‹ VolontaireChapitre 12 sur 12 · 12

12

Le Comité de Sécurité révolutionnaire siégeait dans la chapelle des Ursulines, adaptée en quelques coups de marteau au culte de la loi.

Sur les fondations aplanies de l’autel, officiaient les juges ; aux bancs d’œuvre prenaient place l’accusateur, le greffier, les pseudo-défenseurs ; derrière la table de communion, sous les voûtes ogivales de la nef, se pressait le public. Le Christ rédempteur, cet apôtre séculaire de la fraternité avait été convaincu d’aristocratie, et comme tel exclu du prétoire. Dans le sanctuaire, à la place demeurée vide, s’étalait la déclaration des droits de l’homme : l’évangile des temps modernes. Le long des murs, les bordures du chemin de la croix encadraient un choix de sentences civiques.

En dépit des iconoclastes, les vitraux rappelaient encore les superstitions proscrites et représentaient, serties dans un réseau de plomb, de lumineuses et saintes images. Quelques patriotes ardents s’étaient bien complus à les prendre pour cible, mais, crainte des courants d’air, les membres du Comité révolutionnaire avaient suspendu les exécutions. D’ailleurs, l’appareil de la justice populaire n’effaçait-il pas toutes les souillures ?

Inhabiles à décréter la peine de mort, privilège réservé au tribunal de Douai, les juges de Valenciennes devaient trier les prévenus dignes de compassion, des accusés acquis par avance à la guillotine. C’était la fiction. Ils se bornaient à remuer avec fracas et grande hâte un crible aux mailles si serrées que nul n’y échappait. Singulier zèle qui tenait moins au souci d’améliorer le sort des malheureux empilés dans des geôles infectes qu’au désir d’évacuer les prisons pour les remplir encore.

Afin d’activer les débats, on avait même simplifié la procédure. Pas de discussions oiseuses, pas de discours bouffis de rhétorique, pas de témoins à décharge : autant d’embûches tendues à la religion des magistrats. Les accusés répondaient par oui ou par non ; leurs protestations étaient étouffées ; les défenseurs se bornaient à implorer l’indulgence.

Malgré le laconisme des débats et le défaut de toute solennité, le peuple accourait en foule aux Ursulines. Il y venait, poussé par la curiosité, parfois attiré par son intérêt, car les petits bourgeois, non plus que les artisans, n’échappaient aux dénonciations de leurs ennemis personnels. Depuis la retraite de Belgique, les volontaires indisciplinés et les désœuvrés de l’armée régulière s’unissaient à la clientèle civile du tribunal, et, comme elle, se montraient friands de ces drames judiciaires où figuraient de prétendus traîtres, de soi-disant ennemis de la patrie, des instigateurs de complots contre la révolution.

Ce jour-là, une affluence exceptionnelle de militaires venus avant l’audience refoulait les habitués sous le porche. L’arrestation de Paule Marsig et la nouvelle de sa comparution ameutaient ses anciens compagnons d’armes mécontents de la mesure dont elle était victime et désireux d’intercéder en sa faveur.

Des applaudissements éclatèrent quand le colonel Briez, en grand uniforme, précédant une femme enveloppé dans ses voiles noirs, prit place sur le premier banc.

— La citoyenne Briez, la mère du colonel, souffla Madeleine assise au milieu de commères, qui arboraient, glorieuses, la cocarde tricolore au bonnet.

— Elle porte un beau deuil ; un deuil d’au moins trente pistoles.

— La femme d’un notaire !… Mais d’un notaire républicain.

— À la bonne heure.

— Elle paraît bien émue.

— Tremblante comme un suspect.

— Plus pâle que les nonnes qu’on exposait dans cette chapelle avant de les enterrer.

— Que vient-elle faire ici ?

— Réclamer sa future bru. C’est-il pas une pitié que de traduire en justice une patriote aussi ardente que la citoyenne Paule Marsig ? continua Madeleine, afin de maintenir au diapason l’ardeur de ses compagnes. Son dénonciateur saura mon nom et mes prénoms, foi de sans-culotte !

Jusqu’à l’extrémité de la nef, les rangs se garnissaient ; on criait, on s’agitait, on se foulait. Les retardataires prétendaient à la meilleure place au nom de l’imprescriptible égalité, en vertu de la vraie fraternité, en invoquant la sainte liberté.

Les appariteurs coiffés du bonnet rouge, vêtus de la carmagnole, armés d’une pique que surmontait la mitre phrygienne et que décorait, attachée au sommet de la hampe, la déclaration des droits de l’homme, se montrèrent sur le seuil de la sacristie. L’assistance se tut : derrière les licteurs, elle devinait les pontifes.

— Le Comité de Sécurité révolutionnaire ! annoncèrent les bonnets rouges.

Des hommes écrasés sous d’énormes chapeaux, les reins ceints de l’écharpe tricolore, une large médaille suspendue au cou et tombant sur la poitrine, le visage rude, les gestes vulgaires, la démarche trop lourde ou trop légère, la tête renversée, le nez au vent, rachetant la gaucherie de leur entrée par l’infatuation de leur maintien et la superbe de leur attitude. N’étaient-ils pas investis d’un sacerdoce souverain, ces prêtres vengeurs du peuple divinisé ? Sur leurs pas, pénétrèrent deux files de gendarmes, grandissant leur prestige, protégeant leurs personnes ; puis, les victimes, pêle-mêle, et si nombreuses que, dans le demi-jour de la chapelle, on les distinguait mal les unes des autres.

Àl’appel de son nom, l’accusé sortait du troupeau et avant qu’il eût compté ses juges, on l’envoyait « À Douai ». C’était la mort à brève échéance.

Protester ? formalité inutile. Mieux valait courir au-devant d’un dénouement fatal que l’attendre dans les prisons de Valenciennes.

