CHAPITRE IX.
Monnaies ou matières d’échange en usage au Dârfour ; anneaux d’étain et étoffes employés comme numéraire. — Talari d’Espagne. — Autres objets servant de monnaie ou de moyens d’échange : kharâz, sel en bâtons ; trois sortes de sel ; tabac, appelé tâba au Soudan et tabgha en Barbarie ; roubat ou liasses de fil de coton ; coton brut ; oignons ; sarcloirs ; damleg ou bracelets portés au-dessus du coude ; doukhn ; bœufs.
D’après les vérités théologiques, DIEU, qui est la Vérité éternelle, et dont les attributs sont infinis, existe par lui-même ; il fixe l’époque de l’existence des êtres, et leur dispense à son gré les biens et les richesses. Il n’a nul besoin d’aucune de ses créatures, mais toutes reçoivent de sa munificence ce qui leur est utile et agréable. C’est à lui que les hommes adressent leurs désirs et leurs vœux, et tous se pressent aux portes de sa miséricorde ; et lui, il tourne vers tous l’œil de sa bonté ; à chacun, et à chaque famille, il accorde une part de ses dons. Toutefois, il verse de plus abondantes faveurs sur quelques-uns ; par lui, les uns sont rois, les autres riches, les autres pauvres. Il a déterminé et posé les voies par lesquelles les êtres peuvent accomplir leur vie et satisfaire leurs besoins ; il a voulu que, par le travail, les fatigues et les efforts, comme condition nécessaire, l’homme pût écarter et éviter la misère et les privations ; mais aussi il a, par sa bonté, permis et établi les transactions commerciales entre les hommes, afin qu’ils s’aidassent mutuellement à multiplier leurs jouissances, à accroître leur bien-être ; il a répandu dans les pays civilisés l’or et l’argent comme sources de consolation et d’aisance, et comme moyens pour les hommes de se procurer une vie facile, de se nourrir et de se vêtir convenablement ; enfin, il a voulu que les différents peuples eussent leurs monnaies distinctes, leurs pièces d’argent et leurs pièces d’or, métaux si chers à tous les hommes.
Mais les contrées du Soudan, privées de civilisation, plongées dans les tristes et sombres ténèbres de la nuit, comptent à peine quelques populations qui savent distinguer l’or du cuivre et l’étain du plomb ; et dans les pays où les nègres trouvent l’or à l’état de poudre ou de sable aurifère, ils le vendent sous forme brute ; selon eux, c’est là le meilleur moyen d’échange. Au Dârfour, surtout, il n’y a absolument en métaux que ce qu’on y importe du dehors, et même les parures des femmes, comme nous l’avons vu, se composent généralement de certaines espèces de kharâz ou de verroteries ; il n’est donc pas surprenant que les Fôriens aient été si longtemps sans connaître ni monnaies d’argent ni monnaies d’or.
Dès que les hommes livrés au commerce eurent touché le sol de ces contrées, et que d’assez forts groupes d’indigènes se furent agglomérés en forme de bourgs, de villes ou de hameaux, etc., par suite du développement commercial, les Fôriens cherchèrent des moyens d’échange, afin de se procurer les choses qu’ils désiraient posséder. Ils admirent certaines substances comme valeurs monétaires ; chaque contrée, grande ou petite, adopta le moyen qui lui parut propre à le faire jouir de ce qui lui manquait.
Le premier genre de numéraire qui fut établi au Dârfour, le fut par les habitants du Fâcher, siége et résidence du sultan, et capitale du royaume. Ils prirent pour monnaie des anneaux d’étain, et ils les employèrent aux achats des choses nécessaires à la vie journalière, tels que viande, poules, parfums, bois, légumes, etc. Ces anneaux furent appelés en fôrien târneih : il y en a de deux sortes, l’anneau fort, dit târneih toungâneih ; l’anneau faible, dit târneih beiya. L’anneau faible sert pour les achats des choses de très-mince valeur ; pour les choses de prix, on a les tékâky (au singulier toukkiyéh). Le toukkiyéh est une pièce d’étoffe de coton, longue de dix pyks[222], et large d’un pyk. Cette étoffe est de deux sortes : le chykéh, qui est un tissu léger et lâche ; le katkât, qui est un tissu fort et serré. Quatre toukkiyéh de chykéh valent un talari d’Espagne ; quatre toukkiyéh et demi de katkât valent également un talari.
