on s’est brouillé. Toujours des histoires de femmes!»

· · ·

Et comme je contestais son point de vue historique, lui faisant remarquer qu’après tout les femmes avaient été pour peu de chose dans le coup d’éventail de 1830, dans la déclaration de guerre, le bombardement d’Alger et la prise de la Smala:

· · ·

--«Il s’agit bien, s’écria Rabastoul, de votre Abd-el-Kader et de Louis-Philippe? C’est de nous autres que je parle, de nous autres les Provençaux; et nous avions, de Mounègue jusqu’à Marseille, rompu la paille avec les Turcs pour notre compte, des années et des années avant que votre Louis-Philippe et Abd-el-Kader fussent nés.»

· · ·

Il y avait, près de l’endroit où nous déjeunions, un puits recouvert d’une tourelle, au bord des flots, presque en pleine grève, d’une eau bonne à boire cependant, et supérieure, tant le seau la remontait glacée, pour y mettre le vin fraîchir.

· · ·

--«Vous voyez ce puits? continua Rabastoul, c’est un vieux puits. Des tuiles manquent à son toit que le mistral a épointé, et les pierres en sont rongées par l’air marin et le clair de lune.

Dans les anciens, très anciens temps, ce puits était l’unique puits d’un village qui existait alors et qui n’existe plus sur le coqueluchon du Cap.

De sorte que chaque soir, à la bonne du jour, quand le soleil couchant fait souffler la brise du large, les femmes et les filles descendaient remplir leur cruche au puits et causer autour de choses ou d’autres.

Mais voilà: les Turcs, qui sont des malins, connaissaient cette habitude; et tous les mois, tous les deux mois, selon les besoins, ils envoyaient une tartane avec des pirates qui, arrivant sans mener bruit, se tenaient cachés tant qu’il fallait, tranquilles leur mât abattu, là-bas derrière cette îlette, et ensuite l’heure venue, se précipitaient vers le puits, poignard aux dents et en poussant des cris sauvages, crevaient les cruches à grands coups de pied, et emportaient femmes et filles par delà le golfe du Lion dans des capitales barbaresques.

Ceux du village, un peu froissés les premières fois, ne se fâchaient plus maintenant; vous allez comprendre pour quoi.

D’abord, chacun savait que là-bas les Provençales n’étaient pas à plaindre. Bien traitées, bien nourries, parfumées à l’essence de rose, et habillées de colliers en or, souvent on les nommait sultanes. Tout cela, comme on peut penser, flattait l’amour-propre des familles. Sans compter que, de temps en temps, quand une occasion se présentait, elles écrivaient de belles lettres avec de l’argent turc dedans pour consoler parents ou maris en leur permettant de vivre bourgeois. Ils s’achetaient alors des olivettes et des vignes. Une fille enlevée, assez jolie, c’était quasiment la fortune...

Et d’autres avantages encore!

Par exemple, si une jeunesse un peu trop coureuse avait, comme une cavale débridée, laissé tomber un fer en route, et que son galant refusât de le ramasser:

--C’est bien, Tistet, j’irai au puits.

--Va au puits, Myette...

Et elle allait au puits, pécaïre! et les Turcs étaient bien contents.

De même pour les demoiselles sans dot, les veuves qui ne renoncent pas, et les ménagères mal en ménage.

A cette bienheureuse époque on ne connaissait par ici ni femmes séparées ni vieilles filles. Le monde vivait dans le contentement et la concorde. Pas besoin d’huissiers, de juges de paix ou de notaires! Ces honnêtes brigands de Turcs étaient chargés d’arranger tout.

Bientôt le puits devint célèbre. Toujours quelque femme, quelque fillette rôdait autour, s’attardant, espérant les Turcs. Même à la fin, pour simplifier, les Turcs avaient la politesse d’annoncer leurs coups huit jours à l’avance en hissant à la cime d’un pin le terrible drapeau vert et rouge surmonté d’une tranche de pastèque, qui est le croissant comme chacun sait.

Ce fut alors une vraie foire. Voulez-vous des filles? en voilà des filles! Il en venait d’un peu partout, la cruche au bras, sous prétexte de chercher de l’eau. Il en venait de la plaine et de la montagne: d’Arles avec le ruban flottant qui fait si bien contre les joues brunes; de Nice avec le petit chapeau plat pareil à un champignon blanc; et des Avignonnaises coiffées de la catalane, et des Marseillaises qui toujours rient, le front encadré de frisons noirs dessous le bonnet en coquille. Ils n’avaient plus assez de barques, les Turcs! Les Turcs ne savaient plus où donner de la tête.

En ce monde, tout s’use, hélas! les fils les plus longs ont un bout, et il arriva un moment où l’affaire se gâta. Entre nous, il y eut de la faute des Turcs.

Jamais on ne leur avait rien dit, bien loin de là: tous amis, tous frères. Chacun se faisait un plaisir d’offrir la tournée de muscat quand ils passaient devant une bastide.

Que voulez-vous? Les gredins abusèrent!

Un jour--ils n’étaient pas venus depuis longtemps--un jour, sur le bleu de la mer, on distingua des voiles blanches:

Les Turcs! ce doit être les Turcs!...

Grand remue-ménage là-haut. Les plus pressées sautent sur la cruche et dégringolent du côté du puits.

C’étaient bien les Turcs, en effet. Seulement, pour cette fois-là, les Turcs ne venaient pas chercher des femmes. Au contraire! Il y avait chez eux un trop-plein, et l’idée leur était poussée de nous rapporter en une fois toutes les vieilles, celles qu’ils avaient enlevées vingt ans, trente ans auparavant. Vous voyez d’ici le cadeau!

Ah! mes amis de Dieu, ce fut une belle bataille. Mon saint homme d’oncle n’avait que cent ans alors qu’il me la raconta. Sitôt qu’on sut de quoi il retournait, avec des fusils et des haches tout le village descendit. On en tua des Turcs et des Turcs! Le puits fut comblé de corps sans têtes; et il y avait sur le sable tant de têtes coupées et de turbans que la plage, disent les anciens, ressemblait à un champ de citrouilles. Les Turcs durent se rembarquer, ramenant au pays d’où ils étaient venus leur chargement de vieilles femmes. Et même à partir de ce moment, plus jamais on n’a revu de Turcs!

Comme souvenir de l’événement, le puits garde encore aujourd’hui le nom de Puits des Sarrazines.

· · ·

--Parce que, conclut Marius en soulignant d’un verre de vin la fin du récit et de la bouillabaisse, parce que, du temps des arrière-grands-pères, les Turcs, quand ils allaient sur mer, s’appelaient plutôt Sarrazins.

EN MER

Le cadran des Accoules marquait six heures du soir. Quelques minutes après, non sans un certain chatouillement intérieur d’orgueil, tempéré, à vrai dire, par de vagues appréhensions de mal de mer, je m’accoudais, dominant les quais et la fourmilière des nouveaux ports, à l’arrière de la Ville de Naples, qui soufflait la vapeur par toutes les bouches de sa machine et carillonnait le départ.

