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Le 3 août 1792 allait rejoindre dans le sommeil du temps infini les jours innombrables qui l’y avaient précédé. La nuit tombait, ensevelissant sous une avalanche d’ombres les Autrichiens cantonnés derrière la forêt de Glanson, de Bléharies jusqu’à Maubray, et les Français concentrés au camp de Maulde où, depuis un mois, Dumouriez amalgamait avec les troupes royales les volontaires accourus à l’appel de la patrie en danger.
Déjà les ténèbres s’épaississaient, et pendant qu’une démonstration sur Bléharies attirait les Impériaux vers leur extrême droite, un fort détachement sortait du camp de Maulde.
Pas une sonnerie de clairon ; pas un roulement de tambour.
Les troupes s’écoulèrent silencieuses, dévalèrent des hauteurs couronnées par les redoutes, tournèrent le dos à Bléharies et prirent la route du village de Mortagne situé au confluent de la Scarpe et de l’Escaut, à l’extrémité d’une bande de terre mince comme la proue d’une étroite galère, saillant entre deux eaux également limoneuses.
Les distances mal observées, les rangs onduleux attestaient l’inexpérience des recrues. Du soldat elles n’avaient que l’uniforme et les armes : un feutre aux larges retroussis ombragés de plumes de coq, un habit bleu à longues basques taillées en ailes d’oiseau, des culottes réputées blanches, des guêtres noires boutonnées jusqu’au-dessus du genou. Deux larges baudriers traçant une croix sur les revers écarlates de l’habit soutenaient la giberne et les armes blanches ; des bretelles maintenaient le sac de peau de bique ; au long fusil s’emmanchait la redoutable baïonnette. Les officiers, tous sortis des rangs, tous peuple, ne se distinguaient guère de leurs hommes.
Bien que le commandement fût exercé par le plus ancien capitaine, la colonne semblait obéir à un lieutenant du régiment de la Fère qui servait auprès de Dumouriez, en qualité d’aide de camp. Si l’épaulette battant neuf et deux pistolets brillants disaient sa récente promotion, son allure délibérée, le soin qu’il prenait de rectifier les fautes, le souci de ménager ses hommes en les guidant par les meilleurs chemins témoignaient de son expérience. Grand, bien découplé, les cheveux très blonds, les yeux très bleus, le teint très clair, le sang à fleur de peau, le visage carré, la bouche bien fendue, les lèvres minces, il alliait aux traits des fils du Nord des élégances d’attitude, des finesses de conformation, une souplesse de mouvement qui rappelaient les belles races affinées au soleil du Midi.
On s’enorgueillit à Saint-Amand où sa famille comptait de chaudes amitiés, lorsque Guillaume Briez conquit, à l’armée de Lukner, sa première épaulette ; on se réjouit au camp de Maulde lorsqu’on apprit que le jeune lieutenant ferait partie de l’état-major général. Nul mieux que lui ne saurait concilier le zèle ardent des volontaires avec la ténacité des partisans engagés depuis trois mois dans une lutte inégale ; nul, mieux qu’un enfant du pays, ne connaîtrait les ressources de la région et ne conduirait avec plus de prudence les marches nocturnes. Sous un pareil chef, les recrues doubleraient les étapes de leur instruction militaire.
Le détachement avait atteint la Scarpe. Il la franchit sur un pont de bateaux amenés de la rive droite, contourna le double abatis, seule défense du village, suivit la Grand’Rue et se massa devant un édifice assailli par la multitude.
Le sang des artères va chercher au cœur une impulsion nouvelle, ainsi les gens de Mortagne affluaient au pied de leur rustique beffroi, dans la cour de la maison municipale.
Àtravers la galerie voûtée qui prolongeait la porte, arrivaient des cris menaçants, des injures grossières, concert infernal où hurlait la haine, où grondait l’indignation. Sans se départir de son calme, le lieutenant Briez fit former les faisceaux, enjoignit aux hommes de se reposer auprès de leurs armes et pénétra sous la voûte où discutaient les villageois. Respectueux, ils s’écartèrent et lui ouvrirent un passage jusqu’à la cour intérieure.
La lune se levait ; une lune d’août, claire, resplendissante, dépassant bientôt les faîtages, jetant à pleins rayons sa lumière bleutée, sabrant d’ombres impénétrables la foule houleuse. Petits bourgeois, paysans de tout âge et de tout sexe, au visage décharné par d’habituelles privations, à l’épiderme durci par les labeurs de la terre, vulgaires, lourds, mais transfigurés au souffle vivifiant du patriotisme, s’attroupaient autour d’une charrette, tribune improvisée. Ils écoutaient, l’angoisse au cœur, l’imprécation sur les lèvres, un officier de la garde nationale portant l’uniforme avec l’aisance du soldat qui brisa longtemps les draps du roi.
