L’APRÈS-MIDI AU VILLAGE
Depuis mon arrivée à Sousse, chaque jour, du haut de la terrasse barbouillée de chaux qui, dans le pays, sert de toit et de promenoir, je regardais d’un œil d’envie là-bas, vers le Sud, à plusieurs lieues, une longue ligne de palmiers droits entre le ciel et la mer, sur une langue de terre si basse qu’ils semblaient par moments, à l’heure où le soleil poudroie, avoir leurs racines dans l’eau bleue.
On m’avait dit: «C’est une oasis.» Et cette idée d’oasis hantait mes rêves. Je ne pouvais décemment quitter la terre d’Afrique avant d’avoir visité au moins une oasis.
Nous partons un matin, l’aumônier toujours prêt, le consul et moi, trottant en carrossa le long d’une superbe route à la mode barbaresque, c’est-à-dire large, capricieuse, se ramifiant comme un fleuve, tracée qu’elle est un peu au hasard par le pied des chameaux, des ânes et des hommes, à travers la forêt d’oliviers centenaires qui, cent kilomètres durant, jusqu’au delà de Medhia, borde d’un ourlet vert la côte du Sahel tunisien. Puis nous quittons les oliviers, nous traversons un «oued», où rôtissent des joncs desséchés au bord d’un restant d’eau croupissante, et des terrains sablonneux, inondés l’hiver, mais couverts maintenant d’herbes salines. En face, la plaine qui flambe et la ligne violette des montagnes; à gauche, des dunes stériles qui cachent la vue de la mer; à droite, les oliviers profonds et noirs dont, malgré casques et parasols, on commence à regretter l’ombre.
Heureusement, voici l’oasis!
Mon enthousiasme à l’aspect des premiers dattiers fait sourire l’abbé qui, en sa qualité de militaire, a, du côté de Gabès ou de Gafsa, connu des oasis véritables. Celle-ci, n’ayant guère que deux lieues de tour, est une oasis pour rire, un à peu près, un diminutif d’oasis.
Je voudrais descendre: pas encore! Au loin, entre les troncs enchevêtrés, la mer luit par mille trous bleus. La carrossa tourne l’oasis, enfonçant dans le sable jusqu’au moyeu des roues, et nous dépose en pleine plage. Bain délicieux, mais sommaire; car le roi des astres, autour de nos dos nus et sans défense, éclabousse les flots d’innombrables rayons aigus et vibrants comme des flèches. Patience! l’abri n’est pas loin, et, tandis qu’on se rhabille en hâte, notre jeune cocher maltais a déjà transporté les provisions sous les arbres.
Le système des murs en terre et des haies règne ici comme partout.
Il nous faut donc, l’abbé retroussant sa soutane, emporter l’oasis d’assaut par une brèche où les cactus manquent. Et maintenant, cherchons un endroit propice au déjeuner.
Nous ne sommes pas seuls: à quelques pas, dans un autre jardinet entouré aussi de sa haie, des bourgeois maures, venus de la ville sur leurs bourriquots à nez blanc tatoué d’une fleur, fument silencieusement, un bouquet de jasmin derrière l’oreille. Les bourriquots, laissés au soleil, cherchent leur vie parmi des choses épineuses; les bourgeois, avec leurs turbans neufs, leurs chechias de fête et leurs dalmatiques brodées, font dans l’ombre un groupe oriental, de couleur brillante et reposée. Plus loin, un Arabe laboure en courant, penché sur son araire primitif que traînent deux bœufs maigres.
La question de l’eau m’inquiète un peu; en route, le soleil dardait au point de liquéfier l’antique vernis de la voiture, et le champagne ecclésiastique du brave abbé a dû tiédir. Je sais bien, ayant lu ce renseignement dans les livres, que qui dit oasis dit puits: le dattier, pour fructifier, ayant besoin de vivre les pieds dans l’eau et la tête dans la flamme. Ceux-ci, j’en suis certain, ont bien la tête dans la flamme, mais c’est l’eau que je voudrais voir.
Un gamin paraît, tout noir, à moitié nu, portant à deux bras, sans doute en signe d’amitié, une amphore plus haute que lui; une de ces amphores à fond pointu dont la forme ultra-classique étonne d’abord ceux qui n’ont pas éprouvé combien la disposition en est commode et appropriée pour la planter droit dans le sable tant qu’elle est pleine, ou pour la faire basculer et pencher, en équilibre sur son gros ventre, alors qu’elle commence à se vider.
Nous suivons l’enfant. Un vieux, probablement le père, qui par timidité regardait de loin, vient cette fois à notre rencontre. Il a le sayon brun des pauvres, court, sans manches, ceint d’une corde, qui laisse les bras et les jambes cuire et se durcir au soleil. Avec un bon sourire édenté dans sa barbe grise, il nous montre son petit clos: la cabane en pisé où il serre ses outils, ses légumes; tout autour, verdissant à l’ombre protectrice des grands dattiers, les grenadiers, les figuiers d’Europe, les vignes, les melons, les tomates; et, dans un coin, le puits sans margelle, cratère ouvert au ras du sol d’où monte, à travers l’air torride, une éruption de fraîcheur.
Nos victuailles déballées, le vieux puise pour nous de l’eau glacée; l’enfant apporte une pastèque, des figues, des raisins dans un plat de bois. Et l’on est bien ainsi, assis en rond sur le sable fin, au pied de ces admirables arbres: les uns minces, le tronc gris régulièrement guilloché par les losanges des feuilles coupées, s’élançant droit de terre au milieu d’un bouquet de jeunes palmes; les autres, trapus, noirs, rugueux, s’enveloppant jusqu’à mi-corps d’un feutrage de radicelles mortes; mais tous entremêlant à la broderie transparente de leur feuillage de longs et lourds régimes pareils à des grappes d’olives d’or.
