‹ Vingt jours en TunisieChapitre 2 sur 3 · L’HEURE DES TERRASSES

L’HEURE DES TERRASSES

SOIRÉE A LA MARINE

Cinq heures! Quelques Européens, quelques officiers, commencent à se répandre dans les rues. Ces derniers descendent du camp où la sieste a dû être tiède sous la tente; mais le bain de mer accoutumé en paraîtra d’autant plus délicieux, là-bas, derrière le vieux môle. A côté des bains, il y a un café dressé sur pilotis. Si le bateau de Malte est arrivé avec sa provision de neige, ou si la machine à glace établie par un israélite industrieux ne s’est pas une fois de plus détraquée, on pourra boire frais en regardant les flots qu’un dernier rayon éclabousse d’or et que fouette une brise légère.

C’est le plaisir de tous les soirs, lorsqu’on attend l’heure d’avant-dîner, l’heure charmante des terrasses.

Ce matin,--car les jours ressemblent aux jours, et bien qu’ayant l’air de continuer uniment le récit de mon arrivée, je suis ici depuis quarante-huit heures,--ce matin, vue des toits, Sousse était comme un champ de neige. Des dômes ronds, deux minarets, et dans les cours quelques dattiers dont on n’aperçoit que la cime. Puis, le soleil s’étant levé, tout soudain s’est teinté en rose, et des colombes qui paraissaient roses voletaient autour des petits poteaux portant le fil télégraphique qui court vers Kairouan, par-dessus la ville.

Maintenant, Sousse est redevenue blanche; seulement, derrière ses créneaux en dentelle, le fond d’or uni des couchants d’Afrique a remplacé le vibrant azur matinal. Un vague crépuscule descend. Dans les rues étroites, passent et repassent avec mille cris des bandes pressées d’hirondelles.

Cependant, peu à peu, les terrasses se sont peuplées. Sur leurs parapets bas que des tapis recouvrent, à leurs angles où parfois un maigre figuier pousse, couchées, accoudées, assises les jambes pendantes, se tiennent des groupes de femmes qui causent, respirant la mer. D’aucunes voisinent, font des visites, passent d’une terrasse à l’autre. Le commandant, qui a apporté sa lorgnette, détaille leurs yeux noirs, leur teint brun et pâle, la forme originale de leurs bijoux d’argent et l’amusant bariolage de leurs costumes. «Voulez-vous les voir?--Non, merci! je préfère les rêver un peu.» Mon sacrifice n’est pas grand: depuis l’arrivée des Français, depuis que nous avons transformé le haut de l’hôtel en galant observatoire, les femmes arabes se méfient et ne se montrent guère. On en est généralement réduit à lorgner des juives, belles sans doute, mais visibles le jour à l’œil nu.

Cet hôtel est tenu par deux sœurs, deux énigmatiques Bas-Alpins qu’il me semble avoir déjà rencontrés quelque part, au pays peut-être, du côté de Manosque, ou plutôt en 1870 dans une buvette autour d’un camp.

On dîne à sept heures, habitude apportée de France par nos officiers. Je préférerais, si je m’installais ici pour longtemps, adopter l’usage local du souper fait très tard en rentrant, vers dix ou onze heures du soir, de façon à ne pas perdre sottement entre quatre murs l’agréable fraîcheur des premières heures de nuit.

Le dessert dépêché, le moka aspiré brûlant, on allume un cigare,--très sec et très fort comme tous ceux de la régie tunisienne,--et nous voilà recommençant notre éternelle promenade, nous voilà revenant à l’éternelle Marine par l’éternelle porte Bab-el-Bahr éternellement encombrée. Plusieurs fois la journée, le matin et le soir, avec une régularité de marée, Sousse passe et repasse par cette porte. Sans places ni jardins, Sousse étouffe, et sort de ses remparts quand elle veut respirer.

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Il y a musique militaire au Bordj, décidément devenu depuis l’occupation française le centre de tous les plaisirs. L’endroit n’est pas trop mal choisi, et je ne sais rien de charmant comme cette placette ronde qui fut un fort, tout au bout de la jetée, en pleine eau bleue, avec sa petite tourelle d’angle, guérite où un fusil ne tiendrait pas debout, mais assez haute, paraît-il, pour une sentinelle accroupie à l’orientale. Tout autour, un rempart bas, coupé de larges créneaux, où sont assis des Arabes, des femmes juives; de sorte que, entre un turban et une chechia, entre deux casques d’or voilés légèrement de mousseline blanche, on voit les flots luisants et le ciel profond criblé d’étoiles. Quatre ou cinq canons de fer, aussi innocents que rébarbatifs, s’allongent sans ordre, leurs vieux affûts chargés d’une grappe de gamins et le dos tourné à l’embrasure. Tout cela dans l’ombre, l’ombre claire des nuits d’Afrique, mais que fait par comparaison paraître noire la lampe d’un café d’officiers et le petit cercle éblouissant projeté sur les pupitres des musiciens. Un programme illustré, signé A. de Neuville, m’apprend que la musique est celle du 27e bataillon de chasseurs à pied.

La Marine est déjà tout en joie, bruyante et grouillante au bas des remparts qu’argente le reflet des lumières, et par-dessus lesquels palpite doucement, dans les étoiles, l’illumination des minarets. Chaque soir, vers sept heures un quart, au moment précis, disent les vieilles femmes, où il devient impossible de distinguer un fil blanc d’un fil noir, le canon du Ramadan, bourré à éclater, annonce aux croyants la fin du jeûne. Alors on boit, on mange, on fume, et c’est fête jusqu’à l’aurore.

Dans l’ombre, près du bastion, des Maugrabins de toutes couleurs entourent les fourneaux des débitants de viandes grillées. Un petit Maltais parcourt les groupes et vend des graines de melon et des pois chiches passés au four. Sous un toit carré que soutiennent quatre piliers, résonne un orchestre si discret que, même écouté de près, il ne couvre pas l’imperceptible soupir de la mer. Jasmin sur l’oreille, fumant la pipe ou la cigarette et savourant leur épais café, les bons Tunisiens se régalent de cette musique endormie, mais qui se réveille parfois, car voici un rythme rapide et vif, pareil à nos airs de bourrée.

Ici même, hélas! dans ce coin tout oriental et musulman, on sent l’invasion européenne. Au café grec, généralement à ciel ouvert, mais caché sous une tente pour la circonstance, une chanteuse d’aventure, qu’un virtuose à longs cheveux accompagne sur le piano, détaille, avec des gestes d’Alcazar et d’Eldorado, la chanson nouvelle de l’an dernier. Du dehors, des enfants en burnous, des fillettes en casaquins roses, soulèvent la toile, essayant de voir. Plus loin, retentit le vacarme enragé d’un cirque. Un clown italien, funèbre avec son sarrau blanc constellé de rats en drap noir, un montreur de chiens dressés, une écuyère étique qui, entre chaque exercice de cheval, exécute comme supplément un pas de ballet dans le sable, s’y offrent pour quelques caroubes à l’admiration silencieuse des indigènes et à celle plus expansive de la colonie. Les Arabes sont en nombre, regardant de tous leurs yeux, pendant l’entr’acte, les premières où minaudent plusieurs dames et la loge du général toute reluisante d’officiers... Décidément, la couleur s’en va! Ainsi, j’imagine, devaient dire les lettrés romains quand, pour récréer les soldats des légions, dans Sousse,--qui s’appelait alors Hadrumetum,--arrivèrent les premiers mimes.

A la sortie, je salue nos voisins qui rentrent un peu inquiets de s’être ainsi attardés. Quand je suis rentré à mon tour, après une assez longue flânerie, la maison ne dormait pas encore, et les fenêtres grandes ouvertes illuminaient la petite cour. Une lampe de cuivre à quatre becs éclairait les murs blancs, les marches émaillées, le plafond en rondins de l’escalier. Le domestique attendait, couché sur un tapis en travers de la porte.

Des amis sont venus, après la musique et le cirque. On a prolongé la soirée, causant, sujet intarissable, de tant de changement dans Sousse: les chercheurs de fortune débarquant par chaque paquebot; les femmes légères qu’attire l’armée; les cafés qui s’ouvrent à tous les carrefours, café Républicain, café Parisien, café de la Lune; les magasins nouveaux; une maison qui se bâtit; une photographie qui s’installe.

On a rappelé aussi, avec une nuance de regrets, le temps si rapproché et si lointain où l’on sortait par les rues en robe de chambre et en pantoufles, où ces braves gens ne connaissaient de l’Europe que quelques boulets, souvenirs d’antiques bombardements, et, de temps en temps, un bateau marseillais s’arrêtant au large, vers lequel se dirigeait, semblable à un grand serpent noir, le long chapelet des barriques d’huile.

LE SCHILLI

UN BRIN DE POLITIQUE

Il fait étouffant; le jour se glisse blafard entre les lames des persiennes. J’ouvre ma fenêtre: une chaleur lourde m’arrive, comme si j’avais ouvert la gueule d’un four. En face,--car nous logeons sur l’extrême bord de la ville,--le rempart est rouge, d’un rouge sombre, couleur d’incendie qui s’éteint. De la terrasse, l’horizon apparaît tout proche, la mer métallique, la plaine triste, grise, effacée. Sur un ciel bas, chargé de nuages sans forme et d’une transparence de veilleuse à l’endroit où est caché le soleil, les créneaux des tours se détachent en silhouette dure. C’est le Schilli, m’a dit Mahmoud, le vent du Sud venu du désert. Vent mort, continu, enveloppant, sans rafale ni bruit de feuillage. Sous sa longue et énervante caresse, les palmiers des cours et les oliviers de la plaine se courbent et ne se balancent pas. Le long des mâts consulaires, plus nombreux dans Sousse que les palmiers, les cordes flottent détendues avec un claquement lent et mou. D’une terrasse à l’autre, paresseusement, courent des lignes de poussière d’ocre.

Le hasard, pour ma bienvenue, me réservait cette surprise d’une journée particulièrement africaine.

Il y aurait folie à sortir; mais une fois les fenêtres closes à l’air et au sable dont il est chargé, la chaleur, pour peu que vous évitiez tout mouvement, est, à l’intérieur, fort supportable.

Mes voisins m’ont rendu ma visite; on a repris la conversation de l’autre jour, causé politique locale. Tout ce qui se dit, je l’avais déjà lu plus ou moins, ou entendu en France. Mais dans ce cadre oriental les moindres détails prennent une saveur nouvelle. Assimilons-nous au milieu et tâchons d’être, avec ses naïves impressions, quelques heures durant, un bourgeois de Sousse.

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Décidément, il faudra faire son deuil de l’Orient héroïque! La Tunisie, dans ces conversations dont la familiarité m’étonne, tant l’accoutumance en bannit tout charlatanisme de couleur locale et ce romanesque préalable que le plus sincère voyageur apporte toujours bouclé dans un coin de sa valise, la Tunisie se révèle d’abord sous un aspect bonhomme, agricole et provincial. C’est un pays tout petit, très-fertile, et, dans l’endroit où je me trouve, sérieusement et immémorialement cultivé. L’humanité, partout, reste identique à elle-même; et je serai tout étonné demain de trouver, coiffés de turbans, ces paysans d’Afrique qui, à travers les phrases, m’apparaissent avec la figure tannée et résignée de nos paysans français.

D’ailleurs tous ces Arabes,--et non-seulement les petits propriétaires installés sur la parcelle du sol qu’ils cultivent, mais ceux aussi qui, à travers la plaine, et dans un cercle relativement restreint, mènent l’existence pastorale,--sont timides et doux, accoutumés à se laisser tondre.

Un Bey, dont on m’a conté l’histoire, disait:

«Il est bon que le paysan reste pauvre; quand il a trop d’argent, il réfléchit et se révolte.»

A la suite d’un fort impôt, ce Bey envoya un espion dans les villages.

«Que font-ils là-bas?

--Ils pensent, ils ont l’air de calculer en se promenant dans les rues.

--C’est qu’on ne leur a pas assez pris, c’est qu’il leur reste de l’argent; l’argent seul donne le souci.»

Nouvel impôt.

«Que font-ils?

--Quelques-uns chantent, d’autres ne chantent pas encore.»

Troisième impôt.

«Et maintenant?

--Maintenant tout le monde est gai, plus de mines préoccupées.

--Bon! les voilà tranquilles jusqu’à la prochaine récolte; c’est ainsi qu’il faut gouverner.»

Admirable façon d’encourager l’agriculture! Vous en devinez les résultats. Ils cultivent pourtant, ils cultivent encore malgré tout, tant la propriété, même peu sûre, tient son homme. Leur travail, à vrai dire, se réduit à peu de chose: deux labours à l’araire pour les oliviers comme pour le blé, et les réparations indispensables aux relèvements de terre surmontés d’une haie qui séparent les propriétés.

Mon voisin, qui a des idées générales, résume la question en ces termes: «Le paysan tunisien aime trois choses plus qu’Allah: l’argent, l’eau et la justice. L’argent, nos colons, nos soldats surtout en dépensent, ce qui ne contribue pas peu à l’effectueux respect dont les Franzis sont entourés. Le plus pressant et le plus sûr pour s’attacher à jamais les indigènes serait de les désaltérer une fois pour toutes de leur soif dix fois séculaire d’eau et de justice. L’eau reviendra quand il plaira à nos ingénieurs. Pour la justice, c’est plus difficile. Les khalifas, qui remplissent l’office de préfets du bey, ont de mauvaises et fâcheuses habitudes qu’ils ne changeront pas de sitôt. La juridiction consulaire des capitulations n’a plus de raison d’être dans un pays où notre présence constitue une garantie suffisante. Quant aux bureaux arabes, qui s’infiltrent sous le nom de bureaux de renseignements, ils sont peut-être utiles aux frontières, mais on y garde trop la tradition d’Algérie, on y est trop porté à traiter en loup de l’Atlas ces doux moutons bêlants du Sahel tunisien. En attendant mieux, le rachat de la dette nous permettrait, chose énorme, de lever et contrôler l’impôt. Le fisc beylical, très compliqué et très oriental au fond, malgré l’apparence d’organisation européenne dont le pare la commission financière, augmente volontiers les tailles chaque fois qu’il peut, et ses agents subalternes, complices des regrets des khalifas et des rancunes italiennes, ne se gênent guère pour dire que, s’il faut payer toujours davantage, c’est par notre faute et pour subvenir aux frais de notre occupation.

Pourtant à en juger par des détails humbles, le jour se fait peu à peu. Une vieille Arabe qui, deux fois la semaine, lave notre maison à grande eau, n’a plus peur des Français et dit qu’ils ne sont pas méchants. Une femme des tentes, venue l’autre jour pour le marché, racontait que les Français ont beaucoup d’argent, qu’ils ne volent pas, et que, grâce à eux, un homme qu’elle connaît et qui, au début de la campagne, n’avait qu’un chameau pour tout bien, est maintenant riche, très riche.

Par exemple, nos amis particuliers, ce sont les Juifs. Quoique le Tunisien, fort tolérant de sa nature, ne les ait jamais beaucoup maltraités, ils ont considéré l’occupation française comme une délivrance. Très actifs sous leur apparence de fumeurs d’opium et très riches, ils sont presque tous nos protégés. Ils se disent Français fièrement, et volontiers renieraient Abraham pour M. Grévy. Il y a deux petits drapeaux tricolores sur l’enseigne de leurs boucheries, et leurs gamins, en mangeant une tranche de pastèque, dans le chemin de l’école, s’essayent à chanter la Marseillaise. Si nous avions ici un instituteur, officiel ou non, tout ce monde parlerait français avant un an. Notre arrivée semble avoir fortement relevé les Juifs aux yeux des Arabes. Hier, on a invité un Juif dans une maison maure; on l’a appelé «Sidi-Mouchi» et les femmes se sont montrées. C’est le bruit du jour. Toute la ville ne parle que de cette réception et de Sidi-Mouchi. Chacun s’en étonne, lui plus que les autres.

