‹ VolontaireChapitre 11 sur 12 · 11

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Le front appuyé contre les vitres ruisselantes, Paule se livrait à des pensées dont l’amertume s’accordait avec les lamentations de la nature ; dans un recueillement pieux, elle interrogeait sa conscience. Victime sans tache, elle ignorait le regret d’une défaillance ou le châtiment infligé par le remords ; sa vie, très pure, se déroulait d’abord sous l’égide de l’amour filial, puis offerte à la patrie en détresse. Pourtant, elle figurait sur la liste des déserteurs ; elle allait paraître devant un tribunal unique, on l’immolerait aux rancunes populaires.

Mais à l’heure redoutable d’appeler du jugement des hommes à la justice de Dieu, l’examen sévère de ses actes lui laissait une grande quiétude. Elle se réjouissait presque à l’espoir de s’alléger des fanges d’ici-bas, de courir vers un monde où la vertu préserve du soupçon, où les innocents n’expient point les erreurs des coupables. Des regrets ? Elle n’en laisserait pas. Qui pleurerait sur elle ! Après Guillaume, son unique ami, la patrie, son dernier espoir, la reniait à son tour, effaçant avec mépris les traces du sang versé pour sa défense, lui jetant à la face l’opprobre de la trahison. Quand l’arrêterait-on ? Bientôt sans doute, car les efforts de ses humbles protecteurs ne sauraient la sauvegarder longtemps. Les prisons regorgeaient des complices vrais ou faux de Dumouriez, mais Douai réclamait sa pâture d’accusés, mais Valenciennes devait répondre à ses exigences, et fournir à la guillotine un tribut de traîtres.

Alors une rouge vision lui serra le cœur ! La guillotine…, la grosse Louison, comme la nommait le peuple…, un fer dégouttant de pourpre, glissant entre des bois sanglants… Elle redoutait son apparition, elle tremblait de lui montrer mauvais visage, elle craignait de faire rejaillir sur ses compagnons de gloire la honte d’un officier pâlissant devant la mort. On consentirait peut-être à la passer par les armes ? Elle le demanderait, l’obtiendrait-elle ? Ferait-on cet honneur à un simple lieutenant ? Hélas ! Qu’adviendrait-il si chacun sollicitait pareille grâce ? L’armée n’y suffirait pas. Puis, il fallait un bras inconscient et un outil insensible pour trancher, sans frémir d’horreur, des têtes innocentes : les mains des hommes, plus pitoyables que leur volonté, eussent refusé l’obéissance.

Au dehors, la pluie redoublait, se brisait sur le sol, rebondissait en un épais brouillard, que fouettait un vent déchaîné ; les rafales commandaient à une symphonie plaintive, où concertaient les cliquetis des ardoises secouées, les grondements de l’eau dévalée des toitures pointues, les gémissements des bois craquant sous l’épreuve. Une poussée plus violente, et la fenêtre parut s’ouvrir. La porte battit ; Paule se retourna.

Il était là, debout près d’elle, celui qu’en sa peine elle avait cru bannir de ses pensées, et qui se vengeait de chaque tentative en exerçant sur son âme une domination plus absolue. Il était là, celui qu’elle chérissait malgré son abandon, il l’avait approchée jusqu’à la chaleur de son haleine, sans que ses sens l’eussent avertie. Se rencontraient-ils sur ces rives mystérieuses où ses pensées venaient de la conduire ? Non : elle voyait la chambre se dégager de l’ombre ; elle écoutait les bruits d’une ville qui se ranime après une bourrasque diluvienne ; elle aspirait à pleins poumons l’air rafraîchi. Des pieds elle foulait toujours la terre, elle n’en avait point brisé l’étreinte ; l’âme, prisonnière du corps, sentait le poids de l’ancre qui l’accrochait au monde matériel. Et c’était même une révolte des organes, une exaspération de vie presque douloureuse. Ses yeux s’emplissaient d’une lumière éblouissante, son cœur frappait sous la poitrine, l’artère battait la tempe comme le marteau l’enclume, les chocs s’accéléraient avec des intermittences inégales. Pour rester impassible au lieu de s’élancer vers le bien-aimé, elle devait lutter contre une attraction vertigineuse, et déployer toute sa force de volonté.

