‹ Voyage au DarfourChapitre 15 sur 27 · CHAPITRE X.

CHAPITRE X.

Plantes du Dârfour. — Culture ; saisons ; mois. — Pluies ; orages. — Propriétés singulières de certaines plantes. — Raciniers ou botanistes. — Le sorcier Bakourloukou ; du nârah pour les charmes ; racines pour les maléfices ; magie ; métamorphoses. — Anecdotes merveilleuses. — les sorciers du Témourkeh. — Métempsycose ; hommes à métamorphoses ; translations instantanées à de grandes distances. — Divination par figures tracées sur le sable ; devins au sable, ou sableurs. — On me prédit ce qui m’arrivera au Ouadây. — Procédé pour la divination par le sable ; sens des seize figures divinatoires.

Sachez que CELUI qui échappe à ces questions : « Quand a-t-il commencé ? où est-il ? comment est-il ? » CELUI qui est toujours pur de méfaits, d’injustice et de tyrannie, a distribué les êtres dans le monde, a tout équilibré, a posé chaque chose à son rang d’ordre. C’est lui qui a distribué les rigueurs des frimas aux régions du Nord, et les violentes chaleurs aux régions du Midi. Mais, par sa bienveillante bonté pour les hommes, il a fait don aux peuples du Nord, de vêtements chauds, de demeures impénétrables au froid ; et portant son œil de clémence et de douceur sur les peuples du Midi, il leur a donné les pluies au milieu des ardeurs de l’été. Parmi ces derniers sont nécessairement les habitants du Dârfour ; aux jours de l’été, quand la soif s’allume par la chaleur, d’abondantes pluies, par la grâce de Dieu bon et compatissant, viennent éteindre les feux brûlants de l’atmosphère.

Les Fôriens, pendant leur saison d’automne, qui répond à notre été, profitent des pluies pour faire leurs semailles. C’est probablement à cause de ces pluies, trop considérables, qu’ils ne sèment généralement ni blé, ni orge, ni fèves, ni lentilles, ni pois chiches. On ne trouve pas non plus au Dârfour ni l’abricot, ni la pêche, ni les pommes, ni les grenades, ni les olives, ni les prunes, ni les poires, ni les cédrats, ni le limon doux, ni l’orange, ni l’amande, ni la noisette, ni la pistache, ni la noix, ni le fruit du sorbier, etc. On y cultive le doukhn, dont les Fôriens font leur principale nourriture et dont ils nourrissent aussi leur bétail, les chevaux, les ânes, etc.[227].

Ils cultivent également le dourah[228], dont ils ont plusieurs variétés. Ils appellent le dourah ordinaire du nom de mareig[229]. Ils en ont une variété qu’ils nomment azyr et qui est un dourah rouge ; une autre qu’ils appellent abou-chalaulau, et qui est un dourah blanc ; une troisième qu’ils distinguent sous le nom de abou-abât, et qui est le dourah connu en Egypte sous le nom de dourah-châmy ou dourah de Syrie.

L’abondance des pluies ne permet de cultiver le blé que sur les monts Marrah. On en sème aussi dans les districts de Kôbeih et de Kebkâbyéh ; mais, comme nous l’avons déjà dit, on est obligé, dans ces deux dernières localités, d’arroser avec l’eau des puits jusqu’à l’époque de la moisson.

Le doukhn, au Dârfour, est de deux sortes : le doukhn ordinaire et le denby ou dinby. Le dinby est cultivé principalement sur les monts Marrah, et seulement par les Fôriens d’origine, c’est-à-dire les Fôriens qui ne parlent pas l’arabe. Le dinby a le grain comme le doukhn commun, mais il est blanc au lieu d’être jaune, son épi est plus gros, et il mûrit environ vingt jours plus tôt. On en sème peu dans les plaines. Il est bien moins recherché que le doukhn jaune.

Quant au dourah, les Fôriens n’aiment que celui qui est blanc, et encore ils n’en mangent pas beaucoup. Ils sèment peu d’abou-abât ; c’est en quelque sorte pour le seul plaisir d’en avoir au cas qu’il leur prenne envie d’en manger ; mais ils n’en font jamais de grandes provisions : ils le mangent fricassé.

L’azyr a peu d’attrait pour les Fôriens ; il n’y a que les malheureux qui en usent, et encore seulement lorsqu’ils n’ont rien autre chose à manger.

Dans les étangs, et dans les endroits où l’eau séjourne quelque temps, le riz croît sans culture. Au printemps, les habitants des pays circonvoisins vont le récolter et en font leurs provisions. Le riz cuit au lait est pour eux un mets de régal.

Le défreh, ou défrey, a une grande ressemblance avec le riz, mais il a le grain plus petit, un peu plus aplati, et est d’un beau blanc. Il est préféré au riz.

Les Fôriens cultivent beaucoup de semsem (sésame). Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’ils n’en retirent pas d’huile ; ils le mangent en grain, et l’incorporent à un grand nombre de mets.

Le miel d’abeilles est très-abondant au Dârfour ; mais on ne retire que peu d’avantage des rayons ; on en extrait le miel et on jette la cire. Cependant, plus que partout ailleurs, on a besoin au Dârfour de ce moyen d’éclairage, parce qu’ils n’ont pas l’huile de sésame, et qu’on ne s’éclaire dans les maisons qu’avec une sorte de bois gras. Le bois est en quantité considérable, mais on n’en prépare jamais de charbon ; on ignore même ce que c’est que du charbon.

On sème souvent à la fois, dans les mêmes champs, des haricots, des pastèques, du dourah. Les haricots ressemblent à ceux d’Egypte, seulement ils sont plus gros, et approchent du volume de la fève d’Egypte. Les pastèques sont généralement petites, et à peu près comme celles qu’on trouve dans les plants de pastèques au bord du Nil, sur l’arrière-saison, et qui, n’ayant pu mûrir à point, ont la chair incolore. Celles du Dârfour, même au degré de parfaite maturité, sont toujours petites : on en fait une très-grande consommation.

1o On les mange fraîches, comme en Egypte ; après avoir mangé la chair, on boit l’eau qui reste dans l’écorce. On ne coupe pas la pastèque par tranches, mais simplement en deux parties ; avec les doigts on en sépare le cœur par morceaux.

2o On enlève l’écorce de la pastèque avec un couteau, puis on coupe la pastèque en quatre, et on la met à sécher. On en conserve à cet état de dessiccation une très-grande quantité ; lorsqu’on veut s’en servir, on en pile les fragments dans un mortier de bois, et on en fait une farine dont on prépare les haçou, sorte de sorbet un peu épais que l’on appelle au Dârfour médydéh[230]. Parfois on mange aussi les pastèques sèches, sans les piler ni les faire cuire.

3o On recueille des provisions considérables de graines de pastèques ; quand on veut en préparer une nourriture, on les concasse et on en sépare les parcelles d’écorce en soufflant dessus, à mesure qu’on agite le tout sur une sorte de van ou de plateau. La graine, ainsi mondée, se mêle à différents mets, ou bien sert à préparer des médydéh.

On sème beaucoup d’oignon, d’ail, de poivre à petit grain, diverses variétés de concombres, et deux espèces de couthâ. Le kousbarah ou la coriandre, le habb-rechâd, sont en culture dans les terres des environs de Kôbeih, de Kebkâbyéh, et dans les vallées de la chaîne des Marrah. A Kôbeih et à Kebkâbyéh, on récolte aussi le khyâr ordinaire, le faccous long ou concombre long, les bâdindjân ou pommes d’amour, les melokhyéh et les bâmyéh. On trouve rarement ailleurs ces légumes. Voici toutefois une exception pour les bâmyéh.

Entre Marboutah et le Fâcher, s’étend la grande vallée de Kou. Elle est inondée en automne, par suite des pluies abondantes, lesquelles y amènent des torrents d’eau de tous côtés ; on ne peut la traverser, à moins de savoir parfaitement nager, car le courant y est alors extrêmement rapide et fort. Quand cette vallée a été couverte, pendant un certain temps, par les eaux qui ont débordé du bas-fond et ont ainsi arrosé les plaines adjacentes aux deux rives, ces eaux opèrent leur retraite, et peu après on voit pousser sur tout le terrain découvert une quantité extraordinaire de bâmyéh. De tous les pays voisins, on vient les cueillir. Chacun fait ensuite sécher sa récolte, et la met en réserve pour s’en nourrir toute l’année.

Cette vallée de Kou s’étend à l’est, presque jusqu’aux limites du Dârfour, à partir des monts Marrah près desquels elle commence. Les deux rives du torrent sont bordées d’une haie de sant[231]. Au temps du débordement, les eaux inondent les environs à plus de deux lieues de chaque côté. Toutefois, çà et là, des saillies ou bancs de sable rétrécissent plus ou moins cette étendue ; et même, en quelques endroits, la surface est comme étranglée au point de ne pas dépasser de beaucoup une ou deux fois la largeur du Khalyg[232]. Il faut environ une quinzaine de jours pour parcourir les sinuosités de la vallée de Kou, lorsqu’elle est inondée. J’ai plusieurs fois traversé cette vallée, entre le Fâcher et le Marboutah ; là, elle a une assez grande largeur.