Depuis une grande heure le Comité répétait : « à Douai…, à Douai…, à Douai », et l’auditoire assistait impassible à ce défilé de prêtres, de bourgeois, de nobles, d’artisans innocents ou coupables ; mais un long murmure s’épandit sous les voûtes quand l’huissier appela :

— La citoyenne Paule Marsig. Paule apparut nu-tête, désarmée, et avec une dignité calme, sans lenteur ni hâte, sans timidité ni forfanterie s’avança vers le tribunal.

L’amour, l’adversité, la hantise journalière de la mort comme fait au fer rouge le travail du marteau, l’avaient par gradation affinée, anoblissant les grâces mièvres de l’enfance, harmonisant l’expression de son jeune visage avec l’héroïsme de sa vie, couronnant son front virginal du rayonnement de la pensée, allumant une flamme sous l’arcade sombre des sourcils. Sa voix devenue plus pleine et plus sonore, sa taille haute et flexible dans la longue capote, son attitude martiale, la pureté des traits amaigris donnaient à sa beauté un charme pénétrant, la faisaient resplendir sur la masse confuse des accusés.

— Je croyais que ta citoyenne ressemblait au brave Gayant, le géant de Douai !

— Mais, elle est frêle et pâle comme un lis de Harlem ! soufflèrent deux voisines de Madeleine.

— Faut la voir devant l’ennemi ! Des lions en auraient peur, répliqua la vivandière.

— Te souviens-tu de la grande peinture de Notre-Dame du Saint-Cordon ? Ne dirait-on pas l’archange Saint-Michel ?

— Oui bien, et ses juges rappellent les diables verts et cornus que le saint précipite dans les flammes.

— Est-elle crâne ! disaient les canonniers.

— Et bonne, et vaillante !

— Il semble qu’elle soit faite d’aimant. Quand elle court à l’ennemi, impossible de rester en place…

— Eût-on des semelles de plomb, on s’élancerait avec elle contre l’Europe en armes.

— Ah ! la brave fille ! Je m’explique la présence du colonel Briez.

Sans s’inquiéter de la réprobation générale, le président commença l’interrogatoire.

— Ton nom ?

— Paule Marsig.

— Ton âge ?

— Dix-huit ans.

— Ta profession ?

— Volontaire.

— Ton grade ?

— Lieutenant.

— Ton lieu de naissance ?

— Mortagne.

— Citoyen président, cria Madeleine, demande-lui ses états de service.

— Oui !… oui, ses états de service ! appuyèrent les femmes.

— Tes états de service ? reprit comme un écho le président.

— Enrôlée après la prise de Morlies, sergent au camp de Maulde ; adjoint aux adjudants généraux le lendemain de Valmy. Citée deux fois à l’ordre du jour de l’armée, blessée dans un combat d’arrière-garde pendant la retraite de Belgique, signalée après cette dernière affaire à la reconnaissance de la nation.

— Vive la République une et indivisible ! hurlèrent en chœur les commères.

— Vive notre lieutenant ! ripostèrent les volontaires.

— J’invite l’assistance au respect de la justice ! fit le président. Citoyen greffier, lis-nous l’acte d’accusation.

« La citoyenne Paule Marsig est impliquée dans l’arrestation du ministre de la guerre et des représentants Camus, Bancal, Lamarque et Quinette qui pourrissent aujourd’hui dans les geôles des tyrans. Du second chef elle est accusée d’avoir suivi l’infâme Dumouriez sur le territoire autrichien, et d’être revenue à Valenciennes avec le perfide dessein de corrompre les soldats patriotes et de les invitera rejoindre leur ancien chef. »

— Que répondras-tu ?

— Rien. Je m’en remets âmes actes passés ; ils parleront pour moi.

— On te vit pourtant sur la route de Lille causer avec le glorieux Beurnonville ; quelques heures plus tard on t’aperçut au quartier général de Saint-Amand, et lorsque des mains criminelles osèrent s’abattre sur nos représentants, tu ne foudroyas pas les audacieux sicaires.

— Cela m’eût été difficile : je n’assistais pas à l’arrestation.

— Tu persistes dans le mensonge !… Prends garde, tu te perds. Greffier, donne-moi la liste des traîtres qui se serraient autour du monstre.

Il la parcourut, tourna, retourna les feuilles et la remit à ses assesseurs.

— C’est pourtant vrai… son nom fut omis sans doute.

De nouveaux applaudissements éclatèrent. S’il en était de toutes les délations comme de la première, Paule était sauvée.

— Nieras-tu que tu aies traîné dans la boue autrichienne ton uniforme d’officier républicain ?

— J’étais attachée à l’état-major du général Dumouriez. Tant que mon chef foulait la terre de France, tant qu’il n’était pas accusé, je lui devais mes services.

— C’était trahir le peuple.

Guillaume Briez se leva, et, d’une voix vibrante :

— La citoyenne Marsig ne faillit point à ses devoirs. Sa confiance en un général dont vous avez tous célébré le patriotisme excuse l’erreur d’une jeune imagination éprise d’idéal, fermée au doute. Comme tant d’autres, elle eût pu braver derrière la frontière les délateurs et les juges. Mais, désabusée, forte de son innocence, elle a mieux aimé revenir à Valenciennes et mettre son épée sans tache à la disposition du général Ferrand. Lui ferez-vous un crime de sa loyauté, payerez-vous son héroïsme d’une condamnation infamante ?

— À quel titre, citoyen colonel, interviens-tu dans un débat où tu n’es appelé ni comme avocat, ni cité comme témoin ?

— Paule Marsig est ma fiancée ; ma mère et moi réclamons son élargissement.

— L’armée prend trop de licences. Paule avait tressailli. Quelle inspiration funeste amenait Guillaume dans cette enceinte ? De leur dernier entretien elle avait emporté la certitude qu’il se rendrait à ses vœux, qu’il ne paraîtrait pas à l’audience. Et il était là, au premier rang.