Ah! sans vous, abbé Trihidèz, quelle complète après-midi, quel déjeuner charmant et quelle sieste incomparable! Mais l’abbé s’accuse, l’abbé est coupable, l’abbé a oublié le café dans la précipitation du départ. Un déjeuner non suivi de café? en Afrique? C’est impossible! Plutôt que de s’y résigner, on renoncera à la sieste, on bravera l’insolation. Au loin, sur la hauteur, le village de Saalin reluit comme une lessive étendue. En voiture! C’était écrit: on prendra le café à Saalin.
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Pur village arabe, Saalin! Traçant l’unique rue assez large, deux longues murailles blanches qui ressembleraient à la clôture d’un cimetière sans les petites portes basses, en fer à cheval, par où, de loin en loin, une femme se glisse, voilée de la tête aux pieds, mais laissant apercevoir, lorsqu’elle tire le loquet, un bras d’ambre.
Une de ces portes est le café.
Quelques habitués sont là: nous les saluons, ils nous saluent.
Le jour ne vient que par la porte. Entrant tout d’une pièce, il éblouit d’abord plus qu’il n’éclaire; pourtant l’œil s’habitue assez vite à l’obscurité fraîche du réduit. Le sol troué, bosselé, rugueux, est en terre battue. Les murs, d’un crépi grossier, mais soigneusement blanchi au lait de chaux, font paraître plus noir le plafond en branches d’oliviers mêlées de torchis que, par goût des contrastes pittoresques ou par paresse, on laisse brunir et se culotter.
Dès notre arrivée, un grand sec à barbe blanche s’est mis à gratter des boîtes, à remuer de petites casseroles, à taquiner le charbon et les cendres d’un fourneau d’alchimiste qui luit tout au fond, dans un angle.
Assis sur la maigre estrade commune, dont une natte usée, des fragments de tapis, recouvrent mal les planches vermoulues, nous offrons, non sans échanger des compliments, des salamalecs la main sur le cœur, une tournée générale à l’assistance. Ces messieurs ne refusent point. Seulement il faut à notre tour accepter d’une pastèque qu’on est allé chercher en grande hâte au jardin. De la pastèque sur le café! Mais, à vrai dire, leur pastèque est parfaite; et sa pulpe où les dents se glacent, sa pulpe rouge, fondante, incrustée de graines noires, ne paraît pas autrement indigeste qu’un sorbet.
Tout à coup, un grand brouhaha. Très poliment, mon voisin de face me fait signe d’avoir à m’écarter un peu. J’obéis et je m’aperçois que le poteau contre lequel je m’appuyais,--un de ces poteaux qui calent le plafond,--est garni à son pied de carcans et d’entraves. Il y a foule au dehors. Dans le cadre obscurci de la porte se dessine la silhouette d’un fort gaillard lié de cordes. On le pousse, il s’assied à la place que j’abandonne et, tranquillement, se laisse ferrer par le cou.
Un de nos récents amis, un chamelier, messager entre Kairouan et Sousse, et qui, à fréquenter les soldats français, a retenu quelques mots d’un vague sabir, explique avec abondance que l’homme ainsi enchaîné est un voleur, et que, vu la pauvreté du village, le café y sert de prison.
O mœurs férocement patriarcales!
Je demande, par signes bien entendu, s’il est convenable que j’offre une tasse au prisonnier. Tout le monde hoche la tête, le prisonnier s’incline et sourit: il paraît que c’est convenable. De nouveau, le cafetier fourgonne; de nouveau, les charbons s’allument dans l’ombre, et les dés de marc noir, sucré de cassonade, vont circulant de main en main. Mais le soleil tombe vite en cette saison; notre Maltais, peureux, attelle, déclarant qu’il ne veut pas voyager la nuit. Allons, du café encore une fois; et à la santé du voleur! ce sera la dernière tournée.
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Je ne reconnais plus les endroits que nous avons traversés ce matin. Sous les rayons de l’ardent soleil, la réalité des choses semble s’être évaporée. Tout flotte et palpite; la terre, le ciel, tout se confond dans une atmosphère éblouissante. Autour de nous, des étendues d’un azur extraordinairement tendre et comme imprégné de blancheur, où les arbres se doublent, où les koubas se mirent. Est-ce de l’eau? Les paysans rient: c’est du sel. En regardant bien, à la place de ce qui paraissait de l’eau, nous distinguons, au ras du sol, le sel qui luit et l’air qui danse.
Sousse, à l’horizon, se dresse immense, suspendue entre terre et ciel ainsi qu’une cité de rêve. Mais à mesure qu’on approche, le relief des terrains, les détails des toits et des tours, puis, dominant le tout, la kasbah, massive et fortement piétée, prennent consistance et se dessinent. Au bas, la mer d’un bleu si réel, après ces flottantes féeries, qu’il nous paraît féroce et dur... Nous arrivons! Cependant le soleil darde encore, et l’heure de la sieste fait planer son silence au-dessus de Sousse endormie. Rangées en lignes le long des fils du télégraphe, des hirondelles nous regardent passer; d’autres, plus actives ou plus affamées, mais craignant la grande chaleur, volent avec de petits cris, sans s’écarter, sans en sortir, dans l’ombre étroite qui cerne d’un trait net les remparts.
