XIX.]
[Note 38 : Voy. Burckhardt, Nubia, p. 480.]
[Note 39 : Voyez l’ouvrage de M. d’Eichthal intitulé : Histoire et origine des foulahs ou fellans. Voyez aussi la lettre de M. Hodgson au sujet des Foulahs, qu’il regarde comme des intermédiaires entre les nègres et les Berbers, les Libyens et les Ethiopiens des Grecs, ou plutôt entre les nègres et les blancs.]
[Note 40 : Ce mot est le seul, parmi les mots connus, qui se dise à peu près de même dans les deux langues.]
[Note 41 : Suivant un voyageur récent, l’on appelle kongara l’idiome du Darfour.]
[Note 42 : Quand le mot fourâoui donné par le cheykh n’est pas le même que selon M. Kœnig, je le fais suivre du signe CH.]
[Note 43 : Signifiant bras gauche et aile gauche du sultan.]
[Note 44 : Sept, huit, neuf, comme en arabe. (Voy. plus haut.)]
[Note 45 : Voyez Etudes géographiques et historiques sur l’Arabie, p. 241 et suivantes.]
[Note 46 : Voy. Athenæum, février 1844.]
[Note 47 : Il ne faut pas confondre ce lieu de Maçâlyt avec le mot de Masâlyt, pluriel de Maslaty, c’est-à-dire habitant de Maslat, lieu à trois journées ouest du Ouârah. La rivière appelée Misselad par Browne tire peut-être son nom de ce dernier endroit. Battah de Burckhardt correspond au même lieu, puisqu’il est à dix-huit lieues ouest de Ouârah. La rivière Om-Teymam, sur le bord de laquelle se trouve Battah (Burckhardt), doit, en ce cas, être identifiée avec le Bahr Misselad. La rivière de Battah, arrosant le pays de Maslat, est encore la même ; Battah n’est pas le nom d’une rivière, pas plus que Misselad. C’est ainsi que peuvent se concilier très-bien les récits faits à Browne, à Burckhardt et à M. Fresnel. On regarde à tort comme noms de rivières beaucoup de noms qui sont ceux des lieux et des pays qu’elles arrosent ; comme si on disait la rivière de Macon, la rivière de Châlons, pour dire la Saône, la Marne.]
[Note 48 : Un très-court fragment du Voyage au Dârfour a été inséré dans le Journal asiatique (t. VIII, 3e série) ; c’est une circonstance dont nous devons faire mention ; mais nous n’avons pas cru devoir, pour ce motif, tronquer la relation originale.
La plus grande partie des observations qu’on trouvera à la suite du voyage, sous le titre de Notes et Eclaircissements, faisaient partie du texte écrit par le cheykh Mohammed-el-Tounsy. M. le Dr. Perron les a retranchés du texte, où l’on aurait pu les regarder comme des hors d’œuvre ; quoique souvent étrangers à la narration, il a cru devoir les conserver dans l’ouvrage, attendu qu’ils expliquent beaucoup de faits relatifs à la littérature des Arabes et à leurs idées religieuses.]
[Note 49 : Voy. Wissenschaftliche bemerkungen, etc., p. 66 et suivantes. Selon M. Russegger, les indigènes regardent le Bahr-el-Abyad comme le bras principal du fleuve, et le Bahr-el-Azrak n’a qu’une importance secondaire ; il me semble que c’est l’opinion inverse, qui est précisément celle des natifs, celle des Abyssins du moins. Ptolémée a enseigné la première, et avec raison, dès le second siècle de notre ère ; mais l’idée contraire prévaut en effet en Abyssinie.]
AVANT-PROPOS
PAR =M. le Dr PERRON.=
C’est une singulière destinée que celle des peuplades centrales de l’Afrique, à 20 degrés environ au-dessus et au-dessous de l’équateur. De tout temps, elles ont été comme renfermées par un mur infranchissable ; les plus anciennes annales connues n’en donnent aucune description admissible, et, le plus souvent même, n’en renferment aucune trace ; le peu qu’en dit Hérodote, et encore d’après des récits hasardés et fabuleux, n’a guère trait qu’aux Libyens et aux Barcéens. Bien entendu, l’Egypte est ici exceptée.