On cultive au Dârfour une sorte de fève dont la silicule se développe et mûrit sous terre. Elle diffère totalement de la fève connue aujourd’hui en Égypte sous le nom de fève du Sennâr. Celle-ci est grise, et celle du Dârfour est ou rouge-clair, ou jaunâtre, ou blanche, ou couleur chocolat.

En fait d’arbres, les Fôriens n’ont de commun avec l’Égypte que le dattier, et encore ne le trouve-t-on guère que dans les territoires de Kôbeih et de Kebkâbyéh, au Sarf-el-Deggâg, et aussi à Noumléh, comme je l’ai déjà indiqué en parlant de mon excursion au petit Mont-Marrah. A Noumléh, on rencontre des bananiers, et à Guerly, des limons acides. Les autres arbres du Dârfour croissent naturellement sans culture.

Un des arbres les plus utiles dans les contrées du Soudan oriental est l’heglyg, appelé plus régulièrement thlyleg. Il y en a deux variétés, l’heglyg jaune et l’heglyg rouge, ainsi nommée de la couleur du fruit, qui est du volume des bousr ou dattes de grosse espèce. L’heglyg est de la taille et de la force du sycomore d’Égypte. Ses feuilles sont légèrement ovales, son fruit a une saveur douce mêlée d’un peu d’amertume, et une odeur qui lui est particulière. Il a une enveloppe blanche, sorte d’écorce assez mince, et qu’on enlève pour le sucer. Cette écorce est séparée, d’un assez gros noyau, par un parenchyme tendre qui se détache aisément par la succion ou par le lavage à l’eau. Le noyau est de couleur blanche, et sert de réceptacle à une amande semblable à celle du pin, dont elle a la forme et la blancheur ; la graine de l’heglyg est plus grosse et elle est amère. En la laissant macérer dans l’eau deux ou trois jours, et changeant l’eau chaque jour, on enlève à cette amande son amertume. Ainsi préparée, on la sale, ou on la grille, ou on la fait cuire avec du miel. Quant au fruit de l’heglyg rouge, en particulier, on en retire le parenchyme frais et bien mûr, on le mêle avec de la gomme, et on en pétrit une pâte qui a un goût doux-amer assez agréable. Le fruit de l’heglyg se prépare d’un grand nombre de manières.

Nul arbre ne présente aux Fôriens autant d’avantage que l’heglyg ; on fait usage de toutes ses parties. On cueille les jeunes pousses tendres des feuilles pour en assaisonner les mets. Lorsqu’un individu a une plaie vermineuse, on mâche de ces feuilles jusqu’à ce qu’elles soient en pâte, et on applique cette pâte en guise d’emplâtre. La plaie se purge de ses vers, se débarrasse de ses chairs putrides, et marche bientôt à la guérison. Le fruit vert du heglyg, pilé dans un mortier de manière à le réduire en pâte, sert pour laver les vêtements ; il fait mousser l’eau comme du savon, et enlève les impuretés et les taches ; mais si les vêtements sont blancs, il leur laisse une légère teinte jaune. Hors de la saison des fruits, on se sert, pour le lavage, des racines de l’arbre, on les pile, et l’on a le même résultat qu’avec les fruits.

Le bois de l’heglyg s’emploie pour éclairer les maisons pendant la nuit. Il remplace assez bien nos moyens d’éclairage, car il ne donne pour ainsi dire pas de fumée. Avec ce bois, on prépare encore des planchettes, sur lesquelles on trace des lettres et des mots pour apprendre à lire aux enfants. Enfin, la cendre de ce bois fournit le kanbau, sel liquide ou saumure, légèrement amère, qui peut servir pour l’assaisonnement : au Dârfour, le sel est cher et très-rare.

Le nabk ou nabg est de deux sortes, le nabk arabe ou ordinaire, et le nabk karnau. Celui-ci a le fruit plus gros et plus charnu que le premier, et coloré d’une teinte différente ; quand il est mûr, ce fruit est jaune ; celui du nabk arabe est coloré comme la pomme.

Les Fôriens retirent beaucoup plus d’avantages du karnau que du nabk arabe. Ils font avec le fruit une pâte qu’on met en forme de gâteaux ronds, et dont on se sert comme astringent dans les diarrhées. On enlève l’enveloppe extérieure du fruit, puis on pétrit la pâte qu’ensuite on fait sécher, et qui sert assez souvent d’aliment. On casse encore le noyau du fruit pour en extraire la double amande, dont chaque grain est très-petit, et a son locule à part. On fait sécher ces amandes par insolation, puis on les fait cuire avec du miel, ce qui donne un mets appelé kénièknié qu’on mange en morceaux comme une sorte de bonbon. On emploie les feuilles du nabk karnau contre les vers ulcérants, parasites, ou vers intestinaux. Pour cela, le malade mâche ces feuilles, et il doit avaler alors sa salive ; les vers périssent et ils sont chassés par les selles.

Le tébeldy[233] est un grand arbre à tronc creux, et d’un diamètre considérable. Il croît naturellement dans les campagnes et les plaines. Lorsque les Arabes errants sont pressés par la soif, dans les temps de chaleur et de sécheresse, ils vont chercher l’eau qui s’amasse pendant les pluies dans les troncs des tébeldy, et ils s’en désaltèrent.

Le tébeldy a un fruit allongé, ovale, du volume des kouz ou grands verres en fer-blanc dont on fait usage en Égypte. Il a dans son intérieur des graines grosses comme des lupins, et rougeâtres comme celles du caroubier ; elles sont revêtues d’une pulpe blanche, acidule, très-légèrement amère ; ceux dont le ventre est relâché avalent cette pulpe, qui se mêle à la salive et a la propriété de resserrer. On en prépare aussi une crème excellente.

Le doulab, appelé en Égypte gauz-hindy ou djauz-hindy[234], ne se trouve que dans les provinces sud du Dârfour, cet arbre y porte le nom de déleib. Il atteint et même dépasse la taille du dattier, et donne pour fruit une grosse noix qui renferme une sorte de lait excellent, d’un goût agréable et savoureux, surtout si ce fruit n’est pas trop mûr.

Le hommeid est un arbre épineux et des plus robustes. Son fruit, blanc-jaunâtre, est d’un goût acidule agréable, et ressemble à une grosse pomme, mais il a un noyau.

Le daum ou dâm, connu aussi dans la Haute-Égypte, porte ici le nom de moucl, qu’on prononce mougl.

L’andourâb est un arbre de hauteur et de grosseur moyennes, dont le fruit ressemble au raisin de loup, ou baie de la morelle, si ce n’est qu’il est d’un rouge vif ; le fruit est sans noyau, d’un goût très- agréable, et mûrit au commencement du dèret, c’est-à-dire du printemps, ce qui est le commencement de l’automne en Egypte.

Le gueddeim a à peu près l’aspect du grenadier ; son fruit, d’une saveur douce et agréable, est petit, composé de deux drupes jumelles accolées entre elles (à la manière du fruit du fusain), et couvertes d’une pellicule rouge-clair : chaque drupe a un assez gros noyau. Je ne connais aucun fruit auquel je puisse comparer celui du gueddeim.

Le moukkhaît est un arbre de petite taille, donnant un fruit gros comme celui du nabk ordinaire, et ayant un goût amer. Pour dépouiller ce fruit de son amertume, on le laisse deux ou trois jours dans l’eau, ensuite on le saupoudre de sel. On le mange cuit ; parfois on le fait simplement sécher, après l’avoir retiré de l’eau de macération, et on le réduit en farine, puis on en prépare sur le feu une bouillie épaisse : c’est une ressource pour les temps où les vivres sont chers et rares.

Le loûlou est à peu près de la taille et de l’apparence du noyer (l’arbre à œil de chameau). Le fruit du loûlou ressemble assez bien au marron, dont il a la couleur et la grosseur, mais avec une nuance plus claire, et il est rond comme une noisette, tandis que le marron est légèrement aplati : sa chair est légère et moelleuse. Cet arbre habite l’extrémité sud du Dârfour, vers le Dar-Fertyt. Là, on extrait de son fruit une huile qui m’a paru avoir une grande analogie, pour l’apparence, avec l’huile dite syrig (huile de sésame), et, pour le goût, avec l’huile d’olive. Les habitants du pays l’emploient pour s’oindre le corps et pour préparer certains mets.

Le caroubier et le figuier-sycomore[235] se trouvent aussi au Dârfour, mais chétifs, et n’y sont d’aucune utilité.

Les Fôriens cultivent deux sortes de coton : l’un est particulier au pays, ils l’appellent coton arabe ; l’autre est un coton indien qu’ils nomment laouy. Ces cotons leur sont d’une immense ressource ; ils s’en font toutes sortes de vêtements ; ils s’en servent aussi comme d’une monnaie, selon que nous l’avons dit dans le chapitre précédent.

Le Dârfour est peuplé d’une très-grande quantité d’arbres à fruits. Je n’ai mentionné ici que les plus remarquables et les plus utiles.

L’òchar est un arbrisseau dont les différentes parties s’appliquent à divers usages ; il est de taille peu élevée, et a des rameaux abondants. Son bois est revêtu d’un enduit gras particulier, et qui, pressé entre les doigts, s’éparpille. La feuille est grande ; lorsqu’on la casse ou qu’on la détache de l’arbre, elle laisse suinter une liqueur blanche, laiteuse. Le fruit est arrondi, rempli d’une sorte de duvet ou de bourre fine, soyeuse, tellement légère qu’elle s’envole au plus faible vent. Le suc laiteux d’ôchar, mis sur la peau d’un animal, en fait tomber le poil. On file l’écorce de cet arbrisseau, et l’on en retire des fils fins comme de la soie : ce fil sert à recoudre et réparer les outres. Celle même écorce filamenteuse sert à fabriquer des cordes pour lier les fardeaux ; la bourre soyeuse du fruit est employée par les porteurs d’eau pour boucher momentanément leurs outres percées.