UNE PARENTHÈSE
Un scrupule me vient: en recopiant ces notes écrites, persiennes fermées, suivant l’impression du jour, dans la grande chambre obscure et blanche où l’ardent soleil d’août m’emprisonnait chaque après-midi, je crains de calomnier la Tunisie.
La Tunisie ne reste pas toujours ainsi à l’état de fournaise!
Il arrive un moment où le ciel reluisant et dur, d’un bleu de pierre précieuse, se voile d’humides nuages, où la pluie descend à longs flots sur les champs altérés, les terrasses, ressuscitant les oueds taris, emplissant de nouveau les citernes épuisées, et, du soir au matin, vêtant de fleurs et de verdure les immenses plaines rougeâtres et sèches comme l’amadou.
Les gens en font de tentantes descriptions, dont il serait peut-être bon de tenir compte pour ne pas donner du pays une idée exagérée et fausse. Mais quoi! les pluies ne commencent qu’aux approches d’octobre, et, Parisien en escapade, je n’ai guère loisir d’attendre jusque-là.
Heureusement, j’ai conservé les lettres que mon frère m’a écrites depuis mon retour en France; rien ne m’empêche d’en intercaler ici quelques lignes qui, sans que j’aie besoin de mentir ni de raconter ce que je n’ai pu voir, combleront la lacune et rétabliront la vérité des choses.
Une, datée du 20 octobre, dit ceci:
Les raisins touchent à leur fin, les grenades sont mûres et les premières dattes font leur apparition... Sous les oliviers, dans un bas-fond où séjourne l’eau des dernières pluies, j’ai tué un bel étourneau. D’ailleurs, ce coin mouillé servait de hammam à toute une population d’oisillons gazouillante et ébouriffée...
Voilà qui peut sembler rafraîchissant déjà; en janvier, on aura mieux encore.
Il a plu et venté toute la nuit!
C’est l’hiver printanier d’Afrique que, dans l’intérêt de ton livre projeté, tu aurais dû voir.
Les étourneaux descendent par bandes; les bois d’oliviers sont peuplés de grives passant prudemment d’une branche à l’autre; les chardonnerets, les alouettes huppées, les moineaux volettent dans les thyms, la lavande en épis et le gazon jeune et fort qui pousse aux endroits abrités. A l’ombre des figuiers de Barbarie, il y a des scilles, des arums et d’énormes touffes d’asperges sauvages.
J’ai cueilli en rentrant deux rameaux d’amandiers en fleurs. Par-dessus tous les murs, embaumant délicieusement, frissonnent les grelots d’or des cassies.
La campagne se fait vivante. Partout des femmes, des enfants, ramassant les olives qui tombent en grêle sur des draps étendus par terre au pied des arbres, tandis que les hommes gaulent, ou bien, perchés dans les branches, arrachent à même le fruit de leurs dix doigts coiffés, en guise de dés, de bouts de cornes de mouton pareils à des griffes de diable.
Des gamins chantent sur les routes, poussant devant eux l’âne qui porte la récolte.
Les chameaux entrent dans la ville, venant des villages, par longues files, tous chargés d’outres pleines de l’huile nouvelle.
A Sousse, les moulins fonctionnent, colorant les ruisseaux en jaune et empestant les rues de leur âcre odeur.
Les piles (c’est ainsi qu’on appelle les réservoirs à huile) débordent, les tonneaux sont prêts à crever.
Avec tout cela, on sent dans l’air comme un sentiment de détente.
L’indigène n’a plus ce caractère irrité que lui font, pendant les interminables mois de chaleur, l’attente de la pluie et la crainte des sécheresses. Quand vous passez auprès du champ où il travaille, volontiers il s’arrête pour vous saluer d’un amical bonjour.
Les chameaux eux-mêmes ont perdu quelque chose de leur ordinaire impassibilité, et, fantastiques, le cou tendu, avec je ne sais quoi d’un dindon énorme et antédiluvien, poussent d’aimables gloussements...
Telle est Sousse en hiver.
Et maintenant que nous voilà tant bien que mal en règle avec notre conscience de voyageur, n’oublions pas que le soleil d’août flambe toujours et que le Ramadan dure encore!
LA PETITE FÊTE
Hier soir, avant sept heures, j’ai vu rentrer par la porte de mer le khalifa accompagné d’un tabellion et d’un notable, tous les trois en superbe djebba de soie rouge, souriants, mais avec un air de solennité. Ils étaient allés hors de la ville, sur les dunes, assister au coucher du soleil et accomplir, comme tous les ans, je ne sais quelle cérémonie à la fois astronomique et religieuse. Quelques instants après, bourré à éclater, le canon tonna annonçant la fin du Ramadan et du jeûne.
Ce matin, trois autres coups de canon me réveillent; monté sur le toit pour voir l’air du temps, j’aperçois de tous côtés, au faîte des minarets, des marabouts et des mosquées, de grands drapeaux ornés du croissant qui flottent dans l’aurore rose.
C’est l’Ayd-Serir, la petite fête, le jour des cadeaux et des friandises, des visites, des embrassades familiales, le jour qui, pour la gent porte-turban, est un peu ce que sont pour nous le premier de l’an et la Noël.