Adieu Marius, adieu Marseille!

Marius n’est déjà plus qu’un point noir. Marseille, au contraire, à mesure que le navire s’éloigne et prend du champ, Marseille avec sa forêt de mâts, ses clochers, ses tours, semble grandir et se hausser sur l’eau. Des collines, invisibles jusque-là, apparaissent derrière les maisons; et, comme le soleil va plongeant, les longues jetées régulières barrent la mer bleue de lignes rouges. Puis, plus vite qu’elle n’avait grandi, la ville se fit petite; lointaine déjà, je ne la distinguais plus qu’avec peine, quand, subitement, comme derrière un rideau qu’on tire, elle disparut au tournant d’un cap.

· · ·

Premier repas à bord, charmant et tout parfumé de sensations nouvelles, dans une de ces magnifiques salles à manger de la Compagnie générale transatlantique, dressées au-dessus du pont comme un château d’arrière, et dont le toit, qui forme terrasse, sert de promenoir aux passagers. Des lustres, un piano, des tapis, des lambris de marbre, avec--ce qui vaut mieux pour l’appétit--l’air de la mer et de la lumière circulant partout librement. Le commandant Baudin, qui préside, prodigue à sa voisine, novice comme moi en fait de navigation et tout enthousiasmée, une foule de renseignements dont je fais sournoisement mon profit. Peu à peu les langues se délient. Tandis qu’à droite un jeune Tunisien me parle de Paris où il vient de passer trois semaines; tandis qu’à gauche un brave Marseillais, ancien capitaine caboteur, maintenant «retiré dans le commerce», me donne son adresse et me charge de le renseigner à mon retour, puisque je compte aller jusque-là, sur le prix que valent les cornes et onglons à Kairouan; en face de moi, dans l’encadrement, pas plus grand que la portière des wagons, d’une fenêtre ouverte, le roulis me montre alternativement un pan de ciel bleu, une lieue de mer et les rocs blancs et nus qui sont la côte de Provence. Ce jeu de cache-cache entre l’azur uni du ciel et l’azur pailleté de la mer, ces crêtes dentelées qui, de trois secondes en trois secondes, ont l’air de venir regarder dans votre assiette, produisent d’abord un effet quelque peu troublant; mais à la fin l’estomac s’y habitue.

Quand on remonte sur le promenoir, les côtes ont disparu et la nuit tombe. La nuit, voilà qui m’inquiète! Aussi est-ce avec un peu de vague à l’âme qu’après une heure ou deux passées à contempler les flots et les étoiles, après un thé somnolent où la plupart des convives manquent, je regagne ma cabine et mon lit.

Elle est confortable, la cabine, on n’est pas trop mal dans ce lit. Sur la lampe, qui m’éclaire de l’extérieur et que défend un grillage, j’ai rabattu les deux petits battants en cuivre pareils aux volets d’un triptyque; mais un rayon de lune arrive par la lentille du hublot. La mer, avec son large bercement, amène vite un sommeil léger, transparent, au travers duquel, entendant l’hélice ronfler, je rêve confusément de rouets monstrueux et de gigantesques nourrices.

· · ·

Des bruits me réveillent, il est onze heures.

--Bien le bonjour! me crie le négociant en cornes et onglons, qui sort de la cabine d’à côté; tout de même sans nous en apercevoir, nous avons déjà fait la moitié du voyage.

· · ·

L’après-midi est longue, et le spectacle, au milieu de cet immuable rond bleu, finirait par devenir monotone, bien que les flots varient d’aspect suivant que le soleil monte ou que le vent change, tantôt immobiles et lourds, tantôt s’éclaboussant de bulles d’or, puis agités, frisés, neigeux, rebroussés en claires poussières où jouent des reflets d’arc-en-ciel. Mais il y a les surprises du voyage: un mât à l’extrême horizon, une fumée entrevue, un verdier émigrant, sorti on ne sait d’où, qui vient se reposer sur les vergues, un goëland qui plane rasant l’eau et, retourné d’un subit coup d’aile, montre son ventre blanc, s’argente et se fait invisible au milieu des blancheurs d’écume. Et les marsouins! Oh les marsouins! Ils ont d’abord cabriolé au large, et, navigateur sans expérience, je les prenais pour de gros thons. Ensuite ils se sont rapprochés, faisant mine de vouloir défier en vitesse la Ville de Naples.

Tout le monde, afin de mieux voir, était passé sur le gaillard d’avant. Vous vous figurez peut-être le marsouin comme un poisson ondoyant et souple, pareil à ces dauphins classiques qu’on sculpte aux bas-reliefs des fontaines? Pas du tout: rigides et taillés droit comme un cuirassé, la queue en V, le nez en groin, ils sont trois qui courent sous la proue sans qu’on voie frémir leurs nageoires. De temps en temps ils sautent hors de l’eau, d’un saut balourd, tout d’une pièce. A la fin pourtant ils se fatiguent à filer ainsi tant de nœuds. Un d’eux lâche pied, si j’ose m’exprimer ainsi, aussitôt un autre l’imite. Le troisième, par pur amour-propre, persiste quelques instants encore; mais à son tour il plonge et disparaît, au moment précis où la cloche du bord sonnant pour le dîner semble annoncer la fin de la lutte et la victoire du paquebot.

Le soleil tombait, et ses rayons horizontaux éclairaient au loin, sur notre gauche, les côtes sauvages de Sardaigne.

--Demain matin, me dit le commandant, si vous êtes sur le pont de bonne heure, vous pourrez voir l’Afrique se lever.

Le lendemain, un matelot pieds nus est en train d’éponger le pont. Je lui demande:

--Qu’aperçoit-on là-bas dans la brume?

Il me répond:

--C’est la terre en grand.

Des hauteurs arrondies, boisées de myrtes bas qui prolongent jusque dans la mer leur tapis de verdure sombre; çà et là, des traces de culture, un carré rougeâtre... Voilà donc l’Afrique! J’avais rêvé d’un abord plus farouche cette vieille terre, mère des monstres. Il fait d’ailleurs très frais, et je cherche le soleil. Maintenant la Ville de Naples suit les côtes, sa proue tournée vers l’Orient. Quelques points blancs qui sont des marabouts, des lignes blanches qui sont des villes. On nomme Bizerte, Porto-Farina. Puis nous doublons une pointe, et un village m’apparaît en l’air, au milieu d’oliviers, avec des toits plats, des coupoles, le tout d’un éclat vif et doux, dans la gaie lumière du matin, comme de la neige teintée d’un peu de rose.

Ce village est Sidi-bou-Saïd, et ce cap est le cap Carthage. Plus loin et plus bas, au ras de l’eau bleue, des bastions, un minaret, un clocher: la Goulette; et derrière, Tunis, qu’il faut deviner au fond de son lac.

