‹ Voyage au DarfourChapitre 3 sur 27 · L’AIGUISEMENT DE L’ESPRIT,

L’AIGUISEMENT DE L’ESPRIT,

VOYAGE AU SOUDAN ET PARMI LES ARABES DE L’AFRIQUE CENTRALE.

[Décoration]

DARFOUR.

[Décoration]

Au nom du Dieu clément et miséricordieux ! que la bénédiction de Dieu soit sur notre Seigneur Mohammed, sur sa famille, et sur ses compagnons d’apostolat ! que Dieu leur accorde abondante faveur et salut !

O TOI qui conduis aux voyages les pieds des hommes par ta volonté suprême ! toi qui as établi, dans ton admirable sagesse, le changement de séjour d’hiver et d’été pour les habitants de la Ville Sainte[52], nous te glorifions de la louange de celui qui se délecte des douceurs du repos après l’amertume des peines du voyage ; nous te remercions avec la ferveur reconnaissante de celui dont le cœur s’épanouit lorsque, après de longues fatigues et de longs ennuis, il a touché enfin au terme de ses courses. Puis, ô Roi des empires ! toi qui, par ta mystérieuse puissance, as fixé les révolutions des planètes autour d’étoiles fixes, nous te demandons de faire pleuvoir les abondantes ondées de ta miséricorde et de ta bonté, et de faire descendre la rosée de ta grâce et de ta bénédiction, sur le plus admirable en mérites de tous ceux qui firent voyage et arrivèrent à repos, celui-là qui alla de La Mecque en Syrie, notre Seigneur, notre Maître, Mohammed, l’Intercesseur des nations pour le jour de la grande revue des coupables, lui à qui tu as mandé des cieux ces paroles du Coran : « Dis aux hommes : Parcourez la terre ; voyez ce qui advint de malheur à ceux qui (comme les habitants de Sodôme et de Gomorrhe) m’ont traité de faux dieu ; » bénédiction aussi sur ses proches, qui abandonnèrent leur patrie par amour pour lui ; sur ses compagnons d’apostolat, qui coururent à Médine, dans leur ardent désir de s’unir à lui, salut ! salut !

Or, maintenant, a dit l’humble qui espère en la bonté de son Seigneur, Dieu de bienfaits, moi Mohammed-Ibn-el-Seyd-Omar, de Tunis, petit-fils de Soleymân : — Lorsque le Dieu Très-Haut m’eut inspiré le goût des sciences arabes, je m’abreuvai à la coupe du savoir, et je méritai bientôt d’être compté au nombre des érudits et des enfants de la science, au nombre de ceux qui l’aiment et l’accueillent. Mais déjà, s’agenouillant sur moi comme un chameau, la fortune m’avait brisé ; elle avait écrasé de son poids ce que j’avais de richesses en main ; elle n’y en avait laissé tout au plus que la trace. Dès lors je dépensai tous mes efforts à m’enrichir de connaissances, à m’orner l’esprit de prose et de vers, de questions éparses et de questions rattachées entre elles. Et quand je vis l’injuste sort s’acharner encore à mon malheur, je dis ces vers du savant Abd-el-Rahmân-el-Ssafty :

« Par mon travail, les Pléiades des sciences les plus difficiles se sont abaissées devant moi.

« Je semblai, dans mon vol, m’élever de ciel en ciel.

« Je surpassai tout en savoir ; et cependant, entre moi et la richesse, distance, distance immense !

« J’étais au désespoir. Quoi ! l’oriflamme brillante pour l’ignorant ! et la misère embrasse à pleins bras les turbans des savants ! »

Quand j’eus la paume de ma main réduite à zéro, quand s’évanouit ma richesse, quand changea ma fortune, quand devant moi l’eau des sources rentra en terre, quand la verdure des pâturages mourut devant moi, alors m’échappèrent ces vers de douleur :

« Que faire ? cruelles rigueurs du temps ! Malheur pour le mérite ! faveur pour l’homme de rien !

« Guerre plus implacable contre le savoir et la vertu, que ne le fut jamais la guerre de quarante ans pour chamelle de Baçous[53] !

« Vois comme s’élève l’imbécile ignorant, et vois comme l’homme d’or pur souffre et est avili. »

Puis j’ajoutai ces pénibles paroles d’un poëte :

« Quoi ! les lions passent les nuits dans leurs antres avec la faim ! et la chair de mouton on la jette à des chiens !