Lorsque quelqu’un a volé un âne ou un cheval, et qu’il veut changer la couleur de son poil, il frotte l’animal en différents endroits avec le suc d’òchar. Le poil primitif tombe, et est remplacé par du poil blanc, de sorte que le propriétaire de l’animal ne peut plus le reconnaître. Toutefois, certains individus acquièrent assez d’expérience pour distinguer la fourberie.

Le bois d’òchar est aussi léger que celui du kafal. J’ai vu des Fôriens en employer le charbon pour noircir et préparer la poudre à tirer. Au jardin botanique de l’école de médecine d’Abou-Zâbel, il y a un ôchar. On en trouve un grand nombre dans le Sayd.

Le hachâb est le gommier épineux sur lequel on recueille la gomme arabique. Plusieurs fois j’ai pris sur cet arbre de la gomme encore molle ; elle s’allongeait comme de la gomme élastique. Le hachâb aime les lieux secs et sablonneux.

Le sant, connu encore sous le nom d’arbre du carazh ou du caradh, est un arbre épineux et robuste, dont le fruit est une gousse ; pulvérisé, il constitue le carazh.

Le kitir est encore un arbre épineux, à feuillage abondant ; ses épines sont en forme de hameçon. Il sécrète aussi une gomme, mais bien inférieure à celle du hachâb, et moins recherchée.

Le talhh est de la même famille végétale que le sant ; il dépasse en hauteur la taille de l’homme. Il a l’écorce rougeâtre, et est armé d’épines de la longueur de fortes aiguilles. Les feuilles sont formées de folioles très-petites.

Le seyâl est à peu près de la même hauteur que le talhh ; il a l’écorce verdâtre avec une nuance de blanc. Il porte des épines blanches : les feuilles se composent de plusieurs petites folioles.

Le laôt est un petit arbre à épines courtes, à feuillage touffu. Les feuilles ne perdent jamais leur verdure, même en se desséchant. Quand on enlève l’écorce du laôt, et qu’on la flaire, on lui trouve une odeur repoussante toute particulière.

Le kafal est un arbre de montagnes, et d’une taille moyenne.

Le harâz est un arbre épineux d’une grosseur et d’une hauteur remarquables. Le tronc prend un développement tel que deux hommes ne peuvent l’embrasser de toute l’étendue de leurs bras. Son vaste feuillage peut abriter du soleil une réunion d’au moins cent individus.

Plusieurs arbres (dont on ne mange pas le fruit) servent aux Fôriens pour différents usages, et fournissent surtout du bois pour les constructions. Le sant, par exemple, donne, comme je l’ai dit tout à l’heure, le carazh qu’on emploie au tannage des cuirs. Des grandes branches du sant, on fait des appuis ou poteaux pour soutenir les habitations. L’écorce du laôt sert à lier et maintenir les branchages dont on compose les couvertures des toits. Les branches du laôt entrent dans la composition de ces couvertures et dans celle des saryf ou clôtures qu’on élève tout près des huttes. Le kitir et le hachâb fournissent, outre la gomme, les branchages qui, débarrassés de leurs épines, servent à construire les zarybéh ou clôtures dressées à certaine distance des habitations comme enceinte extérieure, et aussi comme bercail pour les troupeaux. Généralement chaque demeure a son zarybéh à l’extérieur, et souvent chaque hutte a un saryf particulier. Le saryf représente le tuzluk, ou toile protectrice extérieure, qui entoure une tente pour garantir du vent et de la poussière.

Les huttes sont presque toutes, comme que nous l’avons dit ailleurs, en tiges de doukn. Il y en a de construites en tiges fines ou roseaux de marhabeib ; ce sont celles des riches et des grands personnages. Le marhabeib a sa tige lisse, pour ainsi dire sans nœuds, aussi fine que du petit jonc de nattes, d’un blanc légèrement jaunâtre, et exhalant une odeur aromatique, surtout quand la pluie l’arrose.

Je n’ai plus que peu de chose à dire sur les végétaux du Soudan. Arbres, arbrisseaux ou plantes, ils sont en nombre immense : il me serait impossible d’en signaler ou d’en énumérer toutes les espèces. Qui a pu jusqu’aujourd’hui les connaître ? Pour moi, je n’en puis indiquer que certaines variétés, les plus connues de toutes, celles qu’on rencontre en quelque sorte à chaque pas, et que tous les habitants de ces contrées ont distinguées par des noms spéciaux. Et puis, lorsque j’étais au Dârfour et au Ouadây, j’étais jeune encore, enveloppé du voile de l’ignorance, surtout en botanique. Le long temps que j’ai passé dans ces pays, mes courses fréquentes de tous côtés m’ont procuré l’occasion de prendre quelques notions générales, et de savoir les noms d’un certain nombre de plantes ; mais je suis incapable de déterminer ces plantes par leurs dénominations et leurs caractères scientifiques. Je ne saurais donner que des descriptions très-brèves.

Le chaou est un arbre qui varie de taille ; on le rencontre, généralement, peu élevé, c’est-à-dire ayant la hauteur de l’homme au moins. Son écorce, dans ce cas, est d’une nuance plus verte que lorsque l’arbre est grand. Dans les individus les plus hauts, sa nuance est un gris de poussière tournant au blanc assez marqué. Lors de la fructification, le chaou se garnit de fruits rassemblés en une sorte de grappe (en ombelle renversée, ou peut-être en corymbe renversé). Les naturels du pays mangent ces fruits ; chaque grain est du volume d’un petit raisin, noir quand il est parvenu à maturité parfaite, mais d’abord vert et plus tard rouge. Il a un goût douceâtre mêlé d’une certaine saveur qui a quelque chose de répugnant. Autant que je me le rappelle, le chaou a la feuille ovale ou à peu près, également verte en dessus et en dessous.

Le battoum est un arbre de haute taille, d’un aspect comme poudreux ; le tronc est vigoureux et épais, et le bois dur. Les feuilles sont petites, ovales et dentelées ; le tronc, surtout vers le bas, est fendillé de crevasses confuses. Les fruits du battoum se groupent, comme ceux du chaou, en sortes d’ombelles, mais les pédoncules sont plus allongés, et le grain est plus petit. Le tronc de l’arbre dépasse en hauteur deux fois la taille de l’homme, et les rameaux sont extrêmement abondants.

L’ébénier est de moyenne grandeur ; il est revêtu d’une écorce d’un vert foncé. Ce qu’on appelle l’ébène est le bois de cet arbre. Lorsqu’on enlève l’écorce fraîche, on met à découvert un bois noirâtre dont la teinte est peu foncée ; mais, par la dessiccation, ce bois acquiert une nuance plus franche et plus noire. La plus belle ébène est celle qu’on retire des racines de l’arbre. L’ébénier ne se trouve pas au Dârfour ; les Fôriens reçoivent l’ébène du Dâr-Fertyt.

Le gôkhân, ou gôghân, est aussi un arbre du Fertyt ; il porte un fruit du volume d’une grosse noisette, d’un goût assez agréable, mais sec et un peu coriace.

Le gàgà ne s’élève qu’à une hauteur moyenne. La couleur du tronc est rougeâtre ; ses rameaux sont peu nombreux, et portent de longues épines ; la feuille est arrondie, profondément dentelée ; elle est sessile, et semble être collée aux branches par sa base, tant est court le pétiole. Le fruit du gàgà a l’aspect de celui du sorbier, mais il est dur, sec et coriace. Chaque fruit a, je crois, quatre locules séparés par des cloisons.

Les Fertytes, qui habitent le vaste espace situé au sud du Dârfour, et qui sont idolâtres, ont chez eux le ganâ (kanâ). Cet arbre leur fournit un très-joli bois dont ils font des hampes de lances qu’ils expédient au Dârfour. Presque toutes les lances des Fôriens de distinction sont en bois de ganâ.

Parmi les plantes douées de propriétés remarquables, il y a le kyly, arbre de taille moyenne, sans épines, donnant un fruit ligneux qui a la forme de celui du sorbier, et qui, pour la couleur, ressemble à la grenade amère desséchée. C’est ce fruit qui, infusé ou macéré dans l’eau, donne la liqueur d’épreuve, pour reconnaître la culpabilité ou l’innocence d’un accusé : nous en avons déjà parlé.

Le châlaub, arbrisseau à bois flexible, a ses rameaux très-nombreux, souples et déliés ; ils s’allongent considérablement, s’entrelacent, se serrent entre eux de manière à former un massif qui semble comme feutré. Le fruit ressemble à la datte encore verte, mais il est sans noyau et sans pépin. Le châlaub a un suc laiteux, légèrement visqueux, d’un goût qui est d’abord douceâtre, puis devient âcre : il est toujours vert, même desséché. Si, après avoir bu du vin (du Meryceh, etc.), on mâche des feuilles ou des tiges tendres du châlaub, la bouche, comme nous l’avons déjà dit ailleurs, perd son odeur vineuse.