LA GOULETTE

J’essaye de débarquer, non sans peine! car la Tunisie n’a pas de ports et les navires sont obligés de mouiller l’ancre en rade assez loin du rivage. Le passager qui veut se faire conduire à terre devient alors la proie de bateliers braillards et bariolés qui, avant même que l’escalier mobile fût descendu, avant que la Ville de Naples fût arrêtée, accrochaient à ses flancs leurs embarcations, criant comme des sourds et se disputant la bonne place à coups de rames, au risque de chavirer dans les derniers remous de l’hélice. Un fonctionnaire malpropre et digne, avec la redingote à innombrables boutons et la chechia timbrée d’un ornement en cuivre repoussé--insigne des administrations beylicales--qui représente un croissant entre deux drapeaux, tapait dans le tas, à tour de bras, pour mettre un peu d’ordre. La politique du bâton a quelque chose qui d’abord répugne à notre délicatesse française, et pourtant, il faut bien le dire, sans le bâton de l’homme en redingote, nous serions tous encore à bord.

Je me trouve assis dans une barque à côté d’une jeune femme, d’une modiste, missionnaire du chiffon et du ruban fripé, qui vient prêcher à Tunis la bonne nouvelle de nos élégances. En proie aux mélancolies du premier exil, elle contemple avec un dégoût mêlé d’effroi, touchant ses genoux, sur le banc transversal où les rameurs s’accotent, un orteil monstrueux, l’orteil nu d’un nègre. Près du nègre, les pieds nus toujours, rament un vieil Arabe et un garçonnet de quinze ans. Très brun, il a des yeux bleu clair et de beaux cheveux blonds frisés. «Pauvre petit!» soupire la modiste. Enfant de l’amour et du hasard, né à Malte de quelque matelot anglais, l’ardent soleil n’a pu lui noircir que la peau.

Détails frivoles, si l’on veut, et indignes d’être enregistrés par un voyageur qui se respecte. Mais qu’y faire? C’est ainsi que d’abord la Tunisie s’est révélée à moi, avec la bizarrerie de ses procédés administratifs et son curieux mélange de races.

· · ·

Nous voici enfin dans la Goulette, large canal gorgé d’eau noire qui joint la mer au lac et sert de port. La Goulette a pour garde les murs blancs d’un fort armé d’énormes canons en fonte, soigneusement passés au goudron, mais de forme antique et paradoxale, qui doivent pour le moins remonter aux temps de Charles-Quint et du corsaire Barberousse. En verrons-nous de ces inutiles canons, dans notre voyage! La côte tunisienne en est toute hérissée.

On nous débarque; il s’agit de payer au chef des rameurs le prix de cette courte traversée. «Dites que vous êtes passager de troisième classe», me souffle à l’oreille le marchand de cornes et onglons. «Pourquoi?--Vous verrez.» Un peu par loyauté, beaucoup par vanité française, car la modiste est toujours là, je déclare ma qualité de voyageur en première. C’est 3 francs! Pour le même voyage, fait sur le même banc, sur le même bateau, le prudent Marseillais, grâce à un petit mensonge, s’en tire moyennant 50 centimes. Il m’explique qu’en Tunisie marchandise et travail n’ont pas de prix bien arrêté. Un couffin de dattes, un panier de figues vaudront indifféremment une piastre si vous avez le gousset garni, ou deux caroubes, c’est-à-dire moins de deux sous, si vos habits montrent la corde. Le tout en conscience, sans que le marchand pense à mal, par une vague conception de communisme oriental et de fraternité musulmane qui veut que, tout étant à tous, les plus riches payent pour les plus pauvres.

Ayant laissé mon bagage à bord, je ne fais que passer devant la douane, où un nègre,--toujours des nègres!--un nègre en magnifique turban de soie fouille et retourne de ses mains couleur de charbon une malle de femme pleine de chemisettes brodées.

Le soleil, supportable en mer, semble s’être fait brûlant tout à coup. Un pont-levis, enjambant le canal, traversé, je me réfugie dans un café, sur une placette qu’ombragent des arbres assez verts alignés à l’européenne, et où un maigre filet d’eau pleure dans une vasque en simili-bronze. Il est onze heures du matin à peine, et le commissaire du bord a affiché le départ pour six heures du soir. Mais les bateliers et manœuvres indigènes n’auront pas terminé leur besogne de sitôt, exténués qu’ils sont par le jeûne du Ramadan. J’aurais donc tout le temps d’aller jusqu’à Tunis. Mais on est bien ici à regarder la foule et son agitation paresseuse, cohue de burnous blancs et de dalmatiques à ramages que traversent un âne, un chameau, une chiourme de forçats balayeurs joyeux et bien portants malgré leurs bruyantes entraves, un soldat du bey triste et mal nourri, des Mauresques voilées, des Juives coquettes et grasses dans leur original et troublant costume de ville, une grande carrossa délabrée que mène un cocher tout en or, ou une corvée de troupiers français vêtus de toile blanche et portant des gamelles.

Au résumé, sur un fond de couleur locale, on sent trop ici le voisinage de la cour mi-européenne du Bardo, de nos casernes et du port. Ce n’est qu’un à-peu-près d’Orient, l’Orient frelaté des Échelles.

Il sera sage de réserver ma fraîcheur d’impressions pour l’Orient presque intact, encore endormi, que cache là-bas le cap Bon, couché en travers de l’immense rade éblouissante où la Ville de Naples fait sa vapeur, mouillée un peu en avant des cuirassés de notre flotte de guerre, et que sillonnent quelques speronares légers et une tartane adriatique dont la voile brune porte, visible au loin dans l’air transparent, l’image barbare d’un saint.

Vains projets! J’ai manqué le bateau: je l’ai manqué, parce que, dans ce pays étrange et nouveau, dans cette émotion de l’arrivée, on perd comme en un rêve le sentiment du temps et de l’heure; parce que le soleil, en tournant, m’a chassé de la table que j’occupais; parce que la flânerie est douce à travers l’imprévu des rues de la Goulette; parce que je me suis arrêté plus longtemps qu’il n’aurait fallu, inconscient, le dos dans un coin d’ombre, à contempler, avec ses murs blanchis à la chaux, son escalier de pierre sans rampe où une femme est assise, son puits en faïence et son figuier, une cour de maison si blanche qu’elle en paraissait légèrement bleue, comme si dans la claire atmosphère un peu de l’azur du ciel s’était dissous et flottait; parce que, ô contraste! j’ai fait la découverte originale de ce que l’Orient peut contenir de comique en m’égarant dans l’arsenal encombré d’une invraisemblable artillerie, où la flotte de la Régence est représentée par une chaloupe en train de pourrir sur son chantier, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un amiral pour elle seule; parce que j’ai suivi un jeune eunuque noir, une serviette d’avocat sous le bras, correct et grave sous sa redingote, se dirigeant à grandes enjambées vers le mignon palais d’été que le bey Mohammed s’est bâti au milieu de l’eau; parce que j’ai voulu dîner, séduit par la beauté du paysage et aussi par une assiette d’énormes crevettes rouges dix fois grandes comme les nôtres, sur la terrasse d’un restaurant en vue de la mer; parce que le batelier mal blanchi qui devait me prendre et m’avertir de l’heure est arrivé en retard, abominablement gris d’absinthe et de vin de palme; parce que cela était écrit, et pour une foule de raisons encore!