Silencieux, raidis dans une attitude contrainte, ils se parlaient pourtant. Aux yeux bleus qui l’interrogeaient, elle répondait par la caresse de ses pupilles noires ; du regard, elle semblait ressaisir le fugitif avec d’autant plus d’énergie qu’elle avait cru le perdre à jamais.

— Guillaume, que voulez-vous ? fit-elle doucement.

— Acquitter ma dette, vous sauver, répondit-il d’une voix rauque, saccadée par l’émotion.

Elle s’étonna de la rudesse de son accent. Subjuguée par la joie que lui causait sa venue, toute au bonheur de le contempler, s’exagérant l’importance de son retour, elle ne pouvait admettre qu’il ignorât la vanité de l’obstacle qui les séparait, elle ne songeait pas qu’à l’instant de franchir le seuil de cette maison, il s’excusait devant sa conscience et refoulait loin du cœur un amour qu’il prétendait sacrifier à ses serments.

— Qui vous découvrit ma retraite ?

— Le sais-je !… Un volontaire… Madeleine. Les pierres de toutes les maisons, les pavés de toutes les rues me criaient : « Paule est arrêtée ! Paule est arrêtée ! »

— Pas encore.

— Ne jouons pas sur les mots : vous êtes dénoncée.

— Oui.

— De la détention au jugement, du jugement à la mort, la distance est courte et vite franchie. Les Jacobins sont féroces.

— Vous prôniez jadis leur sévérité !

— Paule, ne perdons pas un temps précieux en vaines railleries. Sortez de Valenciennes.

— Où irais-je ?

— Je connais un asile sûr ; vous y attendrez la fin de la tourmente.

— L’horizon s’étend également sombre autour de moi.

— Ici c’est la tempête, la foudre…, fuyez-en les atteintes.

Des conseils, des témoignages d’intérêt, mais pas une parole d’espérance, pas un cri d’amour ! Elle espérait un fiancé demandant merci, et elle retrouvait Guillaume aussi sévère, aussi farouche qu’à l’heure lugubre où, huit jours avant, elle l’avait vu pour la dernière fois, à la lueur des cierges mortuaires ! La réflexion n’avait pas amorti sa colère, désarmé sa méfiance, amené le repentir. La déception était trop amère ; elle se révolta.

— Je ne puis m’éloigner, reprit-elle avec hauteur ; je suis prisonnière sur parole ; Madeleine a répondu de moi. D’ailleurs, ici-bas, nul ne saurait prétendre à protéger ma vie.

— Eh quoi, la nature nous ordonne de sauver un inconnu en péril de mort, et il me serait interdit de vous défendre contre une horde d’assassins !

— Je suis pour vous moins qu’un inconnu.

— N’accablez pas un instrument inconscient aux mains de la fatalité. Je crus qu’un devoir sacré s’imposait à mon respect filial.

— Les vertueux de votre sorte le sont parfois jusqu’à la cruauté ; non contents de provoquer des pleurs, ils s’enorgueillissent d’étouffer la charité sous leur égoïsme.

— Jamais vos reproches ne s’élèveront aussi sévères que ceux de ma conscience. La douleur égara ma raison. Je succombai devant les prières d’un père que troublaient les affres de la mort. Erreur, car rien n’est venu motiver un arrêt barbare ; trahison, car j’aimais et me savais aimé ; lâcheté, car s’il m’était permis de me sacrifier, il m’était interdit de broyer votre cœur. Je vous l’avais demandé pour l’enchâsser dans mon amour comme en un reliquaire, et je l’ai meurtri, blessé, perdu.

Elle voulut interrompre une confession pénible.