« Le cochon repose couché sur la soie, et le savant couche sur la poussière ! »

Ensuite mon esprit me souffla tout bas : « Appelle à ton secours quelques-uns de tes frères. » Je réfléchis alors : « Eh ! tout ce qui est rouge n’est pas viande ; tout ce qui est blanc n’est pas graisse.... Peut-être perdras-tu la sueur de ta face humiliée, sans voir exaucer tes vœux !... Oui, jeter le suc de ta vie, répandre ton sang, mourir, est plus doux que de sentir ton front suer de honte, lorsque, voyant tomber sur toi le guignon et le bonheur à l’envers, tu iras implorer la pitié d’un homme dédaigneux. Le poëte n’a-t-il pas dit :

« Oui, l’enlèvement des grosses molaires, le séjour d’une étroite prison, la perte de la vie, la descente sous la tombe ;

« Le feu qui t’atteint, le poids lourd du mépris, la vente de ta maison pour le quart d’une obole ;

« La misère du pauvre réduit à mendier avec un singe, les rigueurs du froid, le tannage du cuir sans le soleil ;

« La perte d’un intime ami, les étreintes de la misère, mille coups de mille verges :

« Tout cela est moins dur que de se tenir, homme de mérite et de vertu, à la porte d’un vil cancre, pour l’implorer. »

Et puis, n’a-t-on pas trouvé sur certaines pierres du monde ces mots tracés par la main puissante de celui qui est le Seigneur des seigneurs, par la main de Dieu : « Mange de la fatigue de ton bras et de la sueur de ton front ; et si ton courage vient à défaillir, prie Dieu qu’il te vienne en aide. »

Et j’entrai au service de celui dont les libéralités embellissent la face de nos jours, et dont le génie bienfaisant dissipe les ténèbres de l’obscurité, l’image de Dieu couvrant de son ombre les villes et les villages, ardent conservateur des principes de l’islamisme, correcteur sévère de la dépravation. C’est lui qui donne aux hommes un sommeil paisible sous le vaste abri de sa force et de ses faveurs, et leur fait goûter les douceurs de la sécurité sous l’égide de sa grandeur et de sa puissance.

« Roi de gloire, magnanime, généreux, sa libéralité passe comme un soleil éclipsant tout ce que le monde a jamais vu de libéralité ;

« Il répand l’équité, enveloppe et étouffe l’iniquité ; ferme et inébranlable dans les limites des lois ;

« Sûr dans ses actes, sincère dans ses paroles, fidèle à ses serments, exact dans ses promesses ;

« Jaloux de détruire le mal, de faire le bonheur de ses sujets en aplanissant leurs peines,

« Il nous conserve en paix, dans le parterre de son empire, nous maintient dans le calme de la vie sous son abondant ombrage.

« Prince, jamais nulle gloire n’atteindra les limites de la gloire où t’ont porté tes vertus et tes œuvres.

« Protégé par le bastion de notre Dieu, sois sans crainte ; ne redoute ni l’œil envieux de tes ennemis, ni les embûches des jaloux. »

Eh quoi ! il a conquis les deux Villes Saintes par ses triomphantes armées ; il s’est emparé des régions syriennes par le bras d’Ibrahym, héros, lion, au nom célèbre. Il est l’Emir des croyants, le pèlerin Mohammed-Aly-Pacha, roi de générosité ; que Dieu rehausse et illustre la gloire de son empire, éternise son règne par l’éclat qui environne son nom et par la mémoire de ses hardies conquêtes.

Je servis d’abord comme aumônier dans le huitième régiment d’infanterie, et j’allai en Morée, où j’eus à essuyer maintes souffrances. Avant cela, j’avais voyagé dans le Soudan, et j’y avais vu, en choses étonnantes, de quoi orner un parterre et composer les fleurs d’un récit. Ensuite j’entrai au service de l’école d’Abou-Zabel, pour y réviser les traductions en arabe des livres de médecine. J’y fus spécialement chargé de la correction des ouvrages pharmacologiques. J’étais là depuis quelque temps, lorsque je me liai avec le plus distingué de ses collègues par sa pénétration et son intelligence, le plus habile d’œuvre et de science, le professeur de chimie Perron, médecin français. Il lut avec moi le Livre de Kalylah et Dimnah en arabe. Je lui parlai maintes fois de ce que j’avais vu dans mes voyages, en merveilles et en choses curieuses. Il m’engagea à en parer les pages de quelques cahiers, à lui écrire ce que j’avais rencontré de remarquable et d’intéressant. Je me rendis à sa prière ; car j’ai vu la main blanche de son amitié. Et puis, je pensai qu’il y avait aussi quelque gloire pour moi, selon ces mots d’un poëte :

« Certes, l’homme ne laisse après lui que ses paroles ; sois donc une parole, un récit salutaire pour qui l’entendra. »

Je me mis à extraire ces perles de la coquille de mon esprit, et à lever le voile de ces belles vierges. Je réunis aussi les récits curieux que je reçus de gens véridiques et dignes de foi ; je rassemblai encore, de plusieurs ouvrages arabes, quelques digressions et épisodes ; et tout cela, afin que cette relation de mon voyage pût être un parterre frais et fleuri pour qui y jetterait les regards, un jardin donnant ses fruits pendants à la portée de la main, pour qui feuilleterait mes pages. Je n’oubliai nul effort pour en rendre le sens clair ; et j’évitai de plonger à la recherche d’expressions étranges, afin d’être facilement compris de ceux qui liraient ou entendraient mes récits.

J’ai distribué cette relation en préface, exposition proprement dite et finale, avec divisions en chapitres ; et je l’ai appelée : L’AIGUISEMENT DE L’ESPRIT, ou VOYAGE AU SOUDAN ET PARMI LES ARABES DU CENTRE DE

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