Les pauvres Arabes d’ailleurs auraient toute raison de respecter les Juifs: à force d’emprunter pour payer l’impôt, ils leur doivent tout. Si les Juifs continuent, d’ici à peu les champs seront dépeuplés et les prisons pleines. Nous voici au mois de la récolte; toute la cavalerie beylicale, vingt spahis s’il vous plaît, est en campagne pour faire rentrer les créances et emprisonner les gens endettés...

Ceci nous ramène aux Arabes.

--«Êtes-vous allé au Ksar? Il faudra voir ça. C’est, tout près d’ici, dans l’autre rue, une sorte de cloître fortifié. On y descend par un escalier de vingt marches auquel succède un grand couloir sombre. Tout cela très ancien et très noir, d’aspect byzantin. Au milieu du cloître il y a un puits mystérieux recouvert par une grosse pierre, et, au-dessus du puits, un gigantesque poivrier. Autour, sous les arcades blanches, de petites logettes fermées d’une porte, mais inhabitées. Les Arabes ont grand’peur du Ksar, et, bien qu’on y ait mis le tombeau d’un santon, ils ne s’y hasardent pas la nuit. Les murs en sont barbouillés de henné. Mahmoud, à qui on demande l’explication de ces barbouillages cabalistiques, détourne la conversation; il finit pourtant par avouer que c’est pour chasser ceux de dessous terre. Toutes les nuits des mounégas, des religieuses blanches, y reviennent en procession; un chien fantôme rôde autour. Vers le milieu du IVe siècle, cet édifice,--où les savants retrouvent, paraît-il, une tradition du système de fortification phénicien et carthaginois,--fut un couvent de moines-soldats. Sa légende, l’atmosphère de terreur qui flotte autour de ses vieux murs, doivent se rapporter au souvenir de quelque antique massacre.

«Les Arabes sont très superstitieux: les mains peintes en rouge sur leurs portes sont destinées à éloigner les diables. Le poisson, symbole mystique du Christ pour les premiers chrétiens, jouit du même privilége et figure sur tous les bras, en tatouage. Il y a des chevaux, des chameaux qui portent malheur; on les reconnaît à certaine marque: un creux sous le ventre est signe de mort; une touffe de poils disposée de certaine façon sous le cou indique que le propriétaire de la bête sera étranglé par le destin. Superstitieux plus que religieux, et même relativement sceptiques,--disant volontiers avec un fin sourire: Allah est grand, Mahomet un peu moins!--les années de sécheresse, ils font des processions pour obtenir la pluie, et, si la pluie n’arrive pas, alors ils célèbrent une sorte de messe du diable, lisant le Koran au rebours, mettant le burnous à l’envers et tournant le dos à la Mecque...»

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Je suis remonté sur mon toit. La nuit était venue, apportant un peu de fraîcheur. De grands nuages noirs, très bas, barraient le ciel et pendaient comme une draperie débordante d’étoiles. Un chat a miaulé là-bas, derrière une maison mauresque dont j’aperçois distinctement dans la nuit claire la terrasse couverte d’herbes folles et la cour à fines arcades. C’est une maison frappée d’un sort; son seuil est mauvais et a procuré malheur, faillite ou mort à tous ceux qui l’ont habitée. Alors on a muré sa porte et on la laisse tomber en ruines. Il y a ainsi dans Sousse beaucoup de ces maisons abandonnées.

LA PLAGE

La première semaine, je me levais trop tard, vers six heures. A six heures, le soleil est haut et les femmes reviennent déjà de la lessive et du bain.

Maintenant, voici comment s’arrangent mes journées.

A la première aube, des chants de coqs, un braiement d’âne, les grognements d’un porc maltais me réveillent; poussant mes volets, j’aperçois en face de moi, si près que je pourrais y toucher de la main, le rempart, son chemin de ronde que soutiennent des arcades pleines, et ses créneaux blancs, dont un rayon colore soudain la tranche en rose.

Au bas, la rue solitaire et poudreuse entre le mur et la maison. C’est d’abord le charbonnier, sorte d’Auvergnat d’Afrique, encapuchonné d’un sac et s’annonçant avec un cri rauque. Puis le marchand de marée, qui promène trois petits poissons blancs au bout d’une ficelle. Puis une carrossa conduite par un cocher nègre,--la carrossa du «Cadi des Juifs», m’a dit Mahmoud,--roulant sans autre bruit que celui des grelots, doucement, dans la poussière molle. Puis trois Juives, les lèvres peintes, les sourcils rejoints d’un trait noir, le bout des doigts rougi jusqu’à la seconde phalange comme si elles avaient écossé des cerneaux. Lentes et grasses, à trois elles tiennent l’en-plein de ma rue.

D’autres suivent, nombreuses; car cette petite voie étroite et pleine d’ombre est le chemin qu’elles préfèrent pour aller à la mer et en revenir. Les voilà toutes: Kahmouna, Mariem, Daya, Kémisa, Semah, Kaïl, Kouka, Luna, Ziza, Leïla, Messaouda, Marzouka, Sultana, Lala, Schelbia, revêtues de la chemise transparente, serrée; par-dessus, une tunique en soie voyante qui, arrêtée à la hauteur du caleçon et des hanches, laisse l’œil jouir de tout leur épanouissement, et que retient une ceinture souple, rayée d’argent, avec deux glands, qui, légèrement, se brimbalent. Elles ont encore un bonnet phrygien tout doré d’où retombe un long voile, ce qui fait que, multicolores par devant, elles ressemblent par derrière à de gigantesques toupies blanches. C’est le costume des simples jours; les jours de fêtes elles ajoutent: des jambières d’argent ou d’or, des babouches encroûtées d’or, et une cuirasse de brocart ornée de broderies en relief luisantes et griffantes comme un corselet d’insecte. Elles vont ainsi lentement, d’une démarche chinoise, traînant dans des sandales que surélèvent des patins de bois leurs pieds nus frottés de henné, et laissant sur leur passage, avec le bruit des éclats de rire et l’éblouissement des vives étoffes, une odeur de musc, de jasmin et de rose.

Oh! sans penser à mal et sans intentions provocatrices, car ce sont les plus respectables dames de la bourgeoisie israélite. Mais, d’abord, l’Européen s’y trompe et a quelque peine à prendre son parti de leur costume d’une si troublante étrangeté, qui les fait ressembler tout à la fois à des sultanes et à des danseuses de corde.

D’ailleurs, rassurez-vous; les maris suivent: Haïm, Aroun, Nessim et Brahm, très fiers de la permission nouvelle qu’ils ont de porter le turban; et, avec les maris, les gamins et les gamines: Bichi, Moumon, Sisi, Kiki, Mardochi, Sloma, tous en costume national, et tous, malgré leurs noms d’oiseaux, graves comme de petits patriarches.

Cependant, les femmes arabes, hermétiquement voilées de leur m’laffah, grand linceul noir ou blanc dont elles s’enveloppent, et portant sur la tête un paquet de linge, glissent le long des murs, fantômes anonymes.

La plage est très animée; déjà Israël s’y baigne en famille autour des cabines. Plus loin, les femmes arabes, tout à l’heure si bien voilées et maintenant en simple chemisette, procèdent, au bord de la mer, à leurs savonnages quotidiens. Les unes, accroupies, battent la laine dans le sable à l’aide de la raquette d’un cactus, battoir économique et primitif; d’autres, troussées jusqu’au-dessus du genou, montrant sans vaine pudeur des cuisses dorées de statues, piétinent le linge en dansant et font jaillir l’eau sous leurs pieds nus.

Les types sont très variés. Je voudrais, peintre, croquer en passant cette grande femme à profil de matrone et d’impératrice, avec des cheveux massés et drus, d’un blond brûlé, couleur d’or rouge ou d’épi trop mûr; et, à côté, la pure Arabe, sans aucun mélange de romain, très ambrée, très fine, qui porte, deux à l’oreille droite, six à l’oreille gauche, comme pour narguer la symétrie, de lourds pendants d’argent pareils à des bracelets, et, au cou, un collier de vieilles monnaies et de coquillages.

Malgré mes airs discrets et distraits, à la fin pourtant ma présence finit par être remarquée. Comme j’approchais du marabout de Sidi-Giafr, qui dresse son dôme non loin de la mer au milieu des dunes, un vieil Arabe s’est mis à crier. Alors trois femmes qui se baignaient sont vivement sorties de l’eau et se sont accroupies sous un haïck, à l’abri des regards de l’Infidèle. Le haïck remuait, et, par-dessous, je les devinais s’habillant. Puis, ce petit tas de linge blanc s’est ouvert, et, comme d’un œuf cassé, j’en ai vu éclore, éclatantes dans leurs habits de soie, une femme bleue, une femme orange, une femme rouge, presque aussitôt entortillées, hélas! de leur insupportable linceul. Au retour, seulement, lorsque je repassais devant elles, leur voile s’étant soulevé,--oh! très peu, et sans doute par hasard,--j’aperçus six yeux noirs, trois fronts tatoués d’une fleur sous des boucles frisées, et trois bouches jeunes qui riaient.

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En haut de la plage, à l’endroit où commencent les dunes et où des sources, restes probables d’une antique aiguade, viennent affleurer le sol, aussitôt recueillies, il y a un puits rond, un puits à margelles. Des négresses aux dents brillantes, simiesques de profil et d’allure, vaguent autour, sous le soleil. Pour toute coiffure, leurs cheveux crépus, nattés, luisants d’huile; pour tout costume, une fouta rayée moulant des splendeurs hottentotes. Elles lavent et savonnent debout devant la margelle, ou bien filent assises dans le sable. Celles qui filent tiennent de la main gauche une courte quenouille chargée d’une boule de laine blanche, et, de la main droite, le fuseau. Au lieu du coup de pouce de nos filandières, elles font, avec la paume de la main droite, rouler rapidement le fuseau sur l’avant-bras gauche; le fuseau s’échappe en tournant, la laine se tord, le fil s’allonge, et rien n’est gracieux comme cette antique façon de filer.

Ces négresses ne sont pas du pays. Esclaves évadées pour la plupart et venues du fin fond des Nigrities, elles exercent à Sousse l’état de blanchisseuses et filent de la laine quand le blanchissage ne donne point. Subissant eux aussi l’attraction de la blancheur, leurs frères et maris se font volontiers gâcheurs de plâtre. Toute l’heureuse et noire colonie habite en commun, dans la ville, une grande maison qui s’appelle Dar-Egmaa.

Mais le soleil pique un peu fort pour un simple voyageur qui n’a pas sur la face la patine de bronze éthiopienne. Je m’assieds un instant dans l’ombre étroite du môle romain. La plage peu à peu devient déserte. Là-bas, dans le ciel bleu, par-dessus les dunes, se dressent des montagnes sœurs, régulières, géométriques, pareilles à deux forts immenses; derrière, violettes et se voilant de chaude brume, les cimes dentelées du Zaghouan. Dans le sable courent de grosses fourmis noires, hautes sur pattes et bossues. De petits échassiers gris, à collier blanc, voltigent le long de l’eau sur les plantes marines rejetées où le va-et-vient du flot creuse de minuscules falaises... Et ce serait charmant, sans l’insupportable odeur de barége que dégagent au soleil l’algue pourrissant, et ces balles d’alfa qu’on a mis rouir dans la mer.

LE MARCHÉ RUSTIQUE

Bab-el-Bahr, la porte de mer, est à cette heure fort encombrée. Sous l’ogive rouge et verte de sa voûte se presse une foule, hommes et bêtes.--Arri! Arri!... ce sont les âniers poussant leurs ânes;--Dja! les chameliers poussant leurs chameaux. Et tous, âniers et chameliers, ne cessent de crier:--Barra! Barra! d’un accent cruellement guttural. Barra! veut dire: place! garez-vous! Seulement personne ne se gare, car les chameaux, comme les ânes, sachant combien les gens du pays ont le coup de bâton facile, mettent une prudente discrétion à ne frôler de trop près ni burnous ni dalmatique brodée.

Il faudrait écrire un poème sur ces bourriquets à museau blanc tatoué d’une fleur, plus petits et plus nerveux que les nôtres, et si naturellement chanteurs qu’on a coutume de leur fendre les naseaux afin que leur voix soit moins sonore.

Voici l’âne d’un marchand d’eau promenant tout le long du jour, des citernes de Sidi-Giafr à la ville, ses quatre amphores de terre blanche bouchées d’un tampon d’alfa. En voici un autre que trique un apprenti boucher: des caillots de sang sur son poil, ployant sous une charge de têtes de moutons qui pendent les yeux grands ouverts, et de viande tremblotante et rose. Mais la plupart arrivent des champs; ils trottent gaiement sans bridon et portent dans leur double sac en sparterie des bananes, des pastèques, des courges et toutes sortes de produits paysans.

Les chameaux, avec un lent roulis, balancent par-dessus les turbans et les chechias leur tête triste et leur long cou orné de pendeloques en bois. Les chameliers, vêtus du sarrau brun qui est l’unique costume des pauvres gens, tiennent leur bête par la queue et se laissent remorquer tout en braillant. Il y a aussi des chamelles à la mamelle maigre et noire, suivies de leurs chamelots déjà compassés, déjà graves, portant déjà dans leur œil rond l’ennui du fardeau et du désert.

Derrière viennent ces moutons de race indigène dont la grosse queue, vraie poche de graisse, étonne d’abord quand on arrive en Tunisie; puis, dans un bruit argentin de sonnailles, des chèvres jaunes au poil soyeux et long, couleur de cocon non filé, qui font songer à la chèvre d’or des légendes arabo-provençales.

Tout cela monte vers le centre de la ville au milieu d’un flot toujours plus serré de burnous, de ghedrouns et de djebbas, où ne détonnent pas trop quelques rares costumes européens, officiers et bourgeois en veston de flanelle blanche.

C’est en pleine rue que se tient le marché rustique et familier comme une foire de village. Les paysans venus pour vendre leurs denrées sont assis par terre, le long des maisons, ayant chacun devant soi un petit tas de poivrons, de fèves, de tomates, de raisins, de figues d’Europe et de figues de Barbarie, qu’on appelle ici des figues d’Inde. Ils les pèsent avec grand soin dans des romaines primitives, faites d’une planche, de trois bouts de ficelle et d’un bâton encoché au couteau qui remplit l’office de levier. D’autres se promènent, un chapelet de gousses d’ail autour du cou ou bien tenant à la main un lièvre, deux poulets liés par la patte, une perdrix dans une cage, des œufs frais, un jeune hérisson. Résignés et doux, le bouquet de jasmin sur l’oreille, ils attendent l’acheteur sans rien dire, tandis qu’à côté la spéculation mène grand bruit autour de la petite table d’un Juif qui fait le change des caroubes, et du chevalet où les agents du fisc mesurent les grains.

Une chose frappe d’abord: l’absence d’un type général; partout, au contraire, des traits travaillés, fatigués, divers, une complication de physionomie indiquant le mélange des races et un héritage séculaire de civilisation. Il y a encore autant de latin que d’arabe chez ces pauvres gens, dont la coutume est faite de débris de droit romain. Sous le rouleau de l’islamisme, si lourd qu’il fût, la colonie antique, évidemment, a gardé quelque chose de son puissant relief.

A travers une porte encombrée de bâts, dans une cour ancienne à fines arcades, pleine d’ânes et de mulets piétinant la grasse litière, j’aperçois,--tableau d’un orientalisme imprévu que colore superbement un oblique coup de soleil,--des poules et des coqs picorant, comme ils feraient d’un tas de fumier, la bosse bourrue d’un chameau agenouillé. C’est la cour d’un fondouk dont les trente chambres sont maintenant accaparées par les Maltais, seuls étrangers qui s’accommodent encore de cette existence en commun; les jours de marché, elle sert aux Arabes paysans pour enfermer leurs bêtes. L’établage coûte une caroube, c’est-à-dire un peu moins d’un sou. C’est encore trop cher, paraît-il; nombres d’ânes appartenant à des maîtres moins riches ou plus avares stationnent attachés gratis à des anneaux de fer le long du mur de la mosquée, le bout du nez à l’ombre et la croupe au brûlant soleil. Çà et là, des chameaux, un jarret lié, restent immobiles sur trois pattes.