· · ·

D’ailleurs, tout s’arrangera pour le mieux. Des passagers m’ont vu; ils pourront rassurer le commandant et certifier que je ne suis point mort. Mes malles sont dans ma cabine; on songera certainement à les déposer à Sousse, où j’arriverai par le prochain bateau, c’est-à-dire dans trois jours.

En attendant, j’ai trouvé tout de suite ici pour passer ma nuit une installation originale. C’est la coutume à Tunis, parmi les gens riches, de venir, quand ils en ont le temps, à la Goulette respirer la brise de mer. Beaucoup de négociants y possèdent un pied-à-terre; ceux qui ne sont pas propriétaires ont la ressource de louer pour la saison dans l’établissement des bains une cabine que chacun meuble à sa guise. Un aimable Maugrabin, à qui on me présente, veut bien me céder la sienne pour un soir. Je serai à souhait dans cette baraque en bois, sur ce divan couvert de tapis dont la bigarrure violente me dépayse et me charme. La fenêtre donne sur la mer et une trappe pratiquée dans le plancher permet de descendre jusqu’à l’eau salée que j’entends clapoter entre les pilotis, sous ma couchette. La lumière éteinte, la chambre éclairée vaguement par le reflet de la mer et des étoiles, sommeillant à moitié, je me figure voir la trappe se soulever, tandis que des sirènes africaines, des sirènes noires, se dressent en riant sur leur queue écaillée pour regarder l’étranger dormir.

Au réveil, mon premier soin est d’ouvrir la trappe; et cela m’amuse d’aller au bain comme un bon bourgeois irait à sa cave.

TUNIS, HAMMAN-LIF

Le voyage est plaisant de la Goulette à Tunis, par ce chemin de fer improvisé, sorte de tramway à vapeur primitif et commode, avec ses lourds wagons disgracieux mais ouverts au grand air et munis de plates-formes où l’on circule. A gauche, la lagune aux bords sablonneux peuplés d’oiseaux d’eau; à droite, des coteaux bas sur lesquels de nuages promènent leurs ombres, plantés d’oliviers trapus au feuillage dur et qui ne s’argente pas au vent comme nos oliviers de Provence. Derrière nous, la Goulette, ligne mince et blanche entre le lac et la mer.

· · ·

A Tunis, où sans que la locomotive s’essouffle, on arrive en une demi-heure, j’ai tout de suite trouvé le bon endroit pour voir la population défiler. C’est une petite place entourée d’arcades, dans l’ombre d’une haute porte à créneaux, très historiée, que décore une inscription arabe gravée sur le marbre: Bab-el-Bahr, la porte Marine.

Un pittoresque fort mêlé! Deux grandes maisons à l’italienne, le toit couronné de balustres, la façade superposant les colonnes fines de deux loggias; à côté, une maison mauresque aux murailles nues, portant, collée à ses parois comme un gigantesque nid d’hirondelle, la grille ventrue d’un moucharabi. Sous les arcades, une sorte de boutique qui est la Bourse, et, me tirant l’œil par son enseigne en français et l’antithèse de deux mots hurlant de se rencontrer: la Pharmacie carthaginoise!

On dirait que le vieux Tunis tout entier, Européens, Maltais, Arabes et Juifs, se vide par cette unique porte. Voici l’Orient pacifique: un indigène à turban vert, le nez chaussé de grandes lunettes rondes; jambe de ci, jambe de là, sur une selle en belle tapisserie, et tranquille comme à son comptoir, il s’en va doucement, Allah sait où, au trot de sa mule. Quelque négociant! car on trouverait, en y regardant, pas mal d’épicerie au fond de ces âmes barbaresques. Seulement, fils heureux d’un pays de lumière, ils éprouvent le besoin de s’habiller de couleurs tendres pour piler leur poivre et débiter leur cannelle.

· · ·

Et voici l’Orient guerrier! Un vulgaire banc de bois peint en vert sépare le café où je me suis assis d’un autre établissement qui se trouve être un poste de soldats; un homme trop brun, à barbe grise, à figure de doux forban en sort, grignotant des gâteaux. Il a une veste brodée et trois poignards démesurés, gaine d’argent, manche d’ivoire, dans une ceinture de soie. C’est, paraît-il, le chef de la police; à son air férocement débonnaire, j’eusse parié pour le bourreau.

Achetons, avant d’entreprendre notre promenade, un de ces bouquets à l’odeur délicieuse, mi-naturels, mi-artificiels, faits de corolles de jasmin enfilées sur des fibres de palmier, et que l’on vend enveloppés d’une fraîche feuille de vigne. Les gens d’ici, riches ou pauvres, bourgeois ou soldats, ce voleur qui passe et les zaptiés qui l’emmènent, portent tous un de ces bouquets sur l’oreille, un peu penché, à portée des narines. Mais je n’ai pas de turban, et, malgré mon envie, je n’ose pas faire comme eux.

· · ·

Maintenant, au hasard de la découverte!

C’est une bizarre et particulière émotion que de se savoir citoyen pour un jour de cette fabuleuse Thunes, dont rêvaient comme d’une Mecque bohème les tire-laine du vieux Paris. Et, de fait, il y a du vieux Paris, il y a quelque chose d’un moyen âge transporté sous le ciel africain, dans cet enchevêtrement labyrinthique de rues tournant court et d’impasses, de longs couloirs coupés d’arcades où l’ombre et le soleil vont par tranches et se suivent sans se mêler, comme le vinaigre et l’huile dans l’unique burette d’un pauvre homme. Portes basses et murs aveugles; fenêtres en garde-manger où des houris, invisibles et qui vous voient, arrosent un pot d’œillets ou de basilic; puis, au sortir de ce silence, brusquement, avec un bruit d’écluse qui s’ouvrirait tout à coup, les souks arabes ou juifs,--car je ne suis pas encore assez ferré pour distinguer dans tout cela,--marchés couverts aux voûtes basses, aux piliers enrubannés de jaune et de rouge, et, dessous, des brodeurs, des selliers, des tisseurs, des marchands de fruits, de parfums et d’épices. Le souk du Bey, avec ses boutiques régulières en bois découpé, jadis marché aux esclaves, est aujourd’hui habité par des Juifs qui vendent des tapis, des étoffes, ou bien fabriquent des calottes rouges foulées, feutrées, tondues au ciseau et pressées dans des pressoirs à vis, sous le regard du passant. Voici le souk aux vieux habits; un bric-à-brac des Mille et une Nuits, une foule hurlante de gens à faces de pirates qui se poussent, les bras levés, offrant aux amateurs des djebas, des kmesas, des sourias, toutes sortes de costumes bariolés et de radieuses guenilles. Parmi le vacarme, mendiant et quêtant à la porte d’odorantes gargotes qui ont leur fourneau de terre sur la rue, un santon se promène en habit de pénitent bleu avec des amulettes au cou. Il est roux, fanatique et jeune, il me fait penser à Jésus-Christ.