Qu’était donc jadis, dans l’immense péninsule d’Afrique, ce vaste pays des Noirs, ce Soudan et tout l’espace inconnu à une incalculable antiquité ? Il paraît que de nombreuses populations, soit à demeures fixes, soit à vie nomade, ont habité ces climats ardents, en ont parcouru et les sables stériles et les terres productives ; mais pourquoi cette réclusion des Noirs par delà le Sahara ? Je hasarderai à ce sujet quelques considérations. — Je ne saurais admettre, comme on a cru devoir le faire pour la Tasmanie, la Nouvelle-Hollande, pour les Papous, les Mélanésiens, les Australasiens, etc., que les hommes du centre de l’Afrique, c’est-à-dire presque depuis les monts Atlas jusqu’à la Cafrerie et la Hottentotie, soient une apparition de seconde époque sur le globe. Car si on suit les gradations qui marquent et caractérisent les êtres et leur position relative, si on raisonne d’après la succession de leurs apparitions si bien exposées par Cuvier, on arrive à reconnaître que la généralité des populations nègres se rapproche, à certains égards, des espèces d’individus qui forment l’échelon le plus élevé des animaux proprement dits. Ainsi les Cafres, et surtout les Hottentots, les Boschismens, les Gonaquas, les Coranas, tiennent du singe par leur extérieur, leur physionomie, leur sauvagerie. La dénomination d’orang-outan[50] ou homme sauvage, Homo sylvestris, homme des bois, appliquée par les Malais eux-mêmes aux singes les plus rapprochés de la forme humaine, exprime un rapport remarquable, une sorte de parenté entre l’homme pour ainsi dire imparfait et le singe parfait ; il semblerait donc rationnel d’admettre que, parmi les races humaines de couleur, les Nègres sont en général le point initial après l’animalité proprement dite, le premier degré d’évolution de la vie à l’état d’homme, sur le globe ; dès lors ce serait la première race apparue sur le globe.
S’il m’était permis d’asseoir quelques réflexions sur cette donnée physique, je croirais pouvoir inférer de là que la patrie originelle des premiers hommes, c’est-à-dire des Noirs, est le sol de l’Afrique ; qu’ils ont été fixés là, dans le principe, de même que les différents groupes d’êtres ont été posés et confinés sur telles circonscriptions du globe, qui étaient le mieux adaptées à leur nature, à leurs besoins et à leur genre de vie. J’ajouterais encore que la race blanche, soit qu’elle ait été d’abord un développement plus ou plus moins lent de la race noire, soit qu’elle ait été, si on le préfère ainsi, une autre évolution plus perfectionnée d’animaux de l’ordre le plus élevé ; j’ajouterais, dis-je, que la race blanche a dû éclore et naître sur le sol asiatique. Quelle que soit l’hypothèse qu’on juge la plus probable, cette race blanche, on ne saurait le nier, a pris un essor puissant et rapide. Elle a montré d’abord, comme après et longtemps après, une certaine supériorité qui la distingue encore à présent, qui, dès les âges primitifs, a fait son caractère naturel, et a donné naissance au premier homme de la création.
De là deux hommes ou deux frères formant l’homme et engendrant, dans la suite des siècles, par leur croisement, par l’action des climats, des alimentations, des passions et de vingt autres causes qui modifient la vie, les diverses constitutions physiognomoniques des habitants répandus sur tous les points de la terre.
Les deux races ayant crû et multiplié isolément, chacune dans son quartier du globe, ont fourni chacune une nombreuse famille. Soit que la race africaine sortant de sa grande presqu’île, ait rencontré, au delà, la race qui lui était étrangère et inconnue, et ait voulu la dominer ; soit qu’elle ait vu avec inquiétude, avec jalousie s’accroître, autant ou plus qu’elle, cette race dont, après de longues années, elle avait oublié le lien de filiation, il a dû se manifester une opposition hostile entre les deux couleurs. Il se fit alors en quelque sorte deux camps, et, en Asie, se heurtèrent violemment les deux moitiés de l’humanité. La race noire vaincue, fut repoussée, refoulée dans sa patrie originelle ; elle dut s’y concentrer, s’y confiner, s’y enfermer.