Le dagarah est une plante herbacée qui se plaît dans les terrains secs et durs ; les feuilles en sont petites et légèrement arrondies. Dans les ophthalmies aiguës avec gonflement des paupières, on emploie comme médicament le suc frais des feuilles du dagarah. On pile ces feuilles dans un mortier, on presse la masse pilée, et on en fait ainsi tomber le suc dans l’œil malade. Par cette médication répétée matin et soir pendant trois jours de suite, la guérison est certaine : j’en ai fait l’expérience sur moi-même.

Une fois, non pas lorsque j’allai visiter les monts Marrah, j’étais au marché de Noumleh, j’eus occasion de manier du poivre ; je le tenais à la main depuis quelques instants, quand un coup d’air me le souffla à la figure. Je me frottai les yeux avec la main, sans penser que j’avais du poivre aux doigts. Je ressentis aussitôt une vive douleur aux yeux ; ils s’enflammèrent subitement et se gonflèrent. J’enfourchai alors ma monture, et je m’éloignai. Bientôt la douleur fut telle, qu’il me fut impossible d’avancer. Je m’arrêtai au premier village, et m’abritai jusqu’au lendemain chez une vieille femme de l’endroit. Je ne pus dormir ; la nuit fut affreuse. Mes paupières se renversèrent, s’enflèrent à un degré extrême ; je me crus en danger de perdre la vue. Je ne savais à qui demander secours.

Le jour arrive ; la bonne vieille vient me trouver. Elle voit l’état de mes yeux, elle compatit à ma souffrance ; puis elle me dit : « Ce ne sera rien. » Elle appelle aussitôt son enfant, et lui dit : « Va au bas de la montagne la plus voisine me chercher des feuilles de dagarah. » Sa fille part, et reparaît quelques instants après avec une assez grande quantité de feuilles de dagarah. La vieille prend une partie de ces feuilles, les écrase entre deux pierres, et les réduit en une sorte de pâte. On me tient les mains et on m’ouvre les yeux : alors, comprimant entre ses doigts les feuilles pilées, la vieille fait tomber quelques gouttes du suc entre mes paupières. Je me sens les yeux subitement rafraîchis : à ce premier effet succède une vive démangeaison ; il me semblait avoir de petits vers dans les yeux. J’avais un besoin extrême de me frotter, mais on me tenait toujours les mains ; j’étais impatienté, agité. Enfin la démangeaison se calma ; je m’endormis bientôt d’un profond sommeil, et je ne me réveillai qu’à l’asr (trois heures environ après midi). Mes yeux étaient soulagés, et je ne sentais plus aucune souffrance. Le soir, la vieille m’exprima encore dans les yeux du suc de dagarah, et je dormis toute la nuit du plus parfait sommeil.

Au jour, même application du dagarah ; puis mes yeux s’ouvrirent aussi pleinement que si je n’eusse jamais eu d’ophthalmie.

Je tuai un mouton : nous fîmes le repas d’actions de grâces pour ma guérison, et je donnai, en partant, un chevreau gras à la bonne vieille.

La plus grande partie des arbres et autres végétaux, au Dârfour, ont leurs fruits mûrs à la fin de l’automne, ce qui correspond à la fin de l’été en Egypte. Ainsi que je l’ai dit, notre été est l’automne pour les peuples de ces contrées ; notre automne est leur printemps, et notre printemps est leur été : ils ne sont d’accord avec nous que pour l’hiver. Dès les premiers jours de l’été réel, c’est-à-dire de leur automne, les pluies commencent, et aussitôt on fait les semailles.

Les premières pluies arrivent à l’époque des Gémeaux, que les indigènes appellent rouchâch, l’aspersion. A l’époque du Cancer, les grandes outres des nuages s’ouvrent, et les pluies tombent avec exubérance, remplissent toutes les vallées, tous les lieux bas. Ce sont ces pluies diluviales qui, inondant au loin les vastes espaces des régions orientales du Soudan, produisent et propagent jusqu’en Egypte les crues du Nil, le fleuve béni du ciel. J’en puis donner pour preuve le fait que voici :

En 1253 de l’hégire (1837, ère chrétienne), les denrées s’élevèrent en Egypte à un prix extraordinaire ; l’ardeb de blé (24 roub) se vendit alors jusqu’à 150 piastres (37 francs 50 centimes), et au delà. Le Nil était resté, cette année-là, à un niveau très-bas, et n’avait pu inonder suffisamment les terres d’Egypte. J’aurais voulu savoir alors si quelque chose d’analogue avait eu lieu au Soudan ; je n’eus pas moyen de m’en assurer. Mais en 1257 (ère chrétienne, 1841, au mois d’octobre), le grand câdy du Ouadây, le cheykh El-Délyl, arriva au Kaire[236], et il me raconta qu’en 1253 il ne plut que très-peu au Ouadây, et que la sécheresse et la stérilité s’ensuivirent et amenèrent la disette et la famine, à tel point qu’on mangeait les cadavres et les chiens. Cette concordance d’événements au Soudan et en Egypte est une preuve frappante que les pluies du Dârfour et du Ouadây servent à alimenter l’exhaussement du Nil. Disposition admirable, établie par l’infinie sagesse de Dieu !

L’époque du rouchâch est aussi l’époque des vents et des orages. C’est surtout depuis la troisième ou quatrième heure avant la nuit qu’arrivent les grands orages ; ils sont annoncés par des vents violents et par l’apparition, au loin, de gros nuages enveloppant tout l’horizon, qui paraît alors d’un rouge plus ou moins ardent du côté par où menace la pluie. C’est ordinairement de l’est, rarement du midi, que viennent ces tempêtes ; lorsqu’elles s’avancent de l’est, elles sont précédées de nuées de sables que le vent soulève et emporte des plaines du Gauz, sur lequel il passe. Les orages amènent toujours de la pluie, et ne finissent jamais sans tonnerre.

Après le rouchâch, les pluies, qui étaient modérées, deviennent abondantes, et versent des torrents d’eau accompagnés de violents éclats de tonnerre. Assez souvent la foudre tombe, et elle abîme tout ce qu’elle touche. Je l’ai vue, une fois, descendre sur un héglyg, dont elle abattit une branche énorme, s’enfoncer ensuite dans le sol et disparaître. Une autre fois, j’ai vu la foudre frapper une hutte dont les roseaux prirent feu à l’instant même ; un homme frappé du même coup eut le bras brûlé, et la foudre aussitôt disparut sous terre. J’ai entendu dire aux Fôriens que ceux qui ont sur eux du fer ne sont jamais atteints de la foudre : ce dire est en contradiction absolue avec l’opinion des Européens.

Pendant l’été des Fôriens, c’est-à-dire pendant notre printemps, les trombes poudreuses et les vents, entraînant des tourbillons immenses de poussière, troublent fréquemment l’atmosphère ; des mirages d’une étendue incroyable se remarquent dans les plaines. Il n’est peut-être pas de pays où les mirages soient aussi nombreux et aussi vastes que dans ces régions du Soudan.

Les pluies les plus paisibles et les plus innocentes sont celles qui tombent pendant la nuit, lorsque tout repose ; lors même qu’elles sont accompagnées du bruit du tonnerre, la foudre éclate bien moins souvent que pendant le jour.

Des arcs-en-ciel accompagnent presque toutes les averses et toutes les pluies ; on en aperçoit parfois quatre ou cinq en même temps. Généralement ces météores sont en forme d’arcs ; quelquefois on en voit qui sont étendus en ligne droite.

La durée du rouchâch, ou des pluies modérées, est d’une quinzaine de jours ; pendant ce temps on sème le doukhn et le dourah. Les plus longs automnes, c’est-à-dire les plus longues pluies, sont de soixante jours, sans compter les jours du rouchâch ; le terme moyen, y compris ces derniers, est de soixante jours. Les durées moindres n’ont rien de régulier, et varient en toute proportion ; mais quand les pluies tombent moins de quarante-cinq à cinquante jours, il y a stérilité et disette. Le terme au-dessous de quarante-cinq jours ne produit en réalité nul effet, à moins que quelques averses prolongées et surabondantes ne suppléent au nombre des jours de pluie et n’abreuvent à fond les terres, surtout vers la fin de la saison et des semailles. L’automne qui a vu les pluies se prolonger longtemps et abondamment, est appelé par les Fôriens kharyf-el-tymân, automne jumeau, automne double, c’est-à-dire doublement favorable aux productions de la terre.

Au Dârfour et au Ouadây, les noms des mois sont d’origine arabe, sans aucun rapport avec les dénominations employées par les Grecs, ou par les Coptes, ou par les peuples d’Europe ; dénominations tout à fait inconnues au Soudan. Les Fôriens et les Ouadâyens qui ont quelque peu d’instruction, donnent aux mois les noms arabes actuels, employés depuis une haute antiquité : moharrem, séfer, raby-el-aouel, raby-el-thâny, djoumâdà-el-aouel, djoumâdà-el-thâny, redjeb, cha’bân, ramadhân, chaouâl, zou-l-câdeh, zou-l-hagueh. Mais la généralité des habitants donne aux mois des noms qui, bien que tirés de l’arabe, sont loin du sens primitif qu’on leur applique, et sont, pour ainsi dire, des noms bâtards. De plus, au Dârfour et au Ouadây, on commence l’année par le mois correspondant à chaouâl, le dixième de l’année musulmane, au lieu de commencer par moharrem. Le mois de chaouâl est appelé fatour ; celui de zou-l-câdeh, fatreyn ; celui de zou-l-hagueh, dhahiyeh ; celui de moharrem, dhahiyéteyn ; celui de séfer, ouahyd ; celui de raby-el-aouel, kérâmeh ; celui de raby-el-thâny, taum ; celui de djoumâda-el-aouel, taumeyn ; celui de djoumâda-el-thâny, sâyeg-el- teymân ; celui de redjeb, redjeb ; celui de châbân, gossayer, et celui de ramadhân, ramadhân. Il n’y a donc que les deux mois de redjeb et de ramadhân qui aient conservé leur nom primitif[237].