Les yeux vifs, le masque énergique, la bouche plus sarcastique à mesure qu’il avançait dans sa lecture, l’orateur détaillait phrase à phrase une longue proclamation.
« Article quatrième.
« Les gardes nationales sont sommées de veiller provisoirement à la tranquillité des villes et des campagnes, à la sûreté des personnes et des biens de tous les Français jusqu’à l’arrivée des troupes de Leurs Majestés l’Empereur d’Autriche et le Roi de Prusse, sous peine d’en être personnellement responsables. »
— L’empereur nous comble : après sa sœur il nous envoie ses ordres.
— C’est assez de la boulangère !
— Le roi de Prusse nous tient-il à ses gages ?
— Continuez, commandant ; nous entendrons jusqu’au bout cet outrageant manifeste.
« Ceux des gardes nationaux qui auront combattu contre les troupes des deux cours alliées et qui seront pris les armes à la main seront traités en ennemis et punis comme rebelles à leur roi et comme perturbateurs du repos public. »
« Donné au quartier général de Coblentz, le 25 juillet 1792.
Et tendant le rescrit à un jeune homme debout à ses côtés, l’officier lui recommanda d’enrichir de ce trésor les archives communales.
— Non !… non !… À nous !… à nous cette insulte des tyrans ! Elle doit retourner avec nos balles à ceux qui eurent l’audace de la signer !
Les villageois s’emparèrent de la proclamation, la souillèrent, la déchirèrent en menus morceaux, saisirent leurs fusils et utilisèrent, en guise de bourre, la prose sérénissime de Ferdinand, duc de Brunswick.
— Aux armes !… À Morlies… Vivre libres ou mourir ! cria la foule au paroxysme de la colère.
Des mains calleuses se levaient, des bras nus aux muscles saillants s’agitaient au-dessus des têtes, les lames des couteaux miroitaient aux rayons de la lune, les sabres s’allumaient à la lueur des torches.
— Bravo, mes enfants !… Une guerre terrible, sans merci, est notre unique espoir de salut. Votre patriotisme aura raison des armées esclaves.
— Vive le commandant Marsig !
— À bas la dîme !
— Plus de corvée !
— Guerre aux privilèges !
— Mort à Brunswick et à toute la clique des émigrés !
Marsig descendit de la charrette, rejoignit l’aide de camp de Dumouriez, et tous deux, s’étant mis d’accord, coururent se placer à la tôle de leurs hommes.
Les volontaires évacuaient la place où la garde nationale allait se former. On vit alors paraître une étrange cohorte d’adolescents, d’hommes faits, de vieillards redressant sous le sac et le fusil leur dos voûté par l’âge et la misère. Les uns vêtus d’habits en loques, les pieds nus, portaient des armes empruntées aux panoplies seigneuriales ; d’autres, moins favorisés, s’étaient pourvus dans les magasins de Maulde de fusils, de baïonnettes et de munitions ; ceux-ci brandissaient des piques ; ceux-là, des fourches aussi disparates que leur équipement.
La troupe gagna l’Escaut ; un abatis plus enchevêtré que celui de la Scarpe en défendait l’approche. Elle tourna les obstacles ménagés devant une brèche et passa le fleuve sur un deuxième pont de bateaux jeté en prévision de la sortie.
Évitant à dessein la Plaigne et Belloi infestés d’espions, les volontaires disparaissaient au loin parmi les blés qui ondulaient, le pas sourd des gardes nationaux se perdait ; dans Mortagne le calme succédait à l’agitation. Il ne fut guère troublé, quand la porte d’une maison de bonne apparence, construite à l’extrémité du village, s’entr’ouvrit doucement.
Un homme, le tricorne rabattu sur les yeux, vêtu d’un vieil uniforme à la dernière mode Louis XV, armé d’un fusil de chasse, le pistolet à la ceinture, avança la tête, parut sur le seuil, s’élança vers le pont et, malgré sa tournure d’outre-tombe, courut à perdre haleine jusqu’à la forêt de Glanson. Il l’atteignit avant la troupe, s’arrêta, immobile, attentif, l’oreille tendue au moindre bruit. Satisfait de son enquête, il n’hésita plus, s’engagea sur un étroit chemin et disparut dans le taillis si fourré que l’œil n’en pouvait deviner les mystères.
Une nuit tranquille, emprisonnée sous les ormeaux aux fûts lisses et droits comme d’élégantes colonnes, s’appesantissait sur le sol. Près du ciel, les cimes feuillues s’argentaient, et la lune, qui ne rencontrait pas une seule clairière pour abreuver de ses rayons les fougères jalouses, étendait une dentelle étincelante au-dessus des noires ombres. Seules, au cœur des mousses, brillaient des lucioles, étoiles d’ici-bas.