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Rien n’est triste d’ordinaire comme les cimetières qui s’étendent, tache blanche chaque jour élargie, aux abords des villes et des villages arabes, sans ombre, sans clôture, se confondant avec les champs cultivés et les bosquets d’oliviers sous lesquels leur lisière indéterminée s’égare! A un bout,--où l’on ensevelit encore,--les tombes sont neuves, fraîches crépies; à l’autre extrémité, le blocage grossier se disloque, montrant à fleur de terre des crânes, des débris de squelette. Les turbans de pierre taillée, que le musulman paresseux remplace aujourd’hui par une simple brique posée sur champ, gisent dans les herbes stériles. Tout sent la ruine et l’abandon. Rarement on aperçoit un homme qui prie ou deux femmes, veuves d’un même mari, en train de balayer la poussière d’une dalle.
Mais aujourd’hui la funèbre colline est en joie. Les femmes, ombres blanches et noires, y circulent, nombreuses, ou causent assises en rond. Dans quelques petites enceintes particulières, closes d’un mur si bas et si facile à enjamber qu’on n’y a pas pratiqué de porte, des familles sont réunies; les pères ont l’habit des grands jours, les enfants vêtus de bleu, de blanc, de rose, se poursuivent et chevauchent le mur... Derrière, comme fond au tableau, une pente d’oliviers, puis les dunes et la mer frissonnant dans la claire lumière matinale.
Les souks sont déserts: marchands absents et volets fermés! Mon pas sonne sous leurs voûtes sombres où, de loin en loin, par une ouverture que festonnent des toiles d’araignées, descend un rayon perpendiculaire comme un poteau d’or.
Dans les rues, tout le monde s’embrasse, l’œillet ou le jasmin sur l’oreille. Tout le monde a sa djebba de fête, rouge, bleu clair, et brodée ton sur ton sur la poitrine, sur le dos, sur les coutures et autour des manches; le double gilet: l’un fermé montant jusqu’au cou, l’autre accompagnant en manière de transparent l’ouverture de la djebba, et orné d’un encadrement de boutons serrés, pareils à des grelots; la ceinture de soie roulée autour du caleçon; le burnous souple et blanc porté en besace, sans compter le turban neuf et la calotte réjouissante à voir comme un coquelicot frais éclos. Mahmoud le janissaire, que je rencontre, a des souliers vernis, bizarrement agrémentés sur le cou-de-pied de languettes à jour inutiles mais décoratives. Devant la porte de la mosquée, où de gros clous dessinent des arabesques autour de ferrures en forme de croissant, un bel Arabe se met pieds nus et confie ses sandales à un jeune décrotteur maltais. Il suit l’opération évidemment nouvelle pour lui avec un intérêt joyeux qui n’est pas exempt d’inquiétude.
Les plus gentils sont les enfants. Il y a là un tas de fillettes, vraies miniatures de leurs mères, en robe mi-partie, avec des gilets compliqués, une superposition de chemisettes, des bracelets et des colliers, des casques d’or et des barrettes d’où tombe, encadrant les joues brunes, une mentonnière de sequins. A six ou huit ans on ne se voile pas encore: belle occasion, si j’en avais le loisir, pour étudier dans ses détails le costume des femmes arabes! Les gamins portent des vestes brodées d’or et chargées de galons en cannetille argentée. Leurs pères les mènent par la main ou les promènent sur les bras, très fiers quand on les trouve beaux et qu’on les caresse. Ils leur achètent des joujoux européens, mirlitons, sifflets de bois et trompettes; quelquefois aussi des joujoux indigènes: une femme des tentes, très jeune, endimanchée, passe ayant sur le dos son poupon lié en paquet; le poupon tient dans ses petites mains une tarabouka minuscule.
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Tout à l’heure, le long des quais, j’ai vu un bateau chargé de petites djebbas, de petits turbans: troupe d’enfants, sans doute une école, partie pour une promenade en mer. Ailleurs sont installées des balançoires tournantes, comme on en voit dans nos fêtes foraines, mais construites barbarement et pareilles à la roue d’une noria primitive dont chaque seau monterait un petit maugrabin au lieu d’eau.
Et puis les pâtissiers, assis jambes croisées, roulant leurs pâtes sur une table basse; les confituriers ambulants, très entourés, distribuant avec la même cuiller à cinquante bouches ouvertes une becquée de confitures; les vieilles qui vendent des pains semés de grains d’anis, des macarons et des gâteaux couleur de neige sur lesquels tremble une feuille d’or.
Quel est ce vacarme? Des nègres en vestes rayées, en caleçon blanc tranchant sur leurs mollets d’ébène, donnent des aubades par la ville. Cinq en tout, mais qui font du bruit comme quarante: un joueur de musette, deux joueurs de tambour de basque et deux autres qui sont armés de bizarres castagnettes doubles, en fer battu, pareilles à une énorme cosse de caroube. Ils m’aperçoivent, accourent, me bloquent dans un coin en m’appelant «Kébir!» Les nègres à castagnettes viennent sur moi, puis se reculent, esquissant des pas gracieux avec d’effroyables sourires. Ils s’animent de plus en plus, m’assourdissant d’un bruit de casseroles entre-choquées. Les trois autres restent impassibles. A la fin seulement le joueur de musette, patriarche à barbe frisée qui ressemble aux Juifs de Rembrandt, se met à marquer la mesure, dodelinant de la tête et dansant des genoux.
Un homme les suit, porteur d’un grand cabas dans lequel, religieusement, ils versent la moitié de la recette. C’est le collecteur de l’impôt. Ici, le bey remplace l’agence Rollot et prélève un droit sur la musique.
Je donne vingt sous, espérant me délivrer d’eux, à ces enragés musiciens. Imprudente libéralité! car les voilà qui recommencent.