Les bêtes, pécaïre! ont besoin de s’approvisionner de patience; car leurs maîtres, une fois le marché fait, ne voudront pas quitter la ville et reprendre, soit par la plage, soit dans les oliviers, le chemin des champs, sans avoir fait au Souk, lieu de délices, paradis de béatitude musulmane, dont toute la semaine ils ont rêvé, une station de quelques heures.

LES SOUKS

Le souk, ou marché couvert, ne rappelle en rien la magnificence tant vantée des bazars d’Orient. C’est un souk modeste, le souk d’une petite ville à demi paysanne. Un ami, que je rencontre vers les trois heures de l’après-midi, ce qui est pour les gens du pays le moment des affaires, me dissuade de diriger là ma promenade. «Que diantre espérez-vous trouver? Quelque ruelle en ogive, très sombre, où, par les mille trous de la voûte, quand les toiles d’araignées ne les obstruent point, tombent des barres de soleil. A droite et à gauche, un double rang de logettes d’un mètre carré pratiquées dans l’épaisseur du mur. En arrière un banc de pierre à hauteur d’appui qui court tout le long de la galerie et sert à la fois de comptoir pour les marchandises et de siége pour l’acheteur. Dans ces logettes, des marchands se tiennent, les jambes croisées. Voilà le souk, tous les souks se ressemblent; seulement, vous avez dû voir beaucoup mieux en ce genre à Tunis.» J’ai envie de répondre que c’est précisément cette simplicité qui me charme. Un Orient éblouissant, brodé, l’Orient des peintres orientalistes et des costumiers d’opéra, me donnerait trop l’impression d’une chose connue d’avance. Ici je me sens vivre en pleine ingénuité musulmane; je fais partie de la foule: marchands d’herbes ou marchands d’huile, pareils à ceux qui grouillent à l’arrière-plan des Mille et une Nuits, ne voyant passer que de très loin et au-dessus d’eux, aujourd’hui comme il y a douze cents ans, le train chamarré des kalifes.

Les Arabes de la ville haute et des villages, nos Arabes de ce matin, je les retrouve ici reconnaissables à leur air paysan, l’œil triste et doux, la peau tannée. Ils sont couchés, méditent ou dorment, heureux, avant de retourner à la petite maison blanche et basse où les attend une invincible pauvreté, heureux de s’offrir ainsi un avant-goût des joies par Mahomet promises, dans cet endroit frais, plein de bonnes odeurs, de couleurs voyantes, où circulent des femmes voilées.

Les bourgeois de Sousse, les Maures, comme les appelle une ethnographie fantaisiste, viennent au souk également et y passent de longues heures en causeries avec les marchands. Ils ont de belles djebbas brodées qui ressemblent à des dalmatiques, un double gilet aux tons vifs, une chechia toujours neuve, un turban fait de belle étoffe et des babouches en cuir verni qui, lorsqu’on les quitte, et on les quitte pour un rien, laissent voir des bas fins d’une blancheur immaculée. Plus encore que le costume, un teint mat et reposé, une certaine tendance à l’embonpoint indiquent chez eux l’aisance héréditaire et des habitudes de bien vivre.

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D’un bout à l’autre du marché, sur le pavé inégal, bossu, creusé à son milieu d’un profond caniveau qui coule plein dans la saison des pluies, circule une foule compacte mêlée d’Arabes et de Juifs. Beaucoup d’aveugles qui vont droit et vite, agitant leur bâton et murmurant je ne sais quoi; devant eux, respectueusement, les burnous et les djebbas s’écartent. Un beau vieillard à turban rouge me salue: c’est le crieur-public, homme considéré, qui est allé trois fois à la Mecque; il préside aux encans et proclame dans les carrefours les objets perdus et les bêtes volées. Je reconnais aussi un vieux fou juif pour l’avoir trouvé l’autre soir à minuit tranquillement endormi sur les marches de mon escalier; on le laisse vaguer librement et s’introduire dans les maisons sans que personne l’inquiète; mais les gamins lui font des niches, une de ses oreilles est même beaucoup plus longue que l’autre à force d’avoir été tirée. Plus loin, le chapelet aux doigts et familièrement adossé à l’angle d’une boutique, le khalifa,--c’est-à-dire la première autorité beylicale de la ville en l’absence du caïd gouverneur qui ne réside guère,--s’entretient avec un colonel tunisien dont le pantalon de calicot, la tunique de drap à jupon plissé sont les seuls objets qui fassent tache sur ce fond noblement oriental.

Le souk ou les souks, car il y a plusieurs de ces ruelles voûtées s’enchevêtrant l’une dans l’autre et se coupant sans préoccupation de l’angle droit, ne sont pas longs à visiter.

Voici le souk aux «herbages» où les ménagères soussaines s’approvisionnent également de poivre rouge, de henné, de garance, de cassonade et d’un mélange de pois grillés et de raisins secs, régal favori des gamins arabes. Il exhale une bonne odeur de légumes, de fruits mûrs et d’épiceries.

Au souk des Arabes, on vend les babouches jaunes et les tapis de Kairouan, des couvertures de Gafsa, des tromblons damasquinés, des miroirs à dos incrustés de nacre, et aussi pas mal de ces menus objets à paillettes qui viennent de Constantinople et de Paris. Des tailleurs sont en train de tailler, de coudre des costumes, ou bien dévident un écheveau de soie qu’ils retiennent avec l’orteil de leur pied droit.

Le souk des Juifs, noir et tout petit, est habité par deux ou trois brodeurs de ceintures d’or et quatre ou cinq orfèvres à figure d’alchimiste qui, presque sans outils, avec un simple fourneau de terre glaise qu’active une outre servant de soufflet, fabriquent en argent très allié les bouclés d’oreilles, les colliers, les bracelets et les anneaux de pied des élégantes du pays. Ils font aussi commerce de curiosités; un d’eux me tire précieusement de son coffre-fort, de provenance européenne et décoré d’amours en fonte dorée, tout un rare et précieux bric-à-brac d’un art bizarrement mélangé de raffinement et de barbarie: babouches d’argent relevées en pointe, colliers féminins très anciens, paraît-il, et composés d’un assemblage joyeux à l’œil de perles multicolores, de fragments de verre enfilés, de pièces de monnaie, de coquillages percés d’un trou, de losanges, d’ornements en filigrane où s’incrustent des cabochons rouges, le tout se terminant par une énorme plaque ronde et lourde qui doit pendre entre les seins nus. Ces parures authentiques et longtemps portées conservent une odeur de musc.

Il y a encore, mais à ciel ouvert, dans des ruelles, le marché des vanniers, encombré de tamis, de cages à perdreaux, de corbeilles, et celui des revendeurs: poteries ébréchées, outils hors d’usage, haillons pendants, étoffes déteintes, tout un Orient lamentable dont nos chiffonniers ne voudraient pas.

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Autour des souks se concentrent quelques petites industries. Sur un métier primitif, d’habiles ouvriers composent le dessin d’un tapis aux riches nuances et fabriquent ces tissus légers, transparents, en coton ou en soie lamée, dont s’enveloppent les beautés soussaines. Le dernier représentant d’une industrie qui s’en va découpe et colorie les étagères à jours ornées d’arabesques et de fleurs qui, dans les intérieurs devenus peu à peu européens, restent encore comme un souvenir de l’ancienne fantaisie orientale. A côté, la boutique d’un médecin: ici, le médecin ne fait qu’un avec le pharmacien et se tient en boutique; cette boutique a pour unique ornement une carte de géographie arabe. Celle du barbier, plus luxueuse, est fermée d’un rideau en filet qui laisse voir l’intérieur. Au fond, une glace à cadre sculpté, du plus pur style Louis XV et que je marchanderai un de ces jours. Le long des murs, des rasoirs en panoplie, des miroirs nacrés, des plats à barbe en cuivre, et,--détail qui renverse mes idées à l’endroit de l’horreur que tout bon musulman est censé avoir pour l’imitation de la figure humaine,--quelques gravures d’un Épinal évidemment asiatique ou africain, représentant des soldats turcs et des sultanes à cheval. Tout autour, des bancs où les clients attendent, tandis que dans le grand fauteuil du milieu un gamin de huit ans est en train de se faire raser la tête.

Un café! mais nous n’y boirons point; il faut respecter le Ramadan.

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J’aurais plutôt envie d’entrer, tant l’aspect est engageant, dans cette mosquée minuscule qui se compose d’un dôme blanc posé sur un cube comme la moitié d’une orange sur un pavé. Une terrasse triangulaire s’en détache et porte à sa pointe un minaret léger en forme de campanile. Ce doit être un tableau bien oriental à la tombée du jour, quand le muezzin apparaît entre ces huit colonnettes blanches.

Pas bien loin de là, car autour des souks les endroits consacrés abondent, une porte s’ouvre dans une haute muraille bleu de ciel, ornée, en violente et barbare peinture, de fleurs fantasques au milieu desquelles on voit un lion rouge portant le drapeau rouge et vert entre ses pattes. C’est la chapelle du protecteur de l’endroit, un «sidi» quelconque qui fait des miracles. Sur le seuil que le soleil brûle, un grand jeune homme en pagne brun, pieds et jambes nus, avec un restant de calotte usée pour seule coiffure, se tient immobile, regardant devant lui d’un regard vague qui ne daigne même pas s’arrêter sur nous. Il aura, me dit-on, fait un mauvais coup, tué ou volé; mais la porte du marabout est lieu de refuge, et les soldats du bey ne se hasarderaient pas à l’arrêter là.

Est-ce vrai? Dans le gâchis de juridictions qui caractérise la Tunisie, le fait n’aurait rien d’étonnant. J’ai bien vu hier un autre Arabe, ancien assassin et pour le quart d’heure accusé de vol, dormir, dans l’attente de temps meilleurs, roulé dans son manteau, sur le paillasson d’un consul européen qui le «protége».

AU HASARD DES RUES

J’essaye un peu chaque jour de prendre l’hygiénique habitude de la sieste.

Mais toute cette après-midi, sous mes fenêtres, des camionneurs indigènes ont chargé de barils d’huile leurs charrettes courtes qu’ils appellent des arabas.

Sans compter l’odeur âcre et rance s’infiltrant à travers les lames des jalousies, c’est un vacarme à rendre fou. Qui donc inventa l’Orient silencieux? Pour un rien, cheval qui s’ébroue, barrique mal équilibrée qui roule, les gens d’ici ont la rage de brailler; le tout d’un accent étrange, guttural et dur comme si un peu de carthaginois leur était resté dans la gorge. A la saison de l’huile, c’est pire encore: Sousse ruisselante, assourdie de cris, encombrée de chameaux, d’ânes et de véhicules chargés d’outres, devient pour deux mois inhabitable.

Avec un pareil voisinage, travailler serait aussi difficile que dormir!

Je descends, j’entre chez le voisin, un riche Juif propriétaire d’oliviers et cause de tout ce beau tapage. Grands magasins voûtés recouvrant les citernes à huile, qui sont d’immenses réservoirs en maçonnerie. Sous l’œil du maître, deux vieillards à turban manœuvrent la pompe, doucement, comme s’il s’agissait de tirer l’eau d’un puits. A chaque coup, par une moitié d’outre dont le col sert de robinet, un épais flot d’or se dégorge et tombe avec un bruit amolli dans des mesures en brillant métal. Deux autres vieillards, à tour de rôle, comptent ces mesures en chantant sur un rythme traînant et plaintif une chanson interminable, et puis les versent dans les tonneaux qu’on va mener au quai et qui demain partiront pour Marseille.

La rue éblouit, toute blanche! Le soleil perpendiculaire laisse le long des maisons, d’un seul côté, à peine un mince trottoir d’ombre. Personne! Un grand silence à l’heure où nos villes européennes ont coutume de voir ruisseler la vie. Pompéï au clair de lune, avec ses rues étroites, ses maisons basses, sans fenêtres comme celles-ci, ne me parut pas, quand je la visitai, plus profondément endormie.

Sauf deux voies assez larges et relativement modernes, allant l’une de la porte Marine à la porte Neuve, et l’autre, qui lui est perpendiculaire, coupant par le milieu la haute ville dans la direction de la kasbah, Sousse, comme toutes les bourgades barbaresques, n’est qu’un enchevêtrement confus de ruelles et d’impasses en zigzag, compliquées d’arcades et de voûtes. Après huit jours, je ne m’y reconnais pas encore et m’y égare régulièrement.

Peu de rencontres, et toujours les mêmes!

Toujours, devant la maison qu’on bâtit, le même nègre gâcheur de mortier, en train de patauger dans la chaux vive, les pieds entortillés de chiffons, ce qui lui donne l’apparence monstrueuse d’un homme atteint d’éléphantiasis. Toujours, pour me barrer le passage près du même tas d’écorces de pastèques, à l’endroit où des Maltais habitent, le même porc noir, maigre et haut sur pattes. Comme il ne se dérange pas, je le frappe, il grogne, son maître arrive, et, tout en jurant, le réintègre au domicile déserté.

Les portes des maisons arabes restent closes, et le regard n’y pénètre guère; celles des maisons juives, grandes ouvertes ou entre-bâillées, laissent voir un corridor aux murs reluisants d’émail, et par terre, des femmes, des filles couchées, paquets de chiffons colorés, avec une main ambrée et brune, un pied orné d’un bracelet d’argent qui dépassent.

Les rues sont propres relativement, grâce à la pression énergique exercée sur l’administration beylicale par le consulat français et l’autorité militaire. Le fumier a disparu, sinon la poussière. Çà et là, cependant, une outre vide, souillée de sable et imprégnée d’huile chaude et malodorante, une peau de mouton, de chevreau récemment écorché, recouverte de gros sel et en train de se tanner sous un vol bourdonnant de grosses mouches, rappellent qu’on est en pays musulman.

La promenade ainsi comprise me paraît charmante. C’est la solitude d’une course de nuit avec les agréments du plein jour. On flâne sans être dérangé, et l’on recueille comme en se jouant toutes sortes d’observations délicieusement inutiles.

Voici un moulin d’huile en réparation. Il est construit d’après le même système que dans nos villages provençaux: une meule que fait rouler, dans un bassin où s’écrasent les olives, le chameau ou l’âne attelé; un pressoir à vis de forme primitive sous lequel, tandis qu’en geignant les hommes poussent à la barre, la pulpe broyée rend son huile à travers le treillis des «escourtins» en sparterie.

Voici un four, pareil lui aussi au four banal de quelque village du Var ou des Alpes. L’Arabe, gravement, y apporte sur une planche, pour les cuire, trois ou quatre pains de froment et d’orge que les femmes ont pétris à la maison; il y apporte aussi son grain, car ici le moulin et le four fonctionnent sous la même voûte sombre et noire.

Le hasard des ruelles me conduit jusqu’à «la Sofra», une des curiosités de Sousse. C’est au milieu d’une placette, une citerne antique recouverte d’un massif en maçonnerie rond et surélevé, dont le tour se creuse en abreuvoir. Par l’orifice, fait d’un chapiteau corinthien évidé que les cordes ont marqué de profondes stries, un homme tire de l’eau, et le seau qui s’égoutte en remontant éveille sous terre comme un bruit de voix lointaines et mystérieuses. La Sofra inspire un grand respect aux habitants de Sousse, et aussi un peu de terreur. Il court sur elle des légendes où le souvenir des Romains se mêle à des histoires de génies.

Plus bas est une source jaillissante, venant de loin, du côté des Montagnes-Sœurs. Mais le Musulman, qui ne boit guère que de l’eau, en boit beaucoup, et la source ni la Sofra ne sauraient suffire à soulager l’inextinguible soif de la population soussaine. Aussi, longtemps avant que Richard Wallace eût doté Paris de ses fontaines, avait-on ici dans les souks et au coin des rues nombre de fontaines Wallace d’un caractère économique et original. Figurez-vous des réservoirs pratiqués dans l’épaisseur d’un mur et que, chaque matin, les âniers de Sidi-Giafr remplissent. Le canon de cuivre ne laisse point jaillir l’eau: par une combinaison hydrostatique que je laisserai expliquer à plus savant que moi, il faut téter pour qu’elle monte. Il paraît que c’est fort commode; mais d’abord je ne pouvais comprendre ce que faisaient ces paysans courbés en deux, les mains et la figure collées au mur dans une attitude d’adoration.