— Épargnez-moi cette épreuve nouvelle. J’oubliais ; pourquoi ravivez-vous une souffrance que vous ne pouvez guérir ? Laissez à mes derniers instants une paix réparatrice. Éloignez-vous.

— Vous me chassez sans me faire l’aumône d’une douce parole ! Vous ne connaissez donc pas le remords ?

— Non.

— L’angoisse, le désespoir ?

— Peut-être.

— Une torture qui, ni nuit ni jour, ne laisse de trêve.

— Guillaume, de grâce !

— Depuis longtemps, Paule, je suis coupable envers vous.

Elle comprit qu’emporté par la passion, ne se maîtrisant plus, il allait lui révéler brutalement une jalousie qu’elle avait bien tard devinée, mais dont elle redoutait l’aveu à l’égal d’un outrage.

— Par pitié ! gémit-elle en lui imposant silence d’un geste suppliant.

— Oui, oui, je me tairai. Mais aujourd’hui encore, cette accusation portée contre vous, cette arrestation menaçante, ne sont-elles pas mes pires œuvres ! Si j’eusse triomphé d’une courte défaillance, vous partageriez la paisible retraite de ma mère.

— Je ne devais point goûter cette félicité, reprit-elle avec tristesse.

— Pourquoi ?

— Seules, les jeunes filles qui filent la laine inspirent l’amour exalté jusqu’au sacrifice.

— Ma Paule, ma bien-aimée, ne blasphémez pas… Voudriez-vous m’avilir davantage ?

La violence d’un amour à grand’peine dominé dans la solitude, et qui se réveillait indomptable en présence de Paule, déchirait le voile de rudesse dont Guillaume couvrait l’agitation de son âme. Ses yeux aux reflets d’acier s’enveloppaient d’une brume qui en azurait les contours, sa voix s’adoucissait et vibrait, ses lèvres frémissantes livraient passage aux regrets et aux aveux.

— De toute l’énergie de mon âme, j’ai lutté pour chasser votre image. Et toujours plus radieuse elle apparaît, triomphante de ma volonté, victorieuse de promesses solennelles. Sous son rayonnement, grandit en mon esprit la persuasion que jamais mon père, maître de son heure, en pleine possession de sa raison, n’eût brisé mon cœur. Lui, si fier de mes succès, m’eût-il condamné à la déchéance morale où je succombe ? Devinez-vous l’emploi de mes jours ? Conduit par une hallucination décevante, je vous cherche sans trêve parmi nos bataillons débandés. Et quand tombe la nuit, l’esprit débile, l’âme défaillante, je deviens la proie d’une invincible lassitude, je m’affaisse sous un immense dégoût de tout et de moi-même.

— Auriez-vous moins d’énergie qu’une pauvre femme ? dit-elle compatissante, car la vue de Guillaume, le visage défait, les vêtements flottants sur un corps amaigri, lui serrait le cœur.

— Jusqu’à la carrière des armes si enviable quand nous menions au feu les mêmes soldats, si glorieuse quand nous combattions les mêmes ennemis, qui me semble aujourd’hui un écrasant fardeau. J’aimais et de mes propres mains je tuai votre amour, et avec votre amour j’anéantis en moi le pouvoir d’aimer.

— Oh ! Guillaume, comment vous rendrai-je courage ?

— En m’accordant votre pardon… Mais trouverez-vous jamais la force de m’absoudre !

— Je cherche celle de vous dire adieu.

— Adieu !

— Je suis dénoncée ; mes heures, mes minutes sont comptées et ne m’appartiennent plus ; vous-même l’avez dit ?

— Oui… J’oubliais…

— Guillaume, une prière… bien puérile… S’ils me condamnent, suppliez-les de me faire mourir en soldat… La guillotine…! si je tremblais…, si j’avais peur…

— Mourir ! vous !

— Sans l’intervention de mes amis je serais déjà prisonnière. Ces hommes reviendront, ils ne sauraient tarder ; promettez…

— Les bourreaux comptent sans moi ; la crainte de perdre Madeleine vous retient ?

— Sauver ma vie serait exposer la sienne.