Elle avait cru l’éloigner en lui représentant qu’aucun homme n’avait qualité pour la soutenir sans entacher son honneur, et il s’appuyait sur sa mère pour réclamer sa fiancée ! Elle bénissait cette noble délicatesse, mais combien redoutable lui semblait leur présence ! Ils prétendaient l’arracher à ses juges, et ils lui enlevaient ses forces, paralysaient sa défense, rendaient fatale sa condamnation, remplissaient d’angoisse ses dernières heures de vie. Que répondrait-elle devant tous ceux qu’elle aimait ou qui lui avaient été secourables : Guillaume, Madeleine, Catherine Briez elle-même ? Allait-elle, par sa fatale imprudence, jeter un désespoir plus amer dans des cœurs déjà si malheureux ? On l’avait épiée, suivie ; tout l’accusait, la condamnait. Jusqu’à cet interrogatoire maudit toujours brûlant sur sa poitrine ! Les geôliers, dans leur précipitation, avaient omis de le lui prendre, mais gardée à vue, entourée d’autres détenus, elle n’avait osé le détruire. Par deux fois le président l’interrogea sans qu’elle entendît ses demandes.

— Où cachas-tu la rougeur de ton front après avoir quitté l’infâme Dumouriez ?

— Je vins d’une traite à Valenciennes ; mon cheval est peut-être mort de la course qu’il a fournie.

— Cette hâte s’explique. Tu voulais séduire les volontaires, les inviter à rejoindre le traître, les exhorter à passer à l’ennemi, leur promettre les menteuses faveurs d’un nouveau tyran ?

— Non.

— Hier soir, ce matin même, on te vit parmi les artilleurs campés sur la place d’armes.

— Il est malaisé de circuler dans Valenciennes sans coudoyer des soldats.

— Tu leur as représenté Dumouriez comme l’amant de La victoire, comme le seul homme capable de défendre les frontières, tu as prêté les vertus de Caton à ce nouveau Catilina ?

— Quand tu m’as demandé si j’avais suivi le général Dumouriez, j’ai reconnu le fait. Tu me reproches d’avoir corrompu les volontaires ; cette accusation est fausse, je la repousse. Elle repose certainement sur une erreur de personne.

— Cherche, au milieu de ces soldats endurcis au feu, un visage à ta ressemblance. Ta balafre est un signe irrécusable d’identité. D’ailleurs, tu entendras un témoin dont le civisme et la véracité ne sauraient être mis en doute.

— Et moi, Madeleine Mercier, ex-vivandière du camp de Maulde, une incorruptible révolutionnaire, m’écoutera-t-on aussi quand j’affirmerai que, depuis son arrivée à Valenciennes jusqu’à son arrestation, le lieutenant Marsig est resté sous ma garde ?

Ce fut au tour de Mercier :

— Crois-moi, citoyen accusateur, n’écoute pas les dénonciations de quelques fourbes, méfie-toi des suppôts de Coblentz intéressés à la perte des soldats patriotes.

— Sois prudent, reprit une commère ; à vouloir courir trop vite on risque de se casser le nez.

— Respectez la majesté de la loi dont nous sommes les mandataires ! s’écria l’accusateur pris à partie.

— On se croirait au club du Vrai Sans-Culotte ! ajouta le président.

— Ah, pardieu non ! Nous y faisons du meilleur travail.

Et le bonnet de travers, les poings sur les hanches, l’attitude arrogante, Madeleine, suivie de ses amies, menaçait de franchir la barrière dressée entre le chœur et l’abside.

— Voulez-vous renverser les bases de l’égalité et vous rendre indigne de la liberté ? Continuez à mépriser le tribunal et à manifester votre improbation ! glapit à son tour l’un des juges.

Tout en faisant tête à l’orage, les membres du Comité demeuraient perplexes. Au lieu de froisser le sentiment populaire, ne valait-il pas mieux remettre l’interrogatoire, prendre des ordres, calmer l’effervescence de la foule, acheter la paix au prix d’autres condamnations ? Ils se consultaient à voix basse quand le greffier, un petit homme vieilli dans les parlements, s’approcha, la mine penaude.

— Viens-tu opiner ?

— Je n’oserais, citoyens ; mais vous me voyez dans un étrange embarras.

— De quoi s’agit-il ?

— Hier, sur l’invitation de l’accusateur public, je réunis les dossiers des prévenus qui devaient comparaître devant vous. Et voici que dans la procédure de l’émigré Fulgence Descart, il manque une liasse tout entière, la liasse 8.

— Les pièces reposaient-elles en lieu sûr ?

— Oui ; à l’Hôtel de Ville.

— Mercier, dit le président, charmé de prendre en défaut un insolent interrupteur, l’on te nomma le mois dernier gardien des archives ?

— Oui, citoyen président.

— Je te félicite ; tu remplis bien ton mandat.

— La République n’a pas de serviteur plus zélé.

— Il y paraît ! Hier le dossier de l’aristocrate Fulgence Descart fut confié à tes soins, aujourd’hui il est incomplet.

— Impossible !

— Les liasses étaient numérotées ; la huitième manque.

— Elle est confondue parmi les autres. Quand le greffier me rapporta la clé des archives, je l’accrochai au-dessus de mon lit et la lui rendis ce matin.

— Tu me la fis longtemps attendre.

— C’est vrai… j’en conviens. Il faisait sombre. Mais eussé-je égaré cette maudite clé qu’une étourderie n’expliquerait pas la disparition d’une liasse. Sauf ma femme et peut-être la citoyenne Marsig, personne n’est entré dans ma chambre.

— On nous dira le prix de ta complaisance. Huissier, appelle le détenu Fulgence Descart ; nous remettrons à plus tard la confrontation de Paule Marsig avec les témoins.

— Fulgence Descart, tanneur à Saint-Amand.