Quelquefois ces fontaines ont des proportions monumentales. Près de la mosquée, j’en ai remarqué une assez belle, revêtue de faïences anciennes dans un encadrement de pierre ciselé à la mauresque et portant une inscription destinée sans doute à perpétuer le nom d’un généreux fondateur. Sous la voûte de la porte Bab-el-Garbi, qui s’ouvre du côté de Kairouan, on en rencontre une plus curieuse encore: c’est un sarcophage de marbre où quelques mots latins se déchiffrent. Quand je suis passé, un petit Arabe en manteau bleu, en chechia rouge, crispant ses orteils nus sur deux cailloux superposés, se haussait pour y boire. Le peu d’eau qui reste en ces pays est dû à des travaux d’origine romaine; un poète verrait un symbole dans cet enfant qui se désaltère à un tombeau.

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D’ailleurs, on trouve ici du romain partout; et, si j’étais archéologue, je choisirais Sousse pour mon paradis. Aux angles des rues et des maisons, des colonnes antiques debout! Au seuil des portes, des colonnes antiques couchées! M’étant assis sur un banc de pierre, à un carrefour, un voisin s’est approché de moi et m’a parlé, par gestes, d’un homme très grand, très fort, qui avait des cornes. Je ne comprenais pas; alors il m’a montré le banc, et je me suis aperçu que ce banc était tout simplement le torse en marbre, à cuirasse magnifiquement ouvragée, d’un guerrier. Au bas de l’escalier d’une école arabe, la dernière marche est formée d’un fragment de corniche du plus précieux travail; les babouches et les pieds nus des petits épeleurs de Coran ont fini par en user les ornementations délicates.

Quelques résidents qui s’amusent à collectionner m’ont montré maints objets curieux: des pierres gravées, des intailles, une brique carthaginoise portant un rhinocéros en relief, des médailles frappées d’un seul côté représentant des groupes érotiques et satyriques, des monnaies romaines, grecques, du Bas-Empire, puniques, coufiques, marocaines, espagnoles, françaises, génoises,--bref, l’histoire monnayée et l’étonnante fricassée de guerres, d’invasions et de races de cet admirable pays. Le tout découvert autour de la ville ou dans la ville au hasard d’un canal creusé, des fondations d’une maison neuve: car, sauf un commencement de fouilles savantes exécutées, sous le patronage de Napoléon III, alors féru de sa vie de César, du côté de l’ancien port, une si riche mine est encore vierge.

Et moi-même, sans penser à mal, j’ai fait ma trouvaille. Oui! derrière la kasbah, sous le rempart, à l’endroit où apparaissent quelques restes de constructions antiques, près d’un trou que des Arabes avaient creusé pour y prendre de la pierre à bâtir, j’ai ramassé, au milieu des cailloux et des débris de poterie, un petit cône à pointe arrondie portant encore des traces de peinture rouge. Est-ce un dieu carthaginois ou simplement un bouchon d’amphore? Je penche pour le dieu et me rappelle cette phrase de Salammbô: «Il y avait à l’entrée, entre une stèle d’or et une stèle d’émeraude, un cône de pierre. Mâtho, en passant à côté, se baisa la main droite.» Dans la joie naïve de ma découverte, j’ai failli me baiser la main droite comme Mâtho.

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Maintenant on me soupçonne de donner dans l’archéologie. Mon ami Marteroy, qui voyage dans le Sud, explorant les plateaux d’alfa, m’écrit qu’il m’attend à Maharès, où il y a une voie romaine, des citernes antiques peuplées d’hirondelles, une forteresse bâtie par les chevaliers de Malte, et une admirable porte de mosquée encadrée de carreaux émaillés, vrai chef-d’œuvre de céramique. Des officiers me signalent des aqueducs, des colonnades, des tombeaux et même des alignements de pierres druidiques. Il y a surtout l’amphithéâtre d’El-Djem, comparable, paraît-il, au Colisée, et que je ne saurais me dispenser de visiter. Je dis «oui!» mais sans conviction. Voyager par ces chaleurs d’août? Je franchirai peut-être un de ces matins la ceinture de remparts blancs où le Baal dévorateur m’assiége; seulement ce sera, pèlerinage obligé, pour voir Kairouan la ville sainte, ou, plus près, la côte rocheuse de Monastir, riche en oursins et en clovisses roses, et, puisque Djerba et Gabès sont trop loin, la minuscule oasis d’El-Kantara, où mûrissent la figue et le raisin sous une forêt de dattiers frissonnant au vent de la mer.

DINER AU CAMP

--«Montez-vous au camp?» m’a dit le capitaine Huart.

--«Pourquoi pas?» ai-je répondu, bien que l’offre, après déjeuner, n’ait rien de tentant. Lui, fait deux fois le jour ce voyage du camp à l’hôtel et de l’hôtel au camp, par le plateau poudreux, brûlé du soleil et par les ruelles chauffées à blanc qui avoisinent la kasbah.

Le capitaine, dont le regard bleu-clair énergique et doux et les moustaches en vieil or où se mêlent des fils d’argent dénoncent l’origine gauloise, est resté blanc comme le lait, malgré son mépris du soleil. Moi, en ma qualité d’homme brun, je suis devenu noir, mais noir pour tout de bon. Il y a là une question d’atavisme: sous notre peau d’hommes du Midi, se cacherait-il un nègre oublié que les rayons africains réveillent?

Antoine est venu à notre rencontre: c’est un sanglier apprivoisé qui s’entend mieux que personne à faire les honneurs du camp. Nous n’avons qu’à le suivre. Informé sans doute de mon goût nouveau pour l’archéologie, il me conduit tout droit aux «Grosses Pierres», débris d’un cirque que les Romains avaient élevé là, en vue de la mer dont nous regardons l’azur et dont nous respirons avec plaisir la fraîche brise.

Les soldats reposent sous la tente ou bien à l’ombre maigre et trouée des oliviers; quelques-uns, plus heureux, ont pour abri un grand caroubier au dru feuillage, d’où pendent les caroubes mûres en cette saison et pareilles à de longues lames de bronze. Pour tout bruit, les cigales qui chantent, innombrables. On se croirait seul dans ce campement endormi qui, tout à l’heure, retentira de vibrantes sonneries militaires.

Au milieu des soldats couchés, un vieillard à barbe d’Abraham, superbe sous sa belle djebba bleue, fait couper à coups de hache, par son domestique nègre, le bois mort d’un arbre qui lui appartient. Le camp est établi sur des propriétés particulières, et, pour la première fois, je puis contrôler de près et par mes yeux ce qu’on m’a raconté sur la culture arabe dans la région.

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Chez les bons Tunisiens, race agricole où persiste, avec un peu de sang romain, le goût de la propriété morcelée, chaque carré en culture, si petit soit-il, s’entoure,--ce qui fait du pays un vaste échiquier, comme le Bocage ou certains coins de la Normandie,--de hauts relèvements de terre couronnés par une haie vive. Seulement, ici, le relèvement sans gazon ni mousse est triste et sec, et l’aloès aux hampes rigides, les grands figuiers de Barbarie y remplacent plus ou moins agréablement les aubépines et les viornes.

A la saison des pluies, les cases de l’échiquier deviennent par surcroît autant de réservoirs recueillant au pied des arbres, groupés en nombre qui varie suivant la disposition du terrain ou les convenances des partages, cette précieuse eau du ciel dont pas une goutte ne doit être perdue.

Quelquefois même, un tronc centenaire est seul dans son enclos comme au fond d’une coupe.

Partout des travaux d’irrigation, partout des canaux tracés dans la terre rougeâtre et qu’obstruent maintenant les herbes desséchées. Il y a aussi des puits avec le chemin de halage en pente, battu et durci au lent va-et-vient des chameaux. Mais tout cela est, pour le quart d’heure, bouleversé par l’occupation militaire. Le capitaine me dit:--«Avec leurs sacrés petits murs, le pays cultivé n’est qu’une série de redoutes, et notre campagne par ici n’eût pas été commode si on avait voulu s’y défendre pied à pied comme autrefois en Vendée.»

L’après-midi se passe à boire des citronnades, tièdes, hélas! Antoine ayant eu l’ingénieuse idée de renverser sur le sol de la tente, pour s’y vautrer dans un à peu près de bauge, la gargoulette où l’eau fraîchissait.

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Décidément, je ne redescendrai pas à la ville. Antoine, désormais revêtu d’une carapace terreuse et jaune, mais tout frétillant depuis qu’il s’imagine s’être baigné, veut à toute force me conduire chez ses amis les artilleurs. Il passe entre les jambes des chevaux et les roues des canons alignés. Antoine a eu là une idée heureuse! Les artilleurs m’apprennent que je suis invité à dîner précisément pour ce jour-là, et que ces messieurs doivent attendre à l’appontement avec deux chevaux pour mon frère et moi. Ces messieurs sont le capitaine Courtès, qui est des bords du Rhône et presque mon compatriote; le lieutenant Courbebaisse, à qui m’a recommandé son cousin Paul Armand, le bon géographe marseillais; enfin M. Massenet, commandant de la canonnière l’Étendard, que j’aperçois au loin, imperceptible point noir sur le bleu du golfe, à travers la fumée des cuisines de soldats qui s’allument en plein air.

Nos amis arrivent, amenant mon frère; Sousse est petit et quelqu’un les a avertis. Tandis que le dîner se prépare, on me présente les hôtes de la batterie: deux caméléons mélancoliques et ridés, deux canards sauvages pour qui un seau d’eau bourbeuse remplace médiocrement le marécage natal; et un jeune chacal aux yeux gonflés comme s’il avait versé des larmes. Le chacal est triste, en effet; il a des peines de cœur, la solitude lui pèse. Et c’est pour cela qu’on le tient à l’attache: libre, il affolait de ses sauvages avances toutes les chiennes du camp.

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A table maintenant, sous les oliviers, devant la tente, au milieu d’une enceinte improvisée de troncs de cactus énormes comme des troncs de chênes et qui, renversés, sans racines, végètent cependant, égayant leur bois mort de belles feuilles fraîches et jeunes. Le soleil descend dans le ciel rouge. A mesure qu’il disparaît, en face de nous, les remparts de Sousse se colorent des plus délicates teintes violettes. C’est l’heure mélancolique. Tout en faisant honneur à un repas de volaille et de gibier qu’arrosent les vins amers de Sicile, on parle de Paris, de la France, de ce qu’on aime et qui est loin. Puis la nuit tombe, subitement. Les grands lévriers d’Afrique allongés à nos pieds se dressent dans leur haute taille et commencent à rôder inquiets. Le café arrive. Un soldat suspend sur nos têtes à la branche d’un olivier une lanterne arabe dont les mille trous coloriés éclairent d’étincelles un dôme argenté de feuillage...

La même lanterne, portée par le même soldat, va nous conduire hors du camp et jusqu’à la ville, par de vagues chemins, le long du cimetière qui, avec ses talus et ses tombes, prend sous la clarté des étoiles la douceur blanche et poétique d’un grand paysage neigeux.

KARAGOUZ

Que faire de notre soirée? Le samedi est jour de repos: il n’y a pas de musique militaire au Bordj; d’un autre côté, les belles Juives, ornement féminin des cafés en plein air de la Marine, ayant allumé leurs lampes dès ce matin, gardent la maison.

Mais les souks sont illuminés, et la ruelle qui y conduit nous attire par de vagues musiques, le bourdonnement doux d’un orchestre arabe. Trois instruments; la clarinette, la tarabouka de poterie où court la caresse des doigts, et le tambourin nonchalamment secoué, dont les crotales frémissent à peine avec un bruit de feuilles mortes. Tout cela léger comme un souffle, énervant et délicieux comme un chœur lointain de cigales. Sur un air triste, rendu plus triste encore par l’étrangeté paysanne de sa voix de tête, un nègre détaille en strophes très courtes le blason des beautés de la femme; puis il fait silence, et l’orchestre, qui s’était tu pour l’écouter, scande d’une brève ritournelle chaque repos de sa litanie amoureuse.

Si nous allions voir Karagouz?

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Une première fois, il y a deux jours, l’impresario qui dormait en travers de sa porte a refusé de se déranger pour moi. Mais ce soir, nous sommes avec un officier qui parle un peu d’arabe, de sorte qu’il devient facile de s’entendre.

La salle, noire et sans autre ornement que les toiles d’araignée tombant du plafond en draperies, est une simple boutique de tisserand dont on a appliqué le long des murs le métier démonté. La porte une fois refermée, il y règne une chaleur étouffante. Quelques indigènes ont suivi en se glissant sur nos talons. Du reste, pas de siéges; nous devrons assister au spectacle debout.

Au fond, dans une cloison en planches, s’ouvre un cadre de mousseline derrière lequel on voit danser la flamme d’une lampe à huile. Par une porte pratiquée sur un des côtés de la cloison, l’homme de Karagouz, à la fois directeur et unique artiste, pénètre mystérieusement dans les coulisses. Il débute, invisible, par un long discours préliminaire, destiné sans doute à expliquer la pièce, et que pour mon malheur je ne comprends point.

Bientôt une silhouette apparaît, noire et se démenant des jambes et des bras sur le fond du cadre éclairé. Mais ce n’est pas encore Karagouz, c’est un habitant de la ville, bourgeois enturbané qui a envie d’un beau poisson et qui en fait la commande à un nègre. Sur ce, Karagouz entre, monstrueux, armé d’impudeur et tout de suite reconnaissable, tant il est pareil à ce Dieu rustique, taillé dans un tronc de figuier, dont les anciens voilaient de verdure aux endroits déserts de leur jardin l’image obscène et consacrée! Karagouz a surpris la conversation du bourgeois et du nègre. Il déclare que c’est lui, Karagouz, qui mangera le poisson. Et voilà le premier acte.

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Au deuxième, Karagouz ne paraît pas. Nous sommes sur mer dans une barque à plusieurs rameurs très ingénieusement ajustée. Le nègre tient la barre. A l’avant, le patron pêcheur jette sa ligne dans ce qui est censé les profondeurs salées. Un thon énorme, l’œil blanc et rond, la gueule ouverte, rôde sous l’eau et flaire l’hameçon. Mais le nègre parle toujours et empêche le poisson de mordre. Interminable discours du patron au nègre, à la suite de quoi le nègre promet de ne plus parler. En effet, il ne parle plus; mais, autrement que par la bouche, il fait entendre,--à la grande joie de l’auditoire, très sympathique aux grasses facéties de ce Pierrot couleur de suie,--un bruit incongru, retentissant, formidable comme un coup de tonnerre. Le thon, effaré, se sauve aux abîmes. Nouveau discours du patron, accompagné de gesticulations furieuses. Nouveaux serments du nègre, qui jure de rester silencieux de toute façon. Enfin le thon est pris, on le hisse à bord, les rameurs rament, la barque disparaît dans la coulisse, et le deuxième acte finit.

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Au troisième acte, le bourgeois arrive, portant sous le bras son poisson qu’il dépose par terre. Il se couche auprès, du côté de la tête; Karagouz survenant se couche du côté de la queue. Inquiet, le bourgeois surveille Karagouz. Mais Karagouz dort, Karagouz ronfle; le bourgeois rassuré croit pouvoir s’absenter un instant, et sort, laissant le poisson à la garde des étoiles. Quand il revient, accompagné d’amis qui veulent admirer son achat, Karagouz a enlevé le poisson; il s’est mis à la place, étendu sur le dos, et vous devinez ce que les bourgeois flairent dans la nuit sombre, en croyant flairer un thon nouvellement pêché. Première bataille, à la suite de laquelle Karagouz reste maître du terrain, non sans avoir, selon ses habitudes, passé l’ennemi vaincu au fil de son étrange épée.