— Soit. La maison d’arrêt est proche, mais les rues sont tortueuses et mes soldats dévoués.

— Vous les exciteriez à l’insubordination ! Vous leur montreriez à mépriser la loi !

— Qu’importe, si je vous sauve !

— Vous vous méprenez : je redoute une surprise de mes sens devant la guillotine, je ne crains pas la mort du soldat.

— Croyez-vous que je consente à vous perdre ?

— Comme les choses, les êtres les mieux aimés ne payent-ils pas le tribut fatal, ne doivent-ils pas périr et disparaître ?

— Ne plus respirer le parfum de votre haleine… ne plus contempler vos beaux yeux…, ne plus presser vos mains adorables…, ne plus lire vos douleurs ou vos joies à travers vos larmes ou vos sourires !…

— Vivants, des serments nous séparent.

— Non : une promesse sacrée nous unit pour jamais.

— Je vous en déliai.

— Vous n’en aviez ni le pouvoir ni le droit… Oh ! j’ai assez souffert, j’ai assez lutté ! fit-il, emporté dans un élan de passion.

Et comme dans les brumes de Jemmapes il s’agenouilla, il leva vers elle ses bras suppliants.

— Te souviens-tu de ce matin céleste où nous ouvrîmes nos âmes, où nous échangeâmes nos serments ? Te souviens-tu ? Je te le dis alors, ô ma Paule bien-aimée ! gloire, patrie, devoir ne sont que fantômes décevants devant le rayonnement de ton amour, car la gloire c’est de conquérir l’or pur de ton cœur, la patrie c’est le sol sanctifié sous tes pas, le devoir c’est de me consacrer à ma Paule comme le lévite se voue au culte de son Dieu.

Elle eut un tressaillement, et de sa voix claire comme le son argentin des cloches :

— Revenez vaillant et fier au milieu de vos soldats, glorifiez la patrie, et je reconnaîtrai mon Guillaume.

— Non, je ne te quitterai plus. Tolère-moi encore à les genoux, laisse-moi te répéter, ô mon idole ! que le monde et ses chimères s’évanouissent à ton aspect, que ta splendeur éclaire les cieux. Permets-moi de te bénir, de t’adorer. Je ne vis que de toi, je ne vis que par toi, je ne vis que pour toi.

— Oh, Guillaume ! pourquoi me montrer le bonheur quand l’espoir nous est interdit ?

— La frontière est voisine, bien fort celui qui nous empêchera de la franchir ensemble.

Paule se laissait endormir par l’harmonie de cet hymne passionné et semblait puiser une beauté nouvelle dans les grands yeux qui la fascinaient. Devant elle s’ouvraient les jardins d’un Éden enchanté, éblouissant de lumière entre les tons plus pâles de ses portes vermeilles. Guillaume se donnait à elle sans réserve, il était bien à elle, tout à elle. Fils respectueux, il oubliait près d’une fiancée les engagements contractés devant un père agonisant. Guillaume la chérissait, jusqu’à joindre au parjure l’immolation de son honneur militaire.

Pareil sacrifice rendait vaine toute explication, défiait toute crainte, aplanissait les derniers obstacles. Et semblable à ces foyers ardents qui éteignent dans leur voisinage l’éclat rouge des charbons, cette vision d’amour amortissait ses scrupules et suspendait ses doutes.

Elle abandonna l’embrasure où elle s’était obstinément réfugiée ; mais au moment de franchir le seuil, la matérialité de l’acte la ramena au sentiment de la vérité :

— Guillaume, ne parliez-vous pas d’émigrer ?

— Oui.

— Vous !

— Sans doute.

— On m’accuse de trahison, et je fuirais !

— Vous êtes innocente.

— Sophisme. La calomnie a la voix plus forte que la vérité.

— Je vous supplie…

— Oh ! ne soumettez pas mon patriotisme à une épreuve si rude. La faute accomplie, nos cœurs seraient trop étroits pour contenir nos regrets.