Parlons maintenant des qualités merveilleuses des plantes.

Les vertus de certaines plantes du Dârfour ont quelque chose de vraiment extraordinaire. J’éprouve quelque hésitation à en rapporter les exemples : j’hésiterais moins à les citer, si je pouvais directement apporter d’autre témoignage que le mien ; car je crains, en vérité, d’être accusé de mensonge.

Les principales propriétés de ces plantes sont dans les racines. Il y a au Dârfour des maîtres botanistes[238], ayant même des élèves. Ils se réunissent de temps en temps pour faire des herborisations. Ils gravissent les montagnes, parcourent les flancs des vallées, et arrachent des plantes afin d’apprendre à leurs élèves à les distinguer. Ces espèces de botanistes sont appelés morâkyn (raciniers), et jouissent d’une certaine considération au Dârfour. Ils sont tous en rivalité ; chacun d’eux, par jalousie de métier, veut élever sa réputation aux dépens de celle des autres. Lorsque ces hommes ont recueilli et ramassé leurs racines, ils les conservent dans des cornes de bouc, de mouton, ou de bœuf.

Ils appliquent ces racines à différents emplois. Il y en a, par exemple, pour faire réussir en affaires d’amour, d’autres pour s’attirer les bonnes grâces de ceux dont on a besoin. Ces racines servent aussi à composer ce qu’on appelle le nârah.

Quand j’étais au Dârfour, il y avait à Djédyd-el-Seyl un certain Bakourloukou, qui s’acquit une étonnante réputation par la puissance magique de son nârah. Quelqu’un aimait-il une jeune fille trop rebelle et trop sévère, il allait trouver Bakourloukou, lui achetait de son nârah, et s’en frottait la face et les mains. Puis, lorsqu’il rencontrait sa belle, il lui passait la main sur les épaules ou sur toute autre partie du corps ; l’amour la prenait subitement au cœur ; elle ne pouvait plus vivre sans l’amant, et celui-ci obtenait d’elle tout ce qu’il voulait. Et si, lors de la demande en mariage, les parents la refusaient, elle fuyait avec l’amant, qui alors l’épousait en dépit de toute opposition.

Celui qui avait à la Porte du sultan une affaire dont l’issue était douteuse, allait encore à Bakourloukou, achetait de lui un morceau de nârah, s’en frottait la paume des mains qu’il se passait ensuite sur la face ; le sultan l’accueillait avec bienveillance et l’affaire réussissait, quelle qu’eût été d’abord l’animadversion du prince contre lui.

Bakourloukou obtint ainsi une renommée extraordinaire, et son nom devint un sujet de chanson parmi les femmes. Dans une de ces chansons, se trouvaient ces mots :

Bakourloukou ébâ

Benteyn bé-sédâ.

« Bakourloukou ferait donner — Deux filles pour un sédâ. »

C’est-à-dire : « par sa puissance magique, il pourrait faire mettre au rabais les douaires à donner aux filles, tellement qu’un homme en trouverait deux à épouser en ne leur donnant qu’un séda. » (Le sédâ consiste simplement en dix pyks (cinq aunes à peu près) de fil de coton pour la chaîne des tissus.)

Un jour, un individu qui avait du nârah vint me voir. Il se mit à me vanter ce nârah comme ayant un charme irrésistible. C’était, me disait- il, du pur Bakourloukou. Il voulait à toute force que je lui en achetasse. « Mais, lui dis-je, le nârah est pour ceux qui trouvent des femmes difficiles ; moi, comme tu le vois, je suis dans la fleur de la jeunesse ; je suis dans l’aisance, et je voudrais avoir même une fille du sultan, qu’elle ne ferait pas la rebelle ; à plus forte raison les autres. Le nârah est encore pour ceux qui redoutent l’animadversion du prince ; moi, je suis sans crainte de ce côté-là ; car je suis étranger, et de plus, chérif, et je suis on ne peut mieux à la cour. Va, porte ton nârah à qui en a plus besoin que moi. A quoi me servirait-il ? »

Les Fôriens ont aussi des racines pour les maléfices. Il y en a pour donner la mort à un ennemi ; dans ce cas-là, on prend une racine qui ait la propriété de faire cesser la vie ; on l’enfonce en terre, dans l’ombre de la tête celui qu’on veut tuer, et aussitôt l’individu ressent l’influence du charme, son cerveau s’enflamme ; il est frappé de vertiges et n’a plus conscience de soi-même. Si on ne lui administre pas de suite les antidotes nécessaires, il périt.

Lorsqu’on veut rendre quelqu’un impotent d’un membre, on fiche en terre la racine convenable, dans l’ombre même du membre qu’on veut paralyser, par exemple, dans l’ombre de la main, de la jambe ; tout à coup le membre est pris de douleur, s’enflamme, se gonfle, et parfois même est atteint d’un engorgement glandulaire qui ressemble au bubon pestilentiel. Sans une prompte médication qui annule l’influence du charme, la sensibilité nerveuse du membre s’éteint et ses fonctions s’arrêtent.

Pour étourdir, ou pour faire vomir, on met certaines racines sur des charbons ardents, et on reçoit la fumée de la combustion de ces racines dans un vêtement, ou seulement dans la manche du vêtement. On plie ensuite exactement le bout de la manche, ou le vêtement, pour y enfermer et garder la fumée. Puis on se hâte d’aller auprès de celui à qui on veut adresser le maléfice ; on ouvre la manche, ou toute pièce dans laquelle on a recueilli la fumée, assez près de la figure de l’individu pour que l’odeur et la fumée lui montent dans le nez ; et à l’instant même il tombe à la renverse, les jambes en l’air. S’il n’est pas secouru de suite, il reste plusieurs jours dans cette singulière position.

Enfin les Fôriens ont des racines pour frapper les individus d’une sorte de léthargie singulière. Ces racines servent surtout aux voleurs qui en font un fréquent usage. Ils les mettent dans des cornes ; lorsque l’un d’eux pénètre, de nuit, dans une maison et qu’il en trouve les habitants éveillés, il prend sa corne à racines, dans la main, en fait trois signes du côté des gens de la maison ; alors Dieu leur ferme les oreilles et ils n’entendent et ne comprennent rien à ce qui se passe autour d’eux. Le voleur alors va et vient sans crainte, et fait profit de tout ce qu’il trouve. Parfois même, il prend un mouton dans le zarybéh, le tue, l’écorche, le rôtit, en mange, met un morceau du foie dans la main de chacun des gens de la maison, puis vole tout, et s’en va sans encombre. Peu à peu, les individus étourdis sortent de leur espèce de sommeil, et se demandent l’un à l’autre quel était l’homme qu’ils voyaient. Et chacun de répondre : « J’ai vu cet homme, mais je ne sais pas ce qu’il faisait[239]. » On se lève, on examine, et on aperçoit que le larron a fait butin de tout et qu’il a tout emporté. On se désole, on pousse de grands hélas ! mais le voleur est bien loin ; il a disparu sain et sauf. Cet emploi des puissances mystérieuses des plantes est chose connue au Dârfour, nul Fôrien n’en révoque les effets en doute. Une fois, je demandai au savant fakyh Mèdèny, de Fouta, frère du fakyh Mâlik dont nous avons souvent parlé, ce qu’il pensait et croyait de ces propriétés singulières de certaines racines. Voici ce qu’il me répondit : « Les Livres envoyés de Dieu aux prophètes Adam, Chyth[240], Abraham, etc., ont été enfouis dans la terre ; et Dieu a fait pousser ces plantes aux lieux où ces Livres saints gisaient. Puis le souffle des vents a répandu au loin les semences de ces plantes, qui plus tard se trouvèrent ainsi disséminées en plusieurs contrées ; par la suite, l’expérience a fait découvrir les vertus étranges qui leur avaient été communiquées par l’Esprit divin que renfermaient ces antiques écrits. »

Pour moi, je vois, dans ces effets incompréhensibles, une œuvre d’enchantement et de sorcellerie. Ces espèces de charmes et sortiléges s’obtiennent encore par la force magique de certaines figures tracées de certaines manières, et par les évocations des anges supérieurs et des anges inférieurs ; car, parmi les faits de magie, combien n’en est-il pas qui brisent et confondent toutes les lois ordinaires de ce monde ? J’en rapporterai quelques exemples.