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Quatrième acte et deuxième bataille, cette fois-ci avec le nègre, qui veut que Karagouz rende le poisson. Le nègre est tué. Karagouz le traîne devant la porte du bourgeois. Le bourgeois, qui ne tient pas au compromettant voisinage d’un cadavre, traîne à son tour le nègre devant la porte de Karagouz. On trimballe un bon moment ce malheureux nègre. Enfin, on s’arrête à une transaction: le nègre sera placé au milieu de la rue, à égale distance des deux maisons. Karagouz mesure le terrain, avec quelle aune étrange, ô Mahomet! Mais comme il ne se pique pas de grande suite dans les idées, ou plutôt comme il médite d’autres farces, une fois le bourgeois parti il se substitue au nègre qu’il fait disparaître.

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Cinquième et dernier acte. Les femmes prévenues entourent Karagouz qu’elles prennent pour le nègre mort. Elles poussent des you! you! plaintifs; elles entonnent des chants funèbres. Soudain le mort se redresse: ce n’est pas le nègre, c’est Karagouz, c’est l’ennemi! Moins fort contre les femmes que contre les hommes, Karagouz se voit sur le point de subir le sort d’Orphée. Assailli, déchiré, griffé, mordu au nez et encore ailleurs, l’infortuné reste sur le carreau, gémissant et crachant dans ses mains «prt... prt... prt...» pour oindre ses blessures. Des Juifs arrivent et veulent l’enterrer. Ils le placent sur une litière, et ce sont des lamentations nasillées en hébreu, des amin et des adonaï dont l’imitation très comiquement caricaturée fait beaucoup rire les spectateurs. Déjà le convoi s’est mis en marche quand tout à coup Karagouz se dresse, farouche! Emporté par son éternelle idée fixe, il déshonore en les poussant vers la coulisse ceux qui venaient l’ensevelir.

Le cadre reste un instant vide; puis Karagouz réapparaît, mais un Karagouz énorme, idéal, dix fois plus grand que dans la pièce, le Gargantua des Karagouz. Gambadant et gesticulant en vrai polichinelle sémite, il baragouine un chant triomphal. La lampe s’éteint, la farce est jouée!

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Toutes les pièces se ressemblent un peu et se terminent invariablement par une bousculade de Juifs venus, selon la tradition qui remonte à Tobie, pour ensevelir Karagouz. Ces Juifs ont de longues houppelandes, des chapeaux et la barbe en pointe. Ils étaient peut-être ainsi autrefois. Mais aujourd’hui les Israélites de Tunis et de Sousse portent le costume oriental, le turban, la djebba brodée et d’élégants souliers vernis traînés en galoche. Plusieurs ont adopté l’habit européen, et, encadrant de favoris leurs grasses et intelligentes figures, ils se donnent sans effort, aux Bourses de Marseille ou de Paris, le type du financier moderne.

On joue plusieurs pièces dans la même soirée. Pour quelques caroubes supplémentaires, nous nous sommes offert le luxe de voir successivement: Karagouz à la maison des fous (car, malgré le respect religieux dont les musulmans entourent les pauvres d’esprit, il y a des maisons de fous en Tunisie), et Karagouz père de famille. Dans cette dernière comédie nous assistons à une scène d’accouchement du naturalisme le plus pur. Rien n’y manque: le lit dressé en hâte, les hauts cris, les encouragements des matrones, et un petit Karagouz qu’on voit naître déjà bruyant, déjà féroce et joyeux, et abondamment pourvu déjà, malgré son jeune âge, de tous les avantages paternels. Ne connaissant pas l’arabe, évidemment bien des finesses ont dû nous échapper. Mais la pantomime suffit à faire suivre les grandes lignes de l’intrigue; et même un profane comme nous est frappé du talent spécial de l’acteur pour reproduire les bruits extérieurs, les cris de la foule, pour varier son parler, sa voix et son accent suivant l’âge, le sexe et la nationalité du personnage en scène.

Il serait à désirer que quelque traducteur homme d’esprit recueillît et publiât en belle édition le répertoire de Karagouz. Mais où trouvera-t-on ce Nodier orientaliste?

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La série des représentations terminées, l’impresario a bien voulu nous introduire dans ses coulisses, et nous avons pu admirer, en bel ordre tout autour du mur, les pantins et les accessoires découpés, articulés, et fixés au bout de petits bâtons. Ces bâtonnets manœuvrés horizontalement remplacent nos ficelles. L’opérateur, debout sur un tabouret, appuie à plat la silhouette en carton sur la toile éclairée, et les bâtonnets sur sa poitrine. Il a ainsi les deux mains libres et peut faire mouvoir, comme en tricotant, les jambes et les bras de plusieurs marionnettes à la fois. Nous recommandons aux amateurs d’ombres chinoises ce procédé commode et ingénieux.

MONASTIR

LES RUINES DE LEPTIS

Agréable surprise: l’agent de la Compagnie transatlantique,--c’est là décidément une fort aimable compagnie,--a mis pour toute la journée de demain sa chaloupe à notre service. On s’en ira par le chemin bleu, un peu plus au sud, jusqu’à Monastir. Ce départ improvisé, à la barbe d’un soleil de feu, prend le charme d’une évasion.

Rendez-vous avec mon frère, le consul et l’aumônier militaire, sur l’appontement, dès la première heure. Mais l’abbé n’est pas là, l’abbé retarde, et nous avons tout loisir en l’attendant de boire plusieurs tasses de café maure, tandis qu’une escouade de pêcheurs tirent un filet immense, barrant la baie, aux mailles duquel des poissons reluisent accrochés. Enfin, un grand rond blanc apparaît dans l’ombre de la porte de mer, et nous reconnaissons le couvre-chef de l’abbé, hygiénique compromis entre le casque en sureau et la coiffure à larges bords qui sied aux ecclésiastiques.

Le ciel est gris clair, ce qui nous change un peu de l’éternel azur. Invisible et présent comme Agrippine aux conseils de Néron, le soleil, sans réussir à nous incommoder, avive de reflets la transparence des nuages.

La traversée ne dure guère que deux heures. A peine le temps de perdre de vue le sablonneux rivage de Sousse, et tout de suite un autre rivage apparaît, solide, relevé en falaise, avec des anfractuosités fraîches où chante la vague.

Trois îles, un cap; sur le cap, un marabout. Monastir est derrière. Mais on ne trouverait pas assez de fond dans la passe étroite qui sépare le cap d’avec les îles, et force nous est de les doubler. Cette circumnavigation est d’ailleurs pittoresque. L’île la plus avancée en mer nous apparaît déchiquetée, rongée, corrodée, comme si les flots, depuis mille ans, avaient éclaboussé ses rocs de gouttes d’eau-forte. Celle du milieu, large et plate, porte une habitation. La troisième, l’île Tonnara, où fut jadis une madrague, se dresse comme un bloc de grès rouge troué d’autant de grottes qu’une ruche aurait d’alvéoles. Une de ces grottes,--probablement creusées, de main d’homme au beau temps de la piraterie,--a sa légende: on l’appelle «le Bain de la Princesse». Notre chaloupe la rase de si près que nous voyons à son plafond frissonner les reflets ensoleillés de l’eau.

Ici, comme partout le long de cette côte, depuis les Romains veuve de ses ports, il faut jeter l’ancre à quelques encablures au large. La mer, pénétrée de lumière et transparente sur un fond d’algues et d’éponges, est, autour de la barquette qui vient nous prendre, d’un vert clair et fin à s’y tailler des émeraudes; un peu plus loin, par nuances insensibles, elle devient d’un bleu intense à faire croire que des contrebandiers ont noyé là une cargaison d’indigo.

Au bord de la mer, des femmes lavent. Monastir est sur la hauteur. Nous y grimpons par quelque chose qui rappelle un sentier, à travers les tombes ruinées de l’éternel cimetière arabe. Les remparts barbouillés de chaux, avec le cou noir des canons qui passe, ont l’air suffisamment rébarbatif; mais, autour, il y a des maisonnettes à terrasse et de petites bastides musulmanes dans des clos de figuiers d’Europe et de dattiers.

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La rue principale est propre et large. On y remarque un certain nombre de belles maisons qui laissent voir par les fenêtres de leur rez-de-chaussée de grands magasins frais et voûtés que portent de forts piliers. Le premier aspect est celui d’une ville commerçante et riche. C’est sans doute à cause de cela et de leur aptitude à gagner l’argent que les gens de Monastir passent pour avares. Il y a des histoires sur eux. Ainsi on raconte que, chez le barbier, les gamins qui se font raser la tête payent en nature avec un œuf. Un marchand ambulant venu de Sousse, ayant voulu introduire la mode de gâteaux nouveaux, se vit chasser, comme corrupteur des mœurs, par la population irritée. Ce sont là, d’ailleurs, méchancetés assez ordinaires entre petites villes rivales.

N’allez pas croire, cependant, que tout pittoresque ait disparu. A peine arrivé, je m’arrête devant un coquet minaret sculpté, ciselé, avec des entrelacs et des quadrillages, et je remarque plusieurs portes arabes, très vieilles, encadrées de fines colonnettes, dont le fer à cheval s’agrémente d’ornements en dents de scie. Le tout taillé librement, à plein ciseau, dans un grès jaunâtre particulier au pays, qui doit être le même que celui où se creusent les grottes de l’île Tonnara. Nous faisons avec mon frère le rêve d’emporter la moins effritée de ces portes et de l’incruster, fantaisie maugrabine, à Sisteron, dans notre cabanon des Oulettes, cubique et blanc comme les maisonnettes d’ici. Cela ne coûterait pas cher, le transport par mer de quelques pierres!

Déjà l’invasion européenne se fait sentir, mais la couleur locale tient bon encore. Dans un café tout neuf, qui n’a de maure que le nom et dont les murs, dans l’attente de nos soldats et de nos colons, se décorent de criardes chromolithographies, nous découvrons derrière un banc un scorpion noir d’assez belle taille. On veut l’écraser; un paysan s’approche, le réclame en riant, souffle dans le creux de sa main, pose dessus le hideux insecte et l’emporte. Cet agriculteur basané fait partie, paraît-il, d’une confrérie d’Aïssouas. On trouve ici des Aïssouas dans tous les bourgs et villages; c’est un peu comme les Pénitents en Provence.

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Déjeuner chez M. Hirisson, directeur du télégraphe et notre agent consulaire. Après déjeuner, en manière de promenade digestive, nous allons visiter la forteresse sous la direction du fidèle Sala, un Tunisien turco, qui a rapporté de Crimée d’inguérissables rhumatismes, et qui nous précède en boitant, le turban abrité d’un parasol.

Sous la porte, les soldats du Bey, le jasmin à l’oreille, tricotent. Dans la cour carrée, éblouissante de soleil, nous voyons aux grilles d’une fenêtre des têtes tristes de prisonniers. Autour,--car toutes les kasbahs de Tunisie se ressemblent,--règne une terrasse fortifiée où l’on accède, non par des escaliers, mais par une large rampe à pente douce. Des figuiers d’Europe, des grenadiers et des rosiers y poussent, Allah sait comment! en pleine chaux, s’alignant entre les canons sur l’esplanade maçonnée. Sala exige encore que nous montions à la tour. Sala n’a pas tort: la vue qu’on a du haut de la tour est merveilleuse. A nos pieds, Monastir, blanche et muette, coupée de jardins. D’un côté, la Méditerranée et les îles; de l’autre, et plus loin que l’horizon, une mer de verdure sombre: l’interminable forêt des oliviers du Sahel.

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M. Hirisson est un enragé d’archéologie. Il a chez lui un vrai musée: des dalles tombales romano-chrétiennes du IIIe ou IVe siècle, avec dessins et inscriptions en mosaïque; puis, toutes sortes de menus objets: des urnes, des coupes en argile, des fioles lacrymales dont le verre s’est admirablement irisé dans le sec terrain de la Byzacène; que sais-je encore? des anneaux, des colliers, des aiguilles d’ivoire, et tout un assortiment de ces figurines naïvement impudiques que les dames romaines portaient au cou.

--Prenez, mais, prenez donc! tout près d’ici, à Lempta, on en découvre tant qu’on veut.

A Lempta, sur l’emplacement de l’ancienne Leptis Minor, M. Hirisson a entrepris des fouilles pour son compte et les conduit avec une ardeur et une intelligence que n’ont pas toujours les savants en mission. Nous pourrions aller jusqu’à Lempta; la chaleur est presque supportable; l’ex-turco sait conduire, et le khalifa se fera un plaisir de nous prêter sa carrossa.

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Nous voilà chez le khalifa, beau vieillard, souriant et fort, portant le turban vert, une robe de soie rouge, et que nous trouvons dans son salon, en train de rendre la justice. Étrange, ce salon, mi-parti de greffe et d’alhambra, d’où s’exhale une double odeur d’Orient et de patrocine. Des plafonds sculptés, des tapis, des coussins aux vives couleurs; et, à côté, l’odieuse table en bois noir, un encrier, des registres, et des papiers froissés dans un coin. Ici, les huissiers écrivent leur grimoire de droite à gauche, avec un roseau taillé au lieu de plume, mais ce sont tout de même des huissiers.

Cependant, le khalifa radieux, car il est grand ami de la France, nous offre,--non sans s’excuser, à cause du Ramadan de n’en point boire,--un verre d’orgeat à la mode arabe, très blanc, très frais, très sucré, très parfumé de fleur d’oranger. Je me rappelle avoir bu, dans son atelier de la rue Lepic, une mixture analogue que Ziem, en gourmet orientaliste, fabriquait avec des graines de melon pilées.

La carrossa est prête; nous y montons avec l’abbé. Un négociant français du pays, qui veut être de la partie, amène un char à bancs où M. Hirisson prend place. Le consul s’est procuré un cheval et fera la fantasia aux portières.

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On s’en va trottant par une grève stérile, reluisante de cristaux et bordée d’une écume lourde et saline, le long de chotts ou étangs en chapelets que sépare de la vraie mer un ruban de sable où poussent des palmiers.

Puis, nous tournons à droite pour nous enfoncer dans les cultures. La route se dessine et se rétrécit. Elle court maintenant entre les deux classiques levées de terre rouge que surmonte une haie. Les aloès en fleur dressent dans le ciel d’un bleu éblouissant leurs hampes rigides, pareilles à des candélabres de métal, et les figuiers de Barbarie leurs raquettes couleur de cendre sur la tranche desquelles les nouvelles pousses sont posées comme des papillons d’or.

Près d’une colonne couchée, deux chapiteaux corinthiens, énormes et d’un travail admirable, indiquent qu’il faut s’arrêter. Plus bas, à côté d’un déblai pétri de verre et de poterie, sont des tombes en mosaïque extraites de la veille, dont, au grand désespoir de M. Hirisson, la main sacrilége d’un gamin arabe a, pendant la nuit, avec un caillou pour outil, déchaussé déjà quelques cubes bleus. Dans la tranchée de la fouille, qui a un demi-mètre de profondeur, d’autres tombes, des sols stuqués apparaissent, mêlés à des fragments d’urnes, à des débris de lampes.

En plein dans les champs, émergent des pans de murs, des ruines d’aqueducs et de maisons. Un guerrier en marbre blanc, gigantesque et décapité, reste debout, solitaire, au milieu d’un chaume.

Chacun va à sa fantaisie, improvisant des découvertes. Pour ma part, je gravis un petit monticule conique et tronqué comme un cratère de volcan, qui se trouve être l’amphithéâtre. Le cratère s’évase en coupe. Entre les buissons et les herbes, on reconnaît des restes de couloir, les loges, les gradins. Un groupe de vieux oliviers occupe le rond de l’arène.

Près d’un puits maçonné de pierres antiques, le consul a ramassé un angle de corniche portant en creux profond des lettres latines. L’abbé me montre des lames de verre fondu, un petit lingot de cuivre ou d’or qui fut sans doute une médaille. Tout cela prouve abondamment que Leptis a dû périr dans un incendie.

Nos joies archéologiques épuisées, nous regagnons les voitures en suivant à travers de maigres roseaux le lit, pour le quart d’heure desséché, de l’Oued el-Souk. La ville autrefois bordait ces deux rives jusqu’à la mer. Aujourd’hui encore, comme le nom d’Oued el-Souk l’indique, la tradition y perpétue un marché.