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Par bonheur, j’aperçois un café maure à portée. Les consommateurs, en train de fumer, se dérangent pour me faire place sur leur natte. Un descendant de Mahomet, reconnaissable à son turban vert, mais portant le sarrau des pauvres gens, entre timidement pour boire le verre d’eau fraîche qu’on trouve gratis partout en Tunisie. Je lui offre une tasse de café qu’il accepte, un cigare de la régie beylicale qu’il accepte également, et nous voilà assis côte-à-côte, échangeant par gestes d’obscures pensées et des congratulations vagues, tandis que les colombes familières roucoulent sur la planche d’un petit colombier accroché au mur, et qu’une pendule, horrible objet d’importation italienne, fait mouvoir en haut de son cadran, au va-et-vient de son balancier, les yeux en émail d’une figure de prima-donna.
CHOSES TRISTES
J’éprouve de l’ennui à l’idée que dans trois jours il me faudra quitter Sousse; pourtant, je voudrais déjà être parti: cette impression, amère et douce comme certains adieux, jette sur le paysage éclatant un voile de mélancolie. Le hasard lui-même, les rencontres semblent vouloir se mettre au diapason de mon âme; décidément elle s’attriste en prévision de mon départ la chère cité barbaresque au ciel rose traversé d’oiseaux, où, dans l’enthousiasme de l’arrivée, pour ne pas troubler un ensemble harmonieux et joyeux, je rêvais, adoptant turban et djebba, de m’habiller de couleur tendre...
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Hier soir, j’étais monté sur le plateau, derrière les dunes, par la large route sablonneuse et jaune qui s’en va du côté d’Hammamet. Les cigales chantaient, le soleil se coucha, et, dans ce moment d’infinie splendeur qui précède l’arrivée rapide du crépuscule, le Zaghouan, devenu d’une éblouissante transparence, parut se volatiliser et disparaître dans un poudroiement de soleil rouge. J’étais au milieu des ruines d’Hadrumète, sol antique, bouleversé, tombeau d’une ville ensevelie, dont l’écroulement silencieux se continue après des siècles, avec des effondrements ronds où la terre descend d’un bloc entraînant les oliviers centenaires qui continuent à verdoyer au fond de ces fosses. Soudain, je m’arrêtai: un puits énorme, sans margelle, s’ouvrait devant moi. Et, dans le mystère de la nuit tombante, ce puits au fond duquel--reflet du ciel sur l’eau invisible--flottait une lueur, m’effraya. Je n’osai pas aller plus loin, et ne me sentis rassuré qu’en retrouvant la route jaune et en répondant au rauque salut d’un bon Arabe qui rentrait des champs derrière son bourriquot.
A gauche, un enclos blanc en maçonnerie; tout autour, sous les oliviers, des masses sans forme, un ruisseau de pourpre coagulée, une odeur âcre, et, quand je m’approche, un grand oiseau noir qui s’envole. L’abattoir, à cette heure funèbre, avec ses débris, ses paquets d’entrailles, avait un aspect de champ de massacre. Je m’éloignai vite et pressai le pas, désireux de rentrer à la ville avant la nuit.
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Ce matin, nous sommes sortis à sept heures. Un semblant de pluie a réjoui l’air, laissant derrière soi un semblant de brume, de sorte qu’on n’a pas trop chaud à suivre la plage dans la direction de Monastir.
Sous les remparts, autour des jardins semés d’habitations blanches, un Européen, Marseillais sans doute, s’amuse à tirer les petits oiseaux. D’une tente d’Arabes cultivateurs, basse et cachée derrière un talus, un grand chien maigre sort et aboie après nous. Tout en haut, vers le camp, sous la kasbah, passe une musique militaire.
Asseyons-nous dans l’angle d’ombre que projette la chapelle du cimetière chrétien. Devant la porte, en dehors de l’enceinte close de murs, s’alignent des tertres de sable surmontés de petites croix noires, neuves, et fraîchement vernies. Je lis des noms français, des noms paysans, avec cette indication monotone: âgé de vingt ans, de vingt-deux ans, de vingt-trois ans. Ce sont des sépultures de soldats. Devant, une avenue triste, abandonnée, semée de soudes à noire verdure, s’allonge entre les cactus jusqu’à la mer, jusqu’au chemin bleu de la patrie.
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Presque tous les jours, rentrant chez moi après déjeuner par les rues de traverse étroites et fraîches, je rencontrais, trottant, avec sa petite ombre qui avait peine à la suivre, une maigre et proprette petite vieille, souriante, l’œil fin et doux, dont la robe noire à pèlerine, usée, rapiécée, et je ne sais quoi dans les tuyaux de tulle du bonnet, avaient quelque chose de lointainement, de très lointainement ecclésiastique.
Je vous présente en sa personne la meilleure Française de Sousse: sœur Joséphine, la Mouniga, comme l’appellent, avec une affectueuse familiarité, les Maltais, les Arabes et les Juifs. Sœur Joséphine habite Sousse depuis plus de quarante ans sans avoir jamais revu la France. «Je suis née dans l’Ariége, me disait-elle l’autre jour, avec un soupir résigné et un fort accent du terroir, mais qu’est-ce que j’irais y faire maintenant, noire et sèche comme je suis? personne ne me reconnaîtrait plus.» Puis, changeant de conversation et me montrant sur le plat de sa main un peu de viande dans un bout de journal: «Je cours lui porter ça, au pauvre!... il n’y a que moi pour le décider à manger... ici, personne ne sait rien faire... si je venais à lui manquer il serait tout de suite mort.» Le pauvre, c’était le R. Padre Agostino del Reggio di Emilia, franciscain, un homme fort distingué, paraît-il, ami de Cavour et de Cialdini, et qui, d’après la légende soussaine, se serait fait moine à la suite de chagrins d’amour.