Parfois un léger bruit agitait les ramures : quelque oiseau de nuit courant à une maraude d’amour, une branche craquant sous le saut léger d’un écureuil, une brise froissant les feuilles. La terre réclamait le repos, désirait la paix, et la Guerre au diadème funèbre, à la robe tissée de fils noirs secouait sur ces moissons et ces futaies les plis de son manteau souillé de sang.
Les volontaires et les gardes nationaux arrivèrent à leur tour sur la lisière du bois. Comme le fantôme dont ils semblaient suivre les traces, ils firent une courte halte ; puis, détachant quelques éclaireurs, ils continuèrent leur route. D’un commun accord, les gens de Mortagne avaient pris la tête de la colonne, non que les jeunes recrues souhaitassent d’apparaître les dernières devant leurs adversaires, mais incapables de se guider la nuit à travers un pays inconnu, ignorant les ruses de l’ennemi, elles éventeraient moins sûrement une embuscade que des troupes rompues depuis trois mois à la guerre de partisans. Il fallait conjurer un échec ; mieux encore : on devait remporter un succès, car l’affaire où l’on s’engageait présentait d’autres périls que les escarmouches journalières et aurait une influence décisive sur le moral des troupes. L’expédition était dirigée contre la ferme de Morlies, poste avancé du camp de Maubray, à l’extrême gauche des Impériaux. Depuis le printemps, des Tyroliens placés sous le commandement du général comte Latour, composaient sa garnison. Embusqués à la lisière de la forêt, cachés derrière des arbres, cheminant à l’abri des buissons, ils avaient d’abord couvert l’armée autrichienne et assuré le secret de ses manœuvres ; mais, enhardis, ils ne se contentaient plus de fusiller tout paysan qui se hasardait dans leurs lignes, et s’abandonnaient à une frénésie de pillage
Avaient-ils atteint la ferme dévolue à la ruine, leurs éclaireurs ou leurs espions répondaient-ils de leur sécurité, ils s’élançaient à l’assaut. Sous le choc de leurs lourdes épaules les portes geignaient, les meubles se brisaient heurtés à coups de crosse, la vaisselle craquait, culbutée du haut des bahuts. À cette orgie de destruction inutile se mêlaient, battant une mesure affolée, les cris des femmes blêmes de colère, les blasphèmes des hommes impuissants à se défendre, les pleurs des enfants jetés tout endormis au bas de leur berceau. Et devant cette désolation, devant ces charrettes où s’entassait le fruit de leurs rapines, devant ces paysans contraints de porter au camp de Maubray leurs propres dépouilles, les reîtres n’avaient que rires lourds, ne trouvaient que plaisanteries grossières. Si déjà loin les infortunés bravant les insultes, regardaient en arrière, leurs yeux s’agrandissaient d’horreur, leur gorge se contractait pour étouffer des imprécations : de longues flammes s’élançaient des granges, léchaient les murs et anéantissaient le toit familial.
Fallait-il s’étonner de l’entrain des volontaires et des gardes nationaux ! Humilier l’orgueilleux Latour, châtier les Tyroliens, depuis deux mois les gens de Mortagne ne nourrissaient pas d’autre désir.
Marsig, ancien sous-officier au Royal-Allemand, ci-devant greffier de la juridiction seigneuriale, aujourd’hui commandant élu de la garde nationale, épousait leurs justes griefs. Il soumit un plan d’attaque au général Dumouriez, mais en remit l’exécution à la pleine lune, sachant par expérience que les Autrichiens se gardaient mieux durant les nuits sombres. On convint encore qu’une démonstration bruyante, dirigée sur Bléharies par les troupes de Maulde, précéderait de quelques heures l’assaut de la ferme. L’ennemi trompé par la direction de la fusillade, dégarnirait sans doute Maubray et reporterait ses forces sur le point menacé.
La ruse avait eu plein succès : un déserteur belge venait d’en apporter la bonne nouvelle. Latour, inquiet pour sa droite, sortait du camp vers six heures du soir, franchissait l’Escaut au-dessus de Hollain et, appuyé sur Bléharies, s’apprêtait à recevoir dès l’aube le choc de Dumouriez.
La ferme était toujours occupée, mais l’élite de la garnison campait à bonne distance.
Devancée par ses éclaireurs, l’avant-garde marchait avec prudence. Un signal imperceptible, un cri d’oiseau de nuit s’éleva du fourré, et l’homme sorti le dernier de Mortagne, écartant les hautes fougères, s’élança d’un bond dans le rang.
— C’est vous, mademoiselle Paule ?
— Oui, mes amis.
— Toujours la première au rendez-vous.
— Ne pouvant vous suivre, je vous précède.