De là cette cruelle malédiction jetée sur les Noirs par les Blancs des âges primitifs ; de là l’espèce de talion que l’on prit si longtemps sur les malheureux Nègres et que prennent encore aujourd’hui plusieurs peuples par le mépris et par l’esclavage même ; de là, enfin, la réclusion à laquelle se sont condamnées les peuplades noires, surtout au sein de l’Afrique, soit forcément, soit systématiquement, c’est-à-dire par sentiment de conservation. Leur colère s’est transmise, par tradition, de génération en génération ; elles ont voué un sentiment d’inimitié, de défiance ou de crainte aux visages blancs ; les avenues de l’Afrique leur ont été fermées comme par des remparts inexpugnables ; et, jusqu’à ce jour, la sauvagerie s’est fortifiée dans ce camp africain. A peine quelques voyageurs, depuis un demi-siècle, ont pu faire quelques pas au delà de cette circonvallation, apercevoir, aborder un petit nombre de stations. Par cela même aussi, la civilisation n’a pu s’approcher des noirs ; car ils n’ont pas su eux-mêmes la faire naître au milieu de leurs tribus.
Je ne veux pas, par ces dernières paroles et par tout ce que je viens de dire, condamner comme entachées d’infériorité absolue les peuplades noires. Comme hommes, ils sont égaux, pour moi, à tous les autres humains ; ils ont leur part de l’essence divine, qui pénètre et anime tous les êtres : je veux seulement énoncer un fait patent à tous les yeux, c’est-à-dire l’état arriéré des hommes noirs et des hommes de couleur, et cela dans toutes les parties du monde. Je veux dire aussi qu’il est du devoir des races plus avancées d’oublier les inimitiés anciennes et de chercher peu à peu, et par les voies de la douceur et de la charité, à faire profiter leurs frères des bienfaits de la civilisation, à les faire participer à leur vie morale et intellectuelle.
Les hommes civilisés eux-mêmes en retireront d’immenses avantages. Il faut (le temps en est venu) que la science et l’industrie s’emparent de toutes les branches de la famille humaine ; il faut que l’Afrique intérieure tout entière s’ouvre enfin et reçoive dans son sein les nations plus avancées. C’est à l’Europe, comme foyer de la civilisation, de lui envoyer des colonies scientifiques, de lui apporter son industrie, son éducation, de préparer son avenir, de lui apprendre ce qu’elle a de facultés et de forces intellectuelles, les richesses, les trésors qu’elle possède en terrains, en animaux, en productions naturelles. C’est là la voix de Dieu, c’est là un devoir de religion sociale, une sainte obligation des peuples civilisés.
Mais ces colonies, avant de pouvoir fraterniser avec les peuplades encore sauvages, doivent être précédées de voyageurs dont la tâche est de commencer, à travers les périls, à les familiariser avec la physionomie des blancs, avec leurs discours et leurs manières, avec leur genre de vie. Déjà l’Afrique est attaquée aux deux extrémités de son rivage septentrional, l’Egypte et Alger. Au Cap, conquis depuis longtemps, on n’a presque rien fait pour avancer la trouée du côté de l’intérieur. Mais nous voyons aujourd’hui de hardis voyageurs s’élancer des deux rivages de l’orient et du couchant ; des éclaireurs ont vu le Dhioliba, le Tounbouctou, le Bornou, les Fellâtas, le Tchâd ; ils ont vu et visitent encore les montagnes et les tribus abyssines, jusque chez les Gallas.
Les missionnaires chrétiens, protestants et catholiques, ont introduit la prédication, surtout dans l’Abyssinie, mais les succès sont faibles ; là la religion, dans le sens général, c’est-à-dire cette vie de morale, de principes et de sentiments qui doit relier tous les hommes en une famille unique, ne fructifie pas seulement par la parole, par des maximes d’abstinence, par la répression de tous les penchants naturels ; il faut satisfaire et sanctifier toutes les inclinations et passions de l’homme qui peuvent conduire au bien. C’est pour n’avoir pas senti et compris comment le vrai prêtre doit diriger l’éducation des penchants et des passions bonnes et mauvaises, que les missionnaires de toutes les religions exclusives ont fait si peu de conquêtes durables et fructueuses dans leurs courses apostoliques.