Comment me retrouvai-je en plein soleil sur un chemin jaune et brûlé longeant une pente que surmontent les murs effrités de la kasbah? Au-dessous, va dégringolant en cascade blanche le faubourg arabe de Bab-el-Djzira.

Décidément Allah me gâte et Tunis fait des frais pour moi! J’entends des chants, des cris rythmés, des lamentations sur-aiguës. Je gravis un talus en glaise sèche, et comme il se trouve de plain-pied avec l’étage supérieur des maisons qui y sont adossées, je puis, passant de terrasse en terrasse et me donnant le plaisir nouveau d’une promenade sur les toits, arriver jusqu’à l’endroit d’où part l’étrange et mystérieuse symphonie. Dans une étroite cour, une vingtaine de femmes se lamentent, avec des salutations réglées et de grands gestes, devant une porte ouverte d’où sortent les pieds raidis d’un cadavre. Deux d’entre elles soutiennent par-dessous les bras une vieille femme échevelée. C’est une cérémonie de funérailles. Je jette un regard et me retire, ne voulant pas troubler d’une indiscrète curiosité ces bons musulmans dans leur deuil. D’ailleurs, de tous côtés les chiens aboient, et un teinturier en train d’étendre au soleil, sous les remparts, de longues pièces de cotonnade bleue, vocifère de loin, à l’adresse du sacrilége roumi que je suis, les plus épouvantables injures.

· · ·

Montons toujours; le soleil pique, et voici justement, oasis rêvée, un petit square aménagé à l’européenne autour du bassin où arrivent, sortant de l’aqueduc en grosse gerbe bouillonnante, les eaux fraîches et vierges du Zaghouan. La fontaine déborde et chante, un arbre fait ombre, des gamins noirs et nus se baignent ingénument dans le bassin.

Une porte en fer à cheval, gardée par de pacifiques douaniers élevant un mouton et des poules, ouvre sur la campagne. Mais des monticules pelés interceptent la vue; je veux jouir du paysage et me décide à pénétrer dans la kasbah. Nos soldats y campent. Ces grands murs en pisé, lézardés fort pittoresquement, ont le ton et l’aspect de ruines romaines. Sous la voûte en arabesque d’un marabout écroulé, mangent deux chevaux d’officiers. Une large voie en plan incliné conduit sur des dessus de casemates se prolongeant en bastion où poussent des herbes et des ronces.

Enfin, la Tunisie m’apparaît: des minarets, des terrasses, des coupoles; le Bardo, solitaire au milieu d’une plaine triste coupée d’un aqueduc et semée de petits cubes blancs; à nos pieds, dans l’étendue déserte, entre des plages basses et rouges, la Sebkha desséchée, incrustée de sel, a l’éclat blanc et mat d’un grand plat d’argent non poli.

J’essaie de regagner l’hôtel. Encore des souks, encore des ruelles! et des routes sombres, de douteux passages bordés de cabarets maltais et d’habitations juives, où de grasses filles d’Israël, penchées derrière les volets de leurs fenêtres ou debout à l’entrée d’un couloir revêtu de faïences bleues, ont des regards d’une bienveillance troublante. Puis, tout à coup, c’est un morceau de rue de village où le coq chante, un jardin avec des dattiers qui regardent par-dessus le mur, des bananiers aux feuilles molles, effiloquées, laissant pendre une fleur énorme, violette et rouge, au bout du régime à moitié formé.

Évidemment je m’égare; mais dans cette lumière douce, cette fraîcheur, ce silencieux va-et-vient d’ombres blanches, puisse mon égarement longtemps durer!

Hélas! voici du bruit, de la poussière, une insupportable chaleur: c’est le progrès, la civilisation, la ville européenne nouvelle, et l’hôtel de Paris où, compensation insuffisante, la cloche sonne l’heure du déjeuner... Car il paraît, chose invraisemblable, que j’ai fait cette course folle en moins de deux heures.

· · ·

Que devenir l’après-midi? Je ne voudrais pas recommencer ma promenade; on gâte une sensation en insistant trop. D’un autre côté, ce grand hôtel froid, d’un cosmopolitisme décoloré, et qui ressemble à tous les hôtels du monde, est un triste séjour pour un affamé d’Orient. Si je faisais la sieste? Mais ne fait pas la sieste qui veut, et je n’ai pas encore appris à faire la sieste.

Tandis que je prends ma demi-tasse,--à l’européenne, ô rougeur!--sous les arcades poussiéreuses d’un café neuf, peuplé de garçons rasés, et qui affiche pour toute originalité d’avoir sa terrasse assiégée par une quinzaine de cicerones décrotteurs, de douze à quinze ans, plus ou moins juifs ou nègres, et d’employer en guise de chasseur un officier tunisien lamentable et poli dont on garde le sabre au comptoir quand il va en course, quelqu’un s’approche et me salue. Je reconnais Dario, l’ami Dario Attia, le jeune Tunisien de la Ville de Naples, qui me croyait à Sousse depuis deux jours et se montre affectueusement ravi de ma mésaventure. Remuant et fin, d’une aimable et vive intelligence, mélange d’Italien et d’Asiatique, car sa mère est des environs de Naples et son grand-père venait d’Alep, quelque peu Israélite aussi, autant qu’on peut l’induire de son profil très pur et de son regard noir, mais Israélite sans fanatisme, Dario présente un fort sympathique spécimen de la fusion des races en Tunisie, et de ce métal de Corinthe que l’on appelle un Levantin.

Dario trouve tout de suite l’emploi de la journée. N’est-ce pas fête? C’est fête, en effet; tout à l’heure, je me le rappelle, j’ai failli assister à une grand’messe, étant entré,--comme je suivais, sans penser à mal, un groupe de Maltaises brunes, à mâchoire solide, à pommettes saillantes, belles sous leur cape de satin noir, quoique d’une beauté un peu masculine,--dans une église d’aspect très catholique à l’intérieur, mais précédée, en guise de parvis, d’une petite cour mauresque où les fidèles, en attendant l’heure, marchandaient des souvenirs de Jérusalem, menus objets en nacre et en bois d’olivier familièrement étalés sur le pavé. C’est fête! Or un Tunisien qui se respecte va, les fêtes et le dimanche, à Hammam-Lif, quand il ne va pas à la Goulette. Dario Attia me donne, d’ailleurs, à entendre que le patriotisme au besoin me ferait un devoir d’opter pour Hammam-Lif. Le chemin de fer de la Goulette, sommairement construit par les Anglais, a été acheté, comme on sait, par une Compagnie italienne, la Compagnie Rubbatino. Aussi les employés affectent-ils de ne parler que l’italien et les affiches sont-elles exclusivement rédigées dans la langue du Dante, ce qui ne laisse pas que d’être gênant et même quelque peu vexatoire. Mais la ligne de Hammam-Lif est française; et, comme lieu de plaisir et de bain de mer dominical, Hammam-Lif commence à faire une sérieuse concurrence à la Goulette. Les amis des Français vont à Hammam-Lif de préférence: Vivent la France et Hammam-Lif!