— Nous avons bien tort de vous accueillir, l’affaire sera chaude.
— Songeriez-vous à reculer !
— Plutôt prendre une quenouille.
— En ce cas, taisez-vous.
— Une fillette, une enfant…
— Si l’on vous entendait !
— Vous trahit-on depuis que vous nous guidez chaque nuit ?
— Je compte sur votre affection ; à charge de revanche. Courage, les Autrichiens sont derrière ce bois… Accordons les violons.
Dès lors l’avant-garde s’en remit à son guide et, plus audacieuse dans sa marche, elle hâta le pas.
Voici que les ténèbres semblaient se résoudre ; les lumières arrêtées aux cimes des ormeaux perdaient de leur éclat ; les obscurités des régions inférieures devenaient plus légères et, fantastiques Briarées, les silhouettes des grands arbres se découpaient sur la plaine comme ensoleillée par la lune brillante. On atteignait l’orée des bois de Glanson.
Moment solennel : la ferme de Morlies était à quatre cents pas de distance. On la savait cachée là, tout près, au fond du vallon, dans la tache noire d’un bouquet de hêtres.
Le gros de la troupe se tapit le long des fossés qui bordaient la route, les hommes vérifièrent leurs armes, prêts à s’élancer au premier signal, tandis que les éclaireurs, profitant d’une haie vive, se glissaient jusqu’en face de la ferme.
C’était une construction rectangulaire, aux allures de forteresse, formée de quatre corps de logis autour d’une cour centrale. Ses murs de briques, d’un ton vineux, s’élevaient unis, sans ornement, sans une baie, hormis la porte aux lourdes huisseries percée vers le centre de la façade, dans le soubassement d’un pigeonnier massif comme une tour défensive. À gauche, devant l’étroite poterne jointe à l’entrée principale, un factionnaire montait la garde. Le fusil sur l’épaule, il allait d’une allure mécanique, faisait dix pas le long du mur, se retournait, dépassait de dix pas son point de départ, oscillant avec l’isochronisme d’un pendule bien réglé.
On ne pouvait prendre Morlies que par surprise, et la ferme était bien gardée.
Les éclaireurs s’arrêtèrent désappointés. Seule M Paule s’avança et, plus souple qu’un félin, atteignit une mare dont les eaux sans reflets participaient de l’ombre qu’y jetaient les grands arbres poussés sur ses bords.
Elle ne pouvait apercevoir encore l’intérieur de la cour.
Alors ce fut un duel entre la prudente hardiesse de l’assaillant et la vigilance du factionnaire : un long rampement quand l’Autrichien évoluait sur lui-même, une immobilité de chose inerte lorsqu’il rebroussait chemin.
Elle approchait ; trente mètres la séparaient encore de l’étroite ouverture, mais à portée de sa main cessait la zone d’ombre, scintillaient, éclairées par la lune, les perles de rosée accrochées aux pointes des herbes rases.
Se soulevant, elle regarda.
Devant l’habitation du fermier, sur le chemin qui prolongeait le couloir voûté de la poterne, se dressaient de nombreux faisceaux. Six hommes groupés autour d’un feu brillant, noyés dans la fumée de leurs volumineuses pipes de porcelaine, faisaient bonne garde. Un cri du factionnaire et ils seraient debout, donneraient l’alarme, sortiraient, ou, pis encore, se barricaderaient à l’intérieur et se riraient de la rage impuissante de leurs ennemis.
Lentement, M Paule battit en retraite.
Bientôt un émissaire longeait la haie qui dissimulait l’avant-garde et se dirigeait vers le chemin où stationnait la troupe. Parmi les éclaireurs régnait un silence de mort, mais les oreilles restaient tendues, mais les yeux cherchaient à percer les ombres.
Un bruit lointain, cadencé se fait entendre : des pas lourds, réguliers comme ceux de soldats allemands foulant en mesure les dalles de la chaussée.
Le factionnaire, d’abord inquiet, s’arrête. Il croit reconnaître l’allure des siens et, tranquillisé, reprend sa marche automatique.
Sous l’ombre des arbres la patrouille s’approche ; pourquoi fuit-elle la lumière ?
— Wer da !
Àce qui-vive répond une voie mâle. Pour donner le mot d’ordre un homme s’avance, précédant de quelques pas des camarades à l’attitude menaçante : Guillaume Briez s’est réservé l’honneur de surprendre l’ennemi et la gloire d’affronter le premier feu.
La sentinelle reconnaît l’uniforme des volontaires, un blasphème s’échappe de ses lèvres, son arme s’abaisse, une courte flamme illumine le canon, la balle siffle, mais, au lieu d’atteindre le lieutenant, se perd en cassant de menus branchages dans la ramure d’un ormeau. M Paule a dévié la carabine et sauvé la vie de l’audacieux.