Des Arabes à bonne figure de paysan, des polissons gardeurs de chèvres, tête nue, les cheveux roussis, nous accompagnent, sympathiques et visiblement heureux du plaisir que nous manifestons. Ils cueillent des figues et nous les offrent. Je veux leur donner quelque monnaie, ils la refusent. Mais ils acceptent des cigarettes, qu’ils fumeront ce soir quand le canon du Ramadan aura tonné.

«... Voyez-vous, disait M. Hirisson, rien n’est plus simple que de réussir des fouilles. Seulement, il faut tomber sur les ruines d’une ville qu’aucune autre ville n’ait remplacée; sans quoi la ville nouvelle est construite avec la démolition de l’ancienne. C’est ainsi que Tunis a fait de Carthage sa carrière à moellons et à chaux, et que Kairouan pour ses mosquées n’a pas laissé pierre sur pierre des temples de Sabra. Les savants devraient tenir compte de ces choses. Leptis par bonheur n’a que Lempta pour proche voisin, et Lempta est un petit village qui n’a jamais trop abusé de la bâtisse...»

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Nous arrivons à Lempta vers cinq heures. Les habitants, en paisibles villageois, causent de choses et d’autres à l’entrée du village, dans la fraîche brise de mer qui commence à souffler. Ils nous entourent, nous saluent. Le cheik, maire et riche homme du pays, prévenant, beau parleur, l’œil plein de finesse, manœuvre pour nous accaparer et nous faire seul les honneurs de la localité par lui administrée.

D’abord, il veut nous montrer la maison qu’il habite avec ses deux femmes. A vrai dire, depuis longtemps j’avais fort envie de pénétrer dans un de ces rustiques intérieurs.

Une porte charretière au fond d’une impasse, puis une grande cour commune entourée de petits logis en rez-de-chaussée qu’occupent différents ménages, avec un hangar, un puits dans l’angle, et trois dattiers entre les troncs desquels sont tendues des ficelles où pendent des poulpes en train de sécher. C’est là que le soir on enferme les bestiaux. Nous attendons la clef; une des femmes, prévenue, l’apporte et nous introduit dans une chambre étroite et toute en longueur, sans fenêtres, mais blanche et reluisante de propreté. Le mur est tapissé de petites assiettes et soucoupes peintes, italiennes ou du pays, au milieu desquelles, à la belle place, brille un plat de Sarreguemines. A gauche, cachée d’un rideau, l’alcôve et son divan recouvert de nattes; à droite s’alignent, dans un ordre parfait, de grands paquets de laine lavée, des jarres où sont le blé, l’orge et l’huile. Par terre: une quenouille toute garnie, tombée avec son fuseau à côté d’une de ces hautes lampes en poterie verte, ornement obligé des maisons arabes. La femme se tient debout derrière le battant de la porte, un peu dans l’ombre et non voilée. Elle est brune et maigre, vieillie avant l’âge; elle nous regarde d’un air timide et curieux.

Nous sortons, nous suivons le sable de la plage semée d’éponges et d’os de seiche, ourlée du côté des champs par un tapis d’herbes rampantes, à feuillage gras et menu qu’étoilent de petites fleurs d’un violet bleu très tendre, pareilles aux myosotis et aux véroniques. Cette promenade a un but: notre nouvel ami ne nous tient pas quittes, et il s’agit de visiter son jardin. Des vignes en rangées, aux feuilles solides et drues quoique déjà rougies sur les bords par la sécheresse; des grenadiers et des dattiers; des tomates, des laitues, des jasmins, des roses; un amusant fouillis de fruits, de légumes et de fleurs, au milieu duquel, avec des pierres blanches arrachées aux ruines, le propriétaire se fait bâtir une maison où il compte être heureux et dont il explique le plan, non sans orgueil.

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Il serait temps de repartir. Mais nos deux cochers, qui ont sans doute flairé le couscouss des hôtes, déclarent qu’il serait déraisonnable de se mettre en route sans manger. D’un autre côté, bons musulmans, ils ne peuvent, à cause du Ramadan, manger avant sept heures. Ce serait peine perdue que d’essayer de les convaincre. D’ailleurs nos deux gaillards ont eu, au préalable, la précaution de dételer les chevaux.

Peu tentés par la cuisine indigène et comptant dîner à Monastir, nous ne voulons accepter qu’une tasse de moka et des raisins comme apéritifs. On nous conduit près d’une tente en poil de chameau, dressée sur le rivage à l’abri de l’ourlet bas des dunes et au fond de laquelle luit un petit feu. Des nattes ont été étendues sur le sable. Le cheik et quelques seigneurs d’importance s’y installent en notre compagnie. Le reste du village, hommes et enfants, reste à distance.

Raisins exquis, moka parfumé, eau très fraîche dans la gargoulette; mais cela nous ennuie d’être ainsi seuls à festoyer.

Tout à coup le bruit assourdi d’un coup de canon nous arrive. J’offre un cigare au cheik qui, sans refuser, le pose à côté de lui sur la natte: «C’est le canon de Sousse, en avance de cinq minutes; il faut attendre le vrai canon, celui de Monastir.» Attendons cinq minutes! Deuxième coup, plus rapproché, arrivant par-dessus le golfe. Aussitôt les cigares flambent, les petites pipes s’allument, on fait circuler les assiettes de raisins et les tasses. Deux enfants, deux frères, le plus grand s’appuyant sur l’épaule du plus petit, assurés et beaux comme deux jeunes Romains, l’un en toge blanche, l’autre tout de rouge habillé, s’approchent et regardent. Des cris aigus arrivent du côté des maisons; nos hôtes sourient: «Ce n’est rien, une querelle de femmes!...»

Puis un grand silence à peine accentué d’un frisson de palmier, d’un soupir de vague, tandis que trois flamants roses passent sur le ciel, fuyant l’ombre et la nuit qui déjà enveloppent la mer, et volant éperdus, pattes en arrière, vers l’illumination pourpre du couchant.

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Comme il fait tout à fait noir par les chemins, on est revenu en longeant la plage où flotte un reste de clarté. C’est un voyage plein d’imprévu. Les roues dans l’eau, toujours à la veille d’une culbute, et n’ayant pour nous guider que les genoux des chevaux ruisselants de phosphorescence, nous cheminons à l’aveuglette, moitié trottant, moitié nageant. Peu brave aussitôt qu’il fait nuit, de loin en loin le cocher du khalifa hèle Sala pour se donner du courage. Sala lui-même ne semble pas fort rassuré. A droite, par delà les chotts, comme en pleine mer, brille une lumière. C’est la maisonnette de Sala dans la langue de terre où sont les palmiers. Sala devait y rentrer ce soir, comme tous les soirs, à gué sur son âne; la femme l’attend: mais il est trop tard, il fait trop noir, Sala couchera à Monastir.

Nous arrivons sous les remparts juste au moment de la fermeture des portes. Les habitants prennent le frais devant leurs maisons, pêle-mêle avec des chameaux couchés qui passent ainsi la nuit au grand air.

Cette fois encore, le hasard nous ménageait une surprise. Là-bas tout à coup, en face des souks, au bout de la ville, éclate un bruit d’instruments. Des torches apparaissent au tournant, et la rue subitement incendiée nous montre une foule qui se presse, les terrasses et les balcons chargés de costumes multicolores, tandis que là-haut, dans le ciel bleu pailleté, la couronne de lampions du minaret brille doucement. C’est un cortége, un mariage. Les pauvres gens d’ici attendent volontiers pour se marier que les figues des haies, ayant achevé de mûrir, fournissent le repas de noces. Au milieu d’un assourdissant vacarme de galoubets, de musettes, de taraboukas, que domine le ronflement continu d’un grand tambour plat, semblable à un van et dont trois cordes tendues augmentent la résonnance, le fiancé s’avance entouré de ses amis, de ses parents, entre deux lignes d’enfants qui, portant chacun une bougie, se tiennent tous ensemble par la main, ce qui fait une pittoresque guirlande de petits turbans et de flammes vacillantes. Le fiancé marche les yeux fermés et ne doit les ouvrir sous aucun prétexte; la coutume exige qu’il aille ainsi jusqu’à la maison de sa fiancée. Des camarades, pour lui donner courage, brûlent des parfums sous son nez et répandent du café devant ses pas. On prend ici le mariage au sérieux! Jamais je n’oublierai, dans le flamboiement des couleurs, parmi les cris, les musiques, ce grand jeune homme pâle, maigre, la figure comme morte d’émotion.

A minuit, paraît-il, les femmes accompagneront la fiancée avec des cérémonies analogues. Mais la chaloupe attend depuis six heures, il va bientôt en être dix; il s’agit de manger un morceau sur le pouce et de sortir de Monastir, presque à quatre pattes, par une poterne basse, écroulée, que nous ouvre à grand renfort de verrous poussés et de chaînes un soldat tunisien endormi.

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Au retour, la mer scintillante et blonde, toute en phosphore, brisée par la proue, fouettée par l’hélice, éclabousse de lueurs la chaloupe et nous donne l’illusion de naviguer sous les étoiles dans une tempête de rayons de lune. Nous nous taisons. En effet, à quoi bon parler? Il me semble que je viens d’assister à une féerie, et qu’entre les enchantements d’aujourd’hui et les réalités de demain, la nuit retombe comme un grand rideau en claire étoffe orientale, lamée d’argent, semée de points d’or.

NOCES MAUGRABINES

La tête encore pleine de nos impressions d’hier, on cause en déjeunant mariages tunisiens,--pittoresque des cérémonies, singularité des coutumes--et, comme le comique se mêle à toutes choses, on s’égaie de l’aventure arrivée naguère au vieil Hamouda qui eut deux torts, paraît-il: d’abord de se mettre en colère contre sa jeune femme Aïché, puis de vouloir la répudier, et la répudiant, d’employer la deuxième formule.

Avec la première, où le nom de Mahomet n’est prononcé qu’une fois, il y a moyen de s’arranger: l’époux, si les regrets viennent, peut dès le lendemain, reprendre l’épouse que, la veille, il a renvoyée. Avec la deuxième formule, c’est plus grave: Mahomet y est attesté trois fois, ce qui fait de la chose un serment aussi inviolable que celui des Dieux grecs, alors qu’ils avaient juré par le Styx.

A moins cependant--et c’est là l’originalité de la coutume tunisienne--à moins que la femme se soit remariée dans l’intervalle et qu’un nouveau mari l’ait à son tour répudiée, auquel cas l’ancien a parfaitement le droit de l’épouser encore, sans remords aucun, et comme si elle était veuve.

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Hélas! Hamouda avait employé la deuxième formule, à voix claire, devant témoins, et personne, pas même le marabout de la Zaouia de Sidi-Giafr, personnage des plus vénérés, pas même celui quasi-centenaire, qui garde à Kairouan les portes de la Mosquée peinte où dort le barbier du prophète, dans un tombeau revêtu de brocart, sous la lueur de grands cierges roses, non, personne ne pouvait désormais empêcher que les fatales paroles n’eussent été prononcées, ni faire que ce qui était ne fût pas.

Et pourtant Aïché n’était pas bien coupable. Est-ce un si grand crime, pour qui se sait belle, de laisser la brise écarter les plis de son voile, montrant aux insolents chrétiens, dans cette vision d’une seconde, rapide comme un éclair d’été, qu’on a de grands et beaux yeux noirs en territoire maugrabin, et que les perles de vos dents ne redoutent pas le sourire.

D’ailleurs, un repentir sincère! Aïché n’osait plus aller au Hammam, gazouillant à l’heure des femmes et bariolé comme une volière, ni monter le soir sur les terrasses, ni se montrer au cimetière où l’on babille en grignotant des gâteaux au sucre et des nougats, dans l’air frais qui vient de la mer, tandis que le soleil couchant colore en rose tendre les murs blanc de chaux des remparts.

Et comme elle pleurait, la pauvre petite Aïché, cheveux épars, roulée dans des tapis, en songeant que bientôt ses parents viendraient la reprendre et qu’il lui faudrait retourner au village, laissant pour celle qu’Hamouda appellerait à lui succéder ses bracelets d’argent, son beau collier d’ambre, sa djebba en soie mi-partie de rouge et de bleu, sa kmedja aux manches transparentes, sa farmla richement brodée, son casque d’or, ses babouches d’or; sans compter la chambrette à plafond sculpté toute revêtue de faïences aux couleurs vives, la petite cour entourée d’un portique avec un jasmin près du puits, où viennent percher les hirondelles.

Hamouda non plus ne s’amusait guère. Depuis son acte d’énergie inconsidérée, quelque chose positivement lui manquait. Il n’avait goût à rien de bon, Hamouda, ni aux longues stations silencieuses sous les fraîches voûtes du marché couvert quand le soleil flambe par les rues, ni aux grêles et douces musiques qu’on écoute le soir autour des cafés en plein air, ni aux hebdomadaires parties d’échecs en compagnie de quelque autre paisible bourgeois maure, à sa bastide, sous les dattiers, près de l’antique noria qui mélancoliquement, du matin au soir glougloute et grince.

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Aussi quand arriva le jour du marché, et que les parents, ayant vendu leur charge de pastèques, se présentèrent avec le petit bourriquet qui devait ramener Aïché, le bon Hamouda eut beau affecter l’impassibilité musulmane, et Aïché se voiler, pour cacher des larmes à fleur de paupières, dans les plis de sa m’laffah de laine blanche, on vit bien que ni l’un ni l’autre n’était joyeux.

Hamouda parla le premier; l’homme est lâche!

«--Aïché!...

--Seigneur!...

--Tu t’en vas, Aïché?

--Je m’en vais puisque tu l’as voulu.

--Sans un baiser d’adieu?

--De quel droit un baiser, tu n’es plus mon mari.»

Néanmoins Aïché--la femme est bonne!--daigna entr’ouvrir la draperie qui l’enveloppait et tendre aux lèvres de Hamouda une délicieuse petite main rougie de henné autour des ongles; après quoi elle partit, sans un mot de plus, au pas de son âne.

«--Gentille, se disait Hamouda, très gentille quoique un brin coquette! mais le moule n’est pas perdu. Au premier jour je me chercherai une autre femme; voici justement que les figues vont mûrir. Mes invités de cette façon trouveront leur dîner servi le long des haies.»

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Et, quand les figues furent mûres, quand, autour de chaque champ, aux raquettes de tous les buissons, apparurent les fruits innombrables pareils à des pelotes de soie jaune où resteraient quelques aiguilles, plein de désirs, presque consolé, alors Hamouda se mit en quête.

Il était riche, vert encore, les fiancées ne lui manquèrent point. Mais quoique une longue expérience, indispensable dans ces pays, lui permît d’induire au simple examen d’un coin de cil ou d’un bout de poignet les beautés cachées d’une femme; et malgré les renseignements de rusées commères dont c’est le métier, renseignements enthousiastes comparant toujours à un élégant palmier la taille de la personne proposée, et ses seins à un couple de ramiers palpitants et blancs avec des becs roses, rien, ni renseignements poétiquement colorés, ni constatations personnelles, ne peut faire oublier Aïché au bon Hamouda.

Si bien qu’un jour, après une interminable et mystérieuse conversation avec le voisin Mourad, riche marchand d’huiles, Hamouda enfourcha sa mule, et, trottant sous les oliviers, son bouquet de jasmin à l’oreille, gagna le village où Aïché vivait retirée.

--«Aïché!...

--Seigneur!...

--M’aimes-tu encore?

--Je m’ennuie ici, au village.

--Ne voudrais-tu pas, Aïché, revoir notre petite maison? Depuis ton départ le vieux jasmin ne fleurit plus et les hirondelles sont tristes.

--Je voudrais revoir la maison, le jasmin et les hirondelles.

--Aïché, les figues vont mûrir, voici la saison des mariages, j’ai trouvé quelqu’un qui t’épousera pour un jour, et puis après te répudiera, afin que nous puissions nous marier encore.

--Et ce quelqu’un est?...

--Un homme honorable, mon voisin Mourad.

--Mourad le neveu?

--Non pas, l’oncle.»

Ici Aïché éclata de rire sous son voile.

--«Mais, il est très laid, le voisin Mourad, tout le monde se moquerait de moi. Quant au neveu, je ne dis pas non; il est jeune, beau cavalier, en somme un mari convenable.»