Le système de répression absolue des passions, les injonctions d’abstinences et de mortifications, ont retardé le progrès intellectuel et industriel. Porté sur la terre d’Abyssinie, ce système aura les mêmes conséquences, la même lenteur dans ses résultats... C’est autrement que par le froid et nu protestantisme qu’on peut émouvoir des peuplades dont l’intelligence est peu cultivée et qui ont besoin de leurs yeux pour comprendre ; c’est autrement que par le mysticisme pur du christianisme, même environné de la pompe du culte, qu’il faut aborder l’esprit et le cœur de ces hommes chez lesquels le corps et l’esprit marchent de concert. Il leur faut une éducation qui, les embrassant peu à peu sous le double aspect physique et intellectuel, les pousse au progrès par la satisfaction de leurs besoins. En un mot, le protestantisme glacial et ergoteur n’a rien produit et ne produira rien ; le culte catholique a eu un peu plus d’influence ; mais l’état dans lequel sont restés les peuples attaqués par ces seules forces morales est une preuve péremptoire que ces forces sont insuffisantes. L’islamisme n’a pas été moins impuissant sur les populations. Nous en verrons la preuve dans quelques épisodes de ce Voyage, dans les descriptions de mœurs et de coutumes, dans la sauvagerie qu’il a laissée parmi ses sectateurs.
Ce sont les forces industrielles et commerciales qui doivent commencer la conquête pacifique dont nous voulons parler. Ce sont elles qui doivent ouvrir les voies à la culture morale et scientifique. Mais afin de réussir dans ce projet où l’Europe rencontrera gloire et profit, afin de bien calculer et appliquer les moyens d’introduction et d’essai, il est indispensable de connaître les penchants et les esprits de ces hommes, de connaître la nature des diverses contrées, leurs cultures et leurs produits, d’apprendre les habitudes des indigènes, de discerner leurs besoins les plus impérieux, les jouissances qu’ils recherchent le plus ; tel est le moyen de choisir les premières semences qu’il faut jeter dans ces terres incultes pour les affranchir du joug de l’ignorance. Il est egalement indispensable d’avoir un aperçu de l’histoire antérieure des peuples, de leurs formes de gouvernement, de leur genre d’administration ; on pourra ensuite tenter plus fructueusement la réforme par des moyens qui ne les heurtent pas avec trop de violence. Car là est, en quelque sorte, le diagnostic de leur maladie, et l’indication des moyens propres à appeler un état meilleur.
Le voyage de notre cheykh fournit plus d’une donnée pour entamer l’entreprise ; par un long séjour dans l’est du Soudan, la considération dont il était revêtu, sa qualité de chérif et d’uléma, son esprit naturel d’observation, la fréquentation d’hommes de tous les rangs, même par sa crédulité de musulman, enfin par son étonnante mémoire, il a pu acquérir d’amples notions sur les mœurs des populations, même de celles qu’il n’a pu voir lui-même, sur les habitudes particulières des sultans qu’il a vus et approchés, sur leur histoire, sur les lois en vigueur, sur les rapports et les communications des pays entre eux, sur les cultures et sur les productions végétales, sur les produits industriels, sur les positions relatives des localités. S’il ne donne point d’observations scientifiques à la manière des voyageurs européens, c’est que les musulmans, les ulémas comme les autres, ne connaissent pas les instruments propres à donner les mesures exactes. S’ils emploient la boussole, ce n’est qu’en voyage, afin de trouver la kiblah pour la prière, c’est-à-dire la direction selon laquelle ils doivent faire face à la Mecque, afin que leur prière soit aussi parfaite et complète qu’il est possible.
Mais bien que le Voyage au Dârfour manque de déterminations géographiques et météorologiques, la manière dont l’auteur indique ses directions et ses routes, en fait un itinéraire précieux pour ceux qui tenteront les mêmes courses que lui dans le Dârfour, le Kordofâl, le Ouadây, le Baguirmeh, le Bornou, le Dâr-Fertyt, etc., et parmi les nombreuses tribus de ces régions ; d’autant plus que l’Afrique centrale préoccupe aujourd’hui les géographes, les philosophes et même certains gouvernements de l’Europe. Je crois donc pouvoir me féliciter d’avoir provoqué, poursuivi, obtenu la rédaction de ce Voyage, non sans frais de patience et de grands sacrifices. Je prenais des leçons d’arabe, à Abou- Zabel, du cheykh Mohammed. Il me parla de ses excursions au Soudan ; ses récits m’intéressèrent ; je le priai de les écrire. Il céda à ma prière, et la lecture de son livre me servit de leçons d’arabe. Ce travail fut souvent interrompu. Je recueillis le tout de ma propre main et en fis une copie correcte relue avec le cheykh.
Je laissai à l’auteur, dans la forme et l’arrangement de ses récits, dans ses jugements, toute sa liberté, toute sa spontanéité. J’étais bien aise de posséder ces tableaux étrangers, vus et tracés par l’œil et la main d’un musulman ; et en effet, ils ont un air particulier d’originalité.