Fulgence, rapetissé, se tenait tapi au dernier rang des accusés. Il apparut, poussé par les-gendarmes, pâle de frayeur, chancelant comme un homme ivre. Sa présence à la barre déchaîna des ouragans de colère et de haine. Les artilleurs, contraints de l’épargner, le désignaient à la sévérité du tribunal ; s’il avait échappé à leurs fusils, il ne ferait pas nargue à la justice.

— Le fils du dîmeur ! Lâche, fils de lâche ! Les injures pleuvaient et se croisaient dans un fracas de tempête.

Seule Madeleine, tout à l’heure si fière, baissait la tête et se taisait.

C’est qu’elle traversait une fâcheuse crise, la digne matrone. Une liasse manquait au dossier de Fulgence Descart… Qui l’avait prise ?… Paule… Paule l’avait donc trompée !… Et en faveur de qui, s’il vous plaît ?… Pour un magot d’aristocrate, pour un vilain tanneur, pour une cocarde noire ! De bons patriotes comme elle et Mercier seraient-ils pris à partie, dépouillés d’une place lucrative, peut-être accusés à leur tour ! Elle consentait à payer de quelques mauvaises chances le salut de son petit lieutenant, mais s’occuper d’un Fulgence, c’était bien autre affaire. Que répondrait-elle aux reproches de Mercier, si l’interrogatoire tournait à leur confusion ? Donner le jour à une petite sans-culotte timbrée de l’emblème de la liberté, s’élever à une position superbe, être enviée de toutes les commères de la ville, puis échouer dans la nasse comme ce barbot royaliste !

Le président imposa silence de la main. Désormais d’accord avec l’assistance, il reprenait son autorité ; on se tut.

— Tu es prévenu de scélératesse.

— Moi !

— D’aristocratie.

— Calomnie pure !

— Tu te réjouis de l’invasion qui amenait à Saint-Amand les ennemis de ton pays.

— C’est faux !… Je souhaitais le retour de nos bons républicains avec la tranquillité qu’inspire l’innocence !

— Tu pactisais avec les émigrés et les moines installés à Tournay.

— Sans m’arroger du génie, je me flatte d’être assez philosophe pour mépriser les imposteurs de toute robe et de tout sexe, trop sage pour favoriser leurs folles présomptions, trop judicieux pour les aider à reconquérir des droits aussi abusifs que chimériques.

— Entendez donc ce corbeau, comme il croasse avec gentillesse !

Fulgence, effaré, se retourna, chercha l’interrupteur, ne le vit point et reprit au plus vite son indigeste profession de foi.

— J’en dirai autant des ci-devant nobles dont on m’accuse de rechercher l’amitié. Un bourgeois, un artisan tel que votre serviteur, ne saurait désirer le retour de ces bouffissures d’orgueil, de ces contempteurs du glorieux Tiers État aujourd’hui rentré par sa prodigieuse énergie dans la plénitude de droits imprescriptibles.

— Renégat ! crièrent les volontaires.

— Il désigna la maison d’un bon patriote, le notaire Briez, aux pillards royalistes.

— Le colonel et sa mère ici présents en peuvent témoigner.

— J’ignore ce fait, répondit Guillaume, mon père n’éleva jamais une plainte à cet égard.

— Que dis-tu ? murmura Catherine.

— Je regrette d’avoir prêté les mains à l’arrestation de ce drôle et suppléé, fort innocemment du reste, les fournisseurs habituels du tribunal, reprit-il à demi-voix. Ce ne sont pas là les besognes d’artilleur.

Fulgence, surpris, roulait ses petits yeux entre ses paupières bridées. Il ne s’expliquait pas que Guillaume, après lui avoir sauvé la vie, prît une seconde fois sa défense. Pourquoi devait-il le salut à son ennemi et recevait-il un nouveau secours du fils de Pierre Briez, du fils de l’homme qu’il s’enorgueillissait d’avoir torturé jusqu’à son dernier souffle ?

Le greffier reprit sa lecture interrompue. « En septembre dernier, l’aristocrate Fulgence Descart guetta du haut du beffroi de Saint-Amand l’apparition des éclaireurs autrichiens et, de sa main, sonna la grosse cloche pour fêter ce joyeux événement.

— Mensonge !

— Une pièce timbrée du sceau de l’abbaye relate ce glorieux exploit, dit le président qui feuilletait le dossier. Voici le témoignage du cidevant prieur, Pierre Donné. Ton zèle est offert en exemple aux vassaux de la seigneurie.

Fulgence restait confondu devant cette pièce accablante. Par quelle fatalité un hommage rendu par les bénédictins à leur fidèle serviteur, un titre à leur reconnaissance transformé en acte d’accusation se trouvait-il sur la table du président ? Avant de quitter la rue des Anges, il l’avait enfoui sous terre ainsi que d’autres papiers compromettants, mais utiles à retrouver quand luiraient des jours meilleurs. Onésime seul l’avait aidé…

Pauvre Onésime… Pauvre agneau… Qu’était-il devenu ? Le reverrait-il jamais ? Se réconforterait-il de ses bons conseils ? L’infortuné avait peut-être péri : sa piété, sa douceur, le désignaient à la férocité des tigres révolutionnaires.

— Citoyen Président, reprit l’interrupteur qui, du fond de la salle, s’était déjà fait entendre, une partie du dossier de cet aristocrate manque, paraît-il, à l’appel. Il a des complices, ne l’oublie pas.

— Un témoin aussi bien renseigné mérite d’être entendu. Comparais à la barre… Ton nom ?

— Onésime.

— Onésime !… Mon ami… mon meilleur ami… gémit Fulgence atterré.

— Impudent ! Peut-il exister des liens quelconques entre un bon patriote et un scélérat !