Vainement Hamouda voulut protester, vainement la famille s’interposa, Aïché s’obstinait de plus en plus, répétant de sa voix câline:

--«Mais qu’est-ce que la chose peut donc vous faire, puisque ce n’est que pour un jour!»

Il fallut en passer par son caprice et proposer l’affaire à Mourad, le neveu, lequel accepta galamment, promettant au surplus d’être époux d’Aïché le moins longtemps possible et de la répudier au petit jour.

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Heureux gredin! la nuit du mariage, quand ses parents et ses amis le conduisaient à la maison nuptiale, entre deux rangs de torches, avec des musiques, il se laissait faire, impassible, cheminant les yeux fermés, suivant la coutume; mais un sourire de joyeuse espérance retroussait parfois sa lèvre, que déjà un brin de moustache ombrageait.

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Et le matin--pas très matin pourtant, car malgré ses belles promesses, Mourad le neveu ne se pressait guère!--le matin, sous le moucharabi de la maison d’Aïché, à jour et fleuri d’œillets rouges, devant la porte ornée de clous dessinant des fers à cheval et des croissants, on put voir le bon Hamouda tranquillement assis en habits de noces et qui attendait avec ses témoins.

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Voilà certes, avec ce décor lumineux, ces costumes originaux et le dénouement tout trouvé, un superbe sujet d’opérette!

VOYAGE A KAIROUAN

Sousse respire au bord de la mer, Kairouan se rôtit en plaine à 50 ou 60 kilomètres de là. Mais, entre l’Hadrumète des vieux Romains et la capitale des Aglabites bâtie par Okbah-ben-Nafi l’an 55 de l’hégire, entre le port barbaresque et la Mecque maugrabine, se dresse un vaste plateau relevé sur les bords, légèrement creux à son milieu, et dont l’étendue mouvementée représente assez bien le fond d’une immense coupe argileuse gondolée au feu par endroits. D’où, sans compter la grande montée en partant de Sousse et la grande descente aux approches de Kairouan, une série non interrompue de montées et descentes supplémentaires qui ne contribuent pas peu, comme on va le voir, au pittoresque du voyage.

Ce voyage, naguère encore difficile et coûteux, n’a plus aujourd’hui, grâce au gentil joujou qui s’appelle le chemin de fer Decauville, rien de particulièrement héroïque.

Muni de mon autorisation galamment accordée par le colonel Corréard, représentant l’autorité militaire, je me transporte de grand matin tout près des chantiers d’alfa, à la gare, où déjà sont rendus un certain nombre d’officiers et de soldats.

Je prends place, moi cinquième et dos à dos avec un capitaine et un intendant, dans un petit wagonnet ouvert, à roues très basses, qui roule au bas du sol sur de petits rails très rapprochés: quelque chose comme le tramway miniature qui mène de la Porte Maillot au Jardin d’Acclimatation. Seulement, ici la course sera plus longue; parti à l’aube, nous n’arriverons qu’après midi. Il est vrai qu’on ne fait pas mal de stations en route: au camp de l’oued Laya, à la redoute du col d’El-Onk, à Sidi el-Hani, à l’oued Zeroud... et je ne parle pas des stations accidentelles causées par les déraillements et les rencontres.

Le train réglementaire se compose de trois véhicules qui doivent toujours garder entre eux une distance de 50 mètres, soit un wagonnet pour les officiers, un autre pour les simples soldats et une plate-forme réservée aux bagages, au milieu desquels, jambes croisées, s’installe un Arabe, le chef de la police de Kairouan, venu pour témoigner devant le conseil de guerre dans une affaire d’assassinat. Wagonnets et plate-forme sont traînés chacun par deux chevaux galopant sur le côté de la voie, avec un artilleur en manière de postillon. A l’avant de chaque voiture, se tient un soldat de la ligne, la main sur un frein qu’il est toujours prêt à serrer. La précaution n’a rien d’inutile; car, aux descentes, on décroche la chaîne d’attelage, et les chevaux continuent à galoper libres, laissant traîner derrière eux, dans un nuage couleur chocolat, la chaîne avec son palonnier, bientôt dépassés d’ailleurs par le wagonnet qui, obéissant à son propre poids, dégringole les pentes d’une vitesse de plus en plus vertigineuse. C’est un peu effrayant d’abord, d’autant qu’en cette saison les rails dilatés se soulèvent bout à bout et font redouter au voyageur novice un déraillement qui semble inévitable. Mais ces «flèches» ne sont pas dangereuses, car elles s’abaissent sous le wagon emporté qui passe, doucement, sans secousse, comme le plus souple des ressorts.

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Pour atteindre au plateau qui se trouve de plain-pied avec la kasbah et les remparts du haut de la ville, le chemin de fer contourne Sousse entre le cimetière arabe qu’il écorne légèrement et les dunes blanches où s’adosse la zaouia de Sidi Giafr.

D’abord des oliviers,--de quelque côté que l’on sorte, c’est toujours les oliviers qu’on rencontre,--superbes encore, mais trapus et sentant déjà la montagne. Puis, à mesure que le train file et que les tours de la kasbah s’effacent à l’horizon, les oliviers deviennent plus rares; leur forêt s’émiette en bouquets, taches d’un vert sombre sur le fond rougeâtre du sol soulevé çà et là par des blocs calcaires; vers l’oued Laya, les oliviers finissent, et nos soldats campent sous le ciel.

A partir de l’oued Laya, jusqu’à la descente sur Kairouan, ce sera toujours le même plateau nu laissant voir l’argile du sol à travers un feutrage d’herbes sèches. Les buissons du jujubier épineux, les touffes blondes de l’alfa, de grands fenouils et un arbuste bas qui, rôti par le soleil, sert ici de bois de chauffage, y dominent mais pas de très haut, l’humble peuple des graminées. Çà et là, des traces de culture, le carré jaune d’un chaume resté sur pied, ou bien de larges espaces incendiés après moisson à la mode arabe et couverts de cendres d’un noir bleu, du milieu desquelles se dresse, à peine recroquevillée par la course rapide des flammes, la tige d’un artichaut sauvage tout praliné et comme fleuri d’escargots blancs. Ces grappes d’escargots sont les seules fleurs qui réjouissent la tristesse du paysage, et, de même, la graine duveteuse du chardon flottant dans l’air sans brise donne par moments l’illusion d’un papillon qui passerait. Nul parfum. Le soleil, haut déjà, cerne l’horizon de chaudes vapeurs. Au loin chemine lentement la fumée d’un champ qui brûle.

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Pourtant toute vie n’est pas absente. A une halte faite, en attendant que les chevaux dételés nous rattrapent, au bas d’une raide et très longue côte, je remarque des fourmis qui processionnent, d’innombrables petits lézards surexcités par le coup de fouet du soleil; et, mes instincts de collectionneur se réveillant, je capture une mante religieuse d’un vert tendre zébré de brun, portant deux aigrettes au front, mais n’ayant pas les grandes griffes acérées des mantes de nos pays; de plus, un magnifique saurien mat et rugueux, à large gueule, que nous prenons d’abord pour un caméléon, mais qui n’est pas, hélas! un caméléon, vu qu’il lui manque une crête au dos et ces yeux mobiles, roulant sur pivot, pareils aux deux moitiés d’une grosse perle percées en leur milieu d’un trou d’aiguille où s’incrusterait un fin diamant noir. Le long de la route, le galop des chevaux et le bruit des roues font lever des tourterelles, des huppes, des vols d’alouettes casquées et des compagnies de perdrix que, du haut de l’air, un faucon guette. Vienne mars, la saison des pluies, et en quelques jours la plaine va se couvrir de fourrages drus et fleuris où le Petit Poucet et ses frères plus grands que lui se perdraient dans des forêts de marguerites.

Le sol est fertile évidemment et peut redevenir riche par la culture. Il l’était bien pour les Romains! Car, dans ma description, j’allais oublier un trait caractéristique du paysage: partout des débris antiques, ruines de tours, arches d’aqueducs, entrées de citernes. A chaque pas, dans ce pays aujourd’hui désert, on marche sur des cadavres de villes.

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Quelques hirondelles annoncent l’approche de l’eau. A notre gauche, en contre-bas, miroite et danse une immense étendue bleue. C’est,--entre le plateau que nous parcourons et les montagnes des Souassi, violettes, transparentes, comme vaporisées,--la grande sebkha de Sidi-el-Hani, desséchée en cette saison. Mais tout près, sur la droite, voici un marabout au bord d’une autre nappe d’un azur moins vague et moins flottant. C’est la chapelle musulmane de Fekira-Fathma et la sebkha Kelibia, lac minuscule. Les poteaux du télégraphe traversent le lac; tout autour, des troupeaux font au soleil des ombres noires; au milieu luisent immobiles des milliers de points blancs qui sont des flamants endormis.

Déjeuner de conserves chez un mercanti. Puis nous visitons le camp, les potagers improvisés où déjà des légumes poussent et les maisonnettes dont il faut admirer d’abord le plafond fait de débris de boîtes à biscuits. La boîte à biscuits, dans ce pays privé de bois, joue en architecture militaire un rôle énorme. Quant à la pierre, le camp se trouvant situé sur l’emplacement de ruines romaines, on n’a qu’à égratigner le sol pour la trouver toute taillée; et deux colonnes de marbre dignes d’un palais forment les angles de façade de la baraque toute neuve où un jeune sous-officier est en train de dresser les comptes de sa compagnie.

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Nouveau départ: encore la poussière, encore les montées, encore les descentes, encore les horizons violets, les herbes grises, le sol rouge. Du reste, peu d’incidents. A la redoute d’El-Onck, sous un ricin faisant corbeille devant le corps de garde, se promène une tortue mélancolique. Désœuvrés, les soldats de ce petit poste perdu, en pantalon et blouse de toile, vont à la rage du soleil cueillant des artichauts sauvages.

Nous arrivons sur le bord extrême du plateau, à la lèvre même de la coupe. La grande plaine se découvre, bornée au lointain par les lignes nettes et noblement classiques des monts Zaghouan. Kairouan brille au milieu comme une tache blanche. On dételle les chevaux encore une fois, on lance les wagonnets sur la pente, et, après une dernière et plus vertigineuse dégringolade, le pays soudain tourne au marécage. Mais c’est pour le quart d’heure un marécage brûlé où mille crevasses crient la soif, avec un enchevêtrement d’oued sans eau que les rails franchissent sur des ponts de bois. Il reste pourtant là comme un souvenir de fraîcheur: on ne voit partout que buissons de tamaris et touffes de sauges, parmi lesquels sautillent et vivotent des myriades de maigres petits crapauds.

Kairouan est encore loin, et nous passons une bonne heure, tandis que les chevaux du relais final, sentant l’écurie, galopent furieusement, à suivre d’un regard impatienté le minaret de la grande mosquée seul visible maintenant et qui, selon les dépressions du terrain, semble jouer à cache-cache derrière une ligne de collines basses. Enfin Kairouan tout entier nous apparaît, avec les tours carrées et les dômes, non pas unis comme à Tunis, Monastir et Sousse, mais taillés à côtes de melon, de ses soixante et quinze zaouias ou mosquées.

J’ai la bonne fortune de rencontrer dans la gare même le capitaine Longuet, auquel me recommande par lettre le capitaine Gibault; et je franchis non sans émotion les murs remarquablement décrépis de la cité sainte, après avoir traversé d’un pied montagnard la chaîne de petites collines qui, si longtemps, nous les cachèrent et dont je m’explique enfin l’étrange formation géologique. Ce sont simplement de séculaires dépôts d’immondices; les Kairouanais en sont très fiers et n’aimeraient pas qu’on y touchât, les considérant, vu leur importance, comme preuve de noblesse et d’antiquité pour leur ville.

Après quatorze lieues en plaine, la chaleur des rues n’effraye point. Sans vouloir entendre parler de sieste, et pour me libérer au plus tôt de mes devoirs de touriste, je visiterai d’abord cette grande mosquée tant vantée qui est comme une ville dans la ville avec son enceinte de remparts accotés d’épais et lourds contreforts pareils à ceux de nos églises du XIe siècle.

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A l’entrée, deux colonnes dont l’énormité m’étonnerait ainsi que le contraste de leurs proportions classiques et de l’originalité tourmentée de l’arc en fer à cheval qu’elles portent, si je n’étais édifié déjà sur la façon dont les farouches conquérants du Maugreb ont compris en architecture l’art d’accommoder les restes.

Le «garçon Marabot», comme l’appelle le spahi du bureau de renseignements que l’on m’a donné pour guide, nous précède, sérieux et la clef au cou, dans l’intérieur de l’édifice. Un enchevêtrement de colonnes que relient des poutres en bois, transversales; un plafond bas ou plutôt une collection de petits plafonds bizarrement variés et de coupoles, le demi-jour, des nattes qui éteignent le bruit des pas, çà et là quelques formes blanches prosternées. Vue ainsi, la mosquée paraît féerique. Il faut la réflexion pour secouer l’enchantement et s’apercevoir que ces fûts en marbres précieux portent parfois quand ils se trouvent trop courts deux chapiteaux superposés, et que ces chapiteaux dont chacun mériterait une étude à part et dans les ornements desquels l’art grec et romain semble parfois rejoindre le mystérieux art punique, n’ont d’arabe que le badigeon blanc qui en empâte les détails. Ces colonnes furent volées à des ruines, aux ruines de Sabra où il en reste deux encore qui saignèrent quand on voulut les renverser, dit la légende apportant soudainement, comme sur une bouffée d’air de France, le souvenir de Musset, de Versailles, et de trois marches de marbre rose au milieu de ces sauvageries maugrabines. L’ensemble pourtant ne manque pas d’une certaine grandeur barbare, et sent la prodigalité fastueuse du pillard armé, l’improvisation de la conquête. Mais l’Orient pur s’y révèle surtout dans la chaire ciselée curieusement avec une enfantine richesse d’imagination; et aussi, pour ne rien oublier, dans les grands lustres de bois violemment coloriés, dont les degrés en pyramide portent une infinité de vulgaires lampions en verre débordant d’huile épaisse et mal odorante.

La cour, grand cloître où l’herbe pousse, car la ruine se met dans ce monument fait de ruines! s’entoure, elle aussi, des mêmes colonnes. Le pavé est tout en débris antiques: frises, rosaces, caissons de plafond. Sur le mur, à côté de la porte étroite qui conduit à l’escalier du minaret, je remarque deux inscriptions latines, l’une scellée la tête en bas et que je n’essaye pas de lire, l’autre parfaitement conservée et portant une dédicace à Nerva.

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Située hors des remparts, par delà les vastes citernes à ciel ouvert pleines d’eau croupie où Kairouan s’abreuve, et non loin des tombeaux ruinés des rois Aglabites, la zaouia de Sidi Sahab, barbier du prophète, nous débarbouille fort à propos de cette poussière d’antiquités.

Dans l’avant-cour,--est-ce une relique, un ex-voto?--le spahi m’indique en passant l’armature en bois d’une de ces logettes drapées où s’enferment les femmes pour voyager à dos de chameau. Puis une porte s’ouvre, et nous voilà dans un vrai palais des Génies, plâtre fouillé, faïence peinte, verni et brodé comme un coffret. C’est bien là la fantaisie fine et l’élégance nerveuse de l’art arabe. Un peu ébloui, je traverse de petites salles entourées de bancs, sans doute des salles d’école, où, par les mille ouvertures de dômes repercés à jour comme une pièce d’orfévrerie, tombe une lumière discrète et fraîche; et j’arrive dans une cour blanche, reluisante, entourée de sveltes colonnettes, au pavé recouvert de tapis anciens sur lesquels, agenouillés et les mains à plat, des fidèles prient. Le «garçon Marabot» du lieu nous accueille assez maussadement: il est tout jeune, de seize à dix-huit ans, et fanatique. Il réclame la carta, la permission de visiter signée par l’autorité militaire. Nous n’avons pas la carta, mais nous insistons, étant dans la place, pour pénétrer jusqu’à l’endroit où repose le corps du saint. Nous montrons un papier quelconque, on pousse une porte, on soulève les nattes; nous pouvons faire quelques pas dans l’intérieur de la chapelle et contempler derrière ses grilles le tombeau, voilé d’étoffes de soie brodées d’or, au-dessus duquel sont de gros cierges suspendus et des drapeaux en trophée.