Maintenant, des profondeurs de la haie noire, des bords de la mare aux eaux donnantes les éclaireurs s’élancent ; l’un d’eux saute à la gorge du factionnaire et le renverse étourdi sur le sol, tandis que la courageuse enfant, suivie du lieutenant Briez et de quelques hommes, atteint la porte encore ouverte, soulève le vantail et le jette hors de ses gonds.
Mais la détonation d’une arme à feu, le cri d’angoisse de la sentinelle ont averti le poste. Les Autrichiens volent aux faisceaux, saisissent les armes, courent vers le couloir voûté et se heurtent contre un impétueux ennemi. Bientôt remis de leur surprise, ils s’étonnent du petit nombre des Français et cherchent, en se reculant, à les entraîner dans la cour. Qu’auront-ils à craindre s’ils peuvent condamner la poterne et isoler l’assaillant ?
Briez et ses camarades devinent le piège. Tenir tête quelques minutes, c’est permettre au gros de la troupe de franchir le court espace qui sépare le chemin creux de la ferme. Et décidés à défendre quand même la tête du couloir, ils se massent, le sabre à la main, gardant comme suprême ressource leurs armes à feu.
Des quatre corps de logis s’écoulent des flots d’Allemands ; sous la voûte, où ricochent les balles, la fumée devient si âcre et si épaisse que nul ne s’y engage. Mieux vaut épargner un ennemi que frapper un frère d’armes.
Victoire !… Un hymne inconnu des Impériaux éclate formidable au milieu de la cour même ; un hymne aux accents farouches, entonné par des voix rauques. Introduits par la grande porte de la ferme qu’une main amie vient de leur ouvrir, les volontaires et les gardes nationaux sont au cœur de la place.
Alors, parmi les Autrichiens, c’est une terreur panique, une débandade, un sauve-qui-peut. Les braves entourent leurs officiers, se barricadent dans la maison du fermier et tiraillent par les fenêtres du premier étage ; les poltrons regagnent les étables et les granges où ils reposaient paisibles quelques instants auparavant, se cachent dans la paille, sans échapper aux baïonnettes des Français ; les habiles bondissent vers les lucarnes, arrachent les barreaux de fer et sautent dans les champs.
Une troupe victorieuse ne s’arrêtera pas devant les obstacles accumulés entre la cour et le premier étage de la maison où les derniers défenseurs se sont retranchés. Un combat corps à corps s’engage ; le commandant autrichien tombe frappé par devant, vingt hommes gisent à ses côtés.
La ferme est aux volontaires.
Grisés de poudre, enivrés de sang, les vainqueurs courent de chambre en étable, d’étable en grenier, de grenier en grange, ramassent des prisonniers qu’ils emmèneront comme otage, découvrent la caisse du régiment, s’emparent des papiers du général Latour et s’empressent de charger le butin sur des fourgons, car l’on ne peut garder la ferme trop proche de Maubray, si loin des lignes françaises.
— Partons.
— Hâtons-nous, ou Latour prévenu nous enfumera comme des renards pris au poulailler.
— Chaude affaire !
— Brillant début, tout à l’honneur de nos jeunes troupes.
— Nos pertes sont faibles.
— Deux hommes tués… Les blessés se déclarent en état de suivre la colonne.
— Il y a du déchet sur les Impériaux.
— À quoi tient-il que je ne fasse aussi vilaine figure que cet aristocrate ? repartit Guillaume Briez en considérant le corps d’un officier autrichien. Sans le secours d’un gnome qui détourna l’arme du factionnaire, la France pourrait faire son deuil de mes services. Je reconnaîtrai bien mon sauveur : il portait un vieil uniforme trois fois trop large pour sa taille.
— Un uniforme bleu à revers blancs ? demanda Marsig.
— Oui, et un tricorne.
— Quelque vieux soldat qui servit comme moi au Royal-Allemand. Mes hommes le connaissent : il habite, je crois, un hameau voisin. Très brave d’ailleurs, toujours en tête des éclaireurs.
— Dès l’entrée je l’ai perdu de vue.
— Il nous ouvrait la grande porte.
— Lui ?
— Il m’a semblé l’apercevoir comme je m’élançais dans la place.
— Signalez-le, il sera mis à l’ordre du jour. Le général Dumouriez désire éveiller l’esprit militaire des jeunes troupes et offrir de nobles exemples à leur admiration.
— Ce serait fait, si ces exploits n’étaient intermittents ! Un hibou courageux : il ne nous accompagne et ne se bat qu’avec la nuit.
Pourtant l’aube naissante se devinait rose derrière l’ombre noire des toitures, jetant de blafardes lueurs jusqu’au fond des chambres grandes ouvertes où gisaient les mourants et les blessés, montrant dans sa dévastation le jardin piétiné, saccagé, aux fleurs ployées sous les cadavres.