Des personnes d’une bonne foi et d’une véracité reconnues m’ont certifié que, dans la guerre qui eut lieu entre le khalife, fils de Tyrâb, et le sultan Abd-el-Rahmân, quelques partisans du khalife, qui étaient armés de fusils, furent tellement ensorcelés par des gens de la suite d’Abd- el-Rahmân, que les coups de fusil partis du côté du khalife restaient sans force et sans effet ; que la poudre brûlait comme si elle eût été mouillée ; que les détonations s’entendaient à peine, et que les balles, arrivant comme mortes, ne blessaient et ne tuaient personne ; tandis que les balles tirées par quelques individus armés de fusils, du côté du sultan, étaient accompagnées de violentes détonations, frappaient ou abattaient toujours quelque ennemi[241].

Lorsque le sultan Abd-el-Rahmân fut mort, et qu’on proclama l’avénement de Mohammed-Fadhl au trône, les enfants des sultans Tyrâb, Aboul-Kâcim et Omar, et les enfants du khalife, protestèrent contre l’investiture de Fadhl, se mirent en état de révolte, montèrent à cheval et se répandirent dans les provinces. Ils amassèrent une armée assez considérable. L’abou-cheykh Mohammed-Kourrâ craignit que cette insurrection n’amenât des conséquences désastreuses pour le pays. Il appela le fakyh Mâlik-el-Foutâouy, et lui fit part de ses craintes. Mâlik se chargea de lui livrer les révoltés. Kourrâ mit alors sous les ordres de Mohammed-Delde n, fils d’une tante de Fadhl, une armée imposante, et le fit accompagner par Mâlik-el-Foutâouy. Les révoltés étaient à deux journées du Fâcher. Mâlik mit en œuvre ses moyens de magie ; le soir, les enfants des sultans montèrent à cheval dans l’intention d’éviter la rencontre de Delde n et de ses troupes, et de fuir plus loin de Tendelty. Mais tout d’un coup ils sont comme frappés d’aveuglement ; ils marchent toute la nuit ; au lieu de s’éloigner du Fâcher, ils se dirigent droit de ce côté. Delde n les suivait de près ; au jour, les révoltés se trouvent sous Tendelty. Surpris de se voir si près de la ville, ils se troublent, s’inquiètent. Kourrâ expédie de suite contre eux de nouvelles troupes. Serrée de près par ces troupes, et menacée par celles de Delde n qui les suivaient, l’armée des insurgés prend la fuite et laisse presque seuls les enfants des sultans. Ces enfants sont pris par Delde n et livrés à Kourrâ, qui les fait jeter en prison. Kourrâ se mit ainsi à l’abri de toute nouvelle tentative de révolte, et le mal fut arrêté dans son principe ; c’est ainsi une puissance de magie qui préserva le pays des malheurs et des déchirements dont il était menacé par l’insurrection.

Les individus les plus renommés au Dârfour, pour les charmes et les œuvres de magie, sont les Foullân ou Fellâta. J’en ai connu un, le fakyh Tamourrou, auquel on attribuait, en ce genre, les faits les plus miraculeux et les plus exagérés ; tout le monde, au reste, y croyait de la foi la plus entière, nul n’élevait le moindre doute sur leur authenticité, pas plus que sur la puissance extraordinaire du magicien. Voici ce que m’a raconté à ce sujet un fakyh tout à fait digne de croyance.

« Je fis avec Tamourrou, me dit-il, le trajet de Djédyd-Kério au Fâcher, et ensuite je retournai, encore avec lui, à Djédyd-Kério. Le soleil était brûlant. Tamourrou montait un chameau. Il prend son malhaf[242], l’étale devant lui, puis le replie, et le plaçant sur ses genoux, se met à prononcer quelque mots dessus. Ensuite il le lance en l’air, et voilà que le malchaf se déploie, et reste étendu au-dessus de la tête de Tamourrou, comme un parasol qui l’ombrage lui et moi, et qui semble tenu par des mains invisibles, attentives à suivre Tamourrou dans tous les mouvements de son chameau. C’est là un fait de magie des plus inouïs et des plus extraordinaires. — Nous marchions donc tranquillement à l’ombre ; tout à coup, la pluie arrive. Tamourrou dit alors au domestique qui le suivait à pied : « Donne-moi une poignée de sable. » Le domestique obéit ; Tamourrou prend le sable, prononce dessus quelques paroles, puis le jette en l’air, en figurant avec la main un cercle autour de sa tête. A l’instant même le nuage se sépare en deux, une partie à droite, une partie à gauche ; et la pluie tombe de chaque côté de nous, sans nous mouiller d’une seule goutte d’eau. Nous continuons notre route, et nous arrivons à sec. »

On m’a raconté que, plusieurs fois, les Maçâlyt, dans leurs incursions contre les Foullân leurs voisins, les avaient mis en déroute et poursuivis longtemps dans l’intention de les exterminer ; les Foullân, à l’aide de leurs enchantements magiques, éblouirent et troublèrent les yeux des Maçâlyt, qui alors aperçurent à l’envers les pas de leurs ennemis, et crurent que les Foullân venaient à leur rencontre.

Le cheykh fakyh Mèdèny m’a certifié la véracité du fait que voici. « Le sultan du Barnau avait pour kateb[243] un homme renommé pour sa piété et sa crainte de Dieu. Le premier vizir vint un jour le trouver, et lui ordonna, au nom du prince, d’écrire une lettre dont il lui indiqua le contenu. L’écrivain refusa d’obéir : « Je n’écris, dit-il au vizir, que sur l’ordre direct et immédiat du prince, ou sur une indication revêtue de caractères et de signes qui me garantissent que l’ordre qui m’est transmis est véritablement selon la volonté de mon maître. » Le vizir va porter au sultan la réponse du kâteb. Celui-ci est appelé auprès du prince, qui lui dit : « Je te permets, toutes les fois que mon vizir te dira d’écrire quelque chose, de suivre exactement sa parole. » Le kâteb était dépositaire du sceau impérial ; tout ce que demandait le vizir, il s’empressait de l’écrire au nom du sultan. Un jour, le vizir lui dit d’écrire à un roi d’aller trouver certain gouverneur, de le mettre à mort, de s’emparer ensuite de tout ce que ce gouverneur possédait de biens, et de les envoyer au sultan avec la tête de la victime. Le kâteb obéit ; voilà qu’un jour la grande place du palais est tout à coup encombrée d’esclaves, de bœufs, de chameaux, de menu bétail ; au milieu de la foule, un individu portait une tête d’homme sur la pointe de sa lance. Le sultan étonné demande à qui appartiennent ces richesses, et de qui est cette tête. — « C’est, lui dit-on, la tête de tel gouverneur, et ce sont ses biens. On a exécuté vos ordres. » Le sultan déclare qu’il n’a pas donné d’ordre, il appelle le kâteb. « Qui t’a commandé, lui dit- il, de faire tuer ce gouverneur et confisquer ses biens ? — Prince, c’est vous-même. — Moi ? et quel jour ? — Tel jour, votre vizir est venu me dire d’écrire à tel roi, et de le charger d’aller chez ce gouverneur, de le décapiter, de faire apporter ici sa tête au bout d’une lance, et de vous envoyer tout ce qu’il possédait. — Je n’ai point donné cet ordre. Comment, avec ton intelligence et ta connaissance des affaires de mon gouvernement, as-tu pu écrire une pareille lettre sans d’abord m’en parler ? — Prince, que Dieu agrandisse votre puissance ! vous m’avez fait appeler, il y a quelque temps, et vous m’avez dit : « Tout ce que mon vizir te commandera d’écrire en mon nom, écris-le. Je me suis depuis lors conformé à ces paroles, et j’ai écrit tout ce que m’a ordonné votre vizir. — Mais, reprit le sultan irrité, je ne t’avais pas dit d’écrire, sur la parole de mon vizir, pour des choses aussi graves que celles-là. Je ne te mettais pas à sa discrétion pour des ordres qui pussent me faire honte. Un ordre de mort peut-il être signifié sans que je le prononce moi-même ? — Prince, vous n’avez fait aucune exception, lorsque vous m’avez enjoint de me soumettre à la parole de votre vizir. » Ces paroles augmentent la colère du sultan, il ordonne à ceux qui l’entourent de se saisir du kâteb. Mais tous sont arrêtés par un pouvoir invisible, personne ne peut seulement bouger, tous ceux qui allongent la main pour le prendre voient leur main se roidir subitement, et rester étendue, immobile, semblable à un morceau de bois. Le sultan, ému, effrayé, dit au kâteb : « Pardonne à ces malheureux, rends-leur l’usage de leurs mains. — Je ne leur pardonnerai, reprend le kâteb, que si vous me dispensez désormais de rester à votre service. » Le sultan y consent, et le kâteb rend à tous le mouvement et l’usage de leurs mains.

La puissance mystérieuse du kâteb atteste la vérité de ces paroles du Prophète : « Tout craint celui qui craint Dieu ; tout effraye et déconcerte celui qui n’a pas la crainte de Dieu. »

Il faut encore placer sur la ligne des miracles de la magie ce que l’on raconte, par tout le Dârfour, de deux peuplades qui font partie de cet État. Tous les Fôriens assurent que les Maçâlyt et les Témourkeh ont la puissance de se métamorphoser en diverses espèces d’animaux ; que les Maçâlyt peuvent se transformer en hyènes, en chats et en chiens ; et que les Témourkeh peuvent se changer en lions. Une autre chose au moins aussi extraordinaire que ces transfigurations, c’est que les Témourkeh soutiennent que, trois jours après leur mort, ils ressuscitent, et sortent de leurs tombeaux pour aller dans d’autres pays se marier de nouveau et accomplir une seconde vie.