Les ventes et échanges se font encore au moyen d’objets d’une autre nature, et aussi au moyen d’esclaves. Ainsi, on dit : « Ce cheval vaut deux ou trois sédâcy. » On appelle sédâcy (ou un six) l’esclave noir qui, mesuré depuis le talon au bout inférieur de l’oreille, a six empans (c’est-à-dire six fois l’espace compris de l’extrémité du pouce à celle du petit doigt, dans le plus grand écartement des doigts de la main). Une sédâciyéh est une esclave noire de même taille que le sédâcy. Un sédâcy vaut trente toukkiyéh, ou bien six chauter bleus, ou bien huit chauter blancs, ou six bœufs, ou enfin dix talaris. En général, l’achat se fait avec toutes sortes de substances et même avec quelque objet que ce soit. On ne connaît au Dârfour ni le mahboub, pièce de vingt piastres de Constantinople, ni la piastre, ni le franc, ni les kheyriyéh, pièces de neuf ou de quatre piastres d’Egypte, etc., ni aucune autre monnaie en usage dans les pays civilisés, excepté toutefois le talari ou colonnade, qu’on appelle au Soudan abou-medfâ (pièce à canons)[223].
Les habitants de Kôbeih, de Kebkâbyéh et de Sarf-el-Deggâg, ont, comme monnaie, le harich, qui est un kharâz de médiocre grosseur, vert ou bleu, et dont on fait des chapelets de cent grains. Nous en avons déjà parlé au chapitre des parures des femmes. Ce kharâz sert pour l’achat des choses communes, et remplace le târneih qui a cours au Fâcher, mais qui, dans les trois marchés de Kôbeih, de Kebkâbyéh et de Sarf-el- Deggâg, ne vaut pas seulement une gorgée d’eau. Le harich, comme monnaie, se donne depuis cinq à cent grains ou un chapelet, depuis un chapelet à dix, et au delà, indéfiniment. Le toukkiyéh vaut, sur les trois marchés que nous venons de citer, huit chapelets de harich. Les autres objets d’échange sont les mêmes qu’au Fâcher.
A Guerly, et dans toute la contrée aux environs, à une assez grande distance, le falgo sert de monnaie. Le falgo est du sel en bâtons préparé artificiellement. On retire du sol le sel à l’état brut et mêlé de terre, on le verse ensuite dans l’eau, et on l’y laisse fondre pour en séparer et faire précipiter la terre et les impuretés ; on décante et on fait évaporer la plus grande partie de l’eau. Ensuite on verse le liquide ainsi concentré dans de petits moules en terre cuite, de figure cylindrique, à peu près gros comme le doigt ; le sel s’y solidifie en se refroidissant, et prend la forme de doigt ou de cylindre. J’ai vu les lieux d’où l’on retire ce sel, et j’ai vu également les vases où on pratique l’évaporation, qui ressemblent à de grands pots de terre ou marmites d’Europe.
J’ignore d’où est venu aux Fôriens ce procédé de fabrication. Les naturels du pays l’ignorent aussi. Tout ce qu’ils disent, lorsqu’on leur en demande l’origine, se réduit à ceci : « Nous avons vu nos pères pratiquer ce procédé, et nous faisons comme eux. Nous ne savons pas qui l’a inventé. » Je me suis procuré de ce sel falgo, j’en ai acheté, je l’ai goûté, et je lui ai trouvé une saveur agréable, différente de la saveur du sel ordinaire naturel. Il est gris et opaque.
Il y a au Dârfour trois sortes de sel ; le sel falgo, le sel zaghâouy retiré, à l’état naturel, du puits de Zaghâouy ; le sel mydaub ou des monts Mydaoub, sel naturel aussi, c’est-à-dire auquel on ne fait subir aucune opération artificielle ; il est d’une couleur rouge de sang ; on l’exploite en masses arrondies et presque grosses comme de moyennes meules de moulin, et d’un poids tel qu’un chameau ne saurait en porter deux. Plus agréable que les deux espèces précédentes, il se vend beaucoup plus cher. J’ignore quelle est la cause de sa coloration. L’une des deux premières espèces, le falgo, est moins chère que le mydaub ; l’autre, le zaghâouy, est la moins chère de toutes.
Aux marchés du canton de Guerly, comme nous l’avons indiqué, la monnaie en crédit est le falgo, pour les choses de bas prix. A Kôbeih, c’est le harich, et au Fâcher, le târneih. On achète, en donnant le falgo, non à la mesure ou au poids, mais au nombre de bâtons ou doigts. Ainsi l’on achète pour un, deux, trois falgo, etc. Les autres matières d’achat, à Guerly, sont les mêmes que dans les autres marchés.
A Kouça, le tabac sert aussi de monnaie. Par une singulière homophonie avec le nom européen, les habitants du Dârfour l’appellent, dans leur langage, taba. Bien plus, ce nom de taba est commun dans tout le Soudan. Au Fezzân et à Tripoli de Barbarie, on l’appelle tabgha.