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Décidément, il fait chaud dans les rues, plus chaud qu’à Sousse... J’essaye néanmoins, en suivant le côté de l’ombre, d’admirer quelques curieux coins de maison: c’est, vieille déjà, une construction de style étrange, loggia italienne ou souleïaire provençal, aperçue tout à coup dans l’uniformité des bâtisses arabes; c’est une porte, ancienne aussi, où se reconnaît le coup d’outil de l’ouvrier européen qui la fit, captif ou bien aventurier renégat. Nous traversons le faubourg des Slass, vide à moitié dans ses remparts, car les Slass révoltés boudent encore derrière les déserts salins des sebkhas, là-bas, vers la Tripolitaine. Sur le seuil des maisons, des fillettes aux grands yeux noirs nous regardent, l’air souffreteux, le front tatoué d’une croix. La croix et le poisson, symboles chrétiens, sont en Tunisie un tatouage très commun; sous la couche de limon musulman que l’invasion a déposée, on retrouve partout ici à fleur de sol, comme les mosaïques à Lempta, la province affolée de théologie, la terre d’Augustin et des grands hérésiarques.

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Désespérant de voir en détail les innombrables zaouias ou mosquées de Kairouan, je m’étais décidé à n’en plus visiter aucune; mais j’ai le malheur de m’arrêter devant une porte au marteau de laquelle sont attachés des petits chiffons multicolores, des brins de laine et de soie. Aussitôt quelques citadins, qui dormaient là roulés dans leurs manteaux, se dressent, m’entourent, m’expliquent que ces chiffons sont autant d’hommages à un santon des plus illustres et que cette porte est la porte d’un lieu extraordinairement saint. Pendant ce temps le «garçon Marabot», qu’on est allé avertir, arrive souriant... et nous entrons pour faire plaisir au brave homme.

Cette mosquée, célèbre dans les récits des voyageurs sous le nom de Mosquée des Sabres, n’est pas précisément une mosquée. C’est peut-être une zaouia, peut-être un marabout, peu importe! D’ailleurs, impossible de déterminer si elle est inachevée ou si elle tombe en ruines. Du dehors, avec ses sept coupoles à côtes, elle fait encore bel effet; mais à l’intérieur, sous les coupoles, on marche dans un détritus de plâtras et de briques cassées.

Au fond d’un renfoncement sombre, où se dresse une sorte de catafalque en bois sculpté, le «garçon Marabot», à la lueur d’un cierge, nous fait les honneurs d’un étrange musée: des sabres, vrais lingots de fer, lourds et courts, dégrossis à peine, mais couverts d’inscriptions en creux ainsi que leurs poignées et leurs informes fourreaux de bois. Tout est ici gravé, brodé de caractères arabes: le tabouret sur lequel je m’assieds, quatre monstrueux lampadaires attendant aux quatre coins qu’on les allume, jusqu’à un fût de marbre antique couvert de versets du Coran, jusqu’à une pipe gigantesque posée sur le tombeau, le fourneau vaste comme une marmite, le tuyau épais comme le bras. Les bons Kairouanais m’insinuent bravement que cette pipe est la pipe de Mahomet; et ceci, après bien d’autres choses, éveille en moi le soupçon d’une mystification.

Renseignements pris, c’en est une. Habitués, nous autres races de chrétiens, à l’idée de saints séculairement légendaires, nous ne nous faisons pas aisément à la conception toute musulmane de saints contemporains, voisins et familiers. Or, le saint vénéré ici n’est pas mort depuis fort longtemps et quelques vieillards à Tunis peuvent se rappeler avoir fait avec lui des affaires. Son héritier, fils ou neveu, bâtit le marabout après sa mort et inventa cette admirable spéculation des sabres «écrits» et des pipes. Un peu prophète, un peu poète, au gré de l’inspiration du jour, il improvisait un tas de légendes biscornues qu’il donnait à graver par des forgerons et des menuisiers à gages. Le tout ne signifie pas grand’chose; mais comme les sabres sont énormes, comme les tabourets, les chandeliers, les tableaux noirs partout suspendus aux murs et les caractères sont énormes, cela suffit pour frapper les imaginations.

Les indigènes admirent; et plus d’un naïf officier, plus d’un journaliste suivant l’armée, a emporté moyennant un louis ou deux, comme une précieuse relique, de cette ferraille et de cette ébénisterie dans sa malle. Le bonhomme a du reste trouvé un moyen fort ingénieux pour exercer son commerce sans sacrilége. Il fait croire aux Kairouanais, ravis de la bonne farce ainsi jouée à ces chiens d’infidèles, que les sabres vendus reviennent la nuit se remettre dans leurs fourreaux. Et en effet, ils y reviennent; car les forgerons, une fois l’un parti, ont bientôt fait d’en forger un autre.

Cet illuminé doublé d’un Gaudissart a tout de même prédit l’entrée des Français dans Kairouan.--«Les Français entreront et vous les aimerez!» dit textuellement une inscription que notre guide nous montre en répétant:--«Franzis!... Franzis!...» L’inscription est authentique; c’est peut-être à cause d’elle que Kairouan ne s’est pas défendue le jour où, toute la population couvrant les remparts, un cavalier gouailleur vint cogner à la porte du pommeau de sa cravache et cria:--«Cordon, s’il vous plaît!» et non pas, comme les journaux le racontèrent alors:--«Ouvrez, au nom de la France!»

Entre nous, le Voyant n’eut pas grand mérite à prédire; car l’inscription remonte précisément aux environs de 1830, époque où les Français ayant abattu après Alger le bey de Constantine, ennemi héréditaire et pillard par destination des bons et paisibles Tunisiens, il y eut pour nous dans le pays une explosion d’enthousiasme telle que l’armée adopta et conserve depuis la tenue traditionnelle des gardes nationaux du temps de Louis-Philippe.

Hors de la mosquée, dans un bordj abandonné, petit clos ceint de murs croulants, hérissé de chardons et qui a un bourriquot pour locataire, on veut encore me faire admirer trois ancres énormes prises sur saint Louis, paraît-il, et apportées de Carthage à dos de chameau. Mais la pipe m’a rendu sceptique; ces ancres démesurées, dont la présence au sein du désert étonne, n’ont sans doute pas plus appartenu aux galères de saint Louis que les sabres à ses chevaliers et que la grosse pipe à Mahomet!

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On a beau lutter, se défendre, le soleil est le plus fort et la sieste s’impose. Résignons-nous donc à la sieste. Mais il faut auparavant que j’aille présenter mes devoirs au colonel commandant le cercle, et lui faire viser mon permis de retour.

Le colonel de Faucanberge habite le Dar-el-Bey. Comme toutes les kasbah, tous les Dar-el-Bey et toutes les entrées de Dar-el-Bey se ressemblent. A droite et à gauche, quelque chose qui peut être indifféremment corps de garde ou prison: prison plutôt, car les verrous, énormes, se poussent de l’extérieur. Une cour au rez-de-chaussée, avec le puits dans un coin et des niches qui servaient d’étagères, la cour, dans la vie fermée arabe, étant considérée comme un appartement. Au premier étage, une seconde cour plus luxueuse et plus élégante: de fines colonnes de marbre à haut chapiteau y supportent une corniche en bois ciselé sur laquelle s’appuie,--découpant le bleu du ciel à grands carrés,--une grille. Les parois tout autour sont revêtues à mi-hauteur, selon la mode du pays, de vieilles et admirables faïences où se jouent, d’un ton plus doux sous l’émail usé, le jaune, le rouge et le vert. Au-dessus court une frise en plâtre, poème de lumière et d’ombre dont la matière est ennoblie et rendue précieuse par la fantaisie du dessin. Dans le mur, en arrière des colonnes, plusieurs portes mystérieuses conduisent à des réduits étroits, délabrés un peu, mais qui devaient en leur beau temps être dignes des Mille et une Nuits. Ces réduits servaient au logement des femmes. Poussant la porte d’une des chambrettes, le colonel me montre une cinquantaine de jeunes perdrix achetées vivantes à des Arabes et qu’il élève. Rien n’est charmant et rien n’est français comme cette couvée rustique pépiant dans un alhambra. Le pavage est le même que celui de la cour: en briques alternativement blanches et noires. Des carreaux vernissés et peints, à hauteur d’homme, représentent des châteaux d’Orient flanqués de minarets que surmontent des drapeaux. Au-dessus, toujours la corniche en bois sculpté et peint formant étagère, toujours la large frise en plâtre chargée d’inscriptions et d’arabesques, et, de plus en plus riche, le plafond, thème charmant où se donne carrière l’imagination de l’architecte.

La chambre à côté de celle aux perdrix possède une alcôve demeurée telle quelle, avec sa couchette en estrade que recouvrent quelques tapis. Un employé du Trésor, à qui la pièce sert de bureau, me dit avec un fort accent méridional révélant un compatriote:--«Puisque vous êtes fatigué, on va vous laisser seul ici, et vous vous endormirez en contrôlant une découverte esthétique que j’ai faite.--Et quelle est cette découverte?--Que les constructions arabes, à l’intérieur bien entendu, sont combinées pour être vues de couché...» En effet, une fois sur le dos, regardant à travers le clair tissu qui me défend des moustiques, je comprends le pourquoi de ces appartements étroits et hauts, de ces murs de plus en plus travaillés et riches à mesure qu’ils se rapprochent du plafond, de ce plafond gaufré, doré, aux tons harmonieux et pâlis de cuir de Cordoue et de vieille reliure, s’épanouissant dans la joie de ses arabesques et de ses couleurs ainsi qu’une fleur géométrique renversée.

Je rêve les yeux ouverts... Mon attention se fixe obstinément sur les faïences. Celles-ci du moins ne proviennent pas de l’importation italienne. Que sont-elles? hispano-arabes peut-être? peut-être aussi cypriotes. Il faudrait s’informer. Mais ici tout est vague et les gens ont tout désappris. Il n’y a plus qu’un homme à Kairouan qui sache découper, grossièrement d’ailleurs, dans le plâtre, les meneaux contournés de ces fenêtres à jour dont les vitraux de couleur me versent une si douce et si paresseuse lumière... Oui! il a raison, l’employé du Trésor: c’est de cette façon qu’il faut comprendre l’art arabe, c’est dans cette posture qu’il faut le regarder aux heures endormantes d’après-midi faites pour les voluptés du demi-jour et du demi-sommeil, la sieste, la rêverie!...

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... Lorsqu’on me réveille, il est nuit. Allah, qui, certainement, veille sur moi m’a préservé d’un grand danger. Le capitaine Longuet, homme charmant mais fort épris d’art dramatique, voulait pendant mon sommeil organiser une représentation en mon honneur. Car il y a un théâtre à Kairouan, bâti et dirigé par le capitaine, un théâtre en plein air auquel la logique des besoins a donné la disposition des théâtres antiques. Les gradins y sont creusés comme à celui d’Arles dans le terrain rapporté d’une colline artificielle. Par exemple, le rideau se lève au lieu de descendre dans les dessous. Mais les officiers et les soldats, indifférents à l’archéologie, se préoccupent peu du détail. Et les graves bédouins, sans rien comprendre, ne dédaignent pas de venir rire aux joyeuses farces de quelques loustics parisiens qui se font acteurs et actrices entre deux corvées, deux factions, deux marches en colonne. Il paraîtrait que l’ingénue est de garde, ce qui, au fond, me comble de joie; voir jouer à Kairouan: Une Corneille qui abat des noix, m’eût trop cruellement rappelé mes tristes devoirs de critique.

Je me résigne donc à passer la soirée chez Ernesto, un Italien qui tient le cercle militaire. Et quel remords ce souvenir éveille en moi! En voyant les quelques pauvres volumes dépareillés qui constituent la bibliothèque des officiers, j’avais promis et je m’étais promis d’envoyer là-bas un ballot de ces livres dont on a de reste à Paris. J’ai oublié cela, sottement, comme on oublie! Sur le mur il y a un plan curieux de Kairouan dressé par un capitaine du génie. Ce même capitaine a relevé la mosquée du barbier, travail à la fois artistique et très exact, avec chiffres, dessins, estampages, qui sans doute ira s’enfouir inutile et jamais connu dans un carton vert de ministère.

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Après dîner, nous sommes montés sur la terrasse. La grande distraction est de s’attarder là en regardant les incendies. Il n’y a pas d’incendie ce soir; mais dans le ciel, criblé de points d’or et presque tout entier blanc de la blancheur laiteuse des nébuleuses descendent ou plutôt coulent doucement des milliers d’étoiles filantes.

Kairouan luit à nos pieds, au milieu de la plaine noire, avec ses minarets et ses koubas. Pourquoi faut-il que tous ces minarets, toutes ces koubas indiquent des lieux de sépulture! Et pourquoi la brise m’apporte-t-elle cette odeur de mort et de choux pourris qui, d’après Stendhal, alors qu’à Rome on enterrait encore dans les églises, remplissait, certains soirs d’été, les rues de la Ville Éternelle!

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A la porte d’Ernesto, entre les lanternes d’un café qui pousse ses bancs de bois en pleine rue, un conteur récite ses histoires, d’une belle voix grave, avec des gestes pleins d’onction, des inflexions étudiées, frappant de temps en temps dans ses mains pour réveiller l’attention de l’auditoire. J’apprends, non sans tristesse, que ce conteur est surveillé, la corporation, paraît-il, mettant volontiers son éloquence au service du fanatisme musulman; il a près de lui un surveillant, espion à nous dévoué, qui représente la censure. Çà et là, au fond d’une rue, sous une voûte sombre, s’encadrent, en tableaux très clairs, d’autres cafés peuplés de burnous.

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On m’a conduit sur un bastion où, dans une baraque improvisée, de jeunes soldats télégraphistes manœuvrant leur petite lampe essayent de se mettre en communication avec le poste du Zaghouan, deux vers luisants qui se comprennent dans la nuit à travers un espace de trente et quarante lieues.

Puis on s’en retourne en suivant les remparts, l’ombre énorme de la mosquée, et le dédale des ruelles désertes. Des grillons chantent, un chien enfermé aboie furieusement, des chouettes nombreuses comme dans les cimetières nous frôlent de leur vol silencieux. Aucun bruit humain, aucune lumière. Seulement, de loin en loin, quelques portes basses de moulins à blé d’où sort un rayon, où tinte un grelot. Un âne étique tourne la meule; un homme veille, ensommeillé, la trique à la main, prêt à taper sur l’âne si la meule s’arrête et si le grelot cesse un instant de bercer la ville de son tintement mélancolique.

Il y a un moulin derrière le mur de ma chambre; jusqu’à l’heure où s’ouvre la porte des rêves j’ai entendu le bruit du grelot.

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... Dès l’aube, tous les clairons sonnant la diane, nous repartons pour Sousse...

Le ciel est gris, la plaine est grise. Un courrier passe à cheval, les pieds dans de grands étriers, et coiffé du large chapeau de paille bédouin. On côtoie le campement d’une tribu nomade: un berger regarde passer les wagonnets, son bâton sur le cou, les mains sur le bâton; autour des tentes en poil de chameau, les femmes rôdent curieuses et craintives; deux enfants s’enfuient à notre approche parmi les herbes, tout nus, tout noirs et ventrus comme de jeunes moineaux. Plus loin, des chameaux vont au pâturage, en file tranquille. Le soleil se montre un instant, rond et rouge, sans un rayon, gros bloc d’or au ras de la plaine, puis il disparaît dans les nuages.

Il va reparaître tout à l’heure, dorant les tamaris de sa lumière frisante et colorant la masse lointaine des montagnes. En attendant, le train galope, et Kairouan, hier blanche comme argent sous le flamboiement de midi, se montre à nous, pour le coup d’œil d’adieu, pâle et sans couleur sous un voile de brume.

Aspect fugitif, paradoxal, mais dont la tristesse ne messied pas à cette Rome musulmane faite de temples et de tombeaux!

UNE OASIS

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