Au Dârfour, tout le monde reconnaît que le sultan a à ses ordres une troupe d’hommes à métamorphoses, et qu’il les envoie, comme agents de sa part, pour traiter les affaires importantes. Cette troupe a un roi qui les commande et les dirige. On attribue à ces magiciens une puissance extraordinaire de transformation ; on va jusqu’à dire que, lorsque l’un d’eux se trouve dans l’embarras et sous la menace pressante de quelque danger, lorsqu’il se voit, par exemple, sur le point d’être pris par un ennemi, il se transforme en air ou en vent[244]. J’ai connu un roi de ces magiciens ; il s’appelait Kartab. C’était un vieillard infirme et presque impotent, ancien soldat dans la misère, ayant à peine de quoi vivre ; après sa mort, il fut remplacé par son fils, jeune homme d’une corpulence énorme, d’une laideur repoussante et vivant assez à l’aise. Il ne montait que des chevaux de race et de prix, se faisait suivre par de nombreux serviteurs et par un cortége considérable. Je me liai d’amitié avec lui, et je le reçus nombre de fois chez moi. Il s’appelait Abdallah Kartab.

Un jour, dans un de nos entretiens particuliers chez lui, je parlai de ce qu’on disait, dans le public, de ses transformations, de sa faculté de franchir en un moment des distances de dix jours de marche, etc. Il détourna la conversation et évita de me donner une réponse directe et satisfaisante. Je le questionnai encore une autre fois sur sa science mystérieuse : il se mit à sourire et me dit : « Mon Dieu ! je ne pensais pas que tu fusses assez simple pour croire tout ce qu’on raconte à ce sujet. » Et aussitôt il parla d’autre chose, et je le quittai ; dès ce jour-là, il fit semblant de ne pas me connaître. Quand il me rencontrait, il passait sans me regarder, sans paraître m’apercevoir : de mon côté, je cessai de le fréquenter. Je ne pus jamais découvrir d’autre motif de son indifférence et de son éloignement, que les questions que je lui avais adressées sur les arcanes de son art.

Je suivis une fois une ghazouah[245] dirigée contre les Fertytes, sous la conduite d’un autre roi, appelé Abd-el-Kérym, fils de Khamys-Armân. Il avait eu, je ne sais pourquoi, à se venger de son père, qui avait été un des premiers vizirs du sultan. Abd-el-Kérym mit son père en prison et l’y laissa mourir. Plus tard, étant arrivé à une dignité élevée dans l’Etat, il entreprit la ghazouah dont je viens de parler. Comme il avait une dette envers moi, je partis avec lui pour me payer sur la capture qu’il ferait en esclaves. Nous nous enfonçâmes dans le Dâr-Fertyt, et nous y restâmes trois mois. Nous étions dans des lieux sans fruits et sans légumes. Un jour, Abd-el-Kérym m’envoie chercher. J’arrive près de lui, et je le trouve entouré d’oignons verts et de faccous ou concombres longs. Ces légumes étaient aussi frais que s’ils venaient d’être tirés du jardin au moment même. Je demandai à Abd-el-Kérym qui les lui avait donnés. « — Ils m’arrivent du Dârfour, me dit-il. — Qui donc te les a apportés ? comment a-t-on pu, de si loin, les conserver dans toute leur fraîcheur, surtout les faccous, qui semblent être cueillis d’à présent ? — Ils ont été transportés ici dans un instant, dans un espace de temps à peine appréciable. Tiens ; regarde de quelle date est cette lettre. » Je prends la lettre ; je la parcours. Elle était d’un de ses amis qui était au Dârfour, et la date était du matin même du jour. Je restai étonné, stupéfait. — « Ne sois pas si surpris, me dit Abd-el-Kérym. Nous avons des hommes du Témourkeh qui ont la faculté de se transformer comme il leur plaît, et qui, en un temps très-court, se transportent aux distances les plus grandes. — Je désirerais bien, dis-je aussitôt, que tu me fisses voir quelqu’un de ces gens-là. — Très-volontiers. » Et, à notre retour, lorsque nous fûmes dans le Témourkeh, nous nous arrêtâmes près d’un village dont j’ai oublié le nom.

Nous y passâmes la nuit ; au matin, une foule d’individus vinrent saluer le roi Abd-el-Kérym. J’étais assis près de lui. Il fit à ses gens l’accueil le plus gracieux, et donna aux principaux d’entre eux différents vêtements assez beaux et qu’ils reçurent avec plaisir. Lorsque nous fûmes sur le point de partir, le chef de ces Témourkeh nous dit : « J’ai une recommandation à vous faire pour votre sûreté. Si vous rencontrez des lions sur votre route, gardez-vous bien de chercher à leur faire du mal, de penser à les attaquer ; car tous ceux que vous verrez dans ces contrées sont de nos compagnons et amis métamorphosés. — Mais, dit Abd-el-Kérym, je serais bien aise d’entendre rugir quelqu’un d’eux. — La chose est facile, répond le Témourkeh. Et il appelle par leur nom trois des hommes de sa suite, qui viennent aussitôt vers lui, puis s’éloignent et disparaissent dans la plaine. Alors nous entendons un rugissement à faire frémir, à faire bondir de peur les autres animaux. « Ce rugissement-là, nous disent les Témourkeh, c’est celui d’un tel ; » et ils le nomment par son nom. Un moment après, se fait entendre un triple rugissement aussi effrayant que le premier ; et on nous dit le nom de celui qui venait de pousser les trois rugissements. Un autre, mais plus épouvantable que les précédents, retentit encore et nous fait pâlir d’effroi. « Ah ! s’écrient alors les Témourkeh, c’est la voix d’un tel ; c’est le plus terrible de nos lions. » Puis, nous vîmes revenir nos trois prétendus lions, sous leur forme humaine. Ils baisèrent les mains à Abd-el-Kérym, qui les félicita et leur donna encore de nouveaux vêtements. « Eh bien ! me dit ensuite Abd-el-Kérym, tu as vu ces Témourkeh ; ce sont ceux qui m’ont apporté les oignons et les faccous, lorsque nous étions si loin dans l’intérieur du Dâr- Fertyt. »

On peut ajouter à ces singularités ce qu’on raconte des diseurs de bonne aventure, appelés sableurs, et de leur art divinatoire au moyen du plan de sable. Ils découvrent les choses passées et inconnues à eux- mêmes et aux autres, et ils annoncent l’avenir comme s’ils le voyaient de leurs yeux. J’eus lieu une fois de croire aux prédictions des sableurs ; ce fut à propos de mon voyage du Dârfour au Dâr-Ouadây.

J’étais dans un endroit qu’habitait un certain Sâlem, dont le gendre, appelé Ishâc, était très-habile dans la science du sable ; je ne savais comment pourvoir à toutes les dépenses de mon voyage, et je me trouvais dans le plus grand embarras. « Veux-tu, me dit Sâlem, venir avec moi consulter mon gendre Ishâc ? nous lui ferons frapper le sable, et il nous dira ce qu’il découvrira. — Volontiers, » répondis- je ; et nous partîmes. Nous arrivâmes chez Ishâc dans la matinée ; il était à travailler dans ses champs. A son retour, il nous accueillit avec bienveillance et nous fit servir à dîner. Après le repas, Sâlem dit à son gendre : « Mon cher Ishâc, ce chérif vient tout exprès pour que tu lui frappes le sable. — Je suis tout à son service, » reprit Ishâc, et il se mit à opérer ; ensuite il fit ses prédictions. Je n’y crus pas d’abord ; mais, je le jure par Dieu, tout ce qu’il me prédit se réalisa à la lettre, et comme s’il eût lu l’avenir sur les tables du destin : il n’y eut pas un mot qui ne s’accomplît. Voici ce qu’il m’annonça : « Tu partiras bientôt, me dit-il, pour le Ouadây, avec tous ceux qui composent ta maison, excepté la femme de ton père : cette femme restera au Dârfour. — Et comment veux-tu qu’elle ne me suive pas ? elle est la plus intéressée à partir. Ce que tu me dis là est impossible. »

Mais Dieu voulut que la parole d’Ishâc fût vraie. La femme de mon père refusa d’être du voyage ; elle réussit à nous tromper, et le soir de la veille du départ, elle disparut, nous laissant sa fille âgée d’environ sept ans. Au matin, nous cherchâmes cette femme ; personne ne put nous indiquer où elle était. Nous partîmes sans elle, et nous ne sûmes jamais ce qu’elle était devenue.

Ishâc me dit encore : « Le jour même que tu arriveras à la demeure de ton père, au Ouadây, tu recevras une jeune esclave de telle et telle manière. Tu ne trouveras pas ton père au Ouadây ; tu ne le reverras qu’à Tunis. La maison de ton père a des murs rouges, car elle est badigeonnée avec du moughrah[246]. Au Ouadây, tu auras pour monture un cheval de prix et excellent marcheur. Le sultan du Ouadây te comblera de présents et de bienfaits. » Tout cela se vérifia mot pour mot.

Pendant que nous étions chez Ishâc, plusieurs femmes qui paraissaient se quereller vinrent le prier de leur frapper le sable, et de leur dire où étaient des objets qu’on leur avait volés, et qui les avait volés. Ishâc frappa le sable. « Les objets perdus, dit-il aux femmes, sont des kharâz rouges enfilés dans un fil ; ils sont cachés sur le rilâdj (traverse en bois) qui est au-dessus de la porte de telle maison. » Mais Ishâc ne voulut pas dire quelle était celle d’entre ces femmes qui avait détourné les kharâz et les avait cachés. On alla à la porte indiquée, et on trouva les kharâz rouges sur la traverse.