— Il est temps de mettre le bois de Glanson entre nous et les Allemands, reprit Marsig en joignant Briez, qui examinait l’un après l’autre les gardes nationaux.
— Tout est prêt, mon commandant. L’avantgarde a pris la route de Morlagne.
— Les prisonniers sont-ils sous bonne escorte ?
— Ils ne s’envoleront pas, bien qu’à les voir fuir, on leur eût prêté des ailes.
— Les ailes de l’oiseau impérial ? Ils n’ont que ses appétits carnassiers.
La colonne se formait, joyeuse, fière de son triomphe. Parmi les volontaires le bonheur de survivre à ce premier engagement se montrait dans toute son exubérance.
— Ce n’est que ça la guerre !
— Pas de danger que je manque une seconde occasion de saluer les Autrichiens.|0|}}
— D’abord rien n’excite l’appétit comme une brochette d’ennemis proprement accommodés.
— Pourquoi sont-ils si lourds ! Je les porterais au camp, enfilés sur ma baïonnette.
— Silence, mille tonnerres ! cria Marsig. Mathieu, prends vingt hommes, tu flanqueras la gauche de la colonne. Quercy, lu éclaireras la droite avec ton escouade.
Par le flanc droit, droite… En avant… Marche…
Marsig franchit le dernier la grande porte et sortit de la ferme désormais abandonnée et silencieuse.
Les gardes nationaux et les volontaires foulaient l’or de ces grands champs de blé parcourus quelques heures auparavant. Ils s’avançaient vers Mortagne tambours roulant, trompettes sonnant, chantant à pleins poumons cet hymne des Marseillais dont ils avaient entonné les fières strophes dans la ferme conquise.
Aux clairs rayons du soleil levant, on apercevait les toits rouges du village dépassant les abatis défensifs, on distinguait les pommiers et les verdures luxuriantes qui enchâssaient les maisons, on voyait des femmes et des enfants accourus sur la rive droite de l’Escaut au-devant des triomphateurs. Les unes prises d’angoisse en songeant au prix de la victoire, les autres curieux de considérer sans crainte les prisonniers, ces Tyroliens dont la seule approche jetait l’épouvante.
Et les chants vibraient plus sonores à mesure qu’on se rapprochait. Soudain éclatèrent des acclamations, dans les yeux brilla l’allégresse. Un groupe de cavaliers aux panaches tricolores, aux dorures étincelantes, fendait la foule grise.
— Le général ! Notre père ! crièrent les recrues en faisant tournoyer leurs armes au-dessus de la tête.
Dumouriez s’avançait sur la chaussée, précédant de quelques pas le général Beurnonville et son état-major.
C’était un homme de cinquante-trois ans, robuste, de taille moyenne. Ses traits, modelés par larges plans, rappelaient les accents du métal martelé, ses cheveux enroulés grisonnaient sans le secours de la poudre, mais dans l’œil vif, pénétrant, se devinait une intelligence jeune ; dans les fiers mouvements de la tête, un corps plein de vigueur. À la forme de la bouche, à la mobilité de l’expression ; à la fermeté de la main qui tenait les rênes, on reconnaissait un homme fait pour commander, plutôt que pour obéir, un chef merveilleusement apte à conduire cette jeunesse ardente, indisciplinée, jetée sur la frontière par l’Assemblée nationale.
Lafayette, qui le redoutait et dont le faible Lukner subissait l’ascendant, lui avait fait donner le commandement du camp de Maulde à peine organisé par le général Beurnonville, exposé sans défense aux premiers coups de l’ennemi. Loin de se dérober à cet honneur, Dumouriez s’était épris des périls de sa tâche, élevant-des ouvrages, réconfortant les soldats, manœuvrant le jour, escarmouchant la nuit avant de jouer dans une bataille rangée le sort de la campagne.
Le coup de main du commandant Marsig sur l’extrême gauche des Autrichiens le séduisit ; mais appréciant les périls de cette expédition aventureuse, il renforça la garde nationale, choisit pour le représenter son meilleur officier d’ordonnance, inquiéta toute la nuit la garnison de Bléharies et se tint prêt à secourir les téméraires dont il aimait l’audace.
Sur un ordre de leur chef, les éclaireurs se rangèrent le long de la chaussée et cédèrent le pas aux prisonniers et aux charrettes.
Àson tour la colonne fît halte, tandis que le commandant Marsig saluait le général.
— Des prisonniers ?
— Oui, mon général.
— Du butin ?
— Oui, mon général.
— Victoire complète… Bien, très bien cela ! Vos hommes…
— L’amour de la patrie, la haine de l’étranger ont éveillé dans leurs âmes les vertus des héros.