Nous trouvons à la gare une foule endimanchée qui attend. Sauf quelques chechias, quelques turbans, la note éclatante d’un costume juif, on pourrait se croire un jour d’été à une gare de banlieue. Le train contourne d’abord le lac, puis il suit la mer et vous dépose en plein sable, sur une plage, au pied de montagnes arrondies, couvertes de myrtes ras et se creusant en vallons agréables. Quelques maisons, un café maure, un dar-el-Bey transformé en caserne, et l’établissement des bains que je commets l’imprudence de visiter. Les étuves souterraines où jaillissent des sources d’eau, bouillantes et fumantes, datent du temps des Romains. Mais si les constructions paraissent romaines, les puces qui y pullulent sont certainement d’importation arabe; seule la puce arabe peut donner ainsi la sensation d’une aiguille de fin acier s’enfonçant soudain dans la chair. Ces puces maigres et nerveuses m’empêcheront longtemps d’oublier ma visite aux thermes d’Hammam-Lif.

J’ai pourtant essayé de les noyer. On se baigne là-bas, le long de la plage, joyeusement, comme en famille; puis on mange et boit sur le sable, mets quelconques et boissons tièdes que vend un mercanti, à l’ombre de cabanes improvisées. L’installation est encore assez primitive; mais le sable fin descend sous l’eau à très douce pente; le paysage, entre la montagne et la mer, avec cet horizon de caps pareils à des îles, rappelle, par la grandeur et l’intimité, le golfe de Naples et le golfe de Juan. Sans même compter les eaux thermales, Tunis, aisément, peut se faire là, pour remplacer la Goulette envahie et devenue ville, un vrai paradis de baigneurs.

· · ·

Le soir, de six à sept heures, tout le monde se promène sur la Marine, qui est une superbe et large allée filant droit de la porte Bab-el-Bahr au lac et aux Docks. A l’entrée, sont les constructions neuves de la colonie européenne, de grands hôtels et des cafés, la Compagnie transatlantique, la poste, les consulats, le palais du résident français, une église. Mais les maisons s’abaissent peu à peu, et l’on est bientôt dans une espèce de campagne çà et là bordée de bicoques et de débits, quelque chose, moins les villas somptueuses et les platanes, comme ce Prado de Marseille que je parcourais il y a quatre jours. La ressemblance est même frappante, à cause de cette colline excoriée, portant à son faîte les constructions blanches d’un petit fort, flanqué d’un marabout, qui ne sont pas sans rappeler la chapelle et le fort de Notre-Dame-de-la-Garde. Quelques haies en roseaux, bordant la route, ajoutent à l’illusion. Et c’est là, sans doute, ce qui a inspiré cette enseigne touchante: Café Provençal, posée à l’entrée d’une rustique guinguette où, toute l’après-midi, de braves gens, exilés comme moi de Sisteron ou de Barbantane, jouent aux boules dans la poussière en se rafraîchissant de limonades et de sirops.

Derrière les grilles de l’Entrepôt se profilent les mâtures des petits bateaux plats qui naviguent de Tunis à la Goulette. Tournant à gauche et franchissant la ligne du chemin de fer, que ne défend aucune barrière, je me suis trouvé au bord du lac. Dans la nuit tombante, des voiles se voyaient encore. Le ciel et l’eau, d’un même ton, étaient d’un violet gris plein de mélancolie. La plage, faite de détritus innommés, exhalait une odeur de sentine et d’égout; et, au lieu des flamants roses dont parlent les voyageurs, des milliers de chauves-souris, avec des cris aigus, voletaient de leur vol palpitant d’oiseaux blessés.

Et c’est en me pressant que j’ai repris le chemin de Tunis, qui m’est subitement apparu noir sur fond d’or, avec ses remparts, ses minarets et ses dômes, comme toutes les cités barbaresques regardées au soleil couchant.

· · ·

Il y avait musique et foule sur la Marine.

Je n’ai pas voulu me laisser entraîner aux délices du Tunis nocturne dont j’ai, d’ailleurs, entrevu en plein jour les ruelles mystérieuses et grouillantes. J’ai même refusé d’entrer dans les brasseries nouvelles, où l’on boit à l’instar de Paris une bière exécrable, servie par des Hébé de douteuse fraîcheur, débarquées la veille de Marseille ou d’Alger.

Le Giardino Paradiso me tente un instant: on y joue la comédie en italien, au fond d’une longue cour que recouvre une treille, de sorte que les spectateurs ont sur la tête un plafond de feuilles vertes et de raisins ambrés. Mais je m’aperçois avec terreur que la pièce, Il Gobbo alla corte, n’est autre chose qu’une adaptation du Bossu. Je ne suis pas venu à Tunis pour y retrouver Lagardère!

Enfin, le dieu du hasard et des voyages, prenant en pitié mon destin, me fait découvrir un café grec, un peu de couleur locale. Une jeune femme, vêtue de rouge et portant la calotte ionienne reluisante d’or, secoue nonchalamment un tambour de basque et chante des couplets à la fois très rythmés et très mélancoliques. Ce n’est point précisément la musique grecque comme je l’avais rêvée. Les Turcs, depuis Orphée, ont malheureusement passé par là. Je n’en veux d’autre preuve que l’air de profonde satisfaction avec lequel l’auditoire, tout musulman, écoute, en respirant ses petits bouquets de jasmin et en se chatouillant la plante des pieds. La chanteuse n’est pas seule. Un violoniste maigre et noir, coiffé du fez grec en forme de pot à fleurs, un vieillard à grand nez, à moustaches de pallikare, grattant sur ses genoux une guitare à gros ventre, constituent l’orchestre. Après chaque chanson, un long entr’acte silencieux et désolé. Les spectateurs sont alors comme s’ils n’existaient plus. La femme joue avec le chien. Le violon et la guitare, les yeux levés au ciel, se perdent en rêveries, immobiles sur leur estrade, derrière une table portant pour tout ornement un bocal où circulent, tristes aussi, deux poissons rouges. Puis la femme renvoie le chien, secoue les plaques en cuivre de son tambour, pousse une note gutturale, et le concert recommence.

A minuit, j’écoutais encore, envahi de je ne sais quelle paresseuse extase, et regardant, pendant les intervalles de silence, une vue photographique de l’Acropole d’Athènes accrochée au mur.