Àsa lévite noire, de forme monacale, l’ancien protégé des bénédictins avait substitué une carmagnole ; à la culotte sombre, un pantalon de couleur voyante ; au tricorne, un bonnet rouge posé sur une chevelure embroussaillée, veuve de poudre. Ses yeux, jadis voilés sous des paupières mi-closes, s’ouvraient effrontés ; la bouche confite se relevait ironique ; la barbe sale donnait à l’agneau métamorphosé en loup un aspect terrifiant. La crainte d’être compris un jour ou l’autre dans une levée, comme l’en avait menacé Paule, le désarroi du parti monarchique, son impuissance à se pousser aux honneurs par l’intermédiaire de Fulgence, l’avaient déterminé à cette volte soudaine. Pour marcher vite et monter haut, il fallait donner des gages ; il les avait empruntés au tanneur. Sur ses conseils, Fulgence émigrait ; sur sa dénonciation, Fulgence était arrêté. Puis il courait à Valenciennes afin de stimuler le zèle des patriotes, et de se faire un marchepied de son ancien bienfaiteur. Quant à Berthe, entretenue dans son habituelle ignorance, d’ailleurs fort insouciante d’un mari peu aimé, très partiale à son endroit, il aurait vite capté sa tendresse, et conquis auprès d’elle le bien-être matériel.

Non moins surprise que son oncle, Paule reconnaissait enfin l’hypocrite flatteur de la famille Descart, le parasite sournois de la rue des Anges, l’orateur du Vrai Sans-Culotte, son dénonciateur. Le fourbe se vengeait, et parfaisait de ses mains la catastrophe où elle succombait.

— Vipère ! s’écria-t-elle, impuissante à dissimuler son mépris et à contenir son indignation.

Onésime entendit, sourit, se replia sur lui-même, comme le reptile auquel on le comparait.

— Mais j’y songe. Citoyen président, interroge donc Paule Marsig, la propre nièce de Fulgence Descart, mieux que personne elle te renseignera sur la disparition de la huitième liasse.

— Moi !

— Oui, toi ! Je te surpris ce matin comme tu sortais de la salle des Archives.

Il mentait, ayant aperçu Paule à l’instant où elle traversait la place d’Armes, mais son instinct méchant lui révélait la vérité.

— C’est bien toi qui dénonças les agissements criminels de cette citoyenne ? ajouta le président.

— Je m’en flatte.

Guillaume voyait grandir le péril, il savait que Paule n’achèterait pas sa grâce au prix d’un mensonge. Son apparente complicité avec un suspect, son imprudente conduite envers Dumouriez, la menaient fatalement à Douai. Alors il conçut un dessein téméraire : à l’hostilité manifeste du tribunal il répondrait par la violence. Il ne compromettrait pas ses soldats dans une échauffourée, il ne s’expatrierait pas, mais il se précipiterait sur les juges, il lutterait, ayant la multitude pour complice et tout Valenciennes pour ami il sauverait Paule quand même, il épargnerait un crime à la justice. Qui oserait porter la main sur le colonel Briez ? Qui oserait ressaisir une fiancée enlacée dans ses bras ?

— Pitié ! gémit Catherine Briez, qu’étouffaient les sanglots, car son instinct maternel lui disait que la condamnation de Paule entraînerait la perte de Guillaume. Si devant l’ennemi mon fils fut un soldat vaillant, si, à l’intérieur, il montra le civisme d’un jacobin impeccable, rendez-lui sa fiancée. Grâce !… pitié !

— C’est bien… assez… réprime un zèle plus nuisible qu’utile à l’accusée. Si la citoyenne Paule Marsig est innocente, ses vertus républicaines sauront bien la défendre.

— Citoyenne Marsig, reprit le président, Fulgence Deseart est-il ton oncle ?

— Les registres de la paroisse de Saint-Martin témoignent qu’il épousa la sœur de ma mère, mais je le vois pour la seconde fois de ma vie.

— Ne disais-je pas qu’elle était complice du prévenu ! Me suis-je trompé ! s’écria triomphalement Onésime. La huitième liasse contient des charges accablantes contre l’oncle, la huitième liasse a été dérobée par la nièce. Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ?

Paule eut une révolte de sa loyauté. Si elle se taisait, elle s’associerait à un crime, elle deviendrait la complice d’Onésime ; si Fulgence était condamné, elle se reprocherait sa mort. Tout méprisable qu’il fût, le sang de son oncle réclamerait contre elle.

— Tu mens ! s’écria-t-elle en s’avançant vers Onésime.

Il reculait épouvanté.

— Tu en as menti.

— C’est parler haut, reprit le président ; réponds d’abord à mes questions. Oui ou non, as-tu pénétré cette nuit dans la salle des archives ?

— Oui, j’y suis entrée ; oui, j’ai soustrait une liasse au dossier de Fulgence Deseart ; mais je jure sur mon honneur de soldat, j’atteste l’Être suprême que ces papiers ne concernaient pas l’accusé.

— Explique-toi.

— Je ne le puis en ce moment, en ce lieu.

— Qui t’ouvrit la porte des archives ?

— Personne. Profilant du sommeil des époux Mercier, je me saisis de la clé, courus à l’Hôtel de Ville, cherchai des pièces relatives à ma famille, les trouvai et les pris. Si j’agis contre la loi, punissez-moi, sans inculper le digne Sulpice, un patriote corps et âme à la République.

Fulgence tombait de surprise en surprise. Guillaume l’épargnait : les soldats ne savent rien de la vie ; mais Paule ! À quel intérêt obéissait cette nièce détestée ? Que signifiait son attitude après les outrages dont il l’avait abreuvée ? Son salut serait-il l’œuvre de ses victimes ? Soudain, la lumière se fit dans son esprit : Paule avait voulu chercher dans les archives de l’abbaye la preuve de sa parenté avec Guillaume. Il l’avait trompée, elle le savait ; il avait martyrisé le vieux Pierre Briez, elle le savait ; et pourtant, en face d’Onésime traître et lâche comme le mensonge, elle n’hésitait pas à confondre le perfide. Et lorsque Fulgence comparait la générosité de Paule et de Guillaume à la trahison de son ami, il sentait mollir sa haine, il écoutait de vagues remords.