Je devais chercher à vérifier la sincérité de ses narrations : je l’ai fait. J’ai consulté, au Kaire, divers indigènes du Kordofâl, du Dârfour, du Ouadây, et toujours leurs paroles ont été conformes à celles du chérif. J’ai cherché aussi à me procurer quelques notices sur des voyages faits par des Européens vers les contrées qu’a visitées et habitées mon cheykh, tels que le Voyage des Anglais à l’ouest du royaume de Bornou, les Découvertes des frères Lander, etc. ; là, j’ai rencontré beaucoup de noms de lieux, tels que les donne le cheykh ; des faits tels que la destruction du Vieux-Birnie, capitale du Bornou, par les Fellâtas, qui envahirent alors une partie du Soudan, puis la guerre du chef du Bornou avec les Baguirmeh, lors du voyage de major Denham. Ces faits sont consignés aussi dans la relation du cheykh. Certes, il est bien certain qu’il n’a jamais su et ne sait pas un mot des voyages de Clapperton, Denham, Oudney, Lander et autres. Il n’en avait pas la plus légère idée, lorsqu’il rédigeait son récit, lorsqu’il décrivait les nombreuses tribus qu’il a vues, les habitudes particulières des familles, l’histoire des sultans qu’il a fréquentés si longtemps, les dangers qu’il a courus, les guerres, les désastres dont il fut le témoin, et beaucoup d’autres circonstances et aventures. Il faut avoir vécu comme lui dans ces pays, et chez les peuples qui y séjournent, pour posséder tous les détails particuliers qu’il a consignés dans son livre.
Quoique déjà d’un certain âge, le cheykh renouvellerait avec plaisir le voyage qu’il a fait au Soudan, et si on lui assurait une indemnité honorable, il n’hésiterait pas un moment à accompagner deux ou trois voyageurs européens qui voudraient, avec lui, essayer une nouvelle expédition. Plus d’une fois, et de lui-même, il m’a exprimé vivement la joie qu’il aurait de repartir avec des compagnons dont il se ferait volontiers le guide et le défenseur. — Si par hasard quelque voyageur sentait le désir de tenter la gloire de ce voyage, voici ce que je lui conseillerais, comme conditions nécessaires d’un succès, je pourrais dire complet.
Il faut commencer par l’étude de la langue arabe, et surtout du langage ordinaire ; se familiariser en même temps, pendant deux ou trois ans, avec les formes religieuses de la conversation et prendre ainsi à l’avance une couleur de musulmanisme. C’est le moyen de se bien façonner, pour avoir la physionomie qui convient à la réussite d’un semblable voyage. Il faut s’habituer à aimer les pratiques et les coutumes des musulmans pieux, se concilier l’affection des dévots ulémas par une contenance calquée sur la leur et qui captive ainsi leur estime, admettre les vêtements, les manières et même la foi aux préjugés qui dominent les personnages respectés, fréquenter assidûment les leçons des mosquées, faire, en un mot, un véritable noviciat dans la religion de Mahomet, se montrer ainsi pendant quelque temps digne et jaloux d’embrasser la loi musulmane, prononcer enfin la déclaration orthodoxe et fondamentale qui constitue le vrai croyant, et sceller cette conclusion par l’adoption d’un nom nouveau qui fasse disparaître aux yeux l’origine européenne et surtout chrétienne. La ferveur dévote d’un néophyte et ses pratiques extérieures, franches et régulières, lui acquièrent bientôt un crédit infini auprès des chefs de la religion et auprès de tout ce qui les approche d’ulémas et de cheykhs. Lire aussi le Coran en texte arabe, se le faire expliquer, l’admirer, l’aimer, en apprendre des passages, des maximes, des principes, pratiquer les jeûnes et surtout celui du Ramadhân, faire un pèlerinage pour devenir un musulman parfait et se préparer ainsi aux fatigues et aux exigences du voyage, tout cela est un viatique inappréciable qui sera d’un secours immense. Ajoutez-y encore l’étude du droit canon ou Fiqh, pour avoir toutes prêtes dans la pensée les explications qui vous seront demandées, certainement, sur les détails des rites et des actes de la vie religieuse et de la vie ordinaire dans les rapports mutuels des hommes ; ces préparatifs, immatériels pour la plupart, n’exigent pas autant de peines qu’on pourrait le penser d’abord.