Il habite Sousse depuis fort longtemps, lui aussi, disant la messe pour les Maltais catholiques et se bâtissant, à force de sacrifices et d’économies, une petite église dont la croix se dresse fièrement au milieu des croissants de minarets. Elle, la Mouniga, active comme une fourmi d’Europe, tient une espèce d’école où viennent les gamines maltaises et juives. Elle fait aussi un peu de médecine, un peu de pharmacie, et soigne les femmes des Arabes, qui la tiennent en grand respect et lui ouvrent leur maison. C’est elle qui ne s’effrayait pas au moment des troubles. «L’insurrection? Qu’est-ce qu’ils nous chantent avec l’insurrection? Qu’on me donne seulement un petit âne et je m’en irai toute seule jusqu’à Gabès.» Et elle y serait allée, sans rien craindre, sur son petit âne, la Mouniga!
Aujourd’hui, j’ai rencontré la Mouniga devant l’église. Elle me montre ses mains vides: «Plus besoin maintenant de lui porter des côtelettes, au pauvre!» Ses petits yeux luisent, luisent comme si des larmes voulaient couler. «Il est mort; vous pouvez aller le voir, là dedans, couché sur les dalles!»
Je suis entré dans l’église, très claire, ayant pour tout décor un tableau, et, sous une cage de verre, un buste d’Ecce homo en robe écarlate. Au fond du chœur, derrière l’autel voilé de noir, quelques galopins de douze ans, distraits et déguenillés, psalmodient sous la direction d’un frate ventru. Au milieu de l’unique nef que le jour extérieur inonde, entre deux rangs de Maltaises agenouillées dont la cape en satin raide cache les visages, un linceul recouvre l’échiquier blanc et noir des dalles; et, sur le linceul, les mains jointes et liées d’un mouchoir, les pieds nus, un christ de cuivre sur la poitrine, un grand missel ouvert sur le ventre, le R. Padre Agostino est étendu. Sa tête maigre, à barbe blanche, encadrée du capuchon de bure, et qu’aucun coussin ne supporte, laisse voir le noir des narines. Tout autour, des mouches volent dans la lumière joyeuse et se posent sur ses yeux ouverts.
Le Père a voulu être exposé ainsi, enterré sans bière dans son étole aux ors ternis, et la Mouniga, que cela désole, accomplira néanmoins jusqu’au bout les volontés du Père.
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C’est sans doute un effet de l’air ambiant, et peut-être ai-je tort de me laisser aller ainsi à des idées de tolérance musulmane; mais je confesse,--dût pour un tel méfait Voltaire me faire attendre à la porte du paradis des incrédules,--je confesse avoir trouvé quelque grandeur à cet humble roman de la vieille Mouniga et du vieux moine!
QUESTIONS DE FEMMES
Mahmoud fait ma malle, enveloppant avec un religieux respect, soit dans un linge lorsqu’ils sont gros et lourds, soit dans un carton rempli de grains d’avoine lorsqu’ils sont petits et fragiles, les quelques menus objets,--maigre et fantaisiste butin de ma campagne en Byzacène,--devant lesquels j’espère me souvenir là-haut, à Paris.
Cependant, sur un coin de table mes yeux parcouraient machinalement un livre entr’ouvert: les Annales Tunisiennes; et j’y lisais ceci qu’en 1823, à Tunis, un jeune boulanger sarde se fit aimer d’une musulmane. Surpris et dénoncés, la populace furieuse conduisit les deux amoureux au Bardo. Le boulanger eut le cou coupé; la femme, cousue dans un sac, fut noyée, et le Maure qui avait servi leur intrigue fut pendu à la porte Bab-el-Souika... En 1823!
Ceci éveille en moi des regrets, et je m’aperçois, mais trop tard, qu’envahi par la douceur du climat, distrait par la nouveauté et la variété des choses, j’ai, voyageur coupable, négligé complétement ou à peu près ce qui se rapporte au beau sexe. Pas une conquête, pas une aventure, rien dont je puisse me faire gloire au retour, dans un cercle d’amis étonnés, avec un air de mystère.
J’avais pourtant des occasions, tout comme les autres, et même l’autre jour, dans ma déplorable indifférence, j’ai refusé énergiquement d’assister à une représentation d’almées. Entre nous, le jeu n’en valait pas la chandelle, de tels spectacles organisés pour nous tournant immédiatement au cabotinage et perdant la naïveté locale qui en fait l’originalité et la saveur. D’ailleurs, en ce genre, n’avais-je pas vu ce qu’il y a de mieux, avec Aubanel et Mistral, à Beaucaire où, naguère encore, des troupes de saltimbanques tunisiens et turcs venaient exécuter leurs exercices, ni plus ni moins que si la foire était toujours le marché de l’Orient?
Résumons pourtant les événements de de ces vingts jours. Peut-être, en cherchant bien, trouverons-nous quelque chose qui, embelli et amplifié, pourra paraître d’un suffisant romanesque.
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Un riche Juif m’amena une après-midi dans sa maison et m’y régala de liqueurs douces et de frangipanes à l’eau de roses. Notre arrivée surprit les femmes en train de chiffonner, accroupies, des étoffes et des broderies d’or, au milieu d’un salon meublé à l’européenne, avec deux armoires à glace, deux pianos, deux pendules et une grande quantité de fauteuils tout neufs et de chaises, sur lesquels on ne s’assied jamais.
