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La belle ferme de Morlies, où les volontaires venaient de récolter leurs premières gerbes de gloire, ne prétendait pas à tant d’honneur. Mieux connue des moines que des soldats, habituée aux pieuses oraisons, craintive des fusillades, elle était bien d’Église.
L’abbaye de Saint-Amand dont elle dépendait, l’une des plus riches du royaume et la maîtresse incontestée du Hainaut français, s’étendait, puissante et superbe, au confluent de l’Elnon et de l’Escaut, sur les ruines de l’humble sanctuaire consacré par saint Amand. Vers l’an 1630, dom Nicolas Dubois, de l’ordre des bénédictins, en avait couronné le faîte.
Des arbres séculaires jetaient leur ombre calme sur le couvent, des courtines massives plongeaient leurs escarpes dans l’eau courante des fossés profonds. La salle du chapitre et celle des hôtes occupaient la façade ; puis s’étendait une vaste cour où se groupaient la demeure du seigneur abbé, palais aux lignes sévères, le noviciat et un cloître surchargés de sculptures délicates, dallés de marbres aux chatoyantes couleurs.
Dominant cette majesté de pierre, une église bouclait dans les nues les berceaux de ses nefs, élevait vers le ciel les pinacles de ses clochers. Par les beaux jours, Tournay, Mous et Valenciennes pouvaient jalouser la flèche de son beffroi géant.
L’ornementation intérieure répondait aux magnificences des façades.
De grands artistes avaient tissé dans le chêne des lambris une dentelle où se jouaient des plantes, des fleurs et des oiseaux, ciselé les portes de fer et les rampes de bronze, serti en un réseau de plomb les gemmes des verrières, peuplé de chérubins ravis aux plaines de Flandres les nuages d’or qui, de l’autel, semblaient monter vers le paradis. Rubens avait peint un admirable triptyque : le martyre de saint Étienne. Les arts chrétiens s’étaient complus dans l’érection, de l’édifice sacré du pays de Pévèle, s’étaient appliqués à l’embellissement d’un sanctuaire où se manifestaient la puissance mystique et la richesse temporelle des fils de saint Benoît.
Sur une lieue et demie d’étendue, la paroisse de Saint-Martin appartenait tout entière à l’abbaye ; l’État de Saint-Amand, avec ses vingt mille habitants, ses communes de Lecelles, Rosult, Salmon, Rumigies, Nivelle, Maulde, Sars et Rosières ressortissait à sa juridiction et subissait ses privilèges seigneuriaux. Déjà maîtresse des sept huitièmes des biens-fonds, elle prélevait la dîme sur les terres restées libres, à raison de douze gerbes et demie pour cent.
Quant aux charges d’État, elles pesaient toutes sur le paysan : ainsi le voulait une loi barbare. Lui seul payait le denier royal et les intérêts d’une lourde dette remontant à la réunion du Hainaut à la France ; lui seul devait construire ou restaurer les édifices publics, entretenir les digues de la Scarpe, curer les canaux du Décours, de la Traitoire et du Manquet.
Et comme dédommagement de la dîme, des aides et de la corvée, la potence, la prison, la salle du vingt-deux où l’on corrigeait les délinquants à coups de martinet.
Encore, si les redevances si péniblement acquittées eussent profité au monastère, au Hainaut, à la France ! Mais elles enrichissaient l’Angleterre : Louis XIV en avait disposé au profit d’un Stuart, l’archevêque d’York.
Les haines lentement accumulées, les rancunes provoquées par tant de misères et de souffrances, l’abbaye en portait le fardeau. Il était trop lourd, même pour ses robustes murailles.
Dès longtemps, la bourgeoisie de Saint-Amand formait deux factions divisées par leurs intérêts, séparées par leurs sentiments.
Quelques généreux idéologues, quelques philosophes grossis des mécontents, épousaient les douleurs du paysan et s’associaient aux griefs populaires, tandis que les bourgeois en charge, les maîtres ouvriers jouissant de privilèges corporatifs et les artisans grandis à l’ombre très longue de l’abbaye subissaient, fidèles et soumis, l’influence monacale.
Les novateurs reconnaissaient pour chef un notaire, Pierre Briez. Intelligent, nourri d’études sérieuses, subjugué par les philanthropes et les économistes, il citait Vauban et Montesquieu, étudiait Adam Smith, leur préférait Rousseau. Il n’avait jamais hésité sur sa route. Chrétien, il défendait le peuple las de souffrir ; libéral, les opprimés ; Français, la France du Dieu de charité. Sa haute vertu, la rigidité de son âme le retenaient dans la résignation qui soumet les désirs aux ordres du destin, mais ses penchants et le caractère de ses lectures l’avaient mûri pour la République.
Une vie d’incessant labeur que la sienne. En été comme en hiver le premier à son étude, il recevait les clients matineux, grossoyait dans l’intervalle, n’ayant qu’un seul clerc pour copier les actes, et, le soir venu, remontait auprès de sa femme, à qui l’unissait une étroite tendresse.