J’ai lu une cassydah, ou pièce de vers, composée par un Bakride ou descendant de la famille du khalife Abou-Bekr, afin de prouver que fumer n’est pas pécher. Ces vers, je crois, datent d’environ le milieu du neuvième siècle de l’hégire. En voici quelques-uns :
« Dieu tout-puissant a fait sortir du sol de notre pays une plante dont le vrai nom est tabgha. »
« Si quelqu’un, dans son ignorance, te soutient que cette plante est défendue, dis-lui : Comment prouves-tu ce que tu avances ? Par quel verset du Coran ? »
« Cette plante n’enivre pas, et pour cela, Dieu ne l’a pas réprouvée. Où donc as-tu pris ta parole de condamnation ? »
« Si tu aspires la fumée du tabgha, elle te réjouit et te soulage ; mais pour cela, n’oublie jamais de dire, avant la première bouffée : B-ism Illah[224] ! »
« Puis, lorsque tu as fini, dis : El-hamdou l-Illahi Ouahda-ho[225]. Car cette glorification au Seigneur attire toujours d’abondantes bénédictions. »
Le taba de Couça, employé comme monnaie, est en forme d’entonnoir. On cueille les feuilles encore vertes, on les pile dans un mortier de bois jusqu’à les réduire en une masse pâteuse ; on en façonne alors des entonnoirs ou cônes vides que l’on fait sécher et qu’ensuite on met en circulation au marché. Ils servent pour l’achat des choses communes. Ce taba a une odeur tellement forte, qu’en le flairant on éprouve parfois une sorte de vertige. Les cônes de tabac diffèrent de volume ; les grands sont comme de grosses poires, et les autres comme de petites poires.
A Kéryo, à Ryl, à Chaiyriyéh, on a pour monnaie les roubat ou liasses de fils retors de coton. Ces fils ont dix pyks de long, et chaque liasse n’est composée que de vingt fils. Les roubat servent aux achats des choses de modique valeur. Pour les objets de vil prix, on les achète en donnant, en échange, du colon brut, tel qu’il est quand on le cueille, avec la capsule même dans laquelle il est renfermé ; on en donne une, deux ou trois onces, non par pesée, mais approximativement et à l’estime. Quant aux choses d’un prix plus élevé, elles se paient de la même manière que dans les autres marchés.
A Noumleh et dans ses environs, les oignons sont la monnaie usitée pour se procurer les choses de médiocre valeur. On se sert encore pour cela de coton brut et des roubat ou liasses de fils de coton. Les autres objets s’achètent avec les toukkiyéh ; on ne connaît ni les chauter, ni les talaris.
Au marché de Râs-el-Fyl, on a pour monnaie le hachâchah ou sarcloir. C’est une plaque de fer portant une douille, et ayant la forme représentée pl. III, fig. 26. On assujettit un manche en bois dans la douille et on a ainsi un instrument pour couper les mauvaises herbes dans les terres ensemencées : cet instrument est ainsi nommé du mot arabe hachych (herbe). Au moyen du sarcloir, on achète les choses de mince valeur ; les prix se font de un à vingt sarcloirs ; au delà, on achète avec le toukkiyéh, avec le chauter, comme dans les autres marchés.
Au Témourkeh, on se sert de damleg cylindriques en cuivre comme monnaie, pour les achats d’objets de quelque valeur ; les kharâz, longs et rayés, appelés khaddour, servant pour les choses de peu de prix. Nous avons défini les damleg et les khaddour, à l’article des parures.
Dans le Gauz, qui est la partie Est du Dârfour, la principale matière d’échange est le doukhn, pour les achats modiques. On le donne, ou par poignée, ou bien à la mesure des deux mains rapprochées jusqu’à un demi- modd[226]. Les choses de quelque prix quelque prix s’achètent au toukkiyéh et au talari, comme sur les autres marchés.
Dans un très-grand nombre d’endroits, on échange des marchandises contre des bœufs, comme monnaie, et l’on dit, par exemple : ce cheval vaut dix, vingt bœufs.
Il est digne de remarque que presque chaque contrée du Dârfour a des monnaies particulières et diffère des autres dans l’appréciation des matières d’échange : ainsi, dans une contrée, on regarde comme objet de valeur ce que dans d’autres on considère comme chose de vil prix. A la vérité, le sultan n’a jamais ordonné de suivre pour les échanges, un mode uniforme, dans tous les marchés ; il en résulte que chaque localité demeure attachée à ses habitudes. Je n’insisterai pas davantage sur ce sujet : ce que j’ai dit suffit pour en donner une idée précise.
[Décoration]
[Note 222 : Environ cinq aunes.]
[Note 223 : Ce nom est aussi employé en Égypte. On a pris pour deux canons les deux colonnes de l’empreinte du talari d’Espagne. — Quant aux kheyriyéh de neuf piastres et de quatre piastres, on n’en frappe plus maintenant en Égypte. Lorsque le cheykh écrivait ce chapitre, il y a environ quatre ans, on n’avait pas encore renoncé à frapper les kheyriyéh de neuf et de quatre. Aujourd’hui, on n’en frappe plus que de cinq, dix et vingt piastres.
P.]
[Note 224 : Au nom de Dieu.]
[Note 225 : Louange au Dieu unique.]
[Note 226 : Le moudd ou modd, mot qui rappelle modius latin, est, dans le sens que le cheykh veut donner ici, le malouéh actuel d’Égypte, ou demi-roub’ ; le roub’ est plus que le sixième de la mesure dite double-décalitre.
P.]