— Héros encore un peu novices, ne put s’empêcher de reprendre Dumouriez considérant le désordre des vainqueurs et la bizarrerie de leur accoutrement. Patience, mes amis, tout s’apprend, tout se perfectionne. D’ici peu nous en remontrerons aux Prussiens eux-mêmes.
« Messieurs, rectifiez l’alignement et faites ouvrir les files, je veux traiter vos hommes en vieux soldats et les passer en revue. »
Il interrogeait l’un, louait l’autre, adressait aux jeunes gens quelques propos de corps de garde et les laissait tous électrisés par ses paroles encourageantes, dominés par sa supériorité pleine de bonhomie, confiants dans sa sollicitude. On le suivrait partout où il commanderait d’aller ; on ferait tête à l’Europe coalisée !
Dumouriez avait atteint la gauche de la colonne. Les gardes nationaux s’agitaient, chuchotaient, mettaient au premier rang les plus grands d’entre eux. Le général eut un froncement de sourcils ; mais attribuant ce désordre au désir de masquer les hommes mal vêtus, il s’engageait entre la première et la seconde file, quand un soldat permuta de nouveau.
— Te tiendras-tu tranquille ? Sors des rangs ! M Paule, qu’il interpellait ainsi, semblait peu disposée à obéir. Son uniforme, vieille défroque de l’armée royale, son énorme tricorne, sa persistance à se cacher firent naître un soupçon dans l’esprit de Dumouriez.
— Viens-tu du camp de Condé ? Te croirais-tu parmi des traîtres ? Les soldats de la République savent obéir !
— Je réponds de sa loyauté : c’est un brave, interrompit Marsig. Hardi, toujours en tête des éclaireurs…
— Il entra le premier dans Morlies, ajouta Briez.
— Et ouvrit la grande porte au bataillon alors que l’ennemi chassait les nôtres de la poterne.
— Pourquoi cette mine pileuse et cette attitude de coupable pris en faute ? Avance !
Plus basse encore tombait la tête de la jeune fille. Pas un mot ne sortait de ses lèvres, pas un mouvement qui annonçât l’intention d’obéir.
— Triple sot ! s’écria Marsig.
La saisissant par le bras, il l’entraîna.
— Lève la tête !
Et d’un geste brusque il décoiffait le récalcitrant. En tombant le tricorne découvrit une lourde tresse brune pareille à un bandeau royal, un front blanc et pur aux tempes veinées de bleu, de longs sourcils et des cils noirs ombrageant de leur velours des yeux étincelants. Puis, des joues encore enfantines dont la pourpre ardente se mêlait au fard mal enlevé et aux mouches brunes laissées par les cartouches déchirées avec les dents. Une taille fine se devinait sous les plis de la casaque ; noires de poudre comme les lèvres, souillées de boue comme les vêtements, des mains longues et belles sortaient des manches trop larges.
— Une jeune fille ! dit Dumouriez en relevant brusquement la tête par un mouvement qui lui était familier.
— Une jeune fille ! répéta comme un écho le commandant Marsig.
Il la regardait, la dévisageait et doutait encore.
— Ma fille…, ma petite Paule…, elle !… Le sifflement des balles a donc paralysé mon cœur…, la fumée a obscurci mes yeux que je ne l’ai point encore reconnue !
Devant l’émoi du vieil officier chacun se taisait.
— Ma fille parmi les volontaires… Paule à Morlies !
Il demeurait sans voix, étranglé par la surprise que lui causait pareille audace, étouffé par l’orgueil que lui inspirait la bravoure de son enfant, incapable de la blâmer, hésitant à l’approuver.
Elle embrassait ses genoux et lui demandait pardon. Elle disait ses mortelles angoisses depuis qu’il sortait la nuit à la tête des paysans de Mortagne, harcelait les Impériaux, préparait des embuscades, défendait les fermes que l’ennemi pillait et incendiait ; ses transes jusqu’au matin en espérant son retour à la maison solitaire. Reviendrait-il, ce père chéri ? Téméraire, insultant au danger, courant au-devant des balles, déjà n’avait-il pas péri au fond d’un bois où il s’était traîné à demi mort ?
Un jour, rentrant plus tard que de coutume, le soleil bien haut, il dit avoir échappé, par miracle, aux Tyroliens qui remmenaient. Il se serait tué plutôt que d’endurer le martyre des geôles d’Allemagne.
Àla suite de cet aveu, elle avait pris un parti décisif. De complicité avec ses voisins, vêtue d’un vieil uniforme paternel, elle sortait le soir de la maison abandonnée, se joignait aux gardes nationaux, faisait le coup de feu parmi les éclaireurs, veillait sur son père et, dès l’aurore, volait vers Mortagne afin de rentrer la première au logis. La durée insolite de l’expédition sur Morlies, l’arrivée imprévue de Dumouriez ne lui avaient pas permis de suivre sa constante habitude.