CARTHAGE.--LA MARSA

On n’échappe pas à sa destinée! Il était écrit qu’après Tunis je verrais Carthage. Voici comment la chose s’est faite. M. Cambon, notre ministre résident, à qui, me rappelant des relations déjà lointaines, j’ai cru devoir faire visite, m’invite ce matin à déjeuner dans son palais de la Marsa. Il se rappelle, lui aussi, que nous nous sommes un peu connus, dans les environs du Luxembourg, au temps de la verte jeunesse. De sorte que, par une rencontre imprévue, nous pourrons, après vingt ans, en pays barbaresque, causer des amis d’autrefois morts ou dispersés, et redire quelques-uns des sonnets printaniers que Mérat et Valade publiaient alors.

J’ai tout mon temps: le bateau qui doit me recueillir, arrivé de tantôt, ne repartira que ce soir à six heures. Seulement, cette fois, il ne s’agit pas de le manquer. Ayant transporté mon quartier général à la Goulette, je loue, et la précaution n’est pas inutile, un carrossa pour la journée. Quelles aventures a dû traverser ce carrosse,--car c’en fut un!--avant de devenir carrossa et de s’échouer ainsi au fin fond de la Tunisie? De fort grand air quoique délabré, roussi par le soleil, terni par la poussière, on dirait d’un vieux gentilhomme en guenilles. Il a des poignées ciselées où reste encore un peu d’argent, et des petits singes musiciens exécutent un concert galant sur le vernis écaillé de la portière. Hélas! Mais il faut savoir prendre son parti des choses: pour visiter Carthage dans ce carrosse de Cendrillon, j’aurai, au lieu du cocher poudré que réclamerait l’harmonie, un effronté Maltais de treize ans, les pieds nus, brun comme une caroube, et qu’un invisible petit bonnet garantit seul du grand soleil. Détail charmant: la rosse blanche qui nous traîne a le bout de sa queue teinte en rouge vif.

Voilà donc Carthage! ce grand coteau pelé, fouillé, plâtreux, couleur de ruine, où poussent des chardons et des fenouils, où, parmi l’herbe sèche, à des fragments de marbre et de mosaïque se mêlent les crottins menus, luisants et noirs des maigres moutons que garde là-bas un pâtre en guenilles. Comme on côtoie le bord, j’entrevois sous l’eau des quais noyés, des restants de môle, de grands murs, des talus de pierre qui furent des escaliers, débris de ville pareils à un éboulement de falaise. Avec les citernes, c’est à peu près tout ce qui reste de la Carthage romaine, car, de la Carthage punique, les ruines mêmes ont péri.

Les plus grandes citernes, situées vers le lac et que remplissait l’aqueduc, sont habitées, paraît-il, et devenues un village arabe. Je me contenterai, puisque aussi bien nous passons tout à côté, de visiter les plus petites sans doute alimentées jadis par les eaux pluviales et dont on aperçoit le sommet des voûtes affleurant le sol, près d’un petit fort tunisien perché sur l’escarpement de la côte. Bien qu’aucun dallage ou terrassement ne les recouvre, il fait frais à l’intérieur des citernes. De ces immenses réservoirs carrés, souterrains dont l’enfilade se perd dans la nuit, les uns sont obstrués de ronces, de figuiers sauvages, et laissent voir, par leur plafond crevé, des trous de ciel bleu; d’autres conservent un peu d’eau croupissante avec des reflets irisés qui palpitent sur leurs parois. Des couples de pigeons viennent y boire; au dehors, les cigales chantent et l’on entend le bruit tout voisin de la mer. Les bassins, à mesure que j’avance, sont de moins en moins ruinés, les couloirs plus sombres; et j’éprouve une terreur à la Robinson en heurtant, près d’un orifice mystérieux plein de sonorités et de ténèbres, des seaux, des cordes humides, un tonneau et un entonnoir.

Mon Maltais, qui attend à l’entrée en fumant sa cigarette au soleil, m’explique que ces cordes, ces seaux, ce tonneau et cet entonnoir appartiennent aux Pères blancs de la chapelle de Saint-Louis perchée en haut de la colline. Il ajoute qu’ils ont un musée. Un musée? Des étiquettes sur de vieilles pierres? Non! je n’irai pas voir les Pères blancs, je n’irai pas voir leur musée.

Il se fait temps, d’ailleurs, de gagner la Marsa.

La Marsa est aujourd’hui pour Tunis, comme elle l’était pour Carthage, la banlieue aristocratique, l’endroit préféré des élégantes villégiatures. Un bouquet de cyprès, arbres de Grèce et d’Asie, rappelle çà et là le souvenir des conquérants turcs. Mon conducteur nomme en passant des villas de beys, de pachas et de kasnadars. C’est un de ces palais que le ministre de France habite l’été.

Nous entrons: un vaste jardin où des lauriers-roses s’étiolent; une cour revêtue de faïence, recouverte d’un grillage en fer qui laisse voir sur le bleu du ciel des hirondelles perchées et les roses d’un rosier grimpant, au tronc noir et noueux comme celui d’une vigne centenaire. M. Cambon m’attend en haut d’un escalier superbe que décorent deux lions de l’école de Canova et qui devraient être en brioche.

On se reconnaît, on déjeune en causant des choses de France et de jadis, sous un de ces jolis plafonds arabes travaillés en gâteau de miel que les ouvriers d’ici ne savent plus faire; puis on va fumer sur la terrasse, assis à l’ombre, regardant la mer bleue jusqu’à l’horizon et les ricochets du soleil dans l’eau. Tout à coup, notre béatitude est troublée: des gémissements plaintifs, grinçants, monotones, déchirent l’air. Encore l’envers du progrès! C’est la noria perfectionnée installée depuis peu chez un seigneur du voisinage qui moud cruellement, dans l’ennui des après-midi, cette insupportable musique. Combien me semble préférable le vieux système carthaginois dont j’ai pu admirer quelques spécimens sur la route: l’outre énorme, noire, pareille à un redoutable dieu phallique, qui, silencieuse, puise l’eau et la dégorge au lent va-et-vient d’un chameau.

Il paraît que j’ai passé auprès du Cothon sans le remarquer. Ce petit port intérieur est, d’après M. Cambon qui l’a un peu découvert, le seul vestige appréciable à l’œil nu de la Carthage primitive. Je promets et me promets de lui rendre visite au retour.

C’est maintenant une lagune ronde, reluisante et blanche de sel, dans une ceinture de cactus. Tout autour, à l’endroit où sont les cactus, se rangeaient jadis les galères de la République. Au milieu, on voit encore la petite île où étaient les bureaux du capitaine de port Hamilcar. Je me rappelle avec stupeur la description démesurée que Flaubert en donne dans Salammbô. Mais les rêves de l’art ne sont pas la réalité; et tant mieux que Flaubert ait vu Carthage avec ses yeux grossissants de taureau de Normandie.

ARRIVÉE A SOUSSE

On frappe: «Qui va là?» La porte s’ouvre; et, par l’entrebâillement, m’apparaît un Maure souriant, noblement enturbané, qui porte la main à son cœur, à sa bouche, et me fait signe qu’il est temps de me lever.