Alors elle lui dépeignit lentement la vie qui les attendait si, fermant l’oreille aux avertissements de leur conscience, ils écoutaient leur passion. Le colonel Briez réputé le modèle de l’officier patriote, le colonel Briez cité pour l’austérité de sa vertu, le colonel Briez qui conquérait un grade à chaque bataille, le colonel Briez pousserait ses soldats à la rébellion, le colonel Briez commanderait de charger les armes pour enlever une femme ! Puis, il passerait la frontière, plus coupable que les humbles déserteurs dont l’intelligence obtuse discerne mal le devoir d’avec le désir, plus condamnable que les prêtres et les nobles affolés par la persécution, hantés par le spectre de la guillotine.

Et quelle excuse alléguerait-il ? Une passion ? une amourette ? Alors on lui demanderait le nom de son mauvais génie…, de la femme. Et s’il disait : « Ma fiancée est une brave fille, elle s’appelle Paule Marsig. » Tous lui répondraient : « Vous mentez : Paule Marsig est une patriote ; son sang coula pour la France. Votre amante ?… Une courtisane éhontée ! »

— Notre exil ne durera qu’un jour. Je laisse ici des amis sûrs ; nous nous réclamerons d’un protecteur puissant : un passé de gloire et d’honneur.

— Cette gloire, cet honneur si chèrement conquis et que vous invoquez à juste titre, vous défendent de me tenter et m’interdisent de vous entendre. Non, je ne fuirai pas, non, je ne vous entraînerai pas dans ma déroute. Par ma faute, votre nom ne sera pas confondu avec celui de Dumouriez…

— Dumouriez !… Ne l’avez-vous pas suivi !

— On promettait une couronne civique à qui le livrerait mort ou vif ; en protégeant sa fuite j’acquittai une dette sacrée.

— Rejoignons-le ; derrière la frontière c’est le salut.

— Ou le crime des crimes : le reniement de la patrie.

— Que dites-vous !

— Hier encore Sulpice et Madeleine se méprenaient sur mes sentiments ; devrai-je aussi détromper Guillaume Briez ! En blâmant mon bienfaiteur je semblerais acquitter au prix d’une bassesse la rançon de ma liberté et vous souffririez de m’entendre autant qu’il me serait douloureux de parler.

Il eut un cri étouffé, un soupir immense ; c’étaient les derniers soupçons qui s’envolaient.

— O mon héros ! ô mon compagnon d’armes ! ô ma fiancée !

Soudain, elle se reprenait à vouloir vivre, elle éprouvait le désir de se rassurer sur l’avenir qui l’attendait.

— Certaine d’être aimée, je me défendrai pour deux. Du mensonge jaillira la vérité ; de l’accusation même la preuve de mon innocence. « Il ne tenait qu’à moi de rester en terre autrichienne, et je suis venue de mon plein gré rejoindre mon corps », répondrai-je à mes juges. D’ailleurs, mon dénonciateur allègue un autre fait, continua-t-elle étourdiment sans songer aux questions que provoqueraient ses paroles.

— Un autre fait ?

— Il prétend m’avoir vue au milieu des soldats, les circonvenant, leur rappelant leurs obligations envers Dnmouriez, les engageant à suivre son exemple.

— Folies !

— Sans doute, mais de vaines apparences s’élèvent contre moi. Hier soir j’attendis longtemps avant de pénétrer dans la brasserie ; ce matin j’ai dû sortir et traverser encore le campement des artilleurs.

— Dans quel but ?

— J’allais à l’Hôtel de Ville, répondit-elle avec embarras.

Il l’interrogeait des yeux, Paule hésitait et cherchait un prétexte pour expliquer sa démarche sans révéler la vérité tout entière. Les mêmes raisons qui l’avaient contrainte à dissimuler devant Madeleine la condamnaient encore à tromper Guillaume.

Comme la vivandière, il s’enquit de ses recherches :

— Cette lettre…, l’avez-vous retrouvée ?