Ishâc était vraiment extraordinaire dans ses divinations.

Voici un fait que m’a raconté mon oncle Ahmed-Zarrouc. — Pendant que mon père (sur lui soit l’ombre des nuages de la miséricorde et de la bonté divine !) était avec les troupes du sultan ouadâyen Mohammed-Sâboun, dans l’expédition contre le Dâr-Tâmah, il perdit un chameau d’environ huit ans, et qui avait toutes ses dents : ce chameau s’était égaré. Mon père envoya à la recherche ses esclaves et ses serviteurs ; on courut partout et longtemps, mais sans succès. Mon père n’espérait plus retrouver son chameau.

Or, il y avait parmi ceux qui avaient suivi l’expédition un devin au sable. Quelqu’un s’avisa de dire à ce devin : « Toi qui sais frapper le sable, ne pourrais-tu pas deviner si le chameau d’Omar se retrouvera ou non ? » Notre sorcier frappa le sable, puis il se mit à dire : « Le chameau est ici tout près ; allez, vous le rencontrerez dans les troupeaux voisins. » Les esclaves de mon père se remettent en quête, et ils trouvent le chameau agenouillé dans un troupeau peu éloigné ; ils le firent lever et l’amenèrent à mon père.

Un chérif du Ouadây m’a raconté qu’un uléma très-versé aussi dans la science du sable, discutait un jour avec un prétendu sableur qui se donnait pour être des plus habiles devins. « Moi, disait celui-ci, j’ai tiré au sable la bonne fortune de tels rois, de tels gouverneurs de province, et je leur ai fait telles et telles prédictions. — Eh bien ! » dit tout à coup un des assistants, « frappe le sable, et voyons ce que tu vas m’annoncer. » Le devin ne se fit pas prier ; il traça ses figures sur le sable, mais il donna des présages insignifiants. L’uléma, surpris du vague des prédictions de son confrère, examina les figures encore visibles sur le sable, et dit à celui qui avait provoqué l’épreuve : « Je t’annonce que demain la sultane te fera don de soixante esclaves. » Et la prédiction se réalisa.

Je terminerai ce chapitre par quelques renseignements généraux sur la manière de procéder aux divinations par le sable ; j’indiquerai rapidement quels sont les tracés des figures, leurs noms, leurs sens favorables, ou sinistres, ou variables. Les espèces des figures sont au nombre de seize :

La première est le taryq, ou la voie, et se trace ainsi [Symbole]. Elle annonce le succès des voyages et le retour heureux des absents attendus ; elle annonce aussi la mort de celui qui est malade, car elle signifie qu’il prend la voie du tombeau.

La deuxième figure est appelée el-djémâàh, la réunion ; on la figure ainsi [Symbole]. Elle est d’un présage favorable, excepté pour les malades ; car elle annonce, dans ce cas, que les amis vont se réunir pour assister au convoi.

La troisième est le lahhyân, le barbu, la mâchoire ; en voici la figure [Symbole]. Elle est toujours d’un présage favorable.

La quatrième est le nékys, ou le renversé, le sens-dessus-dessous, et se trace ainsi [Symbole]. Elle est toujours de sinistre augure, excepté pour les femmes enceintes ; elle annonce à celle-ci et leur assure l’arrivée d’un fils.

La cinquième, l’idjtimâ, l’union, la rencontre, se trace ainsi [Symbole]. Elle est d’un présage heureux pour toutes les entreprises, excepté pour les rentrées d’argent.

La sixième, l’ocleh, le croc-en-jambe, se représente par [Symbole]. Elle annonce malheur, excepté pour les femmes qui veulent savoir si elles sont enceintes ; elle certifie leur grossesse.

La septième est el-atabah el-dâkhilah, le seuil intérieur, et elle a ce tracé [Symbole]. Cette figure est de présage favorable. Celui pour qui on l’obtient du premier ou du second khatt (tracé) voit tous ses soucis s’évanouir instantanément ; s’il attend avec impatience et inquiétude l’arrivée d’un absent, cet absent ne tardera pas long-temps à venir ; s’il est dans la gêne, il se trouvera bientôt à l’aise.

La huitième, el-atabah el-khâridjah, le seuil en dehors, a le tracé [Symbole]. Elle est signe de calamité ; elle prédit la mort d’un malade, l’embarras et le retard dans les affaires, les contrariétés, le divorce.

La neuvième, el-cabdh el-dâkhil, la poignée rentrante, a le tracé [Symbole], et annonce tantôt le bonheur et tantôt le malheur. Ainsi elle promet les recouvrements d’argent, la défaite d’un ennemi ; mais elle annonce aussi la mort d’un malade, et prononce la prison pour celui qui est cité devant un chef.

La dixième, el-cabdh el-khâridj, la poignée en dehors, a ce tracé [Symbole]. Elle indique l’impossibilité de reprendre ce qui vous est échappé, la fuite des esclaves, la perte des esclaves évadés ; mais elle annonce aussi la délivrance de ceux qui sont en prison, un départ prochain pour un voyage, une translation en autre lieu.

La onzième est appelée el-bayâdh, la blancheur, et a ce tracé [Symbole]. Cette figure est d’heureux augure, excepté pour les malades, car il leur annonce le suaire.

La douzième, el-homrah, la rougeur, le rouge, a ce tracé [Symbole], et signifie effusion de sang, descente d’un malade au tombeau ; mais, à une femme enceinte, elle assure l’arrivée d’un garçon ; elle annonce aussi qu’il vous arrivera des habits rouges, tout comme le bayâdh vous promet des habits blancs.

La treizième, ou le gaudéleh, le solide, présente ce tracé [Symbole]. Elle est d’heureux auspice ; elle promet joie et contentement ; elle annonce à une femme enceinte la naissance d’une fille, et lui assure que tout lui réussira à son gré.

La quatorzième, naky el-khadd, la joue nette et sans poils, ou le net de joue, est de sinistre présage. En voici le tracé [Symbole]. Elle annonce un jeune homme, un ennemi inconnu, un prolongement de prison, la mort prochaine d’un malade.

La quinzième, el-nousrah el-dâkhilah, la victoire entrante, a ce tracé [Symbole]. Elle présage victoire, succès, réussite dans une entreprise, rétablissement d’un malade, délivrance d’un prisonnier et d’une femme enceinte.

La seizième, enfin, el-nousrah el-khâridjah, la victoire sortante, a le tracé suivant [Symbole]. Elle promet succès et avantages, excepté en guerre ; dans ce dernier cas, elle annonce déroute et défaite complète.

Maintenant voyons comment on procède aux opérations du khatt (tracé sur le sable) ou du dharb el-raml (coup du sable[247]). On commence par étaler à terre une couche de sable bien propre et bien net, puis on marque dessus, avec le doigt médius, quatre lignes de points ou fossettes, telles que celles-ci, par exemple : [Symbole] ; mais il faut les marquer en allant de gauche à droite, au hasard et sans compter. Ensuite on fait passer le doigt alternativement sur chaque ligne, en sautant de deux en deux fossettes, c’est-à-dire sur la deuxième, la quatrième, la sixième fossette, etc., de droite à gauche, et effaçant alors la fossette touchée, excepté la dernière, qui ne doit jamais s’effacer, même si le doigt arrive sur elle. Dans ce cas, il reste à la fin de la ligne deux fossettes à côté l’une de l’autre ; dans le cas opposé, il n’en reste qu’une. Après qu’on a procédé ainsi sur les quatre lignes primitives, on marque à part, et toujours à gauche des quatre lignes, ce qui reste non touché à la fin de la première ligne ; au- dessous, ce qui reste à la fin de la seconde ; au-dessous, ce qui reste à la fin de la troisième ; et en bas, ce qui reste de la dernière ligne. On obtient par là une des seize figures que nous avons indiquées[248].

Si, pour opérer les manœuvres de divination que nous venons de décrire, on n’a pas de sable, on emploie des fèves, des pois chiches, etc. On prend une poignée de ces graines, au hasard, on les range sur quatre lignes, à la manière des quatre lignes primitives de points frappés ou tracés sur le sable, et de deux en deux grains on enlève un grain, selon le même procédé que celui par lequel on efface les secondes, quatrièmes fossettes, etc. On tient compte de ceux qui restent à la fin de chaque rang, soit qu’il y reste un seul grain ou deux grains. En un mot, l’opération est la même que pour les points imprimés sur le sable.

Du reste, la génération des diverses figures, leurs décompositions et compositions secondaires, leurs divers modes de production soit par le sable, soit encore par l’emploi des lettres de l’alphabet, les relations que ces jeux de magie ont avec les influences des astres, leurs résultats et les conséquences qui suivent les inductions divinatoires, tout cela est détaillé dans les traités de la science du sable. Je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet ; ce que je viens d’exposer suffit pour faire apercevoir, en général, les données et le degré de certitude de cette science, et pour présenter une idée de ce que peut avoir de curieux ce genre de consultation du sort. Et Dieu sait ce qu’il y a de vrai.

[Note 227 : Voyez, pour les plantes indiquées dans ce chapitre, la note

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