Habituez-vous également au régime même des malheureux, à leurs demeures, à leurs lits sur la terre presque nue, à leurs privations, à leurs grossiers vêtements, à leur extrême frugalité, à leur tolérance de la faim, de la soif et de la fatigue, même jusqu’à leur malpropreté. Il y a là un apprentissage dont le résultat est incalculable, précieux pour la santé du voyageur, plein d’espérance scientifique pour les excursions.
Voyez comment René Caillié, sous la sauvegarde d’un Coran pour passeport, et d’un chapelet pour amulette de bonheur, s’est heureusement aventuré au milieu des sauvages peuplades qu’il a parcourues pour atteindre Tounbouctou : vivez comme lui dans la route ; prenez comme lui pour bouclier et pour firman lisible à tous au premier coup d’œil, les haillons du malheureux. Ne tentez pas la cupidité des indigènes de chaque pays : l’habit rouge ou doré ne peut pas protéger. Portez un costume riche ou beau chez des sauvages, vous leur allez faire tout simplement cadeau de votre dépouille et de votre vie.
Sondez-vous d’abord : tâchez de bien voir à l’avance si vous avez la force d’âme et de corps, la patience, le courage, l’adresse et le tact nécessaires pour supporter les fatigues, les pertes de temps, les privations, la malice des indigènes, leurs vexations et même leurs brutalités. Un bon voyageur est un homme pour ainsi dire parfait. Je ne parle pas de la science ; je la lui suppose acquise. Je suppose de plus qu’il a, par-dessus le marché, une certaine connaissance de la médecine ; on sait tout ce que les voyageurs en ont retiré d’avantages.
D’autre part, il n’est pas besoin de grands trésors pour aller chez les peuples sauvages ; on le verra par l’exemple de notre cheykh, et on le sait par l’expérience de beaucoup d’autres que lui. Le meilleur auxiliaire sera une certaine provision de ces colifichets, de ces grigris, de ces verroteries, de ces étoffes à couleurs vives, que recherchent si avidement les hommes encore enfants de ces pays ; ces bagatelles et vingt autres, sont pour eux d’un prix inestimable. Caillié ne fit-il pas sa ressource, presque unique, de morceaux d’ambre et de corail, de mouchoirs, de ciseaux, de couteaux, de poudre, de clous de girofle, de petits miroirs, de papier, de rhubarbe, de jalap, de nitrate d’argent, de calomel, etc., et d’une chétive somme de trois cents francs ?... Toutefois, sur dix voyageurs qui se portèrent sur Tounbouctou, depuis une vingtaine d’années, neuf succombèrent sur la route ; réfléchissez, et vous verrez ce en quoi ils ont péché. Caillié seul revint de cette ville si profondément cachée au sein de l’Afrique et pour laquelle moururent Park, Hornemann, Browne, Bowdich, Beauford, Laing, Davidson. « La fortune, dit M. Jomard, a décidé contre tous ; elle n’a protégé que le seul Caillié[51]. »
Je ne prolongerai pas davantage ces observations : la lecture du Voyage au Dârfour instruira suffisamment des précautions à prendre pour visiter fructueusement et en détail les peuplades et les pays qui y sont indiqués. J’ajouterai seulement que les instruments nécessaires à une semblable expédition, géographique et ethnographique, devront être peu nombreux, toujours à cause de la curiosité avide et rapace des hommes qu’on aura à rencontrer. Il faudrait se contenter, à une première tentative, d’une ou de plusieurs petites boussoles, avec un court thermomètre, allant à cent degrés au-dessus de zéro, à degrés assez serrés entre eux pour que l’instrument fût très-portatif, un hygromètre de poche, et du papier pour les notes. Notre cheykh n’avait pas de valise ; aussi passait-il partout sans encombre. Soyez Arabe comme lui, vous qui pensez à recommencer sa course, et vous verrez que tous les jours que vous passerez au Soudan, ne seront pas des jours perdus.
Au Kaire, 1842.
PERRON.
[Note 50 : Il faut écrire orang-outan et non oran-outang. En malai, outan ou mieux owtan et howtan signifie sylvestris, habitant les forêts ; owtang et howtang, qu’on écrit ordinairement outang en lettres françaises, signifie débiteur, qui a une dette.]
[Note 51 : Voyez Notice historique sur la vie et les voyages de Réné Caillié, par M. Jomard, Paris, 1839, et Remarques et recherches géographiques sur ce voyage, par le même, 1830.]