Le président se tourna vers Paule.

— Tu es entrée dans la voie des aveux ; tes bons antécédents, ton courage devant l’ennemi te méritent notre indulgence : aussi bien le Comité ne te condamnera pas sans preuves. Greffier, cherche la huitième liasse dans les papiers saisis au domicile de la citoyenne.

— Ce document ne figure pas au nombre des pièces à conviction.

— Elle le porte sur elle ! s’écria Onésime. Je le devine sous le drap de la capote ! Ce n’est pas un tissu baleiné qui le raidit ainsi, mais un corset d’infamie.

— L’a-t-on fouillée ?

— Il semble qu’on l’ait omis.

— Huissier, amenez l’accusée ; qu’on la fouille sur-le-champ.

Paule, la tête ramenée, les bras convulsivement serrés sur la poitrine, frémissait sous l’insulte. Un cri d’unanime protestation s’éleva parmi les femmes ; Madeleine, n’écoutant que sa tendresse, Catherine liriez obéissant à son fils, tournèrent la table de communion et pénétrèrent dans le chœur.

— Arrière, vous autres ! mugit la vivandière, pas une main d’homme n’effleurera cette enfant. Vrai Dieu de vrai bon Dieu, je vous le défends bien !

Le président eut un regard sévère :

— Tu blasphèmes. La loi est chaste et, dans l’exercice de leur mandat, ses représentants participent de sa pureté et de sa décence.

Alors, M Catherine cacha la jeune fille derrière ses voiles de deuil et Madeleine, dont la grosse main tremblait, chercha sous la tunique.

— Allez-vous nous faire souper ici ? reprit le président ; hâtez-vous, ouïes gendarmes mettront fin à cette ridicule comédie.

— Voici l’écriture.

Les papiers jaunis passèrent des doigts de Madeleine dans ceux du greffier.

— Le n 8. C’est bien cela.

Pâle, morne, écrasée sous le poids de son angoisse, la jeune fille s’affaissait.

— Avant de choir en pâmoison, explique ta conduite au Comité, dit le président qui la devinait prête à défaillir.

— Qu’on m’envoie à Douai… tout de suite… je demande à mourir.

Onésinie intervint :

— Elle se rend justice. N’hésitez pas à prendre des mesures de rigueur contre cette fille et son scélérat d’oncle ; ne balancez pas à les traduire tous deux devant le tribunal criminel. Il faut trancher la tête de l’hydre aristocratique, ou le monstre enfantera des brigands suborneurs du peuple. Cessons un jour de nous défendre, et nous verrons bientôt la ruine des lois, le rétablissement des trônes, la résurrection des privilèges et le renversement de notre admirable république. Aux juges, gardiens des droits populaires, de venger l’univers que les excès des amis de la tyrannie étonnent et conduisent au désespoir. Point de crainte ! Quand la nation aura montré de la fermeté, elle verra combien ses ennemis sont peu nombreux. Point de grâce ! la postérité nous jugera ; nos fils doivent savoir ce que nous coûta la Liberté…

— Le Comité, la ville entière rendent justice à l’ardeur de ton civisme, interrompit le président, mais laisse-nous le temps d’éclairer notre conscience patriotique, ne nous dispute pas le soin de sauvegarder des intérêts sacrés.

Puis se retournant vers le greffier :

— Mais ces pièces sont étrangères au procès ! Reconnais-tu bien la liasse soustraite ? Est-elle complète ?

— Elle est paraphée par premier et dernier feuillet. La pagination est intacte.

— J’y lis l’interrogatoire d’un nommé Moreur, assassin présumé de l’ancien dimeur de l’abbaye de Saint-Amand… père de Fulgence Descart… L’inculpé invoque un alibi… et prétend avoir passé la nuit même du crime chez la dame…

— Par pitié ! Tais-toi, citoyen président ! s’écria Paule perdant la tête, épargne-les… je t’en supplie.

— Je démêle mal le sens de tes protestations. Quel rapport existe-t-il entre cet interrogatoire, la présence de Moreur chez la dame Catherine Briez, de Saint-Amand, la nuit même du crime, et les accusations formulées contre ton oncle ?

Paule restait anéantie, à bout de forces. Ah, tout était bien fini ! Connaissant le caractère ombrageux de Guillaume, elle tendait l’oreille au sourd grondement précurseur de sa colère, et dans la tourmente prévue elle voyait fuir le bien-aimé qu’elle avait cru reconquérir. De ses grands yeux mornes elle fixait le président. Qu’allait-il dire encore ?… Rien ! Il ne lui restait plus un outrage à jeter à la face de la mère, pas une insulte à faire dévorer au fils.

— Catherine Briez… de Saint-Amand… ma mère, avez-vous entendu ? fit Guillaume à voix basse.

Elle ne répondait pas. Il la regarda et la vit impassible, froide, hautaine.

— Avez-vous entendu ? répéta-t-il.

— Ton père mourut de cette erreur judiciaire… Je te la cachai. Quel démon s’acharne à me souiller !

— Vous avez douté du respect de votre fils !

— Pardonne… Si tu avais cru, toi aussi ! Comme ton père… comme cette enfant ! Ne vois-tu pas qu’elle s’est perdue pour détruire la preuve de mon prétendu crime !

— Ne baissez pas la tête, reprit-il avec force, votre fils fera la preuve de votre innocence. Me vit-on jamais trembler devant une attaque directe ?

Redressant sa haute taille, il s’efforçait de conduire ses pensées à travers un chaos insondable. L’assassinat du dîmeur, l’alibi invoqué, l’interdiction prononcée par son père, l’outrage qu’on lui avait caché, le vol de l’interrogatoire s’emmêlaient dans un écheveau dont il ne débrouillait pas les fils. Mais de toutes ces hontes, de tous ces crimes, aucun n’ébranlait sa confiance en sa mère, n’attiédissait son amour pour sa fiancée.