Elle le voyait si bouleversé qu’elle voulut lui enlever une nouvelle appréhension.

— Oui, certainement ; je la porte sous ma capote.

Et elle tressaillit à la pensée de l’interrogatoire de Bernard Moreur, tout raide contre sa poitrine.

— Quelle imprudence ! Il faut la détruire ; donnez-la-moi.

Remettre entre ses mains le témoignage formel du déshonneur de sa mère et de la tache imprimée à son nom !

— Non…, je ne puis maintenant.

Une pourpre ardente couvrait ses joues. Il craignit d’alarmer sa pudeur et n’osa insister.

— N’oubliez pas de détruire cette preuve de connivence avec un suspect. On la saisirait sur vous…

— On me fouillerait ? s’écria-t-elle avec épouvante.

— Hélas ! c’est la première épreuve infligée aux détenus.

Paule se sentait défaillir : si Guillaume demeurait auprès d’elle jusqu’à son arrestation, cet interrogatoire lui serait arraché ; il ne sortirait de l’ombre où seul Fulgence le connaissait, que pour jeter la honte et appeler l’opprobre. Tel serait le prix de sa vie sacrifiée !

Suivant le cours de ses pensées, Guillaume reprit :

— Vous refusez de fuir, vous me défendez de vous enlever, au moins vous assisterai-je devant vos juges. Je leur rappellerai la dette contractée par la patrie, je leur montrerai les états de service inscrits sur votre front, je leur prédirai les actions glorieuses dont votre bras est encore capable !

Alors, elle le vit, entrant calme et fier au tribunal révolutionnaire, écoutant l’acte d’accusation, assistant à l’énumération des pièces soustraites et saisies sur elle, entendant le nom de la dame Briez accolé à celui de Moreur et recevant l’insulte en plein visage. À quel sentiment attribuerait-il le souci de s’emparer de l’interrogatoire ? Il ne savait rien… ; l’instruirait-elle de la vérité ?… Où trouver des mots qui permissent de divulguer à un fils la faute de sa mère ! Vainement elle les avait cherchés… Et il incriminerait son pieux mensonge, il s’expliquerait son étrange démarche par le désir de se venger de la femme qui avait emprunté les lèvres d’un mourant pour rompre leur mariage. Il l’accuserait de cette ignominie et elle ne pourrait le détromper.

— Au nom de la foi jurée, promettez-moi de ne pas franchir l’entrée du tribunal ! s’écria-t-elle la voix saccadée, le geste dément.

— Quoi ! Vous m’empêcheriez aussi de vous disputer à vos juges !

— Par pitié !… Ils ne vous épargneraient pas. Quelle effroyable torture subissait Paule ! Quels combats, quelles alternatives cruelles en son âme ! Guillaume s’efforçait de la sauver, et elle allait lui marquer le front d’un stigmate honteux ; elle lui avait promis son amour et elle le clouerait sur la croix. Et voici qu’elle sortait victorieuse d’une lutte contre sa passion pour succomber devant la pitié. Il fallait fuir…, sans hésiter…, tout de suite… Au moins Guillaume n’agoniserait pas, il n’accuserait pas sa fiancée d’une bassesse.

Il lut dans ses yeux le trouble qu’y peignait le désarroi de Son âme, et, devenu plus pressant :

— Je cours prévenir mes soldats. Ils m’obéiront.

— Je tremble…

— N’hésite plus, ô ma bien-aimée ! bannis de vains scrupules. Songe au bonheur qui nous attend, la terre d’exil elle-même deviendra pour nous un paradis. Que demande-t-on à la gloire, que cherche-t-on sur les champs de bataille d’où l’on revient triomphant, sinon l’espoir d’une vie plus douce et plus heureuse ? Nous possédons la félicité éternelle, sans mélange, n’est-ce point là le but suprême ? Dans l’enivrement de l’amour nous oublierons l’univers.

— Hélas !