Une fiole à parfums en argent ciselé, posée sur une commode vulgaire, représentait seule et assez maigrement la couleur orientale.
En revanche, tant que notre collation dura, les curieuses Juives surent trouver mille prétextes pour monter et descendre l’escalier sans rampe et tout égayé de faïences qui conduit du salon aux étages supérieurs. La contemplation prolongée de cette échelle de Jacob avec son va-et-vient d’anges femelles aux sourcils rejoints, aux yeux ardents et doux, revêtues, pour comble de tentation! du paradoxal costume que j’ai déjà eu l’occasion de décrire, me plongea, pourquoi craindrais-je de l’avouer? dans le plus troublant et le plus agréable des rêves. Mais tout se passa en songeries: je n’y gagnai que le droit de saluer la mère et les filles, quand plus tard je les rencontrais par les rues.
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Une autre fois, il me fut donné de voir une jeune Arabe quittant son voile devant moi. C’était chez des amis: une vieille qui venait chaque semaine laver à grande eau, comme c’est la coutume, les carreaux des escaliers et des corridors, avait bien voulu nous montrer sa fille dans tous ses atours. La fille avait quatorze ou quinze ans; mais, là-bas, une enfant de quatorze ou quinze ans commence à ressembler singulièrement à une femme.
Je pus observer de près et en détail cet amusant costume à peine entrevu entre les plis de la m’laffah blanche ou noire dont les Soussaines s’enveloppent. Mes yeux d’infidèle se régalèrent à contempler les bijoux en argent,--broches, pendants, colliers, bracelets, anneaux de pied,--barbares, compliqués et lourds comme des bijoux d’idole; la souria, chemisette de crêpe uni à manches transparentes qu’il est de bon ton d’appeler kmedja, la farmla qui est un gilet ouvert chargé de boutons et de broderies, la djebba courte et mi-partie, la douka ou petit casque d’or pareille au bonnet recourbé des dogaresses, et le caleçon, le séroual, moins impudique que celui des Juives, mais encore suffisamment plastique, et les chebrellas au bout élargi, où sont à l’aise les pieds nus frottés de henné. Ajoutez de grands yeux, un teint pâle et mat, cette démarche nonchalante, voluptueusement balancée, où se combinent en un irritant mélange la coquetterie avec le dédain, et certes vous comprendrez, si sa bien-aimée ressemblait à cette fillette-là, que l’infortuné boulanger sarde ait affronté le yatagan.
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Aujourd’hui, on ne risquerait plus grand’chose,--tant les mœurs se sont adoucies!--pas même la trique d’un mari jaloux. C’est pour cela peut-être que les aventures ont si peu d’attrait, depuis qu’elles se résument fatalement pour l’étranger en quelque banale et répugnante entremise.
Je n’ai jamais bien compris l’agrément de ces amours exotiques improvisées. Que dire, même en supposant qu’on sache un peu d’arabe, à des femmes dont toute l’occupation consiste à se peindre les ongles et les yeux, si elles sont riches; pauvres, à préparer le messous sucré fait de beurre, de dattes et de raisins secs, à laver, à coudre, puis à courir les hammam et les cimetières, à s’entre-visiter par le chemin aérien des terrasses pour causer de mariages, de fiançailles, de querelles conjugales, ou de quelque étoffe nouvelle apportée par un marchand roumi. Leurs grandes disputes, c’est quand le mari a une concubine à la maison, et que, la concubine voulant porter la soie, la femme légitime prétend lui imposer la laine; leur grande affaire, c’est de mander le médecin maure, afin qu’à l’aide de remèdes mystérieux il réchauffe l’affection maritale toujours, en ces pays de polygamie, légèrement languissante.
A Tunis autrefois (peut-être en est-il de même aujourd’hui), les femmes de la haute classe s’occupaient de vague politique, et, grâce aux complaisances de quelques marchandes à la toilette, poursuivaient de cancanières enquêtes les faits et gestes des Européens.
Mais ici, il n’y a que des créatures enfantines et résignées, que leurs maris méprisent, aussi durs pour elles qu’ils se montrent galants et dépensiers pour la maîtresse du dehors dont elles n’osent même pas être jalouses.
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Elle est charmante, certes! la fille de la vieille laveuse d’escaliers. Avec ses regards inquiets et doux, sa parure aux couleurs voyantes, elle me fait l’effet d’un bel oiseau. Mais, comme le disait un sacripant de ma connaissance qui a sur les femmes d’Orient des idées remarquablement musulmanes, à tant faire que d’aimer ces oiseaux rouges et bleus, il faudrait être le Grand Turc et en avoir sa pleine volière!
LE LYS DES SABLES
Eh bien, non, j’avais tort: cette sèche et blanche Tunisie, après m’avoir empli le cœur de la nostalgie de ses ruines, se fait coquette le dernier jour pour me laisser l’ivresse du regret, comme ces galantes filles d’auberge qui, au cavalier arrivé du soir et repartant pour l’aventure ou la bataille, versent le dernier coup de l’étrier accompagné du dernier regard, qui est inoubliable et qui grise.
Dans ce voyage autour d’une petite ville barbaresque dont,--assiégé que j’étais par l’infernal soleil, et sauf mes pointes hardies à Monastir, à Lempta, à Saalin, à Kairouan,--je n’avais jamais perdu de vue les remparts blancs ou roses, une exploration manquait: celle d’être allé en voyage d’au moins quinze minutes, jusqu’à la kouba de Sidi Giafr et jusqu’aux jardinets verdoyant sous les dunes.