Et pendant que Paule tremblait, attendant une malédiction imméritée, Catherine bénissait du fond de l’âme l’ange gardien de son honneur, Guillaume adorait la vierge qui s’immolait, prête à laver de son sang une odieuse calomnie. Jamais elle ne lui était apparue plus belle, plus noble, plus digne d’admiration. Devant la femme aimante, sublime de délicatesse, il oubliait le soldat intrépide et le héros couvert de gloire. Avec quel soin jaloux elle lui avait caché le véritable but de ses recherches, avec quelle force d’âme bravant la honte d’une compromission avouée, affrontant la guillotine, elle avait refusé de remettre un pieux larcin entre ses mains discrètes ! Il la savait vaillante, courageuse, impassible devant la mitraille ; lisait-elle moins bien les intimes douleurs, s’épanchait-elle moins tendre, marchandait-elle sa vie quand elle pouvait payer du martyre la paix de ceux qu’elle aimait ! Son existence de soldat, l’habitude des camps, les horreurs des champs de bataille avaient respecté les fibres délicates de son cœur ; une suprême miséricorde débordait de son âme parfaite.

Maintenant que l’irrémédiable mal était consommé, que Guillaume savait, que Catherine avait entendu, que leur malédiction ne l’avait pas écrasée, Paule reprenait son énergie un instant paralysée.

— Citoyen président, je te fais juge de ma conduite. Elle est pure de toute complicité avec l’étranger ou les ennemis de la République. Une accusation avait été portée contre la mère du colonel liriez, mon fiancé ; fille respectueuse, j’ai voulu la détruire. Puis, cet homme s’est avancé, — de la main elle montrait Onésime, — et afin de jeter un voile sur ses attaches monacales, afin d’échapper à la justice, il dénonça son bienfaiteur ; il m’accusa sans preuve. Mon indignation et mes scrupules me trahirent.

— Laisse en paix le citoyen Onésime ; la République est en cause.

— La République ! J’ai versé mon sang pour sa défense ; je suis prête à l’offrir encore.

— Nous allons délibérer.

Depuis la fin de son interrogatoire, Fulgence semblait aux prises avec de vives perplexités. La conduite héroïque de Paule, la grandeur d’âme de Guillaume, l’ingratitude d’Onésime avaient brisé l’enveloppe dure de son cœur. Le pressentiment d’une fin prochaine, la crainte de la mort, la vision des éternels supplices, les souvenirs mystiques attachés à la chapelle, les saints lumineux qui, du haut des vitraux, montraient la route du paradis rappelaient à l’ancien élève des bénédictins les enseignements reçus dans sa jeunesse indocile, réveillaient sa foi, l’induisaient aux regrets et le poussaient à l’attrition.

« Il y aura grande joie dans le ciel pour un pécheur qui se repent. » S’il recevait son pardon ici-bas, et il le solliciterait humblement, Dieu le recevrait peut-être en sa miséricorde. Et déjà récompensé par le calme subit de sa conscience, il s’affermissait dans ses bonnes résolutions.

— Citoyen président, je demande à présenter une observation importante.

Les matrones et les volontaires protestaient avec colère.

— Non ! Silence !

— Les amis de la citoyenne Paule et du colonel Briez peuvent m’entendre.

Il paraissait transfiguré, presque embelli ; l’on se tut.

— Je déclare que les bénédictins n’ajoutèrent nulle créance aux affirmations de Moreur. Le dossier — je l’ai trop souvent ouvert — prouve que la dame Briez ne fut jamais mandée devant les juges ecclésiastiques et qu’elle ignora, comme son mari, cette accusation calomnieuse.

« La neuvième liasse que ma nièce n’a point aperçue contient même une rétractation formelle renouvelée par le coupable à l’article de la mort. Je m’étends sur ces explications, toutes à l’honneur de M Briez, afin de rétablir des faits sciemment altérés dans mon dernier entretien avec ma nièce. Sur cette terre de misère, on domine difficilement ses passions ; j’ai trop obéi aux miennes. Que les victimes de mes regrettables manœuvres oublient mes fautes en faveur de mon repentir.

Le président reprit le dossier et le compulsa de nouveau.

— Voici la neuvième liasse ; elle contient, en effet, la rétractation solennelle de Moreur. Excusez-moi : cela se passait au temps des tyrans, je suis forcé de lire le texte dans toute sa teneur.

« Rappelé devant le Grand Prieur agissant au nom et par délégation spéciale d’Henry-Benoît-Marie Clément, cardinal-prêtre de la sainte Église romaine, duc d’York, archiprêtre de la basilique de Saint-Pierre, abbé des abbayes de Saint-Amand, de Saint-Sauveur, d’Anchin et de Saint-Benoît, archevêque de Corinthe, et interrogé sur le dessein qu’il avait poursuivi en désignant Catherine Briez de préférence à toute autre bourgeoise de Saint-Amand, Moreur répond : « J’aperçus cette dame dans l’église de Saint-Martin. Sa beauté. son élégance me frappèrent. Je la savais beaucoup plus jeune que son mari, souvent seule pendant les absences qui nécessitaient les obligations du notariat. Son image visita ma pensée dès mon premier interrogatoire ; j’espérai me sauver en invoquant des relations coupables avec une femme désirable, haut placée, rebelle à l’influence de l’abbaye, et trop intéressée à cacher sa faute pour que mes juges lui accordassent crédit. »

Une joie immense éclairait le visage de Paule, gonflait d’émotion le cœur de Catherine, envahissait l’âme de Guillaume. Ils rentraient dans leurs sombres repaires, les horribles cauchemars ; elles fuyaient, les appréhensions douloureuses ; ils s’évanouissaient, les fantômes menteurs. De son souffle malfaisant Fulgence avait crée de monstrueuses chimères ; d’une main repentante il s’appliquait à les détruire et à les refouler dans le néant.