Beaucoup plus jeune que son mari, la belle Catherine brillait encore de tout l’éclat des fleurs épanouies. Alerte, caressante dans ses allures, ardente dans ses affections, il semblait qu’elle eût hérité du sang bleu des Maures transporté au cœur des Flandres sous la domination espagnole. Belle, pourtant, elle ne l’était pas ; séduisante, attirante plutôt. Dans un pays dévolu aux blondes aimées de Rubens, ses yeux de jais, son teint mat, ses lèvres sanguines, sa taille souple et mince, la délicatesse aristocratique de ses mains et de ses pieds retenaient le regard, malgré la sévérité de cottes sombres, comme il convenait à la femme d’un sage notaire. D’ailleurs, très pure en ses pensées, méthodique, ordonnée, un peu fourmi depuis que le tabellionnage déteignait sur elle, Catherine était la digne compagne de maître Pierre Briez.
Un seul chagrin avait traversé sa vie et strié d’argent les noirs bandeaux échappés aux malines de sa coiffe. Son Guillaume, cet enfant tant chéri, s’était dérobé à sa tendresse, obéissant à une invincible vocation, ou plutôt épouvanté d’une existence monotone, au milieu des dossiers poudreux de l’étude.
Briez s’avouait bien que son fils montrait peu de pénétration quand il s’agissait de préparer un contrat ou de conjurer, par la rédaction habile d’un testament, la discorde et les procès, mais il attribuait à l’inexpérience et à l’étourderie une inaptitude résultant d’une profonde aversion pour une carrière où la patience, la méthode, la prudence étaient vertus de rigueur.
Guillaume pria sa mère de se faire son interprète et de parler de son goût pour les armes. La révélation inattendue de ses étranges penchants jeta un trouble profond dans l’intérieur paisible de la famille.
D’habitude, Pierre consacrait aux siens l’après-Original midi du dimanche, se perdait avec eux sous les ombrages des Boues Saint-Amand, thermes célèbres dans le Hainaut, et semblait oublier tout un jour les soucis de son absorbante profession. À la suite de la confidence fatale, trois dimanches passèrent sans que la famille Briez s’accordât le plaisir accoutumé ; pendant trois dimanches les voisins, curieux et toujours aux aguets, s’ingénièrent à deviner le motif de cette retraite ; pendant trois dimanches, le notaire s’enferma dans son étude. Il minutait avec ardeur, il copiait avec rage les rôles réservés à la plume de M. Prudent. À le voir grossoyer, on eût dit qu’il voulait excuser l’infidèle auprès de ses chères liasses. En réalité, il réfléchissait.
Tout était mystère et douleur dans cet abandon. Comment un héritier des Briez, élevé loin du bruit des armes, pouvait-il faillir à son origine et s’éprendre d’une carrière noble, où les bourgeois ne rencontraient que déceptions et avanies ?
Cette étude, dont les gens du Hainaut connaissaient tous les panonceaux dorés, cette étude, devenue si florissante depuis quarante ans qu’il la dirigeait, le capital d’ordre et de probité si laborieusement amassé comme le plus précieux héritage enrichiraient un étranger ! Un homme qui n’aurait ni sa méthode, ni sa rectitude d’esprit, ni son honorabilité professionnelle, dénouerait ces liasses jaunies amoncelées jusqu’aux poutres de chêne, compulserait ces dossiers où dormaient les secrets de tant de familles, pendant que son fils serait exposé aux périls des garnisons, plus redoutables que les hasards de la guerre !
Certes, l’artillerie, objet des préférences de Guillaume, offrait au bourgeois un avenir moins précaire que les autres armes. On pouvait devenir officier, on ne reniait pas une obscure naissance dans des régiments accessibles à la roture, on y professait des idées libérales sans écho à la cour. Mais ces minces avantages valaient-ils la vie calme et indépendante que Guillaume dédaignait ? Le vieux notaire ne le croyait pas.
Lorsqu’il eut sondé la plaie de son âme et analysé sa douloureuse déception, il ne s’engagea pas dans une voie sans issue. Le quatrième dimanche, au lieu de gagner, morose et silencieux, le sanctuaire des liasses, il commanda d’atteler le carrosse. On irait comme autrefois passer la journée aux thermes de Saint-Amand, on se promènerait comme jadis sur la Grève des Princes. Depuis un mois, il s’était écoulé un siècle.
Et quand le soir, après une journée très belle, donnée tout entière au bonheur de respirer les senteurs des foins coupés, on revint au sévère logis :
— Catherine, as-tu préparé le trousseau de l’enfant ?
— Dans quel but ?
— L’heure est venue.
— Quoi !
— La semaine prochaine, je conduirai Guillaume à la Fère. Je me suis enquis de ses chefs, il leur sera recommandé.
— Mon père…, vous consentez ! — Au père la plume, au fils l’écouvillon. Un vaillant soldat vaut peut-être un paisible notaire.
Guillaume eut un tel débordement de joie qu’il ne put le contenir. La jeunesse ne soude pas les blessures que laisse son égoïsme.
Catherine remercia son mari, mais, silencieusement, toute la nuit, elle pleura.
Pourquoi faisait-elle violence à l’autorité paternelle, pourquoi ébranlait-elle de sa propre main cette inflexible barrière qui retenait à ses côtés un fils chéri ? Trop aimante pour résister à l’enfant dont elle partageait les enthousiasmes et dont son âme ardente comprenait les élans, elle l’avait soutenu, mais le regret de sa tendresse l’étouffait, le secret désir d’éloigner une séparation au-dessus de ses forces de mère la torturait.
Ce fut Pierre Briez qui précipita le départ. Dès cette époque, le notaire, que ne retenait plus aucune crainte, s’abandonna tout entier à la direction du parti libéral. Il se réunissait à ses amis Leblanc et Davanne, animés comme lui d’un ardent libéralisme. On causait ; on commentait les renseignements reçus de Valenciennes, de Lille ou de Douai ; on lisait les adresses des comités voisins ; on discutait les événements avec le désir sincère de raffermir le trône ébranlé par le règne précédent et le souci de grouper autour du monarque un peuple fidèle et respectueux. Dans leur idée, l’émancipation sociale se liait au bonheur universel. Ils croyaient, en prêchant la liberté, travailler pour les hommes, en exaltant l’égalité revenir aux traditions de la primitive Église, en renversant les privilèges consolider la royauté.
Les réunions devinrent plus nombreuses quand il s’agit de désigner les membres du tiers que le Hainaut français enverrait aux États généraux. Briez rédigea les cahiers de Saint-Amand. Il y exposait, en sujet loyal, les griefs de la population, demandait humblement au roi de placer à la tête du couvent un abbé français, et le suppliait de contraindre le bénéficier à la résidence.
La loi de 1790, la désaffectation de l’abbaye de Saint-Amand, le sac du monastère, la dispersion de ses précieuses archives, le pillage des seigneuries de Mortagne, de Raisme et de l’Esfalotte prouvèrent qu’on avait trop tardé à faire justice.
Les nobles émigrèrent et se groupèrent autour de Condé ; les bénédictins, éloignés de la vie réelle, par la sévérité de leurs études, crurent à la brièveté de l’orage et gagnèrent Tournay pour attendre, en vue de leur beffroi, la fin de la tourmente.
Parmi les bourgeois royalistes restés à la suite de cet exode les défenseurs de la cause monacale, le tanneur Fulgence Descart avait pris, en raison de son zèle bruyant et de son ardeur intéressée, une situation prépondérante. Il s’était imposé à ses protecteurs devenus ses protégés, comme le champion de leur cause.
Très laid avec son nez aplati et ses yeux bridés, mal planté sur des jambes torses, il n’avait jamais eu d’âge ; les registres de la paroisse lui donnaient pourtant quarante automnes.
Son père, dîmeur de l’abbaye, chargé par les moines du prélèvement de la huitième gerbe, avait laissé dans le pays une mémoire exécrée. À l’entendre, les paysans s’arrangeaient pour jeter les plus petites javelles dans les chariots du monastère et lui réserver le blé des côtes, moins beau que celui des bas-fonds. Accusations fondées, mais peccadilles vénielles qu’excusait la misère des coupables. Scrupuleux et incorruptible, car il croyait défendre les biens du ciel, Jean Descart poussait parfois le zèle jusqu’à mettre la faux dans les moissons, indifférent au massacre de tout un champ pourvu qu’il choisit à son tour les chaumes droits et secs, les grains lourds et dorés.
Une nuit, le dîmeur ne rentra pas à Saint-Amand ; on le crut au guet. Le lendemain on se mit en quête, et son cadavre, criblé de blessures, fut découvert par delà la frontière. Un fermier belge, nommé Moreur, fut soupçonné, puis arrêté. Il s’ensuivit un long procès ressortissant à la juridiction abbatiale et, comme tel, tenu secret. Quelques mois plus tard, la potence du Moulin aux Loups se montrait plus communicative que les bénédictins, et prouvait par un témoignage irrécusable que l’abbé, en tant que seigneur belge, s’attribuait toujours le droit de haute justice.
Le dîmeur laissait une femme et un garçon très chétif. L’une fut confiée aux sœurs de la Paix ; l’autre recueilli dans le monastère. C’était les préserver tous deux de nouvelles vengeances.
Fulgence reconnut mal la charité des religieux. Chantait-il au lutrin ? on voyait frémir dans leurs nuages d’or les anges radieux. La procession sortait-elle, pour appeler sur Saint-Amand les bénédictions du ciel ? il déparait par sa disgrâce la jolie cohorte d’enfants de chœur qui jetaient la jonchée et balançaient l’encensoir devant le Saint-Sacrement. Et avec cela sournois, gourmand, jaloux comme un déshérité, ingrat envers ses bienfaiteurs capables, à l’en croire, de liarder sur le prix du sang paternel.
Soit compassion, soit souci d’encourager le zèle de leurs serviteurs, les moines gardèrent Fulgence jusqu’à vingt-cinq ans. Une occasion d’utiliser cet inutile se présenta, ils la saisirent avec empressement.
Maîtresse d’immenses troupeaux nés sur ses terres ou dans les étables de ses fermiers, disposant chaque année d’un grand nombre de toisons, la communauté avait fait construire une filature et une tannerie à l’extrémité de Saint-Amand et y entretenait une centaine d’ouvriers. Fulgence hérita la tannerie. L’atelier marchait en vertu d’une longue impulsion ; si maladroit qu’il fût, le jeune homme rendrait encore quelques services.
On l’installa. Etonné de lire un respect de commande dans l’attitude de ses justiciables, il prit de son importance une haute idée, crut avoir dompté l’univers et pensa rayonner de tout l’éclat de l’abbaye concentré en sa personne. Dans sa naïve infatuation, il en vint un jour à constater sans terreur qu’il était amoureux. Malgré l’épaisse enveloppe qui semblait le garantir de toute atteinte, son cœur battait pour les deux filles d’un cultivateur des environs, Vincent Lenobelle, maître, sauf les charges et redevances seigneuriales, d’une petite ferme acquise et agrandie par plusieurs générations de paysans.
Habiles comme Arachné, les jeunes villageoises savaient mieux qu’aucune nouer les mailles de ces belles Valenciennes si prisées des nobles dames, des prélats et des marguillières ; heureuses comme des fées bienfaisantes, elles connaissaient de la vie les horizons, que ne trouble jamais la tempête. À l’ombre des grands ormeaux qui formaient une voûte royale au-dessus de l’humble toit paternel, une pelote de dentelière sur les genoux, elles rêvaient d’un ciel où se fût prolongé le tranquille bonheur de la terre, et les fils glissaient invisibles entre leurs doigts agiles, un cantique flamand s’échappait de leurs lèvres, accompagnait, monotone, les heurts des bobines. Et le dimanche, quand elles venaient aux offices, pieuses, sages, charmantes sous leurs modestes atours, elles croyaient voir la Vierge leur sourire et tendre vers elles une main protectrice.
La Vierge et les saints se plaisent au ciel ; les diables mécontents de leur sombre séjour lui préfèrent la terre.
Fulgence s’éprit définitivement de l’aînée, de la plus frêle, une blonde délicate, angéliquement belle avec ses grands yeux verts, avec sa bouche ingénue, toute souriante, une blonde aussi mince que la Madone à la robe dorée, à la ceinture étincelante, tourière attitrée du couvent. Convaincu d’ailleurs par une patiente expérience qu’il la pourrait regarder jusqu’à la consommation des siècles sans attirer son chaste regard, il échafauda de machiavéliques combinaisons et poursuivit l’exécution de son plan avec une habileté dont on ne l’eût pas cru capable. Telle se développe la ruse de l’animal poussé par ses instincts.
D’abord ce furent d’humbles visites au prieur, une déférence obséquieuse à l’endroit de tous les bénédictins, un zèle chaque jour croissant pour les intérêts sacrés, puis une piété régulière, une ferveur grandissante, une présence assidue à la grand’messe de l’abbaye et au prône de la paroisse. L’avait-on vu aux vêpres de Saint-Martin, on le rencontrait encore aux compiles de Saint-Amand.
Il manœuvra six mois. Ce délai expiré, il s’ouvrit de ses intentions au prieur, plaida sa cause d’un air innocent, montra l’intérêt de l’ordre à placer en des mains fidèles une petite ferme enclose dans les terres abbatiales.
Touché de compassion, peut-être frappé des avantages que Fulgence faisait miroiter à ses yeux, le religieux accorda son appui, promit de s’entremettre dans cette négociation, mieux encore, tint parole.
Qui eût résisté aux conseils du vénérable prieur et méprisé un enfant du monastère ? Vincent Lenobelle acquiesça ; la petite Berthe obéit. Elle connaissait l’histoire de Jephté ! Comme la fille du héros de Galaad, elle eût voulu pleurer avec ses compagnes l’immolation de son bonheur ; on lui refusa cette grâce.
Et ce fut ainsi qu’au printemps de l’année 1772, la blonde dentelière et Fulgence, le gros tanneur, vinrent habiter une maison de la rue des Anges, dépendante de l’abbaye, et pour la location de laquelle l’économe stipula une redevance annuelle d’une garniture d’autel et de trois aunes de large valenciennes.
Le cœur de Fulgence était bien étroit. À côté de son amour il trouva pourtant la place d’y loger la jalousie. Une jalousie stupide, déraisonnable, sans fondement, d’abord concentrée, difficilement contenue, bientôt débordante.
Dès le jour de ses noces, des observations blessantes, des conseils oiseux, des réprimandes inutiles initièrent Berthe aux joies de la vie conjugale. Une femme chaste devait renoncer à ces belles dentelles dont elle se parait avec une joie de coquette ; leurs mailles immodestes laissaient transparaître la nacre de la peau, encadraient l’or des cheveux ou jetaient une ombre trop douce sur le visage. Elle devait harmoniser sa tenue avec sa nouvelle situation et garder en tout temps la retraite claustrale du logis. Berthe avait vingt ans, il lui en souhaita quarante et lui prouva que la doyenne des sœurs de la Paix mettait trop de recherche galante dans sa façon d’ajuster la cornette.
Elle ne protesta pas : l’holocauste consommé, son âme était fermée aux regrets. Cette attitude paisible exaspéra les inquiétudes de Fulgence. Aussi bien les journées lui semblaient éternelles comme les peines de l’enfer quand, retenu à l’atelier, n’osant le quitter sous peine d’encourir les réprimandes du prieur, il laissait sa femme dans le logis de la rue des Anges. Alors, il hâtait son retour, il imaginait de la surprendre ; et quand il la trouvait seule, sa pelote de dentelière sur les genoux, les bobines sautant en cadence, quand, à sa vue, elle levait vers le ciel ses beaux yeux chargés de résignation, il augurait mal de ce grand calme et redoublait de méfiance. Une résistance digne, témoignage d’une irréprochable vertu, lui eût inspiré moins de craintes. Sa femme le trompait, sa femme le tromperait si Dieu n’y mettait ordre.
Dieu !… C’était un défenseur incorruptible, un gardien vigilant, le seul allié dont il n’eût pas à redouter la trahison ; mais pour l’intéresser à une cause si terrestre il fallait des intermédiaires.
Un bénédictin avait embastillé Fulgence dans le mariage, aux bénédictins de défendre la forteresse conjugale.
Vivement sollicité, le prieur ne put contenir une juste colère. La mine contrite de Fulgence le radoucit : la misère morale de cet homme ne méritait que la pitié. Une épouse pure et vertueuse provoquait la jalousie et le soupçon ; combien devaient souffrir les maris des coquettes et des concupiscentes !
« Femme, femme, tu n’as pas deux noms, tu n’as pas deux visages ! Saint Benoît, en imposant à ses fils une vie chaste, leur vendit la paix à vil prix. »
Pourtant le tanneur insistait, et l’émotion, qui exagérait ses traits informes, accentuait les lignes épaisses d’un corps affaissé.
Un sourire dissimula le mépris du religieux :
— Consulte le sergent de notre prévôté.
— Ce vieux militaire ?… J’y songerai.
Fulgence prit le conseil au sérieux. À sa prière, le sergent promit d’épier la jeune femme, d’observer l’heure et la durée de ses absences, de connaître le motif de ses courses et le but de ses promenades, d’espionner les gens entrés chez elle et de noter la longueur ou la brièveté de leurs visites.
Le digne soldat apprécia si bien les charmes de sa mission qu’il voulut éprouver par lui-même l’invulnérabilité du cœur dont il avait la garde. Berthe comprit et sa douleur s’augmenta de cet outrage.
Vincent Lenobelle avait trop pleuré sur les larmes de sa fille aînée pour confier au prieur le soin de marier la cadette. Bernard Marsig, ancien sous-officier au Royal-Allemand, nommé, à la suite d’une réduction des cadres, greffier de la juridiction seigneuriale de Mortagne, la lui demanda.
C’était un rude Alsacien, point beau, aux grands yeux bleus, au visage énergique, à l’allure militaire, au ton brusque, au cœur loyal. Il fut agréé.
En le voyant, Fulgence ressentit une nouvelle atteinte de jalousie. D’ailleurs, entre ces deux hommes si dissemblables, des liens de parenté ne pouvaient engendrer une mutuelle sympathie. Ils se rencontraient chez leurs beaux-parents à l’occasion de Pâques ou de la kermesse. Mais après la mort de sa femme qui lui laissait, suprême souvenir d’un amour sans nuage, une jolie et brune fillette, Marsig négligea d’abord la ferme et, dès que les Lenobelle eurent quitté ce monde, il ne parut plus à Saint-Amand.
Les années s’écoulaient. Sur la petite Paule Marsig concentrait la tendresse de son cœur. Il se montrait à la fois un père vigilant, une mère attentive, un frère affectueux, une sœur dévouée. Entre le père et la fille tout était commun : les promenades en forêt parmi les hautes fougères, les courses sur les chaussées plates ou à travers les prairies, la pêche dans les eaux limoneuses de l’Escaut ; puis, en hiver, des lectures instructives faites à haute voix par l’enfant studieuse. Entre leurs deux âmes jamais ne se glissa un attachement étranger, jamais Marsig n’eut le désir de reporter sur une marâtre une parcelle de l’affection réservée à sa petite Paule, jamais Paule n’envia le sort des enfants du village blottis sous les ailes protectrices d’une mère. Son père lui suffisait ; elle voyait en lui une émanation terrestre du Dieu caché là-haut, très haut, derrière l’azur du ciel.
Un jour, il lui parla de tante Berthe ; elle vivait à Saint-Amand :
— Voudras-tu la connaître ?
Il l’interrogeait avec contrainte. Et pourtant, s’il disparaissait, Paule resterait seule, sans appui, sans protecteur. Cet avenir, entrevu comme en un mauvais rêve, l’encourageait, malgré ses répugnances, à se rapprocher des uniques parents de sa fille.
— Une tante… et un oncle ! répondit-elle froidement, instruite à l’insu de Marsig de ce parentage ; vous ont-ils témoigné le désir de me voir ?
— Jamais ! dit-il avec sa franchise de soldat. Ta tante est faible, incapable de secouer un joug parfois bien lourd…, mais elle t’aimerait si elle te voyait si gentille, si semblable à ta pauvre mère.
— Quêter une affection ? Êtes-vous las de me chérir, père bien-aimé ?
On ne parla plus de tante Berthe. Tel est le sort dévolu à certaines âmes condamnées à l’oubli, méprisées de ceux-là mêmes qui les écrasent.
Quand, au printemps de 1791, Paule eut accompli ses seize ans, Marsig la conduisit à Valenciennes : c’était un voyage promis depuis longtemps. On visiterait la ville, sa maison municipale, l’église de Saint-Géry, Notre-Dame du Saint-Cordon. L’ancien soldat se faisait une fête de promener l’enfant à travers les fortifications de Vauban et de lui en démontrer les avantages. Ils ne partiraient pas sans admirer les beaux ouvrages de la porte de Famars, sentinelle vigilante postée devant les hauteurs qui commandent la place.
Au retour, Marsig s’arrêta chez maître Pierre Briez, à qui l’unissait une sincère affection datant de l’époque lointaine où il accomplissait à Saint-Amand son stage, de greffier. Une nouvelle contestation de partage soulevée par son beau-frère Descart l’y appelait.
Il trouva ses amis tout émus : Guillaume était officier !
— Officier !… comprends-tu, fillette ? disait Catherine en caressant les joues roses de Paule, faute d’avoir l’enfant de sa tendresse à presser contre son sein.
— Officier à vingt-quatre ans ! Entendez-vous, Marsig ? reprenait Pierre Briez avec une joie bien légitime.
Le vieux notaire considérait l’avancement si rapide de Guillaume comme la récompense de sa vie de labeur et de probité, comme la rémunération de ses efforts pour défendre les faibles contre les puissants, comme un gage de la concorde et de la paix sociales. Il avait aidé de tout son pouvoir à l’abolition des privilèges ; il avait sapé les lois d’exception ; si la justice régnait enfin, il se rendait le témoignage de s’être attelé, lui infime, lui chétif, au char embourbé où elle dormait. S’il était béni en cet enfant qui résumait ses ambitions, ses espérances et ses tendresses, c’est que l’égalité, inaugurant une ère nouvelle, permettait à son fils d’entrevoir d’enviables destinées, et de parvenir, non par droit de naissance, mais en récompense de son intelligence et de ses mérites. Désormais le roturier ne se contenterait plus de verser son sang ; il lui serait permis d’illustrer son nom plébéien et de devenir lui aussi un ancêtre.
Paule écoutait dans une muette extase. Elle ne se souvenait guère de Guillaume, un grand garçon barbouillé d’encre entrevu peut-être à deux ou trois reprises, quand il accompagnait son père à Mortagne ; mais nul ne devait l’égaler en beauté, en noblesse, en vaillance : il était officier.
Officier !… Commander à des soldats, marcher à l’ennemi, le poursuivre dans sa honteuse déroute, l’anéantir, promener le drapeau victorieux en pays conquis, quel rêve plus beau un homme pouvait-il caresser !
La visite aux fortifications de Valenciennes, l’avancement inespéré de Guillaume Briez, l’orgueil que ressentaient ses parents émurent profondément la jeune fille et allumèrent — vives étincelles — un feu qui ne devait point s’éteindre. Dès le retour au village, les entretiens de Marsig et de Paule reflétèrent leurs préoccupations. L’histoire glorieuse de nos victoires, l’organisation de l’armée passionnaient d’autant plus le père et l’enfant, le maître et l’élève, que l’étonnante déclaration de guerre à l’Autriche et à la Prusse, les rassemblements de troupes aux frontières, la formation du camp de Famars, la concentration de l’armée de Sedan sous les ordres de Lafayette, les premières incursions des avant-gardes autrichiennes, l’invasion suspendue sur le pays, entretenaient leurs patriotiques ardeurs. Marsig, qui joignait à une énergie rare chez un homme de son âge une solide instruction militaire, fit appel à toutes les bonnes volontés, réclama l’aide de tous les courages ; nul ne se déroba.
Affranchi de la dîme et de la corvée, plein de mépris pour des maîtres déchus de leurs droits héréditaires, le paysan trouvait juste que la Révolution le mît en possession de la terre sur laquelle ses ascendants s’étaient courbés, mais en même temps qu’avide et triomphant il s’asseyait au banquet si longtemps convoité, il y rencontrait de nouveaux soucis ; il songeait, le front plissé, la main frémissante, le cœur plein d’angoisse, à l’arme qu’il forgerait pour y garder sa place et en défendre les portes. Et quand il apprit que sur la frontière, derrière les Allemands, se massaient ses anciens seigneurs, il sentit sur ses membres endoloris le froid des chaînes si longtemps portées.
— Ma terre !… Te rendre !… Qu’on essaye de te saisir !… Il fut un temps où je m’épuisai à te cultiver pour d’autres, où pour d’autres je meurtris ma chair à ton contact. Depuis que tu es mienne, tes molles à mes pieds sont flocons de duvet ; depuis que tu t’es donnée, les piqûres de tes ronces me semblent de douces caresses. O ma terre, ô mon inébranlable amie, toi que je ne sollicitai jamais en vain, tu m’aimes, lu me souhaites, tu m’appelles ! À moi tes sourires et tes tendresses, car mon âme épouse tes joies, car je gémis de tes douleurs, je pleure sur ta soif, je me lamente si la froidure gerce ta peau, je défaille lorsque les durs orages y creusent des rides.
Renie tes anciens maîtres : ils s’enfuirent, ils l’abandonnèrent. S’ils revenaient, reste sourde à leur voix, repousse-les ! Ils n’ont eu pour nous que dédains et mépris. Moi, moi seul désormais serai ton doux seigneur. Craintif, je me transformerai ; mes mains habituées au soc saisiront une arme ; soldat, je te défendrai avec un acharnement égal à la peine que tu me coûtas jadis ! Et si les fusils et les sabres viennent à manquer, n’ai-je point une faux ; ma femme, une faucille ; mes petits, des dents pour mordre comme de jeunes loups !
On entourait les villages d’ouvrages rustiques, on obstruait les ponts, on dépavait les chaussées, on armait de toutes parts.
La Patrie se révélait enfin aux déshérités. Le régime féodal l’excluait ; la monarchie la réduisait au patrimoine royal, la Révolution divisait la terre pour en faire germer l’amour dans l’âme des humbles. C’étaient des fragments du sol disséminé que la Patrie devait naître, comme l’humanité se reforma des mottes de terre jetées par-dessus les épaules de Deucalion et de Pyrrha.
Dans cette fièvre qu’accroissait encore le voisinage du camp de Maulde, au milieu de cette crise qu’exaltaient la présence de Dumouriez et l’attitude énergique des volontaires, parvint à Saint-Amand la nouvelle de la prise de Morlies. Grossis on amoindris, suivant les opinions politiques du narrateur, les exploits du greffier de Mortagne et de Paule Marsig, la petite-fille du craintif et laborieux Vincent Lenobelle, suscitèrent des controverses passionnées où l’enthousiasme et la colère atteignirent à leur paroxysme.
Les Briez ne tarissaient pas de louanges sur la vaillante enfant : ne lui devaient-ils pas la vie de leur fils ? Leur Guillaume !… Ils l’avaient revu, ils avaient admiré sa belle mine. Catherine savait les noms de chaque pièce de son équipement, Pierre ne maîtrisait pas son orgueil paternel quand il accompagnait dans les rues le brillant officier. Et le général Dumouriez, ce grand connaisseur d’hommes, qui distinguait le lieutenant Briez et l’appelait à son état-major ! Le vieux notaire oubliait ses anciens griefs contre la carrière militaire et en venait à placer au second rang de la hiérarchie sociale les tabellions et les procureurs.
L’enthousiasme fut plus tempéré sous le toit familial de la rue des Anges. Nulle part l’héroïque conduite de Paule, son enrôlement, sa présence au camp de Maulde ne furent critiqués avec plus de larmes que chez les parents Descart.
Dans la soirée du 14 août, la prise de Morlies servait encore de prétexte à la querelle quotidienne que Je tanneur cherchait à sa femme. Plus acrimonieux que de coutume, soit que la digestion d’un repas pourtant étudié avec une conscience méticuleuse lui causât quelque fatigue, soit que le mutisme de Berthe, assise auprès de la fenêtre fleurie, sa pelote de dentelière sur les genoux, eût le don de lui déplaire, il parcourait la salle avec fracas, écrasant de ses pieds énormes le parquet innocent qui protestait et menaçait de se disjoindre.
— Une jeune fille s’affubler d’un habit militaire ! grommelait-il en laissant échapper un souffle court à travers ses dents écartées.
Elle restait silencieuse.
— Courir avec des soldats…, la nuit…, la nuit… ; tirer des coups de fusil… ; parader avec un sabre… Quelle honte pour nous !… Je rougis pour elle ! criait-il d’autant plus fort qu’on ne lui répondait pas.
« M’entends-tu ? As-tu juré de m’exaspérer avec tes bobines et ta dentelle ? hurla-t-il en se plantant devant sa femme.
— Que vous dirais-je ? Votre mauvaise humeur s’exerce à tort sur une enfant. Sans la bravoure de sa fille, Marsig eût été capturé par les Impériaux.
— Belle excuse ! Que n’ont-ils embastillé ce sacripant dans quelque bonne prison d’Allemagne ! On n’entendrait plus parler de lui.
— Est-ce là, Fulgence, un langage de chrétien ?
— Des menaces ?
— Mais…
— Me tenir tête !
Et il accompagna son exclamation d’un formidable coup de poing asséné sur un bahut chargé de vaisselle.
— Calmez-vous.
— Jamais, avant ces événements d’enfer, tu n’aurais osé me répondre ! Attends, s’il te plaît, que je t’interroge… Personne ne doit élever la voix devant un chef de famille… Ici, le roi, c’est moi !… Qu’on s’en souvienne.
« Quant à ces révolutionnaires sans foi et sans Dieu, causes de tous mes malheurs, je les hais, entends-tu…, ton beau-frère et ta nièce comme les autres. »
Épouvantée, elle reprit silencieusement ses bobines. L’attitude de sa femme parut le calmer : comme les poltrons, Fulgence aimait à se convaincre qu’il était capable d’effrayer.
— À qui la faute, gracieux saint Martin, si ma tannerie est fermée, sinon à ces brigands qui forcèrent les moines de partir ?… Plus de peaux…, plus d’ouvriers… Il faudrait les payer comme des fermiers généraux !
Puis, s’animant par degré :
— D’ailleurs, tous ces philosophes, philanthropes, physiocrates valent encore moins que leur clientèle. Quelles espèces !… Que te disais-je avant-hier quand la belle-mère de Leblanc est tombée au feu ? Jean Merlin me le répétait à l’instant ; son gendre l’y a poussée afin de jouir plus tôt de son héritage. Sa fille ? de belles promesses pour l’avenir. Ses fils ? des vauriens. Sa femme ? une gueuse qui régale son monde du gibier et des vins que lui envoient ses amants. Marthe, leur cuisinière, racontait à Claudine qu’ils se nourrissaient comme des prélats.
« Et cette canaille de Davanne ! Il fait l’enflé parce qu’il possède quelques écus ! Comment les aurait-il, doux Seigneur, s’il n’eût vendu à faux poids ? Ces gens-là se rient de nous aujourd’hui ! Le prieur dom Henry Donné reviendra, et, s’il m’en croit, il gratifiera ces gibiers de potence du seul domicile qui leur convienne. À notre tour, nous les narguerons quand ils se balanceront au gibet du Moulin aux Loups.
« Qu’attendent ces Autrichiens ?… Si j’étais le roi, il y a belle heure que j’aurais commandé à l’Empereur de passer la frontière, de protéger de braves gens et de mettre en chair à pâté ces paysans rassasiés et encore voraces !
— C’est l’invasion que vous appelez de vos vœux, c’est l’étranger que vous souhaitez chez nous !
— Qu’importe, si derrière les étrangers rentrent le prieur, les moines et leurs privilèges ; si les cachots se referment sur des gens que je hais, sur mes ennemis flagellés, battus, oui… battus, à commencer par maître Briez ! Un bourgeois, un manant, un voltairien !… Que les saints anges me protègent, voilà une canaille plumitive que je n’épargnerai pas. Il nous frustra de trois pièces de terre dans le partage Lenobelle… Quand je pense que son fils est lieutenant, j’enrage… Ça… lieutenant…, ce fils de tabellion philosophe ! »
Il se fût longtemps délecté dans le péché de calomnie et complu dans ses projets de vengeance contre tous ceux dont le renom l’offusquait, si l’écho d’une rumeur sourde ne l’eût attiré vers la fenêtre. À travers le rideau de fleurs soigneusement entretenues, on voyait rouler une vague houleuse de têtes humaines.
— Annoncerait-on l’approche des Impériaux ? Le tanneur eut tôt fait de sortir et d’interroger les passants.
Ils disaient que la Révolution triomphait à Paris. Louis XVI, toujours indécis et timide, s’était réfugié au sein de l’Assemblée nationale, abandonnant au peuple le château et ses défenseurs. À cet acte de faiblesse les députés avaient répondu par un décret qui suspendait de ses fonctions le chef du pouvoir exécutif et le livrait en otage à la Commune de Paris.
Fulgence, bouleversé, le visage blême, nu-tête, tenta de remonter le flot, mais le courant irrésistible l’entraîna vers la maison municipale, où des affiches blanches confirmaient les bruits répandus dans la foule.
De son premier vagissement, la Liberté naissante avait ébranlé le trône ; la Royauté entrait en agonie.