Devant ces témoignages d’un amour filial si soigneusement dissimulé, Marsig se souvenait des rougeurs subites de l’enfant et revoyait son attitude embarrassée quand il l’entretenait de ses périls. Comment n’avait-il pas deviné son ange gardien dans cette créature héroïque ! Il l’attirait à lui, la pressait convulsivement dans ses bras ; sur les joues bronzées du vieux commandant roulaient des larmes que buvaient les baisers de Paule.
Moins formaliste que les officiers de cour, expert dans le maniement des hommes, Dumouriez se gardait d’interrompre l’expansion si douce du père et de la fille. Il épiait, attentif, les sentiments qui se peignaient sur le visage des volontaires et suivait les progrès de l’émotion qui, des principaux acteurs de cette scène, gagnait les assistants.
Une jeune fille apparaît. Suivie de rustiques soldats, elle s’élance la première dans la ferme, en ouvre la lourde porte sans souci des balles ennemies, communique aux combattants cette griserie avant-courrière de la victoire. Son courage et son exemple décident de la prise de Morlies. Combien plus grande serait son influence si elle appartenait à l’armée régulière ! Sa bravoure deviendrait une aide incomparable, sa présence exalterait le patriotisme des recrues qui, faute d’instruction, d’expérience et de discipline, n’avaient pas d’autre ressort. Pour la suivre, le conscrit pusillanime aurait du cœur ; pour la devancer, le vieux soldat trouverait des forces. Les actes valent mieux que les proclamations ; dans la détresse de la patrie nul instrument de salut n’est à dédaigner. Les avisés et les audacieux jouent avec le hasard, les médiocres et les timides en sont le jouet.
— Quel âge avez-vous, mon enfant ? dit-il avec douceur.
— Dix-sept ans, mon général.
— Votre belle conduite vous donne des droits à la reconnaissance de la nation ; que désirez-vous ?
Elle restait rougissante, très émue, ses regards interrogateurs tantôt fixés sur son père, tantôt reportés sur Dumouriez, le visage strié de clairs sillons tracés par les larmes à travers la poudre et le fard, sublime en sa simplicité d’enfant courageuse, charmante sous son vieil uniforme qui l’eût rendue grotesque s’il ne l’eût embellie par contraste. Une longue hésitation n’était pas le fait de sa nature énergique. Elle releva ses yeux candides et, bien en face, comme à la bataille, sans timidité ni hardiesse :
— Je voudrais combattre sous vos ordres ; je voudrais être soldat.
— Soldat !… Accordé. Ce soir vous signerez votre engagement et serez inscrite sur les contrôles des volontaires.
L’enthousiasme, jusque-là contenu par la présence du général, transportait officiers et soldats ; des cris de joie, des acclamations couraient de rang en rang et justifiaient les prévisions de Dumouriez.
— Vive le fusilier Marsig !
— Vive le général !
— Vive la France !
Et la fièvre glorieuse étreignait les témoins de cette scène.
— L’enrôlement ! Pour nous aussi l’enrôlement ! reprirent les paysans fanatisés.
— À Maulde ! Vous serez tous incorporés.
La petite troupe dépassa Mortagne, franchit la Scarpe, traversa la plaine marécageuse tendue comme une inondation protectrice au pied des redoutes inachevées et gravit les hauteurs de Maulde, soutenue par des roulements de tambour, soulevée par les sonneries de trompette mêlées aux chants des volontaires.
« Que veut cette horde d’esclaves,|0|4}}
De traîtres, de rois conjurés ?|0|4}}
Pour qui ces ignobles entraves,|0|4}}
Ces fers dès longtemps préparés ? »|0|4}}
Sur un tambour, devant l’autel de la patrie, le registre d’enrôlement se couvrait de noms, de signes étranges, de croix que jamais l’on ne renie. Grands ou petits, forts ou faibles, jeunes ou vieux, et jusqu’aux vierges sages défiaient l’étranger. Tous ils voulaient combattre, tous ils voulaient disputer le sol envahi, tous ils offraient le sang de la France comme rançon de l’univers délivré.
« Amour sacré de la pairie,
Conduis, soutiens nos bras vengeurs.
Liberté, liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs. »
Guillaume Briez s’approchait de Paule debout près de son père :
— Mademoiselle, permettez-moi de vous dire ma profonde reconnaissance et tous mes regrets de ne vous l’avoir pas encore exprimée. Depuis l’aurore, je cherche mon sauveur. Mais je n’espérais pas devoir la vie à une main de femme. Ma gratitude se grandit d’une admiration dont je dépose à vos pieds le très respectueux témoignage.