Fuir !… Fuir !… Passer à l’ennemi !… Avouer une trahison dont elle était innocente !… Renier le drapeau de Valmy et de Jemmapes, indicible martyre !… Profilerait-il au moins à Guillaume ? Pour éviter à Guillaume la connaissance d’une vérité cruelle, lui laisserait-elle sacrifier son honneur de soldat ? Guillaume émigré serait-il moins malheureux que Guillaume blessé dans ses affections les plus saintes ? Son exaltation tombée, le remords survivrait et irait toujours grandissant. Et leur tendresse ? Résisterait-elle à une pareille épreuve ? De quel prix payait-on des joies fugaces et bientôt amères comme l’ivresse des liqueurs sophistiquées ?

— C’est un époux qui supplie, dit-il en sa ferveur d’amour.

— Un époux !… Oui, un époux devant le ciel qui consacre notre union mystique, un époux saintement chéri…

Puis, héroïque de fermeté :

— Mais qu’il n’espère pas me convaincre. Je l’aime trop pour lui obéir. Derrière cette porte s’ouvre la voie de l’infamie ; ni lui ni moi n’y entrerons. On peut abandonner la patrie glorieuse, triomphante ; la patrie menacée, déchirée, opprimée, on ne la fuit pas ; on la sauve ou l’on meurt pour elle.

Les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, ils ne parlaient plus, comprenant que les événements seuls commanderaient désormais. Soudain, Guillaume tressaillit :

— Ô ma bien-aimée, pourquoi me préférer une prison !… Ce sont eux…

Et, de la main, il désignait à travers la porte vitrée un groupe d’hommes qui envahissaient la brasserie.

— Des buveurs de bière…, dit-elle, s’efforçant de sourire.

Mais la voix de Sulpice réclamant le mandat d’amener, un grimoire passant de main en main, la consternation peinte sur le visage de Madeleine lui donnaient un démenti formel.

— Si je ne puis t’arracher au bourreau, je le rejoindrai ; auprès de toi ma cendre ne connaîtra pas le morne abandon du tombeau.

— Non, vivez pour la gloire de la France, pour soutenir votre mère, pour réhabiliter ma mémoire. Ma mort est nécessaire, vous le comprendrez plus tard. Mais surtout ne venez pas au tribunal, répéta-t-elle avec solennité, renoncez à défendre mes jours, faites encore ce sacrifice à l’honneur de votre fiancée.

Il ne répondit pas, surpris qu’elle s’obstinât à l’éloigner quand arriverait l’heure de son interrogatoire.

— Exaucez ma dernière prière !

Les regards des deux amants se croisèrent dans un suprême baiser d’âme. Elle avait ouvert la porte vitrée et, fièrement, s’avançait vers les pourvoyeurs des prisons.

— Le mandat est-il en règle ?

— Il est signé du président du Comité de Sécurité révolutionnaire.

— C’est bien… Merci de votre dévouement, mes vaillants amis…, adieu…, soyez heureux…, dit-elle en serrant dans ses frêles mains celles de Sulpice et en embrassant Madeleine qui sanglotait.

Puis aux sbires :

— Suivez-moi ! À Morles, au Boussu, à Jemmapes, je marchai toujours la première.

« Faites ce sacrifice à l’honneur de votre fiancée », murmurait Guillaume, tombé stupide sur un banc. Douterait-elle de mon cœur ? Non… Elle obéissait à une suprême révolte de son angélique pureté. Elle ne disputerait pas à un époux le soin de la défendre ; mais que suis-je pour elle aux yeux des méchants ? Oui, c’est bien cela…, je m’explique son obstination… Je comprends l’angoisse peinte dans ses yeux.

Assis devant une table de la brasserie, la main tremblante, il écrivit :

« Paule est arrêtée et détenue à la maison d’arrêt des Ursulines. Bientôt, demain peut-être, elle comparaîtra devant le Comité de Sécurité révolutionnaire… Que la présence de ma mère à mes côtés m’autorise à la défendre… Que sa vertu me vienne en aide et me permette de disputer une fiancée à des bourreaux. Venez, accourez, ma mère. »

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