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Ayant quelques heures devant moi, j’ai voulu les employer à ce pèlerinage suprême. Tandis que Mahmoud et Younès se chargeaient de faire emporter à bord mon léger bagage, je me suis amusé à suivre les bourriquots qui trottaient vers le marabout et les sources avec leurs amphores vides.
Avant d’arriver au marabout, il y a bien quelques citernes, celles par exemple où lavaient les négresses dont le pittoresque africain m’avait si agréablement surpris le jour de mon débarquement, et d’autres encore réparties entre les indigènes et la troupe. Mais les indigènes ne s’y arrêtent guère; ils préfèrent faire quelques pas de plus et se fournir à un puits monumental, orné d’une inscription arabe, situé en contre-bas du marabout, non loin de la porte rouge et verte laissant voir une cour où circulent des femmes, et du bloc de maçonnerie barbouillé d’une chaux épaisse figée en stalactites qui est le tombeau du saint homme vénéré là.
Auprès du puits, dont l’eau est douce si près de la mer, un petit café était installé. De bons Tunisiens, prolongeant les fêtes du Ramadan, fumaient, buvaient de l’eau fraîche et du café noir, mangeaient des melons blancs et des pastèques.
J’ai fait le tour du marabout et suis allé voir les jardins, improvisés au pied des grandes dunes, à l’abri d’une digue naturelle constituée par l’amas des sables plus récents. La fertilité y est grande; quelques gouttes d’eau suffisent pour que, de ce sable aride, salin, brillant comme du verre broyé, sortent les plus magnifiques herbages. Un Arabe se promenait autour des jardins, entre-choquant deux fragments de brique et poussant de temps à autre un cri rauque pour éloigner des vols de moineaux qui venaient piller le millet et le maïs.
Il n’était pas six heures et le soleil oblique déjà jetait sur les dunes, hautes à l’endroit où je me trouvais et se donnant des airs de montagnes, l’ombre géométrique du marabout et de son dôme. Je m’étais étendu, contemplant la mer, sur le sable où verdissent, ensevelis jusqu’à mi-tronc, des mûriers d’Espagne, quelques figuiers sentant le bouc, et une solanée chargée de baies rouges que les Arabes respectent, croyant sa présence favorable à la fécondation du figuier.
Tout à coup un papillon bleu me frôla, le premier et le seul que j’aie vu dans ces climats brûlés, flocon d’azur, morceau de turquoise, pareil à ceux qui voltigent par bandes, dans nos villages, autour des fontaines.
En même temps, je sentis une odeur de fleur! Et tout de suite j’aperçus la fleur, sorte de lis à double corolle, sans feuillage, dont la neige se confondait avec la blancheur éblouissante du sol. En même temps aussi, dans le mur de la kouba haut et carré comme la tour des chansons de chevalerie, derrière une fenêtre mystérieuse si petite qu’on ne l’avait pas grillée, j’aperçus, brune et pâle sous son bonnet d’or, une jeune femme, le visage nu, qui regardait l’infidèle. Elle se retira précipitamment, se voyant vue; mais sa curiosité avait duré deux secondes de plus que sa crainte. Je feignis de m’éloigner, elle revint; et,--ce fut sans doute une illusion,--je crus deviner un geste léger de sa main, un sourire, puis une moue enfantine à l’arrivée de la duègne irritée et ridée qui, elle aussi, me regarda.
Je compris que c’était fini et qu’elle ne se montrerait plus.
Alors, rêvant de croisades et de filles de khalife prisonnières, enviant presque, le dirai-je? le sort du mitron de Sardaigne, j’allai cueillir le lis des dunes, et ce fut une sensation triste délicieusement quand, de mes doigts plongés dans le sable brûlant, je cassai sa tige glacée...
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Nous sommes au large, la nuit tombe. Les terrasses de Sousse paraissent déjà noires, tandis que son enceinte s’avive de reflets; et Sousse a l’air ainsi, diminuée par la distance, d’un collier d’argent oublié au bord de la mer. Une lumière, une flamme de bougie rose, allumée peut-être par la main d’ambre naguère entrevue, brille dans le marabout de Sidi-Giafr.
La petite flamme s’éteint: plus rien maintenant que le croissant de la lune et une étoile. Elles descendent rapidement. Bientôt l’étoile tremble et s’éclipse; et la lune, trempant dans la mer sa fine pointe, semble un instant, à fleur d’horizon, une voile latine s’éclairant de quelque illumination féerique.
Puis, c’est l’infini de la nuit, le bruit de l’hélice et des flots roulant sur les flancs du navire, comme si nous remontions dans l’ombre un grand fleuve monstrueusement remué.
Cette nuit passée, puis encore un jour, une nuit encore, et, au second lever de soleil, je me réveillerai en vue de Marseille!
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Pages. Le puits des Sarrazines 5 En mer 17 La Goulette 27 Tunis, Hammam-Lif 39 Carthage.--La Marsa 61 Arrivée à Sousse 69 L’heure des terrasses.--Soirée à la marine 79 Le Schilli.--Un brin de politique 89 La plage 103 Le marché rustique 115 Les souks 121 Au hasard des rues 133 Dîner au camp 147 Karagouz 154 Monastir.--Les ruines de Leptis 167 Noces Maugrabines 193 Voyage à Kairouan 207 Une oasis.--L’après-midi au village 241 Une parenthèse 256 La petite fête 261 Choses tristes 271 Questions de femmes 281 Le lys des sables 291
3036.--ABBEVILLE.--TYP. ET STÉR. A. RETAUX.