La porte se referme et je suis de nouveau dans l’ombre. Mais cette vision a suffi, et, subitement, me reviennent,--vagues dans leurs contours et colorés pourtant des plus vives couleurs comme certains souvenirs de rêve,--tous les détails de ces vingt dernières heures: notre départ de la Goulette à la nuit; l’avant du paquebot se peuplant d’une pittoresque cohue d’Arabes étendus en travers du pont, la tête sous le burnous, les pieds nus tournés vers les étoiles, et de tribus juives installées par groupes, pour manger et dormir, sur des nattes et des tapis; Sousse, vue du large au soleil levant, dans ses remparts carrés que dentellent de fins créneaux, élégante, farouche et blanche, d’aspect curieusement barbaresque, et se montrant tout à la fois, avec le dessin de son enceinte, de ses maisons et de ses murs, comme les Antioche et les Jérusalem d’une miniature moyen âge, ou comme une boîte à joujoux dont on aurait enlevé le couvercle; mon débarquement sur l’estacade fourmillante de soldats français et d’indigènes, mais où personne ne m’attend; ma flânerie le long du môle; le marché en plein air où l’on vend des poissons blancs, des poissons aiguilles, des castagnores bariolées, des chiens de mer noirs et chagrinés, des thons qu’on débite au couteau par larges tranches rouges, et aussi d’énormes tortues à bec d’aigle pleurant le sang de leurs yeux crevés, sentant la mer qu’elles ne voient pas et ramant dans le sable désespérément avec des mouvements maladroits de phoque; et ces hommes demi-nus dans l’eau qui taquinent le poulpe tapi entre les pierres, pêchent la crevette et récoltent, pour en amorcer leurs nasses, de fraîches algues transparentes, tandis que, près de là, quelques paysans en burnous, gros bonnets de la haute ville ou des villages, tâtent, retournent, grattent de l’ongle et font sonner, à l’aide d’un bâton promené sur la paroi intérieure, de grandes jarres à l’huile, de forme antique, provenant de l’île de Djerba. Puis l’entrée en ville par la porte Marine, dans une épaisse poussière qui sent le musc et parsemée de queues de poissons et d’arêtes; mon arrivée au consulat, où les deux janissaires Mahmoud et Younès m’ont reconnu à l’air de famille et m’ont serré la main avec de graves saluts; les embrassades fraternelles; le déjeuner succinct et la sieste imposée, car, ici, paraît-il, le soleil, pire qu’à Tunis, n’admettrait guère qu’un nouveau débarqué se promenât par les rues entre dix et cinq heures.

--Sortons-nous?

--Un peu de patience, nous avons le temps d’ici à ce soir.

D’ailleurs nos voisins, gens fort aimables qui ont bien voulu m’improviser une installation, viennent, pendant que je m’habillais, de m’envoyer une tasse d’exquis café maure; je leur dois ma première visite.

· · ·

Ce sont de vieux Français établis à Sousse depuis quatre générations. Me voilà tout de suite leur ami. En rien de temps, je connais l’histoire de la famille. Ils s’appellent d’un nom très provençal, étant venus de la Pène, petit village aux environs de Marseille, pour faire le commerce de l’huile. D’abord, on logeait au fondouk, sorte de caravansérail, de vaste auberge sans cuisine où les étrangers se cantonnaient, et c’est là que les enfants et les arrière-petits-enfants naquirent. Plus tard, on put bâtir une maison, s’acheter une campagne. La maison est belle, plutôt française que mauresque, un peu mauresque cependant,--il y a là une délicate nuance,--avec ses murs, blancs de chaux à l’extérieur, à l’intérieur revêtus de faïences, sa citerne au coin de la petite cour dallée, et les arceaux de sa galerie où se dessine un peu, mais si peu! le caractéristique fer à cheval des architectures orientales. «Nous irons un matin jusqu’à notre campagne, du côté de l’oued Laya, sur la route de Kairouan. C’était charmant avant l’insurrection; il y avait un moulin d’huile, des centaines de pieds d’oliviers, des champs qu’on faisait cultiver par les Arabes des villages qui venaient s’installer là, pour la durée du travail, avec leurs tentes. Et le verger! Oh! le verger! des pêchers, des poiriers, du raisin, des grenadiers, des roses,--ici un verger ne va pas sans roses,--et puis des herbages (traduisez légumes), des herbages tant qu’on en voulait, grâce à un puits intarissable qu’une source souterraine alimente. Mais l’insurrection a brûlé, coupé, saccagé tout cela...» A travers les descriptions et les regrets, je devine un idéal de cabanon, un rêve marseillais réalisé en terre d’exil par l’aïeul.

Le fils de la maison, grand garçon souriant et doux, d’un flegme déjà levantin, me raconte à ce propos ses belles peurs d’il y a deux ans, quand les dissidents, par groupes de huit ou de dix, venaient galoper jusque sous les remparts où se promenaient pour toute défense une centaine de soldats tunisiens aussi peu belliqueux que des juifs. Un jour, dans la haute ville, un Marocain fanatique avait poignardé un Maltais en criant la guerre sainte. Ce jour-là on redouta un massacre, on poussa les grands verrous de la porte donnant sur la rue, et les enfants ne sortirent point.

C’est le grand souvenir!

A part cela, ils avaient toujours vécu d’une vie monotone comme celle des vieilles provinces, dans leur cercle de famille patriarcalement resserré.

Le père, qui a pour coiffure, lorsqu’il sort, la chechia rouge, et qui garde chez lui la petite calotte blanche tricotée à jour qu’on porte sous la chechia, me parle des choses antérieures à l’arrivée des Français comme d’un temps vague et lointain. Vous diriez des gens subitement réveillés et un peu endormis encore.

Je me laisserais aisément conquérir aux douceurs de la vie soussaine dans ce grand salon meublé d’un sopha et de fauteuils Empire, dont la majesté surannée contraste assez bizarrement avec les tapis aux vives couleurs, les encoignures en bois découpé et les briques bariolées des murs reluisant sous le demi-jour des étroites fenêtres grillées qui s’ouvrent là-haut près du plafond.

Il y a dans l’air un parfum qui m’est inconnu; et ce parfum d’un pays nouveau me pénètre délicieusement, comme l’âme même des choses.

Quand j’ai fait mine de partir, la petite Hersilie, la Papouna, comme l’appelle sa vieille nourrice italienne et sourde, Hersilie qui, seule en un coin, sans rien dire, couvait l’étranger de ses grands yeux noirs, a voulu tout à coup, malgré sa mère, grimper sur mes genoux et mettre un brin de henné à ma boutonnière. Je vois une fleur frêle et grise et je reconnais l’odeur qui, depuis un instant, m’enivrait. C’est avec le henné que les femmes arabes et juives se rougissent les ongles; l’eau, en effet, est toute rouge dans le verre où trempe la fleur.

Page 1