Les membres du Comité hésitaient à rendre une ordonnance de non-lieu, tant la clémence leur était peu familière. Un agent de la commune, reconnaissable à son bonnet rouge, entra, s’approcha du président et lui remit un message. Il contenait un ordre d’élargissement. Le Comité reprit séance.

— Citoyenne Paule Marsig, tu fus imprudente plutôt que coupable ; tu te laissas entraîner par des sentiments tendres que la nation, toujours grande et généreuse, sait apprécier. Le maire de la ville, le digne Pourtalès, informé tardivement de ton retour à Valenciennes et de ton arrestation, nous invite à te rendre la liberté et réclame le plaisir de te remettre les armes d’honneur et le cheval harnaché que t’octroie la Convention. Ta belle conduite pendant la dernière campagne te mérite cette récompense.

Guillaume, fou d’émotion, de reconnaissance et d’amour, était aux pieds de Paule :

— En détournant la carabine d’un ennemi, tu ajoutas à mes jours tous ceux que je vivrai encore ; en m’arrachant au doute où je succombais depuis la mort de mon père, tu me donnas la force de les vivre ; en les embellissant de ton affection, tu me ravis dans une extase qui m’élève au-dessus de tous les mortels. Tu as sauvé le corps, tu as régénéré l’âme, prends ton bien, je ne m’appartiens plus.

Paule le releva, mais au moment de chercher sur la poitrine de son fiancé l’écho de sa joie et d’y compter les battements de son cœur, un rose pudique colora son visage d’ange, un émoi de sa virginité la retint.

— Oh, mes bien-aimés, que ces mains chargées des bénédictions des âmes qui s’enfuirent répandent sur vous une éternelle félicité et scellent les engagements sacrés de l’amour. Je vous unis.

Et par une tendre caresse, Catherine rapprochait les deux amants. Guillaume eut un cri de triomphe, Paule, un long soupir, ses yeux se voilèrent : c’était le premier baiser qu’elle eût reçu, le premier baiser qu’elle eût donné. Depuis Morlies toutes les douleurs, toutes les joies de sa vie n’étaient que le prélude de cette exquise effusion.

Tous trois s’étreignaient dans un étroit embrassement. À peine se parlaient-ils, mais des larmes de bonheur débordaient de leurs yeux. Et tandis qu’ils se rappelaient l’amertume des angoisses communes, qu’ils disaient le cantique de la délivrance inespérée, l’assistance triomphante exultait de joie.

— Vive la Convention !

— Vive le colonel Briez !

— Vive le lieutenant Marsig !

— Vive le Comité !

— Vive la République une et indivisible ! ripostèrent les juges en agitant avec frénésie leurs chapeaux empanachés.

— Lieutenant Marsig, tu es libre. Colonel Briez, emmène ton amante. Apprêtez le temple de l’amour, dressez l’autel de l’hyménée, et quand vous les aurez parés des fleurs virginales que la nature fait éclore pour le bonheur des âmes sensibles et tendres, les membres du Comité de Sécurité révolutionnaire de Valenciennes se rendront à votre appel, heureux d’honorer de leur présence vos noces civiques et républicaines. Cette cérémonie prendrait un caractère particulièrement touchant et patriotique si vous la célébriez le jour de la fête des époux.

— Tu nous vois pénétrés de reconnaissance et remplis de confusion, citoyen président, reprit Paule, mais je devine que le colonel Briez pense comme nous tous à la défense de Valenciennes avant de rêver aux joies et à la paix du foyer domestique.

— Mars est donc vainqueur de Vénus ?

— La patrie ne saurait céder le pas à une déesse, répondit Paule rougissante.

— Pas de bêtises, ma mignonne, riposta Madeleine. Hâte-toi, et suis mon exemple : dès qu’ils seront assez nombreux pour former un peloton, j’apprendrai l’exercice à tes enfants.

— Et si ce sont des filles ? cria un volontaire.

La grosse commère se retourna :

— Que t’es bête ! Si ce sont des filles, j’aurai moins de peine à les instruire que ton caporal à te donner de l’esprit. Elles suivront les traces de leur mère !

Le président semblait attendre le départ de Paule. Elle comprit que sa disparition serait le signal de la condamnation de Fulgence et ne voulut pas s’éloigner sans tenter un dernier effort.

— Le Comité vient de se montrer si généreux qu’il ne repoussera pas ma requête… mon oncle Fulgence Descart…

— À Douai ! à Douai !

Soldats et commères avaient acclamé leur héroïne, mais ils n’entendaient pas qu’on leur disputât la vie d’un homme qui, à leurs yeux, incarnait la dîme, évoquait la corvée, et leur rappelait les souffrances endurées par leurs pères.

— Fulgence Descart et les détenus cités à l’audience seront conduits ce soir même à Douai. Paule essayait d’implorer encore.

— La séance est levée, dit le président.

On entraînait les condamnés vers la place où des charrettes les attendaient déjà. Fulgence passait devant Paule, il l’effleurait.

— Mon enfant, je t’ai méconnue. Pardonne et oublie… Le bonheur soit ton partage.

— Que le Tout-Puissant protège vos jours !

— Aie compassion de ta tante… Défends-la contre Onésime ; préserve-la des baisers de Judas.

La foule se précipitait sur les pas des condamnés.

Soudain, une clameur dominée par un cri strident déchira l’air.

« Le fils du dîmeur !… Le fils du dîmeur ! »

Un second cri plus aigu que le premier… Sur le sol · roulait une masse ronde que les femmes poussaient du pied, que les hommes lardaient à coups de piques, et dont il jaillissait du sang.

En l’air, à l’extrémité d’une lance, une tête coupée, encore grimaçante.

« Le fils du dîmeur !… Le fils du dîmeur ! »

Et la populace, ivre de sang, chantant l’air chéri du Ça ira, s’éloignait dans la direction de la porte de